‹ Traité de la propriétéChapitre 9 sur 61 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

De ce qjjû constitue la liberté

A xoms de nous mettre en contradiction avec nous-mêmes , nous ne pouvons pas admettre qa'il existe des droits et des devoirs inhërens a notn nature , sans considérer en même temps comm< illégitimes tous les élémens qui constituent Tesclavage civil et politique. IN'ous devons donc, avant d'aller plus loin ^ nous faire des idées bien nettes de l'état auquel nous donnons le nom de liberté ^ car, pour nous, la liberté est la condition essentielle de l'exercice de tout droit, et de 1 accomplissement de tout devoir.

Les philosophes et les jurisconsultes ont ^^ni la liberté de diverses manières : dans cet ouvngt, ce mot désigne simplement 1 eut d'une personne ^i ne rencontre, dans ses semblables, obstacle , soit au développement relier de être, soit à rexercice innocent de se» bculté$. Si cette définition présentait quelque 3 suffirait, pour la feire disparaître. deserM ce que j'ai dit ailleurs sur le perfectîomi Jes diverses fecultés de l'homme.

30 DÛ Cft ^I ÇOHSTlTim LÀ LIBÉETÉ.

La liberté ne peut donc se définir d'une manière exacte et complète que par des n^ations : pour dire clairement ce qu'elle est , il fisiut savoir quels sont les élémens dont la présence suffit pour rendre une personne ou une nation esclave ^^et supposer ensuite que ces élémens ont successivement disparu. Cette manière de la définir peut ne paraître d'abord qu'une vérité triviale ; cependant ^ si la définition était complète^ il pourrait se trouver^ parmi ceux qui l'auraient condamnée

comme une vérité trop vulgaire , des gens qui né l'admettraient pas *sans restriction. On voudrait bien ne pas mettre des êtres humains au rang des propriétés , parce qu'on ne peut pas considérer la Éiature et les effets de l'esclavage ^ sans être convaincu qu'il fait descendre l'homme au-dessous dé la brute ; mais on voudrait bien aussi ne pas en proscrire tous les élémens y parce qu'on a peur de la liberté^ et qu'on est encore dominé par les idées et les habitudes de la servitude (i).

Il y a deux choses h considérer dans l'esclavage : la fin et les moyens. La fin est de donner à un homme qu'on appelle un maître^ la faculté de

(i) L'esclavage proprement dit n'est que l'aisajétiiscmciû d'un être humain aux Tolontcs ou aux caprices d'un individn de même espèce, qui le considère comme sa propriécé. La dépendance dans laquelle un homme se troaye des choses as milicn desq[odles U pâture Ta place, n'est pas Tesclavage.

M GB QUI Goinmtm^ la unaifll. 9i

yivre grataitement sur les produits des travanz d'un ou de plusieurs autres qu'on nomme des esclaves y et de faire servir leurs personnes à la sati^ faction de ses plaisirs. Les moyens y qui sont nomr breuz et variés^ consistent à agir sur les hommes asservis , de manière qu'ils soient obligés de pfOduire ce que leurs possesseurs désirent^ et qu'ils ne puissent ni se défendre^ ni se sauver par la finte.

L'abolition de l'esclavage exige donc deux chosea : la première^ qu'il soit reconnu^ en principe^ qu'un être humain n'est jamais la propriété d'un avtre ^ et que chacun est le maître des produits de son travail;. la seconde^ que les moyens à l'aide desquels un ou plusieurs hommes peuvent s'emparer, dans leur intérêt y des produits des travaux d'mi ou de plusieurs autres , ou de leurs personnes^ soient complètement abolis.

Le principe de l'esclavage ^ disons -nous, est qu'un homme peut en posséder légitimement un autre, s'emparer du produit de ses travaux, et &ire servir sa personne à ses plaisirs ou à ses caprices : le principe de la liberté est, au contraire, qu'un homme ne peut jamais être légitimement possédé

M. Dnnoyer a donné aux mots esclavage et liberté un sens antre que celui qu'ils ont dans cet ouvrage. Voyez l'écrit qu'il a publié sous ce titre : De la morale et de t industrie consi" dépies dans leurs rapports avec la liberté»

fàt Uû autre , et que les produits de 8éê travatii n'appartiennent qu'à lui^ tant qu'il ne les a pa^ Kbf^èinent aliénés.

Dank l^tat d'esclavage ^ Thomme qui s'appêUé un maître, et qui n'a pas assez de force pour dé-^* pouiller ceuk qu'il nomme ses esclaves > ou pour disposer d'eux selon ses plaisirs , trouve un appui ches les personnes investies de l'autorité publique: dans l'état de liberté , l'homme qui n'a point par lal'in^e assez de puissance pour se mettre k l'abri des tiolences ou des extorsions ^ est protégé par tel JfiDroes téunies' de la société. «

Sous lé régime de la servitude , les hommes qtd se dtscptU des maitres^ se constituent lès dir^ctevttl des travaux de ceux qui sont appelés des esclaves i so«is ie régime de la liberté, chacun choisit 1^ où* cupations qui lui conviaanekit ; chacun travaille OU sfe repose sans consulter d'autres règles que ses besuidé «I ses intérêts.

^us le régime de la servitude > les rapports emrè Im ntembres d'une £amiile^ eutrê la femme €t' te :tna¥i y tes parens et les ^JEans , sont régK^ y pbur h» «soteves^ par tes volutes OU les capriOM des maîtres : sous le régime de la liberté, les mêmes rapports sont réglés, pour toutes les classes de la population, par lès lois inliérentes à la nature de l'homme, par ce qui convient è la prospérité et au bonheur de tous.

98 €B ^UI GOHmnJB LA. LIBIATÉ • sS

Dans l'état de servitude ^ les maîtres £eiçonnent è lear gré l'intelligence et les mœurs des esclaves; ils leur donnent^ dès l'enfance^ les idées et les hobîtndes les plus propres à perpétuer l'esclavage : dans l'état de liberté^ chacun développe son intelligence et celle de ses enfans comme il convient à leur bienêtre commun; chacun enseigne eu apprend ce que ion intérêt et celui de ses semblables lui commandait d'apprendre ou d'enseigner.

Partout où l'esclavage existe^ les maîtres^ pour garantir leur sûreté et la durée de leur domination , interdisent aux hommes asservis tout exercice propre à développer leur adresse et leurs forces physiques ; ils interdisent au plus grand nombre l'usage et la possession des armes , ne les permettant qu'à ceux dont le dévouement leur est assuré , et qu'ils emploient à contenir les autres : sous le régime de la likJerté , tout homme exerce et développe ses forces selon que son intérêt et celui de ses concitoyens l'exigent ; chacun possède les armes qull croit nécessaires à sa sûreté ou à son amusement^ s'il est assez riche pour se les procurer.

Dans les pays on l'esclavage existe y les maîtres assignent à chaque esclave un espace d'où il lui est interdit de sortir , à moins d'une permission spéciale qui indiquele lieu où il doit se rendre; l'esclave qui sort de l'espace dans lequel il est circonsait , , ou qui s'écarte de la route qui lui est tracée , vêt

34 DK CB QUI GOnSTITUB hk LIBBETÉ.

rameué à son maître par la force publique : partout où la liberté existe^ chacun se transporte dans les lieux où ses intérêts l'appellent^ sans avoir besoin d'en demander la permission ; nul n'est arrêté^ 81 ce n'est sur l'accusation d'un crime ^ ou pour l'acquittement d'une obligation légalement contractée (1).

Les possesseurs d'esclaves empêchent^ autant qu'ils le peuvent > qu'il ne se forme aucune sorte d'association entre les hommes asservis ; ils supposent y non sans raison , que s'ils pouvaient s'entendre entre eux, tous leurs efforts tendraient vers la destruction de l'esclavage : des hommes libres s'associent toutes les fois que leur intérêt l'exige, sans en demander la permission à personne : ils délibèrent sur leurs intérêts communs aussi souvent qu'ils le jugent convenable, et tant qu'ils ne portent pas atteinte aux bonnes mœurs ou aux droits d'autrui , nul ne les trouble dans leurs réunions.

Des maîtres ne permettent pas à leurs esclaves de développer à leur gré l'intelligence de leurs

(i) Les esclaves des colonies n'ont pas besoin d'un laissez' passer ou passeport , tant qu'ils ne veulent que se transporter d'une partie de la plantation à laquelle ils sont attachés, dans une autre partie. Les sujets des despotes orientaux peuvent aussi parcourir les états de leurs maîtres y sans être munis d'un laissezpasser. Les rois du continent européen ne laissent pas à leurs sujets une liberté aussi étendue.

»B Cl QUI GORarrruB la liibeté. aS

'enfiuis , ou de former leurs mœurs ; ce sont euxmêmes^ au contraire^ qui déterminent ce que doivent savoir ou ignorer , aimer ou haïr les enfans des hommes possédés : des hommes libres oonndèreut comme un de leurs droits les plus précieuz^ conrnie un des devoirs les plus sacrés^ celai de former les mœurs et de diriger l'éducation de leurs enfiems.

Les maîtres ne laissent à leurs esclaves aucune influence sur le choix des a^ns à l'autorité desquels ils les soumettent; l'exploitation étant toute dans leur intérêt^ ils ne la confient qu'à des gens Inen déterminés à faire de cet intérêt la règle de Irar conduite : des hommes libres ne s'en remettent jamais qu'à eux-mêmes du choix des agens auxquels ils confient une partie de leurs intérêts; s'ils ne les nomment pas directement y ils en donnent du moins le choix à des hommes qu'ils ont investis de leur con^nce.

Dans le système de l'esclavage , un maître ne rend aux hommes qu'il possède aucun compte de la manière dont il exerce ou hxt exercer son pouvoir sur eux; ses agens sont responsables envers lui delà manière dont ils remplissent leur mandat; mais ils ne sont soumis à aucune responsabilité relativement à la population asservie : sous le régime de la liberté , tout homme qui exerce un pouvoir cpielconque sur tes semblables^ est responsable

S6 DB CM ÇUI OOHSTITUS LA LIBULTÉ.

ver« eux de l'usage qu'il en £ait; il ne peut porter aucune atteinte à leurs intérêts ou à leurs droita ^ sans être tenu de réparer le dommage qu'il leur à causé.

Dans le système de l'esclavage y le pouvoir oo Fautorité que le maître exerce sur ses esclaves est une propriété qui se transmet de père en fils comme un meuble ou une terre : sous le régime de la liberté y l'autorité qu'un homme exerce àur ses semblables ne peut être ni vendue , ni léguée, ni transmise y comme propriété y à titre de auceesnon t elle n'est dans ses mains qu'à titre de dëpèt.

Sous le régime de l'esclavage, le mérite et le démérite des actions des hommes asservis, ae mesurent, ou par les avantages que le maître et les menH' bres de sa famille retirent de ces actions , ou par le préjudice qu'elles leur causent :*sous le régime de la liberté, les actions des honmies sont jaçéei suivant leur nature ; elles sont approuvées ou condamnées selon le principe qui les produit , et les conséquences bonnes ou mauvaises qui en résultent pour l'humanité.

On pourrait pousser plus loin ce parallèle; ma» on trouverait toujours que la liberté consiste dans la destruction des principes et des moyens qui constituent la servitude : on verrait qu'elle s'éta- Ifl et 1% eenserve par des moyens directement

tt cft QUI comrmrm la uitETt. 97

apposés à ceux qai constituent et conservent Tesdavage.

n ne feut paS; au reste ^ ponr jnger du degré d'esclarage on de liberté qui existe dans an pays y ^atrèter aux dénominations données aux hommes Ou ani institutions. It n'est pas nécessaire qu'un individa s'appelle un mattre , un planteur ou un sultan y ponr être un possesseur d'hommes^ et pour en nvôîr les mœurs ou les idées. U n'est pas nécessiirè non plu^ qu'un homme s'appelle un serf ^ un eMJave ou nn fellah , poirr être possédé ^ et pour éprouver tons les effets de l'esclavage. Il suffit^ pour que la servitude existe dans un pays, qu'il y nh des hommes qui exercent sur leurs sen^blabtes tes pouvoirs qu'un propriétaire exerce tnt SSL propriété.

Lk servitude peut être plus ou moins étendue : qtmnd nn des élémens dont elle se forme vient à di^raitre , la faculté dont l'homme possédé recouvré l'tttcrcice , se ïiomine une liberté ; on dit qu'il possède des libertés, quand l'exercice innocent de plusieurs de ses facultés lui a été rendu; on dit qu'il est libre ou qu'il possède sa liberté y quand tous les élémens dont l'ensemble constitue la servitude, ont complètement disparu : il est aisé de comprendre maintenant comment la plupart des peuples ont des libertés y et comment il en est si peu qui jouissent de la liberté.

â8 DB ex QUI GOBflTin» LA LIIBETÉ.

Ayant exposé la nature et les efiiets de l'esclavage ; ayant démontré qu'un tel état est la néga^ tiou de toute espèce de droits et de devoirs ; ayant ensuite fait voir que l'état auquel nous donnons le nom de liberté y est celui dans lequel les honmies sont dégagés de tous les liens de la servitude^ il me reste à rechercher quels sont les développement que prennent les nations quand elles sont libres.

C'est en observant les phénomènes qui constituent la liberté^ et ceux qui sont les conséquences naturelles d'un tel état^ que nous apprendrons comment les nations prospèrent^ et que nous parviendrons à connaître quels sont les droits et les devoirs de chaque personne ^ et des diverses agrégations de personnes , dont l'ensemble compose le genre humain.

Dans ces recherches ^ nous aurons à obserrer alternativement les rapports qui existent entre les hommes^ et les choses au milieu desquelles ils sont placés y et entre les hommes et leurs semblables.

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