‹ Traite de la propriete par m. Ch. ComteChapitre 162 sur 192 · SUR L’ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

SUR L’ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ

que chacun pouvait prendre pour son usage ce qu’il voulait , et consumer ce qui sc pouvait consumer. Cet état, ajoute-t-il, aurait pu durer , si les hommes fussent demeurés comme ils étaient, dans une grande simplicité de moeurs. »

Ayant raconté comment le genre humain fut obligé de se diviser en nations , et comment dans chaque nation les hommes jouissaient de tout en commun, il continue en ces termes : «Cela dura jusqu a ce que le nombre des hommes, aussi bien que celui des animaux, s'étant augmenté, les terres, qui étaient auparavant divisées en nations, commencèrent à se partager par familles, et parce que les puits sont d'une très-grande nécessité dans les pays secs, et qu’ils ne peuvent suffire à un très-grand nombre, chacun s'appropria ceux dont il put se saisir. »

Les écrivains qui sont venus à la suite de Grotius, tels que Volf, Puffendorf, Burlamaqui, se sont bornés à paraphraser ses idées : tous se sont imaginé que, dans l'origine du monde, les hommes, pour satisfaire leurs besoins, n'avaient qu’à prendre ce qui se trouvait sous leurs mains. En les lisant, on serait tenté de croire que les maisons s'élevaient au son de la lyre ; que, dans les pays arides, les puits se formaient sur le simple commandement des hommes qui en avaient besoin; et que, depuis le partage primitif des terres, aucune révolution n’a troublé les copartageants dans leur possession.

Enfin, arrive Montesquieu. Comme la propriété tient, dans les lois de tous les peuples policés, une place très-considérable, on pouvait se flatter qu’elle en tiendrait une non moins étendue dans VEsprit des lois. Mais il u’en est pas ainsi : ce grand publiciste ne consacre pas à ce vaste sujet même un simple chapitre; il n’en parle que pour nous apprendre qu’il ne faut pas régler par les lois politiques, les matières qui doivent être réglées par les lois civiles. Du reste, il ne fait pas un pas de plus que Grotius et Puffendorf.

« Comme les hommes, dit-il, ont renoncé à

COÏTS

leur indépendance naturelle, pour vivre sous des lois politiques, ils ont renoncé à la communauté naturelle des biens , pour vivre sous des lois civiles. Ces premières lois leur acquirent la liberté, les secondes la propriété (1). »

Tous les biens, suivant Montesquieu, ont donc été communs entre tous les hommes; ce qui prouve que, dans son «opinion, les biens existaient indépendamment de tout travail humain. C'est la pensée de Grotius : Chacun pouvait prendre pour son usage ce qu’il roulait, et consumer ce qui se pouvait consumer.

Montesquieu pense, en outre , que la propriété ne doit l'existence qu’à la loi civile ; d’oil l'on pourrait conclure que toutes les propriétés ont été formées par les législateurs, c'est-à-dire par des princes ou par leurs conseillers. Je fais remarquer cette opinion , parce qu'on va la retrouver dans les écrits d’un autre célèbre jurisconsulte.

Blackstone parait après Montesquieu, et il tente d'aller un peu plus loin que les écrivains qui l’ont précédé. L'on croirait même d’abord , qu’il a mieux vu que les autres la nature et l’origine des propriétés. Ses paroles sont si remarquables que Je dois les rapporter.

u 11 n’est rien, dit-il, qui frappe plus généralement l’imagination, et qui soit un objet d'affection pour les hommes , autant que le droit de propriété , c’csl-à-dire du pouvoir absolu que chaque homme réclame et exerce sur les choses extérieures de ce monde, à l’exclusion du droit de tout autre individu dans l’univers.

« Il y a cependant très-peu de personnes qui veuillent se donner la peine de considérer l'origine et les fondements de ce droit. Satisfaits que nous sommes de la possession, il semble que nous n'osons regarder les moyens par lesquels elle fut acquise, comme si nous avions peur de découvrir quelque vice dans

(1) Esprit des lois, liv. XXVI, ch. xv.

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