CHAPITRE VIH
DES LIMITES NATURELLES DD TERRITOIRE PROPRE 1 CHAQUE NATION, ET A CHACUNE DES PRINCIPALES FR ACTION S^ENTHE LESQUELLES ELLE SE DIVISE.
Eh passant graduellement de l'état de barbarie Il l'état de civilisation, les hommes donnent à quelques-unes de leurs facultés plus de développement; mais ils ne changent pas de nature. Le temps de la gestation, la durée de l'enfapce. la faiblesse et les infirmités qui l'accompagnent, sont les mêmes chez une horde de sauvages , que chez une nation civilisée. Il ne faut donc pas être surpris, si, dans le plus bas échelon de l'état social , l’espèce humaioc se groupe en familles comme au terme le plus élevé de la civilisation.
Des besoins analogues à ceux qui président à la formation et h la conservation de chaque famille , réunissent diverses familles en peuplades. Cette seconde espèce d’association n’est pas moins nécessaire à la conservation et au développement des familles qui 1a forment , ainsi qu’on le verra plus loin , que l'union permanente de l'homme et de la femme à la conservation de leurs enfants.
Aussi, les voyageurs n’ont-ils jamais rencontré, même dans les pays les plus barbares , des familles vivant dans un état complet d'isolement les upes à l'égard des autres.
Indépendamment des sentiments de sympathie qui tendent à rapprocher les êtres de même espece, les familles tiennent les unes aux autres par les alliances qu’elles contractent, par les services mutuels qu’elles sc ren-
dent , par des habitudes et une langue communes, par la ressemblance de leurs idées ou de leurs préjugés , et surtout par la jouissance en commun de choses qui sont nécessaires à leur existence, et qui ne sont pas susceptibles d’être partagées.
J'ai fait observer, dans le chapitre précédent , que partout où la nature a présenté des moyens d’existence à l’espèce humaine , on a trouvé des hommes qui sc les étaient appropriés; je dois ajouter maintenant que, toutes les fois que des obstacles physiques interrompent les communications entre des terres également habitées , chaque peuplade trouve les limites de son territoire aux points où les communications sont interrompues.
Il ne peut, en effet, y avoir association entre des familles qui ne jouissent de rien en commun, qui ne peuvent faire aucun échange de services, qui ne s’allient point entre elles, et qui, par suite de l’état de séparation où elles se trouvent, ne peuvent exprimer exactement leurs idées par les mêmes signes.
Les obstacles qui interrompent les communications entre des terres habitées , sont de diverse nature : ce sont des montagnes , des mers, des marais impraticables. Les cours d’eau sont des obstacles au rapprochement des familles , ou des moyens de communication , selon qu’ils sont plus ou moins consi-
DES LIMITES NATURELLES DU TERRITOIRE
déraMes , et que les peuples ont fait plus ou moins de progrès dans les arls. Des fleuves qui ressemblent è des bras de mer , comme quelques-uns de ceux du continent américain , sont évidemment des obstacles à toute communication pour des italiens peu civilisées. Quand les arts auront fait des progrès, ces obstacles seront encore assez grands pour empêcher des communications nombreuses et fréquentes.
Il résulte de ceci que, moins la civilisation est avancée, plus les fractions entre lesquelles le genre humain se divise sont nombreuses et isolées les unes des autres. Un des résultats les plus incontestables de l'accroissement de la population et du perfectionnement des arts, est, en effet , de faire disparaître graduellement les obstacles qui empêchent les hommes de traiter ensemble. Tel fleuve qui diviserait en deux hordes ennemies des hommes complètement barbares, devient, pour les peuples qui en possèdent les rives, le moyen d'une active communication, du moment qu'ils ont trouvé l'art de construire des ponts et des bateaux, et qu’ils sont assez industrieux pour effectuer des échanges. Les obstacles que présentent les montagnes à la communication des peuples qui en occupent les versants opposés, sont plus aisément vaincus par des uations civilisées que par des peuplades encore incultes : les arts et les richesses nous ont fourni les moyens de tracer des routes à travers les monts les plus escarpés.
Il faut observer cependantque ce qui divise le genre humain en grandes fractions , c’est bien moins la difficulté de gravir l’escarpement des montagnes, que la distance à laquelle sont'contraintes de se tenir, par la nature
(I) Pour se faire des idées nettes de ta manière dont le genre humain se divise naturellement, on peut se représenter les vallées situées sur les versants opposés des montagnes, comme des triangles qui ne se rapprochent un peu que par leurs sommets, et dont tes bases s'éloignent de plus en plus. La distance à laquelle cet triangles sont placés les
des choses , les grandes masses de population. En général , les hommes se multiplient dans chaque lieu en raison des subsistances qu'ils peuvent y faire croître, ou que le commerce et l’industrie peuvent y amener à peu de frais. Il suit de là que les populations les plus nombreuses sont répandues dans les parties les plus spacieuses et les plus fertiles des bassins formés par les montagnes. A mesure qu'on s'élève vers la source des fleuves uu des rivières, les vallées se rétrécissent graduellement, la terre est moins susceptible de produire des subsistances , et par conséquent les hommes y deviennent de plus en plus rares. Souvent les flancs escarpés des montagnes restent incultes ou ne sont cultivés que jusqu’à une certaine hauteur ; les cultivateurs n'y restent que le temps nécessaire pour la culture ou la récolte , et redescendent dans les vallées. La population s'arrête au point où la culture et les pâturages Unissent ; ce qui est au delà forme quelquefois des espaces très-étendus et plus ou moins difficiles à franchir.
Il n'est pas nécessaire que des montagnes soient très-élevées pour partager eu deux fractions bien distinctes les familles qui en possèdent les versants opposés ; il suffit qu'elles le soient assez pour empêcher des communications journalières et habituelles. Des populations que des montagnes divisent, quand elles ne sont pas complètement séparées , ne se touchent que par un petit nombre de points. Dans les lieux où elles se touchent , les familles sont peu nombreuses, et de chaque côté elles se portent ualurcllement vers le versant auquel elles appartiennent, à. moins qu'elles n’en soient détournées par de grands intérêts!!).
uns à l'égard des autres , dépend de l’étendue des plateaux ou de l'élévation des tnontagnes. En s'avançant vers le sommet de chaque triangle, la population décroît en raison composée du rétrécissement des terres susceptibles de culture, de ta diminution de fertilité du sol, et de la difficulté des communications.
- • Di g i tized b yCàoogle
Les mers , qui sont pour le rommercc des moyens si puissants de communication, s’opposent cependant à ce que les peuples entre lesquels elles se trouvent , se réunissent pour ne former qu’une nation : la masse de la population est retenue sur chaque rire par les dangers et surtout par les frais des voyages. Les communications maritimes, outre qu’elles sont dispendieuses , et qu'elles ne sont pas sans danger, exigent trop de temps pour qu’elles puissent être fréquentes et habituelles pour un grand nombre de personnes. Une mer, quand elle a une grande étendue , est , relativement aux peuples qui en habitent les rivages, une séparation presque aussi efficace que le serait un vaste désert.
Les progrès des arts et l’accroissement de la population tendent sans cesse a faire disparaître les causes qui divisent le genre humain en une multitude de fractions étrangères les unes aux autres et souvent ennemies. A mesure que les arts se développent , les marais se desséchent, les forêts sont percées d’une multitude de routes , ou se transforment en campagnes fertiles , les fleuves se couvrent de ponts et de bateaux , les montagnes sont sillonnées de routes spacieuses et commodes. Lorsque la civilisation change ainsi l’aspect d’une vaste contrée, les diverses fractions de la population prennent d’autres noms; mais tout conserve cependant l’empreinte de la division primitive. Ce qui formait une peuplade indépendante ne forme plus qu’une ville ou un village; une association de petits peuples ne forme plus qu’une province ou un État. La configuration du sol restant la même, les limites qui divisaient deux peuplades ne séparent plus que deux villes ou deux communes.
I,cs pays qui ont su le mieux défendre leur
(1) L’ignorance a quelquefois produit des divisions plus vicieuses que celles qui oui été la suite de l'ambition et de la violence. Il suffit, par exemple, de jeter un coup d’œil sur une carte des États- Unis d'Amérique , pour être frappé de l'arbitraire qui règne dans la division de ces États. Le ter-
indépendance et leur liberté, sont, en général , ceux où la population est divisée de la manière la plus conforme à la nature des choses. C’est en observant les limites qu’ont acceptées ou que se sont données les nations indépendantes , qu’on aperçoit nettement le territoire qui forme la propriété de chaque peuple. Il suffira d’un petit nombre d’exemples pour bien faire comprendre comment ce territoire se trouve déterminé par la configuration du sol et par la nature même de l’homme.
Presque tous les peuples du continent européen ont été soumis à des princes qui les considéraient comme des propriétés de famille ; ils ont été donnés par testament ou par contrat de mariage, vendus ou échangés comme des troupeaux. Les rois, quand ils n’ont pu les acquérir par des alliances , se les sont disputés comme une proie que la Providence avait réservée au plus adroit ou au plus fort , et dans les divers partages qu’i!s en ont faits, ils n’ont guère pris conseil que de leur ambition et de leur cupidité. On risquerait donc beaucoup de s’égarer, si, pour trouver les limites naturelles du territoire de chaque nation , et celles qui divisent un peuple en diverses fractions , on allait consulter les traités diplomatiques et les décrets par lesquels les princes ont réglé l’administration de leurs États. Il peut arriver, sans doute , que ces traités ou les décrets reconnaissent les véritables limites du territoire d’un peuple ou d’une province ; mais , quand cela se rencontre, ce n’est , en général, qu’un effet du hasaril , ou parce qu’on est entraîné par la force invincible des choses (1).
Il est, au milieu des grands Étals du continent européen , une petite contrée qui , depuis plusieurs siècles, a cessé d’être considérée comme le domaine d’une famille, et qui ,
ritoire des États-Unis du Mexique est, au contraire , divisé de la manière la plus conforme à ta nature des choses. Le temps fera sentir les avantages de cette dernière division et les inconvénients de la première.
DES LIMITES NATURELLES DU TERRITOIRE
à travers toutes les révolutions , a trouvé le moyen de conserver son indépendance et sa liberté. Divisée en vingt-deux petits Étals, qui s'appellent des cantons, cette contrée est le pays de l'Europe où le territoire de chaque fraction de la population est limité de la manière la |>Ius naturelle. Ce n’est pas un gouvernement qui , la règle et le compas à la main , a divisé le sol en parties à peu près égales , pour les distribuer à des gouverneurs investis d'une part égale de pouvôir. Les peuples se sont soumis à la division que la nature du sol et la forme des montagnes leur avaient tracée, il est, sans doute, même dans ce pays, quelques anomalies qui sont des résultats île la guerre et de la conquête ; mais elles y sont moins nombreuses que dans les autres parties du continent européen.
Si l’on jette les yeux sur une carte de la Suisse , et si l'on observe les contours des grandes montagnes , on verra que ce pays est formé de la partie supérieure de trois grands bassins ; de la partie la plus élevée du bassin du Rhin, de celle du Rhône et de celle du Tessin (1). La partie qui appartient au bassin du Rhin , et qui forme la portion la plus considérable du territoire helvétique, renferme plusieurs bassins secondaires. Lorsque ces bassins de second ordre ont une certaine étendue, ils forment des Étals distincts, et chacun de ces États a généralement pour limites les bords du bassin dans lequel il est renfermé. Les montagnes qui forment ces bords, se rapprochent souvent au point par lequel les eaux s’échappent : c'est à la partie la plus étroite de l’étranglement , que se trouve la limite de ce côté.
Les limites naturelles du canton des Grisons, par exemple, sont si bien marquées, qu'on les aperçoit au premier coup d'œil , et qu'on distingue également au premier aspect les petites portions de territoire que les habitants ont conquises sur l'Italie et dans la
(t) l.a Suisse comprend aussi une partie du bassin de l'Inn; mais celle partie est si petite qu’on peut la négliger ici.
partie supérieure de la vallée de l'Inn. La population renfermée dans le bassin dont ce canton est formé, est elle-même divisée en diverses fractions, non par les courants d’eau qui traversent le sol , mais par les petites montagnes inférieures qui séparent les petites vallées au fond desquelles coulent les eaux qui descendent des montagnes les plus élevées.
Nous observons les mêmes phénomènes dans les cantons placés au centre de la Suisse, tels que Claris, Uri , Schwitz, Unter-Walden. Chacun d’eux se trouve limité |>ar une chaîne de montagnes plus ou moins élevées; et il est ensuite divisé en un certain nombre de vallées, chacune desquelles renferme une petite population distincte.
Le canton du Valais présente un exemple encore plus remarquable que celui des Grisons, de la manière dont les peuples sont divisés par la nature même des choses. Il est formé d’un grand bassin qu'environnent de tous côtés de très-hautes montagnes , et qui ne laisse échapper les eaux qui l'arrosent, que par une étroite issue. En considérant ce bassin, on peut croire qu'il a formé jadis un grand lac . et que les eaux ont fait irruptiou dans le Léman , en brisant l'obstacle que leur opposait la jonction des montagnes. Les deux grandes chaînes qui forment les limites du canton, projettent dans l’intérieur du bassin une multitude de branches qui se dirigent, en s'abaissant, vers le centre. Ces branches des deux grandes chaînes limitent le territoire des diverses fractions de la population répandues dans les vallées latérales.
Nous verrons ailleurs que, lorsque plusieurs vallées ou bassins inférieurs versent leurs eaux dans la même rivière ou dans le même fleuve , le tronc principal qui les porte à la mer, est naturellement la propriété commune de toutes les peuplades auxquelles ces vallées ou ces bassins appartiennent; nous verrons aussi que ces peuplades, quand elles ne forment pas une nation soumise au même gouvernement , sont naturellement portées à se confédérer entre elles.
Di
Lorsque les hommes qui habitent une contrée déterminée , jouissent tous de leur indépendance et de leur liberté, ils se divisent donc en diverses fractions, comme les terres qui leur fournissent des moyens d’existence.
Il résulte de là que la force de chaque État, ou le nombre des familles qui le composent , est généralement limité, soit par l'étendue et la fertilité du territoire sur lequel il est placé, soit par l’industrie qu’il est possible d’y développer. Il en résulte de plus que la petitesse ou la grandeur des nations est déterminée par la nature des choses, et qu’on ne peut les agrandir ou les diminuer sans exercer, sur un nombre d’hommes plus ou moins considérable, une véritable tyrannie. Il en résulte enfin que les efforts que font les gouvernements d'Europe pour maintenir ce qu’ils appellent l'équilibre des nations , en fractionnant arbitrairement les territoires , sont une véritable lutte contre la nature humaine. Ces divisions arbitraires, loin d'être des garanties de paix , ne sont , au contraire, que des causes tle trouble et de guerre.
La Suisse, qui nous a déjà fourni des exemples des limites données par la nature au territoire de chaque nation , nous fournit aussi des exemples remarquables de la différence qui existe entre la force naturelle des divers États. Il est tels cantons qui ne comptent que treize ou quatorze mille habitants ; il en est d'autres qui n’en ont que vingt-cinq ou trente mille; il en est dont la population s'élève à cinquante ou soixante mille ; dans quelquesuns, elle s'élève jusqu'à cent cinquante ou deux cent mille. Un politique géomètre qui diviserait ce pays avec la règle et le compas, pour en faire des fractions à peu près égales, soit en étendue , soit en population , n’en accroîtrait certainement ni le bien-être ni la puissance. Il produirait, au contraire, beaucoup de maux particuliers, et des déchirements qui seraient vivement sentis.
Si nous faisons sur la France les mêmes observations que nous avons faites sur la Suisse, nous remarquerons les mêmes phé-
nomènes; nous trouverons les limites qui séparent les diverses fractions du territoire susceptibles d’être cultivées, moins fortement prononcées : le territoire y sera divisé en fractions plus considérables, nous arriverons, en définitive, aux mêmes résultats.
Le territoire qui forme aujourd’hui la France ne renferme en entier que trois grands bassins : celui de la Seine, celui de la Loire et celui de la Gironde. Il comprend de plus une partie du bassin du Rhin , une partie de celui de la Meuse , et la portion la plus considérable de celui du Rhône. Il comprend enfin quatorze petits bassins entiers qui versent directement leurs eaux dans l’Océan ou dans la Méditerranée, et une petite partie du bassin de l'Escaut.
Les versants des montagnes qui envoient une partie de leurs eaux dans le Rhône, et qui limitent les territoires de divers États, présentent un phénomène particulier : ils forment trois bassins très-distincts et qui ne communiquent entre eux que par des passages très-resserrés. Le premier de ces bassins, qui commence à la source même du Rhône, et qui se termine à Sainl-ilaurice, entre deux immenses rochers (la dent de Mordes et la dent du Midi) forme le canton du Valais. Le second , qui commence au point où le premier finit, s’ouvre rapidement, et embrasse le canton de Vaud , le canton de Genève, le pays de Gex et la Savoie ; il finit au point où le fleuve disparaît dans les rochers , près du fort de l’Écluse. Le troisième commence au point où la Saône prend sa source dans les monts Fauciles , et se termine à la Mediterranée. Quoique celui-ci reçoive toutes les eaux des deux premiers , il peut être considéré comme un bassin complet, puisque la perte du fleuve intercepte réellement toute communication avec les deux autres.
Les diverses chaînes de montagnes qui divisent la France en plusieurs bassins , et qui partagent ainsi la population en fractions plus ou moins grandes , sont loin d'avoir la même élévation que celles de la Suisse et de
DES LIMITES NATURELLES DU TERRITOIRE
la Savoie. La chaîne des Pyrénées , qui Forme •du côté du Sud, le vaste bassin de la Gironde, celui de l'Adour et celui de la Tct, et la partie de la chaîne des Alpes qui Forme à l’est le bassin du Rhône, sont les seules qui s’élèvent à une grande hauteur. Les autres ne sont pas assez élevées pour être complètement stériles : à l’exception d'un certain nombre de points, elles sont propres à servir de pâturages ou sont couvertes de bois. Quoiqu'elles soient assez considérables pour tenir à une certaine distance les unes des autres les masses de population répandues dans les bassins, elles ne sont pas suffisantes pour mettre obstacle aux communications.
Si l'on compare , par exemple , les montagnes qui Forment le bassin supérieur du Rhône à celles qui Forment le bassin de la Seine , on trouvera qu'il existe entre les unes et les autres une différence immense. Les premières sont tellement élevées, que, du côté du nord, elles ne peuvent être Franchies que sur un seul point et avec difficulté. Du côté du sud et du sud-est, il n’a existé , jusqu'au commencement de ce siècle, qu'un petit nombre de sentiers praticables seulement pour des mulets ou des gens à pied. Il a Fallu le génie audacieux de Napoléon, secondé par une grande puissance, par d'immenses richesses et par les arts, pour ouvrir à travers ces montagnes une route dont l'existence seule excite l’admiration. Les montagnes qui Forment le bassin de la Seine non-seulement peuvent être aisément Franchies sur un grand nombre de points, mais clics sont coupées par des roules Faciles , et même par des canaux.
Les différences qui existent dans les habitants des deux pays correspondent à celles des lieux. La imputation qui occupe la longue vallée que le Rhône parcourt, depuis le point où il prend naissance jusqu’à Saint-Maurice , est séparée par de hautes montagnes, excepté sur un seul point , de toutes les populations qui l'environnent. Elle ne parle ni n'entend leur langage; elle parle Français, tandis que les peuples dont elle est environnée presque
de tous côtés, parlent italien ou allemand.
Elle touche cependant par un point à un peuple qui parle la mime langue quelle ; et ce point est l'étroite et seule ouverture par laquelle on a pu , de tout temps , pénétrer dans le bassin qu'elle occupe. La population que renFerme le bassin de la Seine, a toujours pu , au contraire , communiquer plus ou moins Facilement avec les diverses populalations qui occu|>ent les versants extérieurs des montagnes par lesquelles ce grand bassin est Formé. Aussi, ne trouvons-nous pas entre elle et les peuples répandus dans les bassins dont elle est environnée des différences aussi prononcées que celles qui existent entre les habitants du Valais et les peuples au milieu desquels ils sont placés.
Les limites naturelles qui divisent en Fractions le sold'où les hommes tirent leurs moyens d’existence, peuvent être rangées en plusieurs classes. Quelques-unes sont Fortement prononcées , et ne permettent aux peuples qu’elles séparent, que des communications difficiles, dispendieuses, et par conséquent peu nombreuses : de ce nombre sont les mers et les hautes chaînes vie montagnes, telles que les Pyrénées et les Alpes. Les limites de cette espece, quels que soient d’ailleurs les progrès de la civilisation, diviseront toujours le genre humain en grandes masses ; elles les partageront en nations.
Les limites naturelles quiviennentynsuile, sont les montagnes qui Forment les bassins des fleuves , mais qui n’ont pas assez d élévation pour empêcher qu’il n'y ait des communications nombreuses entre les populations qu'elles séparent. Nous pouvons mettre dans cette classe les montagnes de l'intérieur de la France, qui Forment les bassins de la Seine et de la Loire , et une partielles bassins. vie la Gironde, du Rhône et du Rhin. Nous devons mettre sur la même ligne la chaîne de montagnes qui court d'un bout de l'Italie jusqu'à l’autre, de même que celle de l’intérieur vie l'Angleterre. Les limites de celte classe peuvent partager une grande nation en divers
Étals confédérés , comme ceux de la Suisse ou de l'Amérique septentrionale , ou bien en grandes prorinces ayant chacune ses assemblées particulières. Si la France, par exemple, arait une organisation politique analogue à celle des États-Unis ou de la Suisse, elle compterait cinq grands Étals et quatorze ou quinze petits. Il y aurait entre la population de chacun de ces divers Étals à peu près les mêmes différences que nous avons observées entre la population des divers cantons de la Suisse (I).
En observant la manière dont la population de quelques cantons suisses est subdivisée , nous avons remarqué qu'en général la chaîne de montagnes qui sert de limite à plusieurs cantons , projette dans l'intérieur de chaque bassin plusieurs branches qui se dirigent plus ou moins vers le centre, en s’abaissant graduellement. Ces branches, qui séparent les vallées entre lesquelles les bassins se partagent, forment une troisième espèce de limites. Les populations qu’elles séparent, sont généralement fort homogènes . soit parce qu’elles ont une origine commune , soit parce qu'elles communiquent aisément entre elles.
I.a longueur et l’écartement de ces branches dépendent moins de l'élévation de la chaîne .d'où elles partent, que de l’étendue du bassin dans lequel elles se projettent. I.es branches qui divisent en plusieurs vallées le canton des Grisons ou celui du Valais , par exemple, partent des montagnes les plus élevées de l’Europe ; cependant elles sont trèscourtes , et s’abaissent par conséquent d’une manière très rapide. Celles qui se projettent dans l’intérieur du bassin de la Seine, appartiennent au contraire à une chaîne peu élevée; mais elles sont fort étendues , et présentent des écartements considérables. Souvent les longues branches qui se détachent d'une
(1) Je n’entends porter ici aucun jugement sur l'organisation politique de ces peuples ; c'est un sujet que je traiterai plus tard, si j'en ai le temps.
COÏTS
grande chaîne, et qui se dirigent dans l’intérieur d’un bassin, se divisent, et multiplient le nombre des limites ; mais il est inutile de suivre plus loin ces divisions.
Nous avons vu que ce qui sépare surtout les nations les unes îles autres, ce sont principalement les mers, ou les montagnes assez élevées pour rendre les communications longues , difficiles et dispendieuses. Il suit de là que la ligne qui sépare deux nations se trouve naturellement dans la partie la plus élevée de la chaîne placée entre elles, au point où 1rs eaux se partagent. Chacune d’elles a la propriété du versant qui se trouve de son côté ; et aucune ne peut s’emparer du versant qui lui est opposé , sans usurpation et sans tyrannie. Ainsi, par exemple, le versant des Alpes sur lequel coulent les eaux du Var, de la Rotta , et de ITntpéro , forme évidemment une partie de ta France. I,c traité qui l’en a détaché pour en former le comté de Nice et le joindre au Piémont , n’a pas eu d’autre objet que de ménager à quelques puissances une entrée sur le territoire français. Par la même raison , la partie du versant septentrional des Pyrénées , qui porte ses eaux dans la Ridassoa , ne forme pas une partie naturelle de l'Espagne. I.es rivières , surtout quand elles sont d'une navigation facile, sont des moyens de communication, des causes d'association. On fait un contre-sens quand on les considère comme des barrières qu’il n'est pas permis de franchir.
On peut observer, dans la plupart des Étals île l’Europe , un grand nombre de divisions contraires à la nature des choses ; mais il n’en est aucune qui soit plus frappante, et qui ait eu, pour les populations qui l’ont soufferte, de plus funestes effets que celle qui partage la Péninsule ibérique en deux États indépendants l'un de l'autre. Ce pays est admirablement disposé pour Former plusieurs États provinciaux , unis par un lien commun ; les populations renfermées dans les bassins des rivières sont séparées les unes des autres par de hautes montagnes. Mais, tant que les habi-
42 DES LIMITES NATURELLES DU TERRITOIRE
tant» île celte contrée verront une cause de séparation dans ce que la nature a fait pour ies unir , et des causes d’union dans ce qui les sépare réellement, il est impossible qu’ils ne soient pas continuellement dans un étal de gêne, de misère et de désordre (1).
Les montagnes formeut , disons-nous , les limites qui séparent les nations les unes des autres , et qui partagent le même peuple en fractions plus ou moins cousidérabtes ; mais il ne faudrait pas s’imaginer qu'eutre deux nations distinctes, on trouve, sur tous les points, une mer ou de hautes montagnes.
Deux fleuves qui suiveqt à peu près la même direction , sont souvent séparés , pendaul une grande partie de leur cours, par une chaîne de montagnes plus ou moins élevées; mais toutes les montagnes s’abaissent plus ou moins rapidement à mesure qu'elles avancent vers la mer. Il résulte de là «pie les populations situées entre l'embouchure de deux fleuves, ne sont souvent séparées par aucune linule très-prononcée, et qu’elles se confondent les u lies arec les autres. Le même phénomène se fait remarquer d'une matiière encore plus frappante dans les vallées parallèles qui portent leurs eaux dans le même fleuve. Les branches de montagnes qui les séparent , s'abaissent «l'abord graduellement, et souvent elles s'effacent tout à fait avant que «l’arriver an fleuve. En reconnaissant les limites naturelles du territoire de chaque nation ou de chaque fraction «l’un même peuple , il ne faudrait donc pas s'imaginer <|u'elles sont partout également prononcées , et former un système «pii se trouverait démenti par les faits.
Les mers sont, pour les nations, des limites qui peuveulèlre difficilement méconnues :
(1) On peut faire, sur les Etats du centre de l'Europe, les mêmes observations que sur la Péninsule ibérique : il n'est rien au monde de (>luc propre à retarder les progrès de la civilisation que ce monstre qu'on a créé en 1815 , sous le nom de Confédération germanique , et qui tend constamment à placer sous un même régime les po-
aussi , quoiqu'il arrive souvent qu'un peuple, ou, pour parler «l'une manière plus exacte r son gouvernement, porte sa domination sur un versant qui fait partie «lu territoire d’un autre peuple, il est extrêmement rare qu'une limite formée par la mer soit un objet «le discussion. La nation qui tenterait d’usurper , sur une autre, une telle limite, en retirerait de si faibles avantages, et aurait tant de peine à la conserver, qu'elle se verrait bientôt contrainte «le l'abandonner , à moins <|u'elle n'établlten même temps sa domination sur tout le pays.
Les peuples «lont le territoire va jusqu’à la mer. n’admettent pas «|ue leur domination finisse exactement au point où la mer commence. Tous , sans exception , considèrent une certaine étendue «le la mer comme faisant partie «le leur territoire : c'est ce qu’ils appellent leurs eaux. La raison en est «|ue chaque nation considère comme sa propriété la chose par laipielle elle subsiste, et que c'ost en pêchant sur leurs rivages . «pie les peuples maritimes se procurent des moyens «l'existence. Il faut ajouter aussi qu'un |>euple ne pourrait pas veiller à sa sûreté, s’il n'était pas admis «pi’il est propriétaire d une certaine étendue des eaux de la mer «pii forment ses limites (i).
Les diverses fractions de populations, «pii se trouvent répandues dans le bassin «l’un fleuve, sont naturellement associées les unes aux autres, et forment une nation unique, ou une confédération de divers Etals, lorsque chacune d’elles jouit d'une entière indépendance. Il arrive rarement qu'une «le ces fractions se sépare volontairement «les autres pour s'associer à «les populations répandues dans des bassins différents, et dont elle est
publions des bassins du Rhin.de l’Etbe et du Danube.
(S) Les sauvages eux-mêmes ont leurs eaux autour de leur territoire comme les peuples civilisés : Ils ne soulTrenl pas que d’aulres peuples vienncnl y prendre du poisson.
par conséquent éloignée par îles limites naturelles. La raison eu est dans les avantages qui résultent de toute association naturelle, et dans les Inconvénients qui sont la suite ordinaire des associations contre nature. C'est en traitant de l'organisation politique, que je ferai voir quels sont ces inconvénients et ces avantages.
Cependant il se rencontre quelquefois des circonstances où les avantages d'une association naturelle disparaissent presque entièrement , tandis que les inconvénients d’une association contraire à la nature des choses, sont peu sentis. Il serait, par exemple, dans la nature des choses , que les peuples qui habitent les trois grandes fractions qui composent le bassin du Rhône fussent unis entre eux , soit en formant une seule nation , soit en formant divers États unis par un lien fédéral. Ces peuples parlent tous la même langue, peuvent aisémtnt traiter ensemble, et sont envelop|>és par les mêmes chaînes de montagnes. Cependant , si l’on voulait unir à la France ceux d'entre eux qui sont alliés k des cantons allemands et à un canton italien, il faudrait leur faire une forte violence. Il faudrait également faire violence aux habitants du Tessin pour les unir à l'Italie, et les séparer de leurs alliés allemands ou français.
La raison île ceci n’est pas difficile à voir. L'alliance formée entre les habitants des parties supérieures des bassins du Rhône , du Rhin, du Tessin et de l'Inn, fait peser peu de charges sur les associés. Chaque population, ou chaque fraction de population, reste souveraine sur son territoire , pour tout ce qui concerne ses affaires intérieures. Le gouvernement fédéral u'envoie pas, dans les cantons français, des juges, des administrateurs ou des commandants allemands ; il n'envoie pas, dans les cantons allemands, des administrateurs ou des magistrats français. Il a besoin d’impôts et de troupes, parce qu’autrement il ne saurait veiller à la sûreté commune, mais il laisse à chaque État le soin d'établir
des contributions comme il juge convenable, et de faire les levées d’hommes comme it l'entend. Les habitants des montagnes des Grisons ou de l’Obcrland , n’ont pas la prétention de soumettre à l'exercice des agents du fisc les vignerons du Valais ou du pays de Vaut). Ceux-ci , de leur côté , ne s’avisent pas de voler des impôts sur les fromages ou sur les troupeaux des habitants des montagnes.
Le lien fédéral tire donc la plus grande partie de sa force de l'indépendance dont jouit chaque population dans le bassin où elle s'est développée.
Si les habitants du Tessin étaient séparés de la confédération, et réunis à leurs associés naturels de l'Italie, non-seulement ils perdraient leur indépendance comme nation , mais ils auraient à supporter tous les maux que fait peser sur ce pays la domination du gouvernement autrichien; les avantages de celte association nouvelle seraient presque nuis; les charges en seraient insupportables. De même, si les populations du Valais, du pays de Vaud et du canton de Genève, étaient séparées des cantons situés dans le bassin du Rhin, et réunies aux autres habitants du bassin du Rhône, elles perdraient les avantages qui résultent de leur indépendance et d’une administration peu dispendieuse, et auraient à souffrir tous les inconvénients d'uli gouvernement qui ne peut subsister que par de lourds impôts. Elles pourraient, il est vrai, répandre les produits de leur industrie sur un plus grand tbéôlrc ; elles auraient plus de force et d'indépendance comme membres d'une grande nation. Mais ces avantages seraient achetés par tant de charges et par la perle de tant de droits, qu'il est bien peu de gens qui voulussent consentir à l'échange.
Nous pouvons faire sur les habitants de la rive gauche du Rhin le même raisonnement que sur les peuples qui occupent les pal lies supérieures du grand bassin du Rhône. Leurs associés naturels seraient les peuples répandus dans le bassin qu'ils habitent eux-mêmes; mais ces peuples, qui devraient ne former
U DES LIMITES .YATURELLES DE TERRITOIRE. ETC
qu'une fédération , sont tellement divisés entre eux; ils sont soumis à des régimes si differents, et à des influences étrangères si ennemies ; ils jouissent de si peu d'indépendance et de liberté, qu’il leur est plus avantageux d’être unis au reste de la France. Sous plusieurs rapports, ils ont plus d’indépendance et de liberté , et leur industrie profite des avantages qu’offre toujours le commerce libre d’une grande nation. Il faut ajouter que les canaux , en unissant de grands bassins, unissent aussi les populations qui les habitent.
Il ne faut donc jamais perdre de vue que, lorsqu'il est question des associations naturelles ou des associations contraires à la nature des choses , il est toujours entendu que des circonstances accidentelles ne détruisent pas les avantages des unes et les inconvénients des autres. Le génie des hommes abaisse quelquefois les barrières qui tenaient des peuples divisés ; mais quelquefois aussi leurs erreurs et leurs vices transforment en obstacles les moyens de communication que la nature leur avait donnés (1).
Il résulte de cc qui précède, que les terres propres é fournir aux hommes des moyens d’existence, sont naturellement divisées en fractions plus ou moins considérables , par des mers, des montagnes, des lacs, ou par des fleuves qui sont assez larges pour rendre les communications difficiles , dispendieuses et par conséquent peu nombreuses ; que les
(t) Je me suis proposé dans ce chapitre d’exposer simplement quelles sont les limites naturelles du territoire de chaque nation el de celui de chacune des principales fractions dont elle se compose ; je m’occuperai des effets qui résultent, soit des divi-
haules chaînes de montagnes, qui forment les bassins des grands fleuves, limitent naturellement le territoire des nations qui en occupent les versants opposés; que les chaînes moins élevées qui forment de grands bassins, sans mettre de puissants obstacles aux communications, servent également de limites aux populations qui en occupent les versants contraires, mais ne les empêchent pas de s'associer pour leurs intérêts généraux ; que les branches projetées par les chaînes de montagnes dans l'intérieur des bassins des fleuves, divisent le territoire, et par conséquent la population de chaque bassin, en diverses fractions, sans détruire l'homogénéité de cette population ; enfin , que la grandeur des nations , et celle des diverses fractions dont elles se composent , est naturellement déterminée par la configuration du sol.
Ayant exposé comment se partage , entre les hommes, le sol qui leur fournit des moyens d'existence, ayant fait voir de plus que chaque peuple, vu en masse, se considère comme propriétaire du sol sur lequel il s'est développé cl sans lequel il ne saurait vivre ; enfin, ayant établi que cette propriété d’un territoire national n’est jamais contestée par les partisans les plus zélés de l’égalité , ni même par ceux qui mettent en question l'existence de la propriété privée , il reste à faire voir comment sc forment , au milieu du territoire national , les propriétés îles iudividus et des familles.
sions contraires à la nature des choses, soit de la domination exercée par la population d'un grand peuple sur une autre population , lorsque je traiterai de la division et de l'organisation politique de chaque peuple.