DES MONTAGNES
bois ; il suffit d’en faire remarquer la tendance.
On conçoit que toutes les forêts n’ont pas la même importance pour une nation ; la con~ servalion des bois situésau fond des vallées importe moins que celle des bois situés 4 sur les plateaux et sur le penchant des montagnes.
Des bois placés auprès de l’embouchure d'un fleuve sont, en général, moins précieux pour le pays que ceux qui sont situés dans les parties élevées du bassin de ce même fleuve.
Toutes les règles qu’on peut établir sur cette matière sont donc subordonnées aux circonstances physiques au milieu desquelles chaque population est placée.
Les ordonnances ou les lois qu’on a faites pour la conservation des forêts, n'ont presque jamais pris en considération la situation qu'occupaient les bois dont on se proposait de prévenir la destruction. On aurait pu craindre qu’il ne résultât de cette apparente imprévoyance, de graves inconvénients, et cependant aucune conséquence fâcheuse ne parait en avoir été la suite. La raison en est que , dans tous les pays, les meilleurs terrains ont presque toujours été les premiers mis en culture. Les bois que l’intérêt privé portait à détruire les derniers, étaient ceux dont l’intérêt général sollicitait particulièrement la conservation.
Toutes les fois qu'il est question de soumettre à des règles particulières les propriétés de ce genre, il y a trois sortes d’intérêts qu’il ne faut jamais perdre de vue, et qu'il importe de concilier autant que possible :
l’intérêt de la population entière, l'intérêt des propriétaires de bois ou de terres qui devraient être consacrés à ce genre de produits, et l'intérêt des consommateurs.
Je n’ai point parlé, dans ces considérations, des intérêts ou des besoinsdela marine ; et cependant c’est principalement en vue de cesintérêts que les bois ont été soumis à un régime particulier. La légitimité de cet intérêt a été mise en question, même en Angleterre, où il s'est trouvé des économistes qui ont soutenu
DES OBSTACLES MIS PAR LES LOIS
qu'une puissante marine n'était un bien , ni pour le peuple qui la possédait, ni pour l'humanité en général, et qu'il valait mieux d'ailleurs acheter du bois dans les pays où il était produit à bon marché , que de le produire soi-méme à grands frais. Un écrivain, dont on n’a mis en question ni les connaissances ni le patriotisme, a publié à ce sujet une opinion que je crois devoir rapporter ici.
« Je serais fâché, dit-il, d’ajouter â mes raisons deux mots sur l’argument le plus commun, sur celui qu'on fonde sur la prétendue nécessité d’une marine royale ; car je considère toute idée d’une grande force navale comme étant fondée sur des théories fort douteuses. Une marine puissante est dommageable aux autres nations par son objet, lequel est de porter, jusque sur les parties les plus éloignées du globe, les funestes effets de l’ambition , et toutes les horreurs qui suivent l’esprit de conquête, quand il dérive d’un esprit plus malfaisant encore, celui du commerce étranger. Et cependant quelle que soit la nécessité commerciale, fondée sur les plus mauvais principes qu'on allègue pour la soutenir, la dépense en est si considérable, qu’aucune nation ne peut être formidable en même temps sur mer et sur terre, sans faire des efforts qui, par le moyen des emprunts, font tomber nos charges sur notre innocente postérité. M. Hume a observé que la flotte anglaise, au plus fort de la guerre de 1740 , coûtait à la nation plus que ne coûtait tout l'état militaire de l’empire romain sous Auguste, quand tout ce qui était alors digne d’être appelé le monde était placé sous le sceptre de ce prince. Dans notre dernière guerre, la dépense de notre flotte a été le double de celle qui avait attiré l'attention de cet habile et profond écrivain, car la dépense navale de 1781 s’est élevée jusqu’à 8,603,881 livres sterling.
« L'ambition des hommes d’Etat est toujours disposée à fonder, sur l'existence d'un
(I) Environ sept milliards quarante millions de francs.
grand commerce, la nécessité d'une grande marine pour le protéger ; et l'on suppose ensuite la nécessité d’un grand commerce pour soutenir une grande marine : de fort beaux systèmes d'économie politique ont été la conséquence de cette malfaisante combinaison.
Le rêve trompeur des colonies a été une branche de cette curieuse politique, qui a coûté à la nation anglaise, comme sir John Sinclair l’a démontré , deux cent quatre-vingts millions sterling (1). Plutôt que de se mettre dans la nécessité de faire cette énorme dépense, à laquelle notre puissante marine nous a obligés , n’aurait-il pas mieux valu que la nation fût sans commerce , sans colonies et sans marine? La même folie a gagné le cabinet de France : là une grande marine est nécessaire, parce qu’on a , dans Saint-Domingue , une grande colonie! Ainsi, une cause de dommage en engendre toujours une autre. Ce siècle a été l’époque du pouvoir maritime ; ce pouvoir cessera dans le siècle suivant, et alors on le considérera comme un système fondé sur l'esprit de rapine commerciale.
u Mais quelle que puisse être la nécessité des mariues, il n'y en a aucune pour cultiver des chênes pour les construire ; il en coûte infiniment moins de les acheter que de les cultiver. Un ne peut pas prévoir l'époque où l'on aura épuisé le chêne du Nord, de la Bohème, de la Sibérie, de la Pologne, de la Hongrie et des terres qui bordent l’Adriatique. Le prix s’en élèvera à mesure que le transport en* sera plus cofiteux , mais ces pays en fourniront pendant des siècles. Jusqu’au commencement du siècle dernier , la rareté du chêne nous a contraints de faire usage du pin ; cl cependant malgré la grande consommation qui en a été faite , les pays d’où nous l’avons tiré pourraient nous en fournir encore pendant cinq cents ans (3). »
La nécessité de veiller à la conservation des bois n'est pas la même pour toutes les nations ; une multitude de circonstances physiques'
(î) Arthur Young, vol. II. p. 115—116.
AU DÉBOISEMENT DES MONTAGNES. 85
telles que l'élévation et l 'étendue des mon- les mesures d'un gouvernement , elles ne tagnes, la chaleur ou la fraîcheur du climat , sauraient jamais produire de grands résultats, la nature et la disposition du sol , peuvent si elles n’étaient pas secondées par les mœurs faire varier les besoins des hommes. I.e déboi- de la population. C’est donc sur les esprits sement d’une lie située sous un climat humide qu’il faut surtout agir; il faut montrer aux et froid ne peut pas avoir pour les habitants hommes leurs véritables intérêts. Lorsqu'ils les mêmes effets que le déboisement d’un verront clairement le but vers lequel il leur pays tel que la Perse. importe de se diriger, ils y tendront sans
Quelque sages que puissent être , au reste, qu’on ait besoin de les presser.
DES ANCIENNES LOIS