‹ Traite de la propriete par m. Ch. ComteChapitre 164 sur 192 · SUR L’ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

SUR L’ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ

possible d'admettre qu’il n’y a point de propriété naturelle, à moins de reconnaître qu’il n’est pas naturel pour les hommes de vivre et de se perpétuer.

Il est très-vrai qu’il n’est point d’image , point de peinture, point de trait visible qui puisse représenter la propriété en général; mais on ne peut pas conclure de là que la propriété n’est pas matérielle, mais métaphysique , et qu’elle appartient tout entière à la conception de l’esprit.

Il n’y a pas non plus de trait visible à l’aide duquel on puisse représenter un homme en général ; parce que , dans la nature , il n’y a que des inilividus, et ce qui est vrai pour les hommes l’est aussi pour les choses.

Les individus, les familles, les peuples existent au moyen de leurs propriétés; ils ne sauraient vivre de rapports métaphysiques ou de conceptions de l’esprit. Il y a dans une propriété quelque chose de plus réel, de plus substantiel qu’une base d'attente. On en donne une idée fausse, ou du moins très-incomplète, quand on la définit comme un billet de loterie, qui est aussi une base d’attente.

Suivant Montesquieu et Bentham , c’est la loi civile qui donne naissance à la propriété, et il est évident que l’un et l’autre entendent, par la loi civile, les déclarations de la puissance publique qui déterminent les biens dont chacun peut jouir et disposer. Il serait peutêtre plus exact de dire que ce sont les propriétés qui ont donné naissance aux lois civiles ; car on ne voit pas quel besoin pourrait avoir de lois et de gouvernement, une peuplade de sauvages chez laquelle il n’existerait aucun genre de propriété. La garantie des propriétés est sans doute un des éléments essentiels dont elles se composent; elle en accroît la valeur, elle en assure la durée. On commettrait cependant une grave erreur, si l’on s'imaginait que la garantie seule compose toute la propriété ; c'est la loi civile qui donne la garantie; mais c'est l’industrie humaine qui donne naissance aux propriétés. L'autorité publique n’a besoin de se montrer que

pour les protéger, pour assurer à chacun la faculté d’en jouir et d’en disposer.

S'il était vrai que la propriété n’existe ou n’a été créée que par les déclarations et par la protection de l'autorité publique , il s'ensuivrait que les hommes qui, dans chaque pays . sont investis de la puissance législative, seraient investis de la faculté de faire des propriétés par leurs décrets, et qu’ils pourraient, sans y porter atteinte, dépouiller les uns au profit des autres : ils n’auraient pas d'autres règles â suivre que leurs désirs ou leurs caprices.

Bentham et Montesquieu ne sont pas les seuls écrivains qui ont admis, en principe, que la propriété n’existe pas par les lois de notre nature. « La propriété, a dit un auteur de notre temps, n’a point existé dans l’État primitif du monde, et elle n'est pas plus inhérente a la nature humaine que l'hérédité (I). n C’est là l'opinion de Nontesquieu sur l’hérédité comme sur la propriété ; car cet illustre écrivain n'admettait pas que, suivant les lois de notre nature, les enfants fussent appelés à recueillir la succession de leur père.

Les jurisconsultes praticiens, les commentateurs ou les compilateurs des lois civiles, n’ont pas mieux connu que les autres l’origine et la nature de la propriété. Pothier, qui avait un esprit si juste, et qui portait tant de sagacité dans toutes les discussions de jurisprudence, n'a vu que ce que les jurisconsultes romains avaient observé avant lui.

Dans son ouvrage sur la propriété, il traite des moyens d’acquérir, les plus usités chez un peuple barbare; mais on n’y trouve pas un seul mot sur la manière dont les propriétés se forment chez les nations civilisées. Il traite, par exemple, de l'occupation , de la chasse, de la pèche, de l'oisellerie, des épaves, des choses rejetées par la mer, du butin fait sur l’ennemi , des conquêtes , des prises de corsaires , des prisonniers de guerre et de leur rançon, en un mot, de tous les moyens

(I) Institution du droit de la nature et des gens; par te citoyen Gérard de Rayoeval, p. 96.

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