‹ Traite de la propriete par m. Ch. ComteChapitre 187 sur 192 · CONTRE LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

CONTRE LA PROPRIÉTÉ

ces deux points importants remplis, à récompenser les vertus , à encourager les talents (1). »

Les hommes qui, après nous avoir annoncé que les philosophes du xviu" siècle étaient venus uniquement pour accomplir une œuvre de destruction ; que leur règne était passé, et que le temps des Fondateurs était enfin arrivé , se sont avisés de remettre en question le droit des enfants de succéder à leurs pères, n’ont donc pas eu d’autre mérite que de paraphraser les conceptions les moins sensées des écrivains qu'ils avaient l’air de dédaigner ; ils ont reculé de plus d'un demi siècle, pour se donner un air de nouveauté ; l'époque de l'histoire humaine la plus fertile en expériences et en grandes découvertes , a donc passé devant eux sans être aperçue.

Si j'avais voulu combattre , dans cet ouvrage, les erreurs empruntées à l'abbé Raynal , sur le droit des enfants de recueillir les biens que leurs parents laissent en mourant , je n'aurais pu me dispenser de faire voir que l'esprit de famille est une des principales causes de la production et de la conservation des richesses ; qu'un homme , pour assurer l'existence de ses enfants , se livre à des travaux et s'impose des privations qu'aucun autre sentiment ne saurait oblenirdc lui ; que les familles contractent des habitudes conformes à leurs moyens d’existence, et que si les richesses d'une personne ne devaient point passer à ses descendants, elle devrait habituer ses enfants aux privations les plus dures , et leur en donner l'exemple ; qu'elle ne pourrait , par conséquent , retirer presque aucun avantage réel de scs propriétés , même de son vivant; enfin, qu'une nation chez laquelle les enfants seraient exclus de la succession de leurs parents, descendrait, en trèspeu d'années , beaucoup plus bas que ne sont descendus les habitants de l'Egypte sous la

(i) Rayna\JIistolre philosophique des établissements des Européens dans les Deux- Indes, t. VIII, liv. VI, p. 245 et 347.

domination des Mameluks , les Grecs sous la domination des Turcs.

Mais, pour donner une démonstration complète de ces propositions, j'aurais eu besoin de rappeler une multitude de faits et d’observations que j'ai rapportés dans le Traité de législation , pour expliquer la décadence de plusieurs peuples qui sont tombés du faite de la prospérité, dans la misère et la dégradation les plus profondes; je n’aurais pu me dispenser de reproduire une multitude de vérités que la science de l’économie politique a démontrées de manière à les mettre hors du domaine de la contestation; enfin, il eût été nécessaire de rechercher et d’exposer quelles sont les lois de notre nature, qui président à la formation et à la conservation des familles.

Celte nécessité d’exposer les éléments d’une science qu'il n’est pas permis à une personne bien élevée d’ignorer, de rappeler des vérités que j’ai déjà suffisamment démontrées, et de traiter une matière qui doit faire l’objet d’un autre ouvrage, ne me permettrait donc pas de réfuter ici les erreurs empruntées à l'abbé Raynal ; j'ai dû, par conséquent, m’en abstenir.

Quelques écrivains, en observant ce qui se passe au sein des nations les plus civilisées, ont cru s'apercevoir que , chez la plupart d’entre elles, il y a deux classes de personnes dont l'existence n’est pas fondée sur les mêmes moyens ; ils ont cru voir qu’une partie de la population, et c'est la plus nombreuse, vit au moyen des produits de son travail, de ses capitaux , de ses terres , tandis que l'autre n’existe qu’au moyen des richesses qu’elle se fait livrer par la première sous des noms divers; cet état leur a paru vicieux, et ils ont cru qu'il serait possible d’en établir un meilleur; il leur a semblé que, dans une société bien organisée , l'État ne devrait payer les services qui lui sont rendus, qu'en raison de leur valeur.

Nos modernes réformateurs , dénaturant cette pensée, ont aussi divisé la société en

DES IDÉES RÉTROGRADES

dru» dattes ; ils ont (paiement trouvé mauvais qu’une partie de la population existât aux dépens de l'autre ; mais ils ont mis dans la classe qui vil aux dépens de toutes les autres, les familles qui n’existent que par les revenus de leurs terres ou par les produits de leurs capitaux ; ils ont pensé que ces Familles d'oisift devaient être supprimées, et que leurs capitaux et leurs terres devaient être adjugés aux hommes les plus capables de les faire valoir.

Le système emprunté à l'abbé Raynal était la négation partielle de la propriété, celui-ci en est la négation complète. Dans le premier, on accordait au propriétaire la jouissance viagère; il n'y avait spoliation que pour scs enfants ou pour les autres membres de la famille. Dans le second . la jouissance , même temporaire, n’est pas admise; tout propriétaire doit être dépouillé de ses biens, du moment qu’il se présente un homme plus capable que lui de 1rs faire valoir.

Si je ne pouvais pas faire voir , dans ce traité, les vices des deux précédents systèmes, il m’était encore moins permis de me livrer à l'examen du troisième. Comment raisonner, en effet, avec des hommes qui n’ont jamais pu comprendre qu’il ne saurait exister . d'industrie sans capitaux, et que les capitaux ne se forment que dans les pays où la jouissance et la disposition en sont assurées? Pour m’en abstenir, je n'avais pas seulement les raisons que j'ai déjà fait connaître : il en existait une beaucoup plus grave. Quel que soit le sujet dont on s'occupe , il est un moment auquel toute controverse doit cesser : c’est celui où l'on commence à mettre sérieusement en doute si les idées qu'on réfute sont du domaine de la logique ou de celui de la thérapeutique.

On a prétendu que les inventeurs, ou, pour mieux dire , les paraphraseurs de ces divers systèmes, avaient au moins rendu un service, en ce qu'ils avaient appelé l’attention des hommes éclairés sur le sort des classes les plus nombreuses et les plus pauvres de la so-

ciété. C’est une erreur; si ce mérite, qui est très-grand , pouvait être attribué à un seul homme, il appartiendrait incontestablement à dérémie Renlham ; car c'est lui qui le premier a donné pour règle fondamentale de toutes les institutions, l’intérêt général de toutes 1rs classes delà population. Quelques-unes de ses idées, il est vrai, semblent avoir influé sur la formation des systèmes dont je viens de parler ; mais elles ont été si défigurées et si mal appliquées, qu’il semble qu’on n’ait pas ru d’autre dessein que de les travestir, et de les rendre absurdes ou criminelles.

Si les systèmes qu’on a imaginés sur la propriété n’étaient adressés qu’à des personnes douées d'un peu d’instruction, et habituées à réfléchir, ils mériteraient peu qu'on s’en occupât, car ils ne sauraient faire beaucoup de mal; mais exposés devant des hommes qui ne possèdent aucune connaissance, qui n’ont ni les moyens , ni le temps île réfléchir . et qui ne peuvent se procurer qu’avec beaucoup de peine de faibles moyens d’existence , ils ne sont pas sans danger ; le moindre mal qu’ils puissent produire est de donner aux classes les plus nombreuses et les moins aisée* de la population , des espérances qui ne sauraient se réaliser; de leur faire considérer la spoliation des familles qui , par leurs travaux et leurs économies, ont acquis quelque fortune, comme un moyen sùr et légitime de mettre un terme à leur misère, et de porter ainsi le trouble et l'inquiétude parmi les hommes qui n’ont pas des vues assez élevées pour connaître toute l'étendue de la puissance qui protège les propriétés.

Les fausses espérances qu'on cherche quelquefois à donner à la partie de la population la moins intelligente et la plus énergique > peuvent être employées comme un levier à l’aide duquel on se flatte d’ébranler un |KH1voir qu’on a dessein de renverser ; mais ce levier est plus dangereux encore pour ceux qui tentent d'en faire usage , que pour les hommes contre lesquels il est employé. Il est impossible de le mettre en jeu, sans rallier aus-

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