CHAPITRE VII
Lorsque nous parlous îles divers objets sur lesquels nous pouvons étendre nos observations ou exercer notre puissance , par opposition à des êtres de notre espèce , nous les désignons sous le nom général de choses et quand nous parlons des hommes par opposition aux divers objets au milieu desquels la nature les a placés, nous les désignons par le nom de personnes.
Si, au lieu de considérer les objets qui nous environnent, par opposition aux individus qui appartiennent au genre humain, nous les considérons dans les rapports qu’ils ont avec les hommes ou les agrégations d'hommes dont ils doivent particulièrement satisfaire les besoins , nous les désignons sous le nom de propriétés ; nous désignons les hommes par le nom de propriétaires , quand nous les considérons relativement aux choses dont ils peuvent exclusivement et légitimement disposer pour satisfaire leurs besoins (1).
Le mot choses a un sens beaucoup plus étendu que le mot propriétés, car il embrasse une multitude d'objets qui n’ont jamais été appropriés, ou qui ne peuvent satisfaire aucun besoin. Toute chose n’est donc pas une
(1) En parlant ici des choses dont on peut disposer légitimement , c’est-à-dire d’une manière conforme aux lois, j’entends parler des lois inhérentes à notre nature, et non des actes de gou-
propriété; mais toute propriété est généra ment une chose. Nous n’avons à nous occuper des choses qu’autant qu’elles sont ou qu’elles deviennent des propriétés.
On peut classer les propriétés de deux manières , selon qu'on les considère dans leur nature , et abstraction faite des hommes dont elles doivent satisfaire les besoins , ou selon qu’on les considère dans les rapports qu’elles ont avec les hommes auxquels elles appartiennent, et abstraction faite de leur nature. Quand on les considère dans leur nature, on en trouve une multitude d’espèces différentes ; mais on n’a besoin de les classer en genres ou en espèces , qu’autant que les différences qui les distinguent doivent influer sur l’ensemble de la législation. Lorsqu'on les considère relativement aux hommes dont elles doivent satisfaire les besoins et assurer l'existence, la division la plus naturelle est celle qui correspond aux diverses fractions entre lesquelles le genre humain se partage naturellement.
Après les choses auxquelles les jurisconsuites ont donné le nom de communes, et qui sont en quelque sorte le patrimoine du
vernement qu’on désigne sous le même nom. Il y a quelquefois identité entre les unes et lesaulres; mais cela n'arrive pas toujours.
genre humain, In propriété la plus élevée par son étendue et son importance est le territoire qui appartient à chaque nation. C'est dans cette propriété que se trouvent enclavées les propriétés des provinces, des communes, des villes, des familles, des individus. Si la première n'était pas admise, il serait fort difficile de reconnaître l’existence des autres , et celles-ci seraient fort mal défendues. si celle-là n'était pas efficacement protégée. On conçoit bien que les propriétés individuelles, communales ou provinciales, ne soient pas toujours respectées , même quand le territoire national est à l'abri des agressions extérieures ; on ne concevrait pas également qu'elles ne fussent pas violées . si le territoire national n’était pas à l'abri des invasions. Nous devons donc commencer par déterminer ce qui constitue le territoire et les propriétés d'une nation : nous verrons ensuite comment les autres se forment.
La violence a de tout temps exercé sur la destinée des nations une influence si étendue, que, si l’on reconnaissait comme légitime l'ordre de choses établi par elle, il faudrait renoncer à tout principe de justice , et substituer à l’étude des lois de notre nature , l'étude de la ruse et de la force. Les traités qui consacrent les résultats que la violence a produits, n’en changent pas la nature, et ne les rendent pas moralement obligatoires. La prudence peut conseiller de s’y soumettre .
tant que le danger de les violer est plus grand que les maux qui résultent de la soumission; mais on peut légitimement s'y soustraire , le jour où l’on peut les briser arec impunité. Les traités diplomatiques, comme toutes les conventions , ne sont réellement obligatoires qu’aulaut qu’ils sont sanctionnés par les lois auxquelles les peuples comme les individus sont soumis par leur nature. Si, au lieu d’ètre l'expression de ce qui est juste en
(1) Il ne faut pas conclure de la qu'il est bon d’attaquer par la force tous les traités qu'on ne trouve pas justes ; l’emploi de la force réussit rarement, quand on y a recours avant que d'en avoir
soi , ils ne sont qu'une violation de la justice’ nul n’est tenu de s'y conformer s’il a la force de s’y soustraire. Sous ce rapport , une nation est dans la même position qu'une famille esclave : elle a des devoirs à remplir envers elle-même, envers chacun des membres dont elle se compose, avant d'en avoir à remplir envers ceux qui l’ont subjuguée..
Il est bon sans doute d'étudier l'état des nations auxquelles la violence a fait éprouver des divisions ou des unions contre nature , comme il est bon d’observer les causes et les effets de l'esclavage. Les connaissances qu’on acquiert par une telle élude, peuvent nous donner les moyens de tracer d'une manière plus précise les limites que la nature ellemême assigne à chaque nation. Mais il ne faut jamais perdre de vue que les traités qui déterminent le territoire de chaque peuple, et qui divisent le genre humain en grandes fractions , n’ont de valeur qu'aulant qu'ils sont conformes à la nature des choses , et que tous les droits sont également respectés. Il en est des conventions diplomatiques, il ne faut jamais l'oublier, comme de toutes les conventions humaines : elles ne sont respectables que lorsqu’elles sont l'expression de la justice et de la vérité (1).
11 n’est pas impossible qu’une union ou une séparation de peuples, qui n'a été d'abord opérée que par la violence, finisse par se maintenir par le consentement libre de toutes les parties. Une longue soumission au même pouvoir , le mélange des familles et des intérêts, une communauté de sentiments, d’idées, de langage, de lois, et l'habitude dj commercer ensemble, peuvent confondre en quelque sorte, en une seule nation, des populations qui jadis formaient autant dépeuples séparés. C'est ainsi que cette multitude de peuplades indépendantes qui, du temps de César, couvraient les Gaules, et qui furent successive-
pesé le» inconvénient» et les avantage», et surtout avant que d’avoir épuisé les moyens que fournissent la raison et la justice.
Digitij
Dli TERRITOIRE PROPRE A CHAQUE NATION.
ment subjuguées par les Romains et par les Francs, ont fini par former une grande nation qu’on appelle France. Hais, quoique soumises aux mêmes lois et au même gouvernement , quoique désignées par une seule dénomination, et unies par cerlains intérêts généraux, plusieurs ont conserve des intérêts particuliers, un idiome distinct. Les différences que la nature des choses avait produites ont résisté jusqu’il ce jour aux causes nombreuses et puissantes qui tendaient à les faire disparaître.
Sans nous arrêter aux divisions ou aux réunions artificielles produites par l’ambition ou les calculs des gouvernements, nous devons observer comment le genre humain se divise naturellement en plusieurs fractious; comment chacune de ces fractions , quel que soit le nom sous lequel on la désigne, a un territoire qui lui est propre , cl quelles sont les limites naturelles de ce territoire. Nous verrons ensuite comment ces diverses fractions s'unissent ou se confédèrent entre elles soit pour leur défense commune, soit pour la gestion de leurs intérêts généraux. Nous observerons enfin les effets qui résultent des réunions ou îles séparations contre nature, opérées par la violence.
On verra plus loin que rien n’est plus facile que d’observer comment se forment la plupart des propriétés privées; mais il n’est pas également aisé d’observer comment les nations ont acquis le territoire propres chacune d’elles : les faits à cet égard ont précédé les monuments historiques. L’histoire nous a bien conservé le souvenir de plusieurs usurpations mémorables ; elle nous montre souvent des armées conquérantes dépouillant des peuples vaincus d'une partie de leurs possessions ; mais jamais elle ne nous fait voir des peuples inoffensifs s’emparant d’un territoire inoccupé. Quoique le genre humain ne soit pas, dit-on , fort ancien , on a toujours vu des liommes partout où des hommes ont pu vivre; cl partout où l’on a trouvé des hommes, on a pu voir qu’ils considéraient comme leur
propriété la terre qui leur fournissait des moyens d’existence.
Nous ne connaissons aucune partie de l’Europe qui ait clé complètement inoccupée à une époque quelconque. Lorsque les Romains s y répandirent de tous côtés, ils eurent sans cesse des combats à livrer: nulle part ils ne trouvèrent un coin de terre qui n’eùt un propriétaire. Us ne purent former des établissements hors de leur pays, sans dépouiller quelque peuple d’une partie du territoire dont nul autre que lui ne croyait avoir la propriété. Leurs historiens n’en citent du moins aucun exemple.
En Asie, on trouve des hommes dans tous les lieux où il est possible de prendre du poisson ou du gibier , de faire pailre des troupeaux ou de cultiver la terre. Depuis le Kamlschalka jusqu’aux iles de la Sonde , et depuis les rives de la Léna jusqu'aux mers de la Chine, on ne connaît aucune terre, qui dans une saison ou dans l’autre ne soit |>arcourue par des hommes qui y cherchent des moyens d'existence. Chaque nation ou chaque peuplade a son territoire particulier, qu’elle ne peut dépasser jans s'exposer à la guerre; chacune est en possession du sol qui la nourrit, depuis un temps dont personne ne saurait assigner le commencement.
L’Afrique présente le même phénomène; il n'est aucun lieu connu , susceptible d’offrir à des hommes des moyens d’existence , quelque chétifs qu’ils soient d'ailleurs, qui ne soit considéré comme la propriété d’une peuplade qui l’habite ou le parcourt depuis un temps dont l'origine est inconnue.
L’Amérique, quoique couverte d'inunerises forêts au moment où elle fut découverte, était occupée par une multitude de peuplades. Chacune d’elles avait son territoire particulier , et ce territoire était limité presque avec la même précision que celui des Étals les plus civilisés. Les vastes plaines de la partie méridionale furent habitées par des peuples pasteurs, comme le centre de l’Asie, aussitôt qu’on eut introduit dans ce pays les ani-
maux qui font une partie de leurs richesses.
Enfin , les Iles innombrables du grand Océan, qu'on désigne aujourd'hui sous le nom d’Océanique ou Polinésie , et que l’on considère comme une cinquième partie de notre globe , étaient habitées an moment où clics ont été découvertes; une seule a paru déserte aux voyageurs qui l’ont observée; mais elle était inabordable et privée d'eau douce.
L’occupation de toutes les parties de notre globe est donc un fait que les historiens et les voyageurs ont constaté , mais que personne n'a jamais expliqué d'une manière satisfaisante. L’on a bien fait des conjectures sur l'émigration et sur la filiation de quelques peuples; mais ces conjectures, toujours fort vagues, n'expliquent rien relativement à l'occupation primitive et successive des diverses parties de la terre.
Les hommes qu’on a rencontrés dans les contrées les plus barbares ne vivaient pas dans l’isolement comme des bêtes de proie ; partout on a observé l’union permanente des sexes pour l’éducation des enfants. Ce phénomène, produit par des causes inhérentes à notre nature, ainsi que je le ferai voir ailleurs, n’a souffert d'exception nulle part. On verra même plus loin que l'association permanente de l'homme et de la femme , pour la conservation de leur espèce , est encore plus nécessaire , s’il est possible, dans l’état de barbarie que dans l'état de civilisation. La famille a donc été, dans tous les temps et dans tous 1rs pays , la première et la plus naturelle des associations.
On a trouvé en Europe , il est vrai , deux enfants qui vivaient isolés dans les forêts , et qui avaient pris quelques-unes des habitudes des bêtes sauvages : l’un a été pris dans le Hanovre, l'autre dans le département de l’Aveyron.
Ces deux individus, sur lesquels Montes-
* (I) W. Lawrence a donné l’hiitoire de l'enfant trouvé dans une forêt de Hanovre.
(î) Lahontan , Voyage» dan* l’Amérique lepl . ,
quieu et Rousseau ont bâti des systèmes, étaient de véritables idiots que leurs parents avaient abandonnés probablement dans l’impossibilité d’en tirer aucun parti; quand on les a observés de près, et pendant assez de temps pour bien les juger, le merveilleux s complètement disparu (I).
Non-seulement on a observé que partout les individus dont le genre humain se compose étaient groupés en familles, mais on a vu que , dans toutes les contrées, les familles se groupaient les unes près des autres. Les voyageurs qui ont visité les pays les plus sauvages, les plus stériles, ceux dans lesquels il est le plus difficile à l'homme de se procurer des moyens d'existence , n'ont jamais découvert une famille vivant dans un complet isolement. Les hordes les moins nombreuses qu’on ait rencontrées dans tes pays les plus arides , tels que l’Australasie et la Terre de Feu , étaient composées au moins de quatre ou cinq familles.
Les hordes qui sont réduites à vivre des produits de la pêche, de la chasse, ou du laitage de leurs troupeaux , ne se permettent pas de parcourir tous les pays dans lesquels elles pourraient trouver des pâturages, du poisson ou du gibier. Chacune d'elles a , comme on vient de le voir, ses forêts , ses lacs , ses rivières ; chacune d'elles est circonscrite dans un espace qu’elle considère comme sa propriété, et d'où elle sait qu’elle ne peut sortir impunément. Les pays qui semblent le moins susceptibles d’appropriation , tels que les déserts du centre de l'Asie et de l'Arabie, sont cependant appropriés. Ils sont divisés entre diverses hordes de pasteurs , chacune desquelles parcourt successivement la partie que la nature semble lui avoir assignée (3).
Les violations de territoire produisent chez les sauvages et chez les peuples barbares, des guerres bien plus violentes que celles qui sont produites par la même cause chez les
t.tl.p. 175. — Byron, t.l.ch. xn,p. 167. —Cook, troisième voyage, l. V, liv. IV, ch. I, p. 06, 67 et 68. — Niébuhr, Voyage» en Arabie-
nations policées. Chacun d'eux se montre d’autant plus jaloux de faire respecter le sol quil’avu naître et quüe fait vivre, que, quelle que soit l'étendue de ses possessions , il est toujours assiégé parla misère. Violer le territoire d’une horde de sauvages ou de pasteurs pour y prendre du poisson ou du gibier, ou pour y faire paître des troupeaux , ce n’est pas seulement lui faire injure, c’est attaquer ses moyens d’existence, c'est préparer sa destruction (1).
Les guerres fréquentes qu’amènent chez les peuples barbares les violations de territoire , se terminent par des traités , comme les guerres des nations policées; par ces traités, les limites de chaque territoire sont déterminées, reconnues. Une horde de sauvages vend une partie des terres qu'elle occupe, comme nous vendons les choses qui nous appartiennent ; et quand la vente en est faite et le prix payé, elle n’y prétend plus rien (2).
Si donc nous considérons, sous un point de vue général , l’aspect sous lequel se présente le genre humain , nous voyons que, depuis les temps les plus reculés , toutes les parties de la terre qui peuvent fournir aux hommes des moyens d'existence , sont occupées par des nations plus ou moins policées , ou par des hordes plus ou moins barbares ; qu’à tous les degrés de civilisation ou de barbarie , les individus dont le genre humain se compose , sont réunis en familles ; que les
(3) • La propriété territoriale, dit un voyageur, n'existe point dans les particuliers sauvages, parce que ne cultivant pas la terre, ou y jetant tout au plus passagèrement quelques grains de mats, n'ayant pour demeure que de misérables cabanes qu'ils sont toujours prêts a abandonner, celte propriété personnelle doit leur être indifférente, et leur serait même à charge; mais la propriété nationale, celle qui détermine où chaque nation, chaque tribu a le droit de faire ses excursions de chasse , cette propriété existe dans toute son énergie parmi eux. C’est pour la défendre qu'ils se font des guerres terribles, où le plus fort extermine le plus faible , égorge femmes et enfants , ti-ntquela nation ennemie existe, jusqu’il ce que
familles se groupent les unes près des autres, pour former des hordes ou des peuplades; que chaque nation , ou chaque peuplade , est renfermée dans un espace limité de toutes parts , et qu'elle considère comme sa propriété le territoire dans lequel elle est renfermée.
Nous devons remarquer que plus une nation se développe par la multiplication des individus dont elle se compose , par les lumières et les richesses qu’elle acquiert , plus le territoire qu’elle occupe devient pour elle une propriété incontestable et incontestée.
On a pu disputer à des hordes sauvages une partie du territoire qu’elles occupaient, parce qu’on ne voyait pas clairement comment elles s’étaient formées au moyen de ce territoire.
On ne contesterait pas à une nation civilisée les terres sur lesquelles elle s’est développée, et desquelles elle tire ses moyens d’existence : on prendrait pour un fou , celui qui prétendrait que le territoire de la Grande-Bretagne appartient à un peuple autre que celui qui le possède. Contester à une nation le territoire sur lequel elle s’est formée, c’est en réalité lui contester la vie, par la raison qu’on ne saurait l’en expulser sans la détruire presque entièrement.
Quand on considère le possesseur d’un vaste domaine, relativement à d’autres personnes de la même nation , on peut bien prétendre qu’il a usurpé sur eux les terres qu’il
ces malheureux débris aient été s'incorporer, se fondre dans d'autres nations. > (Robin. Voy . dans la Louis., t. Il, clisp. tt, p. 307 et 308.— Labontan, Voy- dan» l’Amérique sept., l. Il, p. 175.)
(3) Les Anglo-Américains qui achètent des terres des sauvages, ne sont jamais en guerre avec eux, ceux qui les usurpent sont toujours exposés à des hostilités. L'État de Pensyivanie n'a jamais éprouvé d’agression de leur part ; mais aussi , avant de se mettre en possession de ce pays , on en paya la valeur à la peuplade dont il était la propriété. (Weld, Voyage au Canada, I. III, ch. xxxv, p. 1 03. — Lewis , yay. dans l’Océan Pacifique, p. xvi de la préface. — Wright, Lell. XII. p. 3o8 el 309.)
5i DU TERRITOIRE PROPRE A CHAQUE NATION.
possède , mais il n’arrive jamais qu’on le considère comme un usurpateur relativement à des étrangers. Ainsi, les ancêtres des lords anglais, ceux des grands possesseurs de terres d’Irlande, peuvent être accusés d'usurpation relativement aux habitants de ces pays qui n'ont aucune propriété ; personne ne s'aviserait de dire qu'ils furent des usurpateurs relativement aux paysans français, aux serfs de la Pologne ou de la Russie. I.a raison en est qu'un peuple ne conteste jamais à un autre la propriété de son territoire , à moins qu’il n’ait pris la résolution de l’exterminer.
I.es partisans les plus outrés de l'égalité , ceux qui auraient voulu que toutes les fortunes fussent égales, et qui onttentéd'inlroduire la communauté «le travaux et de biens en divers pays , n’ont jamais réclamé l’égalité qu’entre les membres de la même nation ou île la même société. Ils n’ont pas revendiqué leur part des biens qu’ils voyaient chez d’autres peuples, et dont ils étaient eux-mêmes privés; ils n’ont pas appelé à prendre part à leurs richesses , les personnes même les plus pauvres qu’ils ont vues en dehors de leurs sociétés. Cependant , quand on croit qu’il est juste que tous les membres d’une nation aient une part égale dans la répartition des biens et des maux, il est difficile de voir pourquoi l’égalité ne régnerait pas entre les peuples comme entre les membres d’une nation ; pourquoi certains peuples jouiraient éternellement d’un sol fertile et d’un climat heureux, tandis que d’antres seraient éternellement relégués sous un ciel âpre, ou sur un sol ingrat. Ne faudrait-il pas , pour établir l’égalité entre les nations, comme on veut l’établir entre les individus, que chacune d’elles cflt alternativement la jouissance d’un bon et d’un mauvais territoire? Qu’ont fait les habitants de l’Italie pour être mieux traités par la nature, que les habitants de la Norwége?
Comment la justice peut-elle tolérer l’inégalité de partage qui existe entre les uns et les autres ?
Il est des gens qui trouvent contraire aux lois de notre nature , qu’un Ris recueille la succession de son père ; ils voudraient que les terres et même les propriétés mobilières fussent transmises à l’État . qui en confierait l’exploitation aux plus capables; à leurs yeux, la transmission héréditaire des biens du père à ses enfants est un privilège exorbitant que rien ne saurait justifier. L’on voit bien encore ici que la propriété n’est pas reconnue, quand on compare une famille è une autre famille de la même nation ; mais elle l’est complètement quand on compare un peuple à un autre peuple. Dans le système qui tend à répartir les fortunes en raison de la capacité de chacun, ce ne seront pas les fils qui succéderont à leurs pères ; mais une génération succédera toujours à l’autre, dans la même nation ; ce serout des Anglais qui succéderont toujours à des Anglais , des Français à des Français. Cependant, si l’on n’admettait aucune propriété , si les terres , qu’on appelle des instruments de travail , devaient toujours passer aux mains des plus capables de les faire valoir, pourquoi ne ferait-on pas succéder une génération d’Anglais à une génération de Russes?
I,es hommes qui forment les systèmes les plus bizarres, ceux qui n’admettent pas l’existence de la propriété privée; ceux qui s’imanent qu'il est au pouvoir des hommes de répartir d’une manière égale, entre les membres de la même communauté, les biens et les maux que la nature nous a réservés; ceux enfin qui se Battent de répartir ces biens et ces maux entre les personnes dont une nation se compose, de manière que chacune soit traitée en raison de son mérite, ne peuventdonc contester ni la séparation que la nature a mise entre les peuples, ni la propriété du territoire que chacun d’eux possède exclusivement.
En disant que chaque peuple a un territoire qui lui est propre, je n’entends pas dire que celle propriété, à laquelle nous donnous le nom de nationale , n'a jamais été violée.
Rien n'est plus commun, au contraire, que
de voir , soit dans l’histoire aocieoDe , soit dans l’histoire moderne , des nations qui ont détruit ou asservi d’autres nations pour s'emparer de leurs territoires. Ees Romains ne s'agrandirent que par des usurpations de cette nature; et la plupart des colonies que les modernes ont établies en Amérique ou en d’autres pays n’ont été fondées que sur la ruine des populations dont elles ont pris la place. Les attentats de ce genre, qui deviennent de jour en jour plus rares, ne prouvent rien contre l'existence du phénomène que nous venons d'observer. Tous lesjours les magistrats ont à punir des atteintes portées anx propriétés privées ; ces atteintes ne sont pas une preuve que la propriété n'existe pas ou qu'elle n'est pas reconnue ; la seule conséquence qu'on puisse en tirer, c'est qu’il est impossible d'empècher toute espèce de désordre , même dans les sociétés les mieux policées.
Il est rare qu'une nation qui a envahi le territoire d'une autre , l’en dépouille complètement , à moins qu'elle ne prenne le parti de la détruire. En général , les conquérants s’emparent des meilleures terres , et les font cultiver par les vaincus, qui leur en Mirent les fruits. C'est ainsi que les Romains se rendirent maîtres d’une partie de l’Europe, et qu'ils furent ensuite remplacés par des barbares venus du Nord; c'est également ainsi que les Tartares se sont établis en Chine. Mais, tôt ou tard la force des choses rend la puissance à la population vaincue, et fait disparaître la race des vainqueurs. Que sont devenus, parmi nous, les descendants des Francs qui envahirent les Gaules au cinquième siècle? On trouverait à peine deux ou trois familles dont l'origine plébéienne ne soit pas démontrée. Le nombre des familles qui sont descendues des conquérants romains n’est peutêtre pas beaucoup plus considérable.
De notre temps , il se fait encore des invasions ; mais ce ne sont pas des peuples qui en dépouillent d'autres , comme au temps de la république romaine, ou au temps des inva-
sions des barbares ; ce sont des rois qui , par le moyen de leurs armées , étendent leur domination et augmentent le nombre de leurs sujets, c’est-à-dire de leurs tributaires ; telle était la domination des Turcs sur les Grecs, et telle est encore la domination de l'Autriche sur une partie de l'Italie , de la Russie sur la Pologne. Les attentats de ce genre deviendront de plus en plus rares; les peuples qui jouissent de leur indépendance et de leur liberté, finiront pas comprendre que ce sont des crimes qu’ils ne peuvent laisser consommer impunément, sans compromettre leur propre existence.
Ayant établi comme un fait incontestable, reconnu par l'universalité des hommes , que chaque peuple, considéré en masse, a un territoire qu'il possède exclusivement , et qui forme sa propriété; ayant démontré que ce fait n'est pas seulement reconnu, mais qu'il est généralement indestructible, puisqu’à ('exception de quelques pauvres sauvages, il est impossible de dépouiller une nation de son territoire , diverses questions se présentent à résoudre : on peut demander quels sont le fondement et la garantie de cette propriété , quelles en sont les limites naturelles, quelle est la manière d'en jouir, et comment se forment au milieu d’elle les autres espèces de propriété. Je répondrai en peu de muls à la première de ces questions ; les autres seront examinées dans les chapitres suivants.
Quelques écrivains ont attribué, sans beaucoup de raison , l’origine des propriétés privées aux lois civiles , c'est-à-dire aux actes des gouvernements. On ne peut pas , avec quelque apparence de raison, donner la même origine aux propriétés des diverses nations.
Il n'est pas de gouvernement qui ait distribué la surface de la terre aux peuples qui la possèdent, et qui garantisse à chacun la part dont il est en possession. Il serait difficile de dire pourquoi les uns possèdent un territoire fertile, placé sous un beau climat, tandis que d'autres sont relégués sur des terres arides et sous un ciel rigoureux.
COMTI.
Hais , s'il est impossible (le rendre raison de la distribution des peuples sur la surface du globe , rien n'est plus aisé que de voir la force qui les retient dans les lieux où ils sont placés : c'est la nécessité. Celui qui voudrait abandonner son propre territoire pour s'en approprier un meilleur, rencontrerait des obstacles qu'il ne parviendrait jamais à vaincre. S’il était nombreux , il lui serait impossible de se déplacer en masse ; s'il ne l’était pas , il s’exposerait à être exterminé. Il n'aurait pas seulement à vaincre et à détruire la nation dont il voudrait usurper la place : il aurait à vaincre , en même temps , les nations qui prendraient sa défense. Une tentative de cette
nature serait si menaçante pour tous les peuples, que celui qui la formerait les aurait tous pour ennemis.
Chaque peuple trouve donc la garantie de son territoire , non dans un gouvernement chargé de faire régner la justice entre les nations, mais dans la nécessité de le défendre pour sc conserver; dans les mers ou les montagnes qui le protègent contre les invasions ; dans l'appui des peuples qui ont un intérêt emblable au sien ; enfin, dans les obstacles de toute nature qu’il faudrait vaincre pour l'en dépouiller : ce sont toutes ces forces réunies qu’on appelle la loi des na lions.
DES LIMITES NATURELLES DU TERRITOIRE . ETC