DE L’INFLUENCE DES GARANTIES LÉGALES
Le pape C.éleslin , qui occupait le trône pontifical vers la fin du xtii* siècle, s'était aliéné le clergé par scs exactions et sa tyrannie. Son successeur , Boniface VIII . voulut porter son autorité plus loin : il forma le dessein de soumettre à sa domination tous les princes chrétiens. Il ne pouvait parvenir à son but que par le concours du clergé, et il ne pouvait compter sur le clergé qu'aulant qu'il servirait son ambition ou sa cupidité.
Il y avait deux moyens d'y parvenir : l’un était de lui.fairc part de scs propres trésors ; l’autre de l'enrichir, en le dispensant de payer aucun impôt. Il prit le dernier, comme étant le plus facile et le moins dispendieux.
En conséquence , au commencement de son pontificat, vers l'année 1296, il publia une bulle, dans laquelle il défendit à tous les princes chrétiens de lever , sans son consentement , aucun impôt sur les membres du clergé. Prévoyant qu'il y aurait des princes qui ne se conformeraient pas à sa bulle , il fit défense . en même temps , à tous les prêtres de payer aucune des contributions qu'on voudrait exiger d’eux. I.a peine d'excommunication fut prononcée, soit contre les princes, soit contre les ecclésiastiques qui se rendraient coupables de désobéissance.
Les biens possédés par le clergé étaient immenses, et il était impossible de les exempter d'impôts sans tarir une des sources les plus abondantes des revenus des princes. Un roi d’Angleterre, Édouard I", pressé par le besoin d’argent, se mit au-dessus de la bulle du pape : il fit ordonner aux membres du clergé d'acquitter les impôts comme par le passé. Les moines, les abbés , les évêques , étaient des gens trop consciencieux et avaient trop de religion pour désobéir au chef de leur Église, ils refusèrent de payer, pour ne pas être excommuniés.
Le prince les ayant menacés de faire saisir leurs biens . Ir primat d'Angleterre, qui avait donné l'exemple de la résistance , se chargea de justifier leur refus d'obéir; il représenta que les prêtres avaient deux souverains, l'un
spirituel , l’autre temporel ; qu'ils devaient obéissance à l'un et l'autre, mais que leurs devoirs envers le premier étaient au-dessus de leurs devoirs envers le second ; que celuilà leur ayant interdit , sous peine d'excommunication , de payer les impôts, ils ne pouvaient obéir à un roi qui leur en ordonnait le payement
Si Édouard avait exécuté ses menaces et fait saisir les biens du clergé, il aurait soulevé contre lui l'opinion publique et compromis son autorité; car les peuples étaient alors très-dévots, et les prêtres exerçaient sur eux une grande puissance : il eut donc recours à un autre moyen.
s Je ne veux pas, dit-il au primat, vous contraindre à manquer à vos devoirs envers votre prince spirituel ; vous pouvez donc vous conformer à ce qu'il vous prescrit; mais comme il ne peu! pas çxister de gouvernement sans impôts, et comme il ne serait pas juste défaire payer mes autres sujets pour la protection de vos personnes et de vos biens , le gouvernement va cesser d'exister à votre égard. Il n'attaquera point vos propriétés; mais il ne vous les garantira plus : si vous avez contracté des obligations envers ceux de mes sujets qui ne sont pas ecclésiastiques, vous Serez tenus de les remplir, car vos créanciers ayant payé leur part des frais de l'administration publique , ont droit à être protégés par elle dans l'exercice de leurs droits ; quant à vous , qui ne payez rien, vous protégerez vous-mêmes vos propriétés , et vous ferez exécuter comme vous pourrez les engagements pris envers vous; et si votre force ne vous suffit pas, vous invoquerez le secours de votre souverain spirituel. »
Ce que ce prince avait anuoncé fut exécuté:
il fut interdit à toutes les cours de justice de faire droit à aucune des demandes ou d'écouter aucune des plaintes des membres du cierge ; il leur fut en même temps ordonné de continuer à rendre la justice à tous les autres habitants du royaume, même contre les ecclésiastiques. Ainsi, en pleine paix, une immense