CHAPITRE H
De la liberté considérée comme une condition de l'exercice de font les droits , et de Faceomplissement de tons les deroiriii
En observant les effets que produisent y sur lei diverses classes de la population , l'esclavage politique et l'esclavage domestique^ j'ai constaté pin* sieurs vérités importantes que je dois rappeler ici^ parce qu'eUes me serviront de point de départ pour me livrer à des observations nouvelles.
Sous l'un et l'autre de ces deux régimes^ les &• cultes physiques des esclaves se dégradent on ne le développent que d'une manière imparfaite ; les fih cultés physiques des maîtres ne s'exercent génértlement que pour assurer la durée de la servitadei ou pour faire de nouveaux esclaves.
Chez les maîtres^ les passions violentes et craeUei se développent en même temps que l'amoar des plaisirs sensuels ; chez les esclaves , ce sont les pa^ sions viles ; chez les uns et chez les autres^ les affections bienveillantes restent engourdies ^ oa ne s'étendent que sur un petit nombre dé personiies.
Les hommes asservis exercent leurs facultés intellectuelles dans l'art de tromper leort nu ^
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et de âe soustraire à leur violence ; ceux-ci exercent lortoat les leurs dans Fart d'affermir leur domination^ ou de l'étendre sur un plus grand nombre de personnes.
Les premiers^ chargi^ de Texëcution de tous les travau!k nécessaires h Tezistence de l'homme , TiVent dans une profonde misère , et n'ont aucun moyen d'en sortir ; les seconds vivent dans l'oisi^ vetë, consomment ou dissipent presque tout ce qoe les premiers ont produit.
L'industrie ne pouvant se développer^ ni les richeises s'accroître^ le nombre de la population reste stationnaire ; souvent elle décroit dans la même proportion que les moyens d'existence.
Les esclaves n'ayant pas de plus cruels ennemis que leurs maîtres^ sont les alliés naturels de tous cent qui leur font espérer leur affranchissement ou le relÂchement des liens de la servitude : ils sont donc toujours disposés à devenir les instrumens des ambitieux de l'intérieur ou des ennemis étrangers.
Enfin y le voisinage d'un peuple qui se divise en maitres et en esclaves suffit pour corrompre les peuples chez lesquels tous les hommes sont libres , et pour compromettre leur indépendance et leur liberté.
De ces faits et de la tendance du genre humain tera son développement et son bien-être, j'ai tiré là conséquence que la servitude est un état contre
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nature ; qu'elle est en opposition directe avec les lois qui portent les nations vers leur développement et leur prospérité , et qu'un homme , et à plus forte raison un peuple y ne peuvent jamais être placés légitimement au rang des propriétés.
Si Tin&action de ces lois est toujours suivie de peines graves pour ceux qui s'en rendent coupables^ et pour ceux qui la souffrent^ et si c'est un devoir pour les hommes de se conformer aux lois de leur nature , il s'ensuit que chacun est tenu de respecter et de faire respecter la liberté de tous^ et que tous sont tenus de faire respecter la liberté de chacun.
L'existence d'un devoir suppose un droit correspondant : si les lois auxquelles les hommes sont soumis par leur nature me font un devoir de respecter la liberté de mes semblables , chacun a le droit de me contraindre à respecter la sienne^ et le droit qui appartient à chacun appartient à tous.
Un homme ne peut pas , disons-nous , en traiter un autre comme sa propriété , sans violer les lois de sa propre nature ; mais il ne peut pas non plus , sans violer les mêmes lois , et sans se rendre com- ' plice des ' vices et des crimes qu'enfante la servitude, permettre qu'on le fasse esclave, c'est-à-dire qu'on le mette au rang des choses.
Se reconnaître esclave , ce n'est pas seulement abdiquer sus droits, c'est renoncer de plus à l'ac- '
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complissement de ses devoirs ; c'est reconnaître qu'on n'est tenu à rien y ni envers soi - même , ni envers les autres ; c'est proclamer une contradiction: car si^ par sa nature^ l'homme n'est tenu à rien, ni envers lui-même , ni envers autrui^ comment pourrait-il être tenu à quelque chose envers un maitre ?
On ne serait pas plus avancé si ^ refusant de reconnaître les devoirs auxquels l'homme est soumis par sa nature^ on prétendait que l'esclave est lié envers son maitre par une conveution expresse ou tacite ; car^ en supposant l'existence d'un tel engagement^ sur quoi fonderait-on le devoir général de l'exécuter , s'il n'existait aucun devoir supérieur à toute sorte de conventions ?
Repousser la servitude, soit qu'elle pèse sur soimême, soit qu'elle pèse sur autrui, ce n'est donc pas seulement exercer un droit, c'est remplir le premier et le plus sacré des devoirs. L'abdication de la liberté , fût-elle un acte entièrement volonr taire , ne saurait être obligatoire pour personne ; il y aurait contradiction à s'imposer le devoir de ne reconnaître aucun devoir. Les lois auxquelles l'homme est soumis par sa nature ne sauraient rendre obligatoire l'engagement d'enfreindre ces mêmes lois.
Nous ne pouvons donc pas admettre que , suivant les lois de sa nature , un homme a des devoirs
i4 i>v vorovMivT PU D&om n pm pivoibs*
à remplir envers lui-même j envers ses parens, en* vers sa £emme y envers ses enfians , enfin envers l'humanité^ sans admettre en même temps que les mêmes lois l'appellent à être libres que^ dans au* cun cas^ il ne peut légitimement être réduit en esclavage , c'est-à-dire être traité comme une pro* priété^ et que sa liberté ne peut être restreinte qu'autant que cela est indispensable pour assurer la liberté d'autrui.
L'idéede devoir est^en effet, inséparable de l'idée de liberté , puisqu'il est impossible de concevoir^ d'une part, l'existence d'un devoir à remplir^ et| d'un autre côté , le droit d'en empêcher l'accom"plissement ou d'en commander la vio!ation. Or, si l'on n'admet pas ce droit dans l'individu qu'on appelle un maître , il n'y a plus d'obligation envers lui dans celui qu'on nomme un esclave; c'està-dire que l'esclavage se réduit à rien.
Si l'on prétendait que, par leur nature » les hommes ne sont soumis à aucune loi, et que, par conséquent, il n'existe entre eux aucun devoir ré* ciproque , il serait encore impossible d'admettre qu'un homme puisse être la propriété d'un autre homme. On ne saurait nier l'existence de tous les devoirs, sans nier par cela même Fexistenoe de tous les droits , car les premiers supposent nécessairement les seconds : or, quand on nie les droits, il n'y a plus moyen de soutenir l'exirtence de lu
ftopnké, ni par coiuëqaent la légitime possettida d'un homme par ua autre.
Lei devoirs et les droits d'uœ persomie ^ soit
m?eri elle-même , soit envers les autres , sont inr*
hérens à sa nature ^ et ne résultent pas de conoes*
lioBs biles par quelqu'un de 9eê semblables. Si un
père a des devoirs à remplir envers son fils , un fils
eoyers son père^ un mari envers sa femme ^ ou une
femme envers son mari , ces devoirs dérivent de
certaines relations ou d'un certain ordre de fjEuts;
ib ne sont pas ^ comme on l'a déjà vu^ et oomme
on le verra mieux encore par la suite ^ les produits
de la puissance d'un gouvernement ; les lois qui
les engendrent ont une existence aussi indépen*
dante des volontés de l'autorité publique^ que les
lois du monde physique.
Les mêmes lois qui s'opposent à ce qu'un être humain soit mis au rang des choses et traité comme une propriété 9 s'opposent , à plus forte raison ^ à ce qu'un peuple soit considéré comme la propriété d'un individu 9 d'une famille ou d'une caste. L'ob" servation des effets de l'esclavage politique noua a convaincus^ en effets que^ suivant les lois de sa nature , nne nation a des devoirs à remplir envers elle-même^ envers les divers membres dont elle se compose 9 et envers les autres nations ^ et qu'elle a par conséquent des droits à exercer. Ces droits et oea devoîirs réciproques d'une nation envers chacun
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dé ses membres ou envers d'autres peuples^ ne sont pas mioins indépendans des volonté humaines^ que ceux qui existent entre les membres d'une famille. Us ne peuvent pas plus être détruits par la force ou par une abdication volontaire que ceux d'une seule personne ; on peut dire pour une nation ce que nous avons dit pour un individu^ que l'engagement de ne pas remplir ses devoirs ne saurait engendrer aucun devoir. Tout obstacle mis à la liberté d'une nation est donc illégitime ; c'est un devoir pour chacun de contribuer à le faire disparaître.
J'ai fait observer ailleurs que , quelle que soit h marche qu'on se propose de suivre dans rabolition de l'esclavage domestique ^ il est un principe qu'il faut d'abord admettre sans restriction^ parce qu'entre l'erreur et la vérité il n'y a pas d'intermédiaire. « II ne faut points ai-J6 dit^ partir du fait mensonger qu'un être humain est une chose ^ ou un quart de chose ^ ou un huitième de chose; il faut reconnaître franchement ce qui est , c'est-àdire qu'il est une personne ayant y suivant les lois de sa nature^ des devoirs à remplir envers luimême , envers son père , sa mère , sa femme , ses enfens et l'humanité tout entière. » Or, ce que j'ai dit ailleurs de la personne qu'on appelle un esclave, en le comparant à Une autre personne qu'on appelle un maître , je dois le dire de ces collections deper-
W fORBBMllfT Mê AEOiTt ET l>t8 lllVOlBi. ij
tonnes auxquelles on donne le nom de peuples ou de nations, en les comparant aux individus ou aux fisimilles qui prétendent les posséder comme on possède des terres ou des troupeaux. Quelle qne soit la marche qu'on se propose de suivre pour tirer un peuple d'un état dans lequel il M considéré comme une propriété^ il est une mité qu'il £aut d'abord reconnaître : c'est qu'une nation , comme un individu^ est soumise à des lois qu^elle ne peut pas impunément laisser enfireindrei et qu'elle a par conséquent des devoirs à remplir et des droits à exercer. Cette vérité reconnue , il ne s'agit plus que de découvrir quels sont ces droitset ces devoirs ; et s'ils sont une fois établis et respectés^ l'esclavage politique est aboli.
La liberté civile et la liberté politique sont donc des conditions essentielles de l'exercice de tous les devoirs, et par conséquent de tous les droits ; la servitude domestique et la servitude politique en sont^ au contraire^ la négation et la ruine. On a vu la démonstration indirecte de ces deux vérités dans l'exposition que j'ai &ite des ef£ets des divers genres d'esclavage ; on en verra la démonstration directe^ en observant les rapports naturels qui existent^ soit entre les personnes et les choses^ soit entre les divers individus dont le genre humain se compose. Si nous observons exactement en quoi consistent les droits et les devoirs de toute personne et de
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toute agrégation de personnes y nous saurons œ qui constitue la liberté civile et politique ; en observant les divers élémens qui constituent la liberté^ nous arriverons également à la découverte des devoirs et des droits qui sont inhérens à notre nature.
L'observation des divers effets de l'esclayage politique et de l'esclavage civil nous a fait yoir comment les peuples restent stationnaires oa se dégradent \ en observant les élémens divers qui constituent la liberté^ et les conséquences qu'elle produit^ nous verrons^ au contraire^ comment les nations se développent et prospèrent. 11 faudra cependant ne jamais perdre de vue que les hommes ne sont pas soumis à la seule influence de Fesckvage ou de la liberté : j'ai fait voir ailleurs qu'ils sont placés sous Tinfluencc d'une multitude de causes. Il est des positions et des circonstances où une nation ne saurait prospérer même quand elle jouirait de toute la liberté imaginable; il en est d'autres où un peuple jouit d'une certaine prospérité y quoiqu'il ne soit pas libre. Dans ce dernier cas^ ce n'est pas à cause de la servitude à laquelle il est soumis ^ qu'il jouit de quelque bien-être, c^eit malgré elle ; dans le premier y c'est malgré la \t* berté^ et non à cause d'eUe^ qu'il est misérable(4).
(i) Voyez le livre IV« du Traité de Ugisiaiion.
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