CONTRE LA PROPRIÉTÉ
quels sont les rapports qui unissent les hommes entre eux.
Les jurisconsultes romains et la plupart des jurisconsultes modernes ont pensé qu’avant de traiter des choses qui sont l'objet de la législation, il convenait de traiter des personnes. Je n’ai point partagé cette opinion ; j’ai cru qu’avant de parler de la manière dont les familles se forment, et des obligations qui résultent de leur formation, je devais faire connaître les choses qui composent la base de leur existence. La plupart des obligations qui existent entre les hommes n’ont une importance réelle que parce qu’elles affectent les choses au moyen desquelles ils se conservent. Si l’on s'occupe des devoirs réciproques qui résultent de l'association conjugale, soit pour les époux, soit pour les pères et mères, soit pour les enfants, on s’aperçoit qu’il est lonjonrs question de moyens d'existence. Il est impossible déparier de tutelle, d’interdiction, de divorce, de séparation de coéps, et de ne pas s'occuper îles propriétés des mineurs, des interdits, des époux séparés, l-es dispositions dont le principal objet est la conservation des biens, tiennent même souvent la place la plus considérable dans les lois qui semblent ne se rapporter qu'aux personnes. Enfin , il n’est pas un homme doué d’un peu de prévoyance qui ne songe, avant que de former une famille nou telle, à assurer les moyens de la faire exister. Il fallait donc s’occuper des propriétés avant qne île traiter des personnes.
Je ne terminerai point cet ouvrage sans faire quelques observations sur certains systèmes dont l’objet était de déplacer les propriétés, et de fonder la société sur des bases nouvelles. Je m’étais d’abord proposé de soumettre ces systèmes à un examen rigoureux et détaillé; mais je n’ai pas tardé à m’apercevoir que ce projet n’était pas exécutable. J’y ai donc renoncé; je dois en dire les raisons.
Les fondateurs ou les propagateurs de ces systèmes ont tenté de persuader au public, et peut-être ont fini par se persuader à eux -mêmes qu’ils avaient laissé bien loin’ derrière eux
les hommes les plus éclairés de leur siècle et ceux du siècle dernier ; enivrés par l’esprit de secte ou de prosélytisme, ils ont traité les savants les plus distingués de leur temps avec un dédain et un orgueil tout à fait propres à imposer à la partie la plus ignorante de la multitude.
Cependant, il est impossible de lire ce qu’ils ont écrit san9 s’apercevoir aussitôt que, bien loin d’ètre plus avancés que leur siècle , ils sont de beaucoup en arrière; que non-seulemeiil ils n'ont rien vu, rien observé par euxmêmes, mais qu’ils ne connaissent même pas les premiers éléments des sciences dont ils ont la prétention de s’occuper ; que, s’ils parlent des hommes les plus distingués qui ont écrit sur ces sciences , ils ne les jugent que sur ouf-dire, et comme de jeunes séminaristes jugent les philosophes dont la lecture leur est interdite ; c’est-à-dire qu'ils se bornent à reproduire des préjugés vulgaires qui feraient rougir un homme doué de la moindre instruction.
Quand on examine avec un peu d’attention ces merveilleuses découvertes, qui devaient mettre un terme à toutes les calamités dont le genre humain est affligé , on n’y trouve qu’un assemblage bizarre d’idées empruntées à des époques de barbarie, à des sectes religieuses que le temps a détruites, à quelquesuns des philosophes les moins religieux du xviu* siècle, et à des écrivains de notre Age. Ce mélange , fait sans intelligence , par des imaginations désordonnées, méritait de subir la destinée qui semble réservée à tout ce qui choque le sens commun ; il devait se montrer sous l’appareil des formes religieuses, et c’est, en effet, le sort qu’il a éprouvé.
Comment aurait-il été possible de soumettre de pareilles conceptions à un examen sérieux et méthodique ? N'aurait-il pas fallu pour combattre des idées formées dans des temps d'ignorance et de barbarie, reproduire les faits et les observations devant lesquels ces idées out disparu? N'aurait- il pas fallu refaire, ou pour mieux dire copier les ouvrages
DES IDÉES RÉTROGRADES
qui ont porté certaines sciences au point où nous les voyons? Quand des esprits arriérés ou rétrogrades viennent nous présenter , comme des nouveautés, des erreurs surannées, il n'y a qu'un moyen de leur répondre : c’est de les renvoyer à la lecture des écrivains auxquels les sciences doivent les progrès qu'elles ont faits.
Si j’avais voulu réfuter les écrits des hommes qui se sont imaginé qu’il était en leur puissance de faire mettre en commun toutes les propriétés, et d'établir la société sur des bases nouvelles, je n'aurais pas été seulement obligé de reproduire des faits et des raisonnements qui sont connus de tous les gens un peu instruits; je n'aurais pu me dispenser de rappeler ce que j’avais moi -même écrit, il y a plusieurs années, dans l’ouvrage dont celuici forme la suite.
On sait , par exemple, qu'il y a , pour les peuplades barbares qui veulent passer de la vie nomade à la vie agricole, un état de transition qu’il est impossible d 'éviter. Toutes les forces doivent se réunir pour mettre la terre en culture ; et comme il y a communauté dans le travail , il y a jouissance commune des produits. Cet état était celui dans lequel se trouvaient, au rapport de Tacite, plusieurs des tribus qui peuplaient les forêts de la Germanie , quand les légions romaines y portèrent leur armes. C’était également celui d’un certain nombre de peuplades qui habitaient les forétsde l’Amérique septentrionale , quand les Européens allèrent s’emparer de ce pays. Plusieurs sectes religieuses , et particulièrement les jésuites du Paraguay , avaient adopte un pareil genre de vie.
Si j’avais voulu combattre ici ce système de communauté , qu'on nous a présenté comme une invention merveilleuse , et qu’on a même tenté de mettre en pratique , il ne m’aurait pas été difficile de démontrer qu’un pareil système, s’il était permanent , ne serait guère moins coutraire à la nature de l’bomme , que l’esclavage Ir plus abrutissant ; qu’il aurait pour résultat, non une égalité de bonnes
habitudes et de bien-être, mais une égalité d’ignorance, de paresse , de misère et de vice; qu’il détruirait toutes les affections de famille, et qu’il ferait descendre la masse de la population au niveau des esclaves de nos colonies; mais comment prouver cela , sans reproduire les observations que j’avais faites ailleurs , en réfutant le même système que l’abbé Raynal avait aussi trouvé admirable (1) ?
Montesquieu ayant prétendu que, si un père était tenu de nourrir ses enfants, il n’était pas obligé de leur laisser sa succession, d’autres écrivains du dernier siècle allèrent plus loin ; ils prétendirent qu’il serait bon que les biens qu’un homme laisserait en mourant , rentrassent dans la masse des biens publics, et fussent distribués aux familles les plus pauvres, ou employés à récompenser les vertus, à encourager les talents ; ils voulaient que la part de chacun fût en raison de son mérite.
« Un homme qui a terminé sa carrière , disait Raynal, peut-il avoir des droits? En cessant d’exister , n’a-t-il pas perdu toutes ses capacités ? Ee grand Être , en le privant de la lumière , ne lui a-t-il pas Oté tout ce qui en était une dépendance ; et ses volontés dernières peuvent-elles avoir quelque influence sur les générations qui suivent? Non. Tout le temps qu’il a vécu , il a joui et dû jouir des terres qu’il cultivait. A sa mort elles appartiennent au premier qui s’en saisira et qui voudra les ensemencer. Voilà la nature...
<■ Entre les différentes institutions possibles sur l’héritage des citoyens après leur décès , ajoute Raynal , il en est une qui trouverait peut-être des approbateurs. C’est que les biens des morts rentrassent dans la masse des biens publics , pour être employés d’abord à soulager l’indigence, après l’indigence, à rétablir perpétuellement une égalité rapprochée entre les fortunes des particuliers ; et ,
(1) Traité de législation , liv. T , chap. xxm . édit. Htcass etc*.