‹ Traite de la puissance ecclesiastique dans ses rapports avec les souverainetes temporelles dedie au prince des apotres traduit de l'italien du P. JeanAntoine Bianchi de Lucques (volume 2)Chapitre 13 sur 38 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

DU DIFFEREND QUI S’ÉLEVA ENTRE L’EMrBREUR FRÉDÉRIC Ier ET LE PAPE ADRIEN IV.

1. Le reproche mérité que fit Adrien IV à Frédéric 1er pour l’emprisonnement de l’évéque de Lunden fut ce qui donna naissance à cette nouvelle contestation élevée entre le sacerdoce et l’empire.

2. Emportement de Frédéric contre le pape à l’occasion de quelques paroles de celui-ci qu’il avait mal comprises; mépris qu’il fait des légats du saint-siège et circulaires de ce prince injurieuses au pape comme à ses légats.

3. Evêques d’Allemagne qui prirent parti pour Frédéric dans sa contestation avec Adrien. Celui-ci écrit à Frédéric pour expliquer les paroles dont il s’était offensé, et se réconcilie ainsi avec lui.

4. Le juste refus que fit Adrien d’accorder à Frédéric une domnde que lui faisait ce prince devint la cause de nouveaux emportements et de nouveaux outrages contre ce pape. Adrien en témoigne son mécontentement à l’empereur, qu’il envoie par les députés. Traité de paix proposé et non conclu, et mort d’Adrien.

5. Manière de raisonner de Bossuet sur cette contestation entre Adrien et Frédéric.

6. Il justifie sans aucune raison les emportements de l’empereur contre le pontife, et supprime perfidement la véritable cause qui porta Adrien à adresser des reproches au prince , et il lui rappeler les services qu'il lui avait rendus eu lui donnant la couronne impériale.

7. C'est injustement et contre toute raison que Frédéric dédaigna de reconnaître qu'il devait au saint-siège la dignité impériale.

8. Les sentiments des évêques d'Allemagne et leur accord avec l'empereur, effet de la crainte ou de l'adulation , étaient en contradiction avec la persuasion universelle qu’on avait alors de la dépendance de l’empire par rapport à l’autorité du pontife romain.

9. L'explication donnée par Adrien des paroles de sa lettre ne préjudicie en aucune manière à l’autorité qu’exerçait le saint-siège en accordant l’empire.

10. Adrien justifié du reproche que lui adresse Bossuet d’avoir prétendu que toutes les Iles où venait à pénétrer la foi chrétienne appartenaient au domaine temporel du saint-siège.

1. Nous avons observé plus haut, §. 7, n. 11 et 12 de ce livre, que Frédéric Barberousse fut le premier des empereurs allemands qui ait dédaigné de reconnaître tenir du saint-siège la dignité impériale , et nous y avons exposé aussi les raisons qui portèrent ce prince à démentir les sentiments de ses prédécesseurs et à se contredire lui-mème en désavouant sa propre conduite. A la vanité naturelle de ce prince, qui le poussait à viser à l’extraordinaire et à entreprendre au delà de ses forces en lui faisantprendrepour mesure de son empire les proportions de l’ancien empire romain , vint se joindre le ressentiment qu’il conçut contre Adrien IV de ce que ce pontife, obéissant à la nécessité, avait, sans s’être auparavant concerté avec lui et sans lui avoir demandé conseil, fait sa paix avec Guillaume, roi de Sicile. Tel fut le motif qui le détermina à défendre à tous les prélats de son royaume d’aller à Home pour quelque raison que ce fût , et de demander au pape la collation des bénéfices. Il arriva dans ce même temps , c’est-à-dire versl’an 1 157, qu’Eschyle, archevêque de Lunden enDanemarck et établi par Adrien légat à latere pour ce royaume, s’en revenant de Rome et passant par l’Allemagne , fut arrêté, sans respect pour son caractère, dépouillé de tout ses équipages et jeté en prison. Le pape ayant écrit à l’empereur au sujet de cet attentat sacrilège, pourqu’il punit ceux qui s’en étaient rendus coupables et qu’il fit remettre au plus tôt le prélat en liberté, le prince, par l’ordre duquel peut-être ce crime avait été commis, fit semblant de n’en avoir pas connaissance. Alors Adrien prit le parti de lui envoyer ,en qualité de légats les deux cardinaux dont se glorifiait alors le plus le sacré

collège, su voir Koland, chancelier, de la sainte Église romaine, qui pins lard lui succéda sous le nom d’Alexandre 111, et Bernard, prêtre du titre de Saint-Clé ment. 11 chargea ces deux envoyés d’une lettre pour l’empereur dans laquelle il se plaignait amèrement de ce que Frédéric, après avoir été averti du sacrilège attentat commis sur la personne du prélat en question , non-seulement n’avait ordonné aucune poursu ite contre les auteurs de ce sacrilège, mais encore avait tellement fermé les yeux sur leur crime qu’ils n’avaient eu jusque-là aucun sujet de s’eu repentir, puisqu’ils sentaient qu’ils en avaient obtenu l’impunité (1). Puis, lui rappelant l’accueil solennel qu’il lui avait fait à Rome et les honneurs dont l’avait comblé l’Église romaine en lui conférant avec les insignes de la dignité impériale la plénitude du pouvoir qui en est la suite , sans jamais l’avoir contredit en rien de ce qui avait pu être l’objet de ses désirs, il ajoutait qu’il ne se repentait pourtant pas d’avoir été toujours au-devant de ses volontés , et qu’il ne ferait que se réjouir s’il pouvait lui conférer encore de sa main de plus grands bienfaits (2),

2. Celte lettre si mesurée et qui aurait fait regretter à tout autre prince d’un cueur moins altier le mépris qu’il avait fait des représentations du pape en fermant les yeux sur l'injure atroce commise à l’égard d’un évêque et d’un légat nposto-

(I) « Adcujus utique vuliementissimi facinoris ultionem, sieut u oui hona placera , mala vero displieere credimus, constantius exsurgere debuis ti, et gladium, qui tibi ad rindietam maiefactorum , laudem vero bonorum ast ex divins provision» coucessus, lu cervicem dosmvira oportuit iinpiormn ... Tu vero idipsum itu dissimulasse diceris, sœvttiain ueglexissc, quod oosdem non est quare pmniteat commisisse reatum , quia impunitatem ssmlegii quod gesserunt jnmjain sentiunt inrenisse. » Kpist. Hadriani IV ad Fridericum I imperatorem, apud Hadevirum, de geslis Fr iderici imp entons , cap. 9.

(î) « Debes enim, gloriosissimenli, ante oeulos mentis reducarc quam gratauter et quam juninde alio atrao mater tua «erosanet» romana EcrJesia te susceperit, quanta cordis affection» tractavurit, quantum tibi dignitatis plenitudinem uontulerit et honoris ; et qualiter, imperialis insigne eoronæ libentissime conferens , lienignissimo gretnio suo tuæ dignitatis apieem studuerit ronfovere , uihil promus eflieieus quod régie» voluutati vel in minimo eognosceret obviare. Neque tamen pœnitet nos desideria tu» voluntatis in omnibus implevisse; sed si majora Iwneflcia excellent» tua de manu nostra suseepissot , si fleri posset, considérantes quanta Eoclesiæ Dei et notas per te incrément.! possint et rommoda pervenire . non immérité gauderemus. » Kpist. eit.

lique produisit un effet tout contraire sur l’esprit indomptable de Frédéric. Habitué aux flatteries de ses courtisans, et ne pouvant digérer la réprimande, ni s’accommoder d’avoir quelqu'un au-dessus de lui, ce prince, sans considérer les justes motifs qu’avait le pape de se plaindre , se rejeta sur quelques expressions de sa lettre, se tenant offensé de ce que le pape lui rappelait qu’il lui avait conféré l’année d’avant la couronne impériale et avec elle la plénitude du pouvoir qui y était attaché, en semblant s’en faire un titre comme d’un bienfait qu’il lui aurait accordé, et il s'emporta de fureur à cette lecture, et contre les légats, et contre le pape. Les courtisans et les officiers du palais qui étaient à ses côtés, accoutumés à régler leur contenance sur celle du prince , témoignèrent la même indignation de ees paroles du pape, et les prenant en mauvaise part disaient quelles signifiaient assez clairement que les rois de Germanie ne recevaient le royaume d’Italie et l’empire que comme un don du pontife romain : et comme ils savaient que Frédéric n’avait pu supporter certains vers mis au bas d’une peinture du palais oh était représenté le couronnement de l’empereur Lothnire , et dont le sens était que ce prince avait reçu sa couronne des mains du pape après lui avoir prêté hommage (1), ils lui remettaient ces choses à l’esprit et lui disaient que bientôt le pape prétendrait que l’empire n’était qu'un fief de l’Église romaine (2). Tout cela ne faisant qu’irriter davantage les officiers du palais contre les légats, et l’un de ces deux derniers leur ayant demandé en cherchant à se défendre de qui Frédéric avait reçu l’empire, si ce n’était du pape , à ces mots Othon de Bavière, comte palatin , saisi tout à coup de fureur, tira contre le légat son épée nue, en le menaçant de l’en percer. Après que ce tapage eut été calmé par la présence de l’empereur, ce prince à son tour chassa ignominieusement les deux légats, et envoya une circulaire à tous les seigneurs et prélats de son royaume , où, accusant le pape et ses légats d’un esprit d’arrogance et d’orgueil , il se plai-

(I) Rex renit ante fores , jarans prius Urbis honores ;

Post homo fit Papæ , sumit quo doute coronam.

<2) Radevic . , de Geitit Fridrrici Imperal.. lib. I, rap. 10.

gnait amèrement des paroles que le pape lui avait écrites et que nous avons rapportées ; puis il protestait hautement qu’il ne tenait la royauté et l’empire que de Dieu par l’élection des seigneurs de l’Allemagne, et qu’on ne pouvait dire par conséquent qu’il eût reçu du pape la couronne impériale comme un bienfait sans s’opposer à l’institution divine , sans contredire la doctrine de saint Pierre et sans se rendre coupable de mensonge (1) ; aussi avait-il eu soin de rappeler d’abord la maxime que tout pouvoir vient de Dieu , en commençant sa lettre en ces termes : « Attendu que le Tout-Puissant , de qui vient tout « pouvoir dans le ciel et sur la terre , m’a donné la royauté « et l’empire à moi qui suis son Christ (2). » Et, non content de ce premier acte, il publia un édit par lequel il défendait à tous les ecclésiastiques de son empire d’aller à Rome, et prescrivait aux magistrats de faire garder tous les passages et d’arrêter les clercs qu’on verrait se diriger vers le trône apostolique; sur l’avis cependant de quelques évêques, il s’abstint de mettre à exécution cette étrange mesure.

3. Les légats, de retour à Rome, firent leur rapport au pape sur les mauvais traitements qu’ils avaient essuyés de l’empereur au mépris de la mission qui leur avait été confiée ; ce qui aigrit tellement le pape qu’il écrivit aux évêques d’Allemagne pour leur fairele tableau des insultes faites à ses légats, et se plaindre de la mauvaise interprétation que l’empereur avaitdonnéede quelques mots de sa lettre (3) , ainsi que de l’édit qu’ il avait publié en haine de l’Église romaine ; il les exhortailà avertir ce prince de rentrer en lui-même et à faire tous leurs efforts pour obtenir satisfaction de Renaud, son chancelier, etd’Othon, comte palatin,

(1) « Cumquo per electionem principum a solo Deo regnum et imperium nostrum sit , qui in passion*' Christi filii sui duohus gladiis necessariis rogendum orbem subjecit; cumque Petrus apostolus bac dootrina mundum informaverit : Dnitn timfte, regem honorificate ; quicumque nos imperialem coronam pro beneficio a domino papa suacepisee dixerit divinæ institutioui et doetrinæ Pétri iontrarius est, et mendacii reus crit. » Epist. Friderici I, apud Rade vie., loc. cit., lib. i, cap. 10.

(î) « Cum divina potentia , a qua omnis potestas in cœlo et in terra , nobis Christo ejus regnum et imperium regeudum commiserit , etc. » Epist. cit., Friderici imperatoris.

(3) Ex epistola liadriani , apud Radevic., loi', cit., lib. r, cap. 1 5.

pour les injures que ces deux seigneurs avaient vomies en public contre ses légats et contre l’Église romaine, au grand scandale de plusieurs (1). Mais les prélats d'Allemagne, prévenus par les lettres de l’empereur et par les sinistres récits des courtisans et des officiers du palais, ou excusèrent ou vinrent même jusqu’il approuver la conduite de Frédéric; et prenant, eux aussi , à contre-sens les paroles de la lettre du pape à l’empereur, ils déclarèrent qu’ilsjie pouvaient attribuer qu’à un don de la libéralité divine la couronne de l’empire d’Allemagne que possédait leur souverain (2), et ils conseillèrent au pape d’adoucir par des paroles plus mesurées l’esprit du prince , qu'avait irrité, leur semblait-il, l’àpreté de ses lettres précédentes. Adrien , ayant reçu cette réponse et sachant d’ailleurs que même à Rome Frédéric avait dans le clergé tout un parti que soutenait l’ambitieux Octavien, qu’on vit depuis se faire antipape avec l’appui de Frédéric, etqu’ainsi les esprits étaient divisés, les uns approuvant, les autres blâmant sa conduite et celle de ses légats (3) ; obligé de s’occuper et d’éteindre un incendie qui menaçait l’Église de ses ravages, Adrien prit le parti de céder au temps et d’envoyer, en il 58, deux nouveaux légats àl’empereur, savoir Henri, cardinal prêtre, et Hyacinthe, cardinal diacre de la sainte Église romaine, avec une lettre pleinu de douceur et de bienveillance, où expliquant ces mots bimfail et conférer la couronne impériale, qui avaient sans sujet offensé le prince , il disait qu’il n’avait pas pris ce mot bienfait dans le sens concession féodale, mais dans celui d’une lionne action, et que de môme par ce mot conférer il n’avait

(1) Epist. Hadriani ad cpiseopos Germaniæ , apud Radevic., loc.. cit., lib. i , cap. 15.

(2) « Debitam patri nostro reverentiam libenter exhibemus , liheram imperii nostri coronam divino tantum beneQcio adscribimus. » Epist. episcopor. German. ad Hadrianum , apud Radevic,, lib. vin, c. 16.

(3) Radevic., lib. ■ , c. 15 :

« Jam tune romani partes disse nsio cleri Fecit , et in geminum secessit schisma favorem .

Hi legatorum partem papamquesequuntur:

Ast alii regis pulchrum et laudabile factum Excusant, fortemquevocnntdignumquecorona. » -

Guntherus Ligurinns, de Gr.«ti* Frideriri I, lib vi. t. il. 27

pas entendu lui avoir accordé comme un don purement gratuit de sa part, mais simplement lui avoir mis sur la tête la couronne impériale (1). Frédéric, apaisé par cette lettre, promit de faire sa paix avec le pape et aveele clergé de Rome, et congédia honnêtement les légats en leur donnant le baiser de paix (2).

4. Mais cette paix no fut pas de longue durée, l’empereur ne l’ayant , ce semble , accordée à» l’Église que pour la soumettre à ses caprices et conduire à son gré ses pasteurs. C’est ainsi qu’il contraignit les évêques d’Italie à lui prêter hommage et serment de fidélité , en faisant valoir contre eux à titre de régale un droit inconnu jusqu’à lui ; ce qui mit Adrien dans la nécessité de réclamer contre cette usurpation :et de là un nouveau ferment de discorde, qui ne fit que s’accroître avec le temps. Car Frédéric voulant placer sur le siège de Ravenne un jeune homme de famille noble nommé Gui , qu'Adrien avait déjà fait sous-diacre de l’Église romaine à la demande de ce prince, et le pape à qui il en avait écrit lui ayant exposé dans sa réponse les justes raisons qui l’empêchaient de satisfaire à sa demande, l’empereur, qui tenait à ce que le pape lui obéit même dans les matières purement ecclésiastiques , fut si courroucé de ce refus que pour en tirer vengeance il enjoignit au notaire impérial de mettre le nom du prince avant celui du pape dans tous les actes publics, et de n’employer que le singulier à l’égard du pape dans les lettres qu’il lui écrirait (3). Adrien, indigné de pareilles insultes, crut que

(1) « Hoc enira nomen ex bono et facto iwt editum, et dicitur beneficium apud nos, non feudum, sed l>o»uin factum, lu qua signilicaüone in uni verso sacra' Scripturæ corporcinvouitur, ubiexbeueficioDei, non tauquam ex feudo,sed velut ex bcnodictiouc et bono facto ipsius gubernari dicimur et nutriri. Et tua quidem magnificentia liquide recognoecit quod nus ita bena et bonorilice imparialis dignitatis insigne tuo capiti imposuimus ut tsmurn factum valeat ab omnibus judicari. Undequod quidam verbum hoc, ot illud, scilicet contu/nmis Hbi insigne imperialis eorontr, a sensu suo visi sunt ad alium retorquere , non ex merito rausæ, sed de voluntatc propria, et illorum sugge<tionc qui pacem regni et Ecclesis imllatenus diligunt, hoc egerunt. Ter hoc enim voeabulum , contulimus, nil aliud intelleximus nisi quod su|X’rius dictumest, imposuimus. » Epist. Hadriani IV ad Fridericum I imperat., apud Radevic., lib. i, cap. 22.

(2) Radevic., lib. i, cap. 23.

(3) Radevic., lib. n, cap. I».

l'honneur de son siège l’obligeait d'en témoigner enfin son juste ressentiment. Écrivant donc à Frédéric, il se plaignit à ce prince du mépris qu’il faisait de l’Église romaine, lui fit de justes reproches d’avoir manqué à la fidélité qu’il avait promise et jurée à saint Pierre dans sa personne au moment où il avait reçu de ses mains la couronne impériale, lui reprocha de même l'hommage et le serment qu’il exigeait des évêques, en leur faisant mettre leurs mains sacrées entre ses mains profanes , et conclut sa lettre en le menaçant de le dépouiller de la couronne qu’il avait placée sur sa tète (1). L’empereur fit une réponse acerbe à cette lettre d’Adrien; puis il y eut entre les deux un échange de lettres qui ne fit qu’augmenter la discorde, jusqu’à cequ’enfin on songeât de part et d’autre à entrer en accommodement et que le pape, déférant au conseil d’Ébérard, évêque de Bamberg (2), envoyât à Frédéric en 1159 une brillante députation de quatre cardinaux, chargés de traiter des conditions de l'accord et d’assurer les intérêts de l’Église romaine ouïes régales de saint Pierre sur la base du traité passé autrefois entre le même empereur et Eugène III, prédécesseur d’Adrien : le pape demandait que l’empereur s’en tint à cet accord qu’il avait déjà signé lui-même. Mais comme celui-ci s’y refusait, et que les légats se retranchaient à dire à leur tour qu’ils ne pouvaient rien conclure avant d’avoir consulté leur maître, des courriers furent expédiés en conséquence vers Adrien. Celui-ci persista à vouloir n’admettre d’autre traité de paix que celui que Frédéric avait déjà juré d’observer et qu’il avait souscrit avec Eugène, et l’empereur s’obstinant ù

(1) « Qûapropter, dilecte in Domino tUi, saper prudentia tua non mediocriter admiramur... In litteris enim od nos mfesis nomen tuum nostro præixmis : in quo insojentiæ, ne dicam arrogantiæ , notuin iucurris. Quid dicam de lidelitate B. Petro et nobis a te proraissa et jura ta? Quomodo eam observes, cum ab iis qui dii sunt ot ftliiexceUi omnes , episcopis videlicct, bompgiura requiris, fidelitatem exigis, et manus eorum sacratas manibus tuis imiectis, et manifeste factus nobis contrarius , cardinalibus a latere nostro direct» non solum ecclesias, sed et rivitates regni tui elaudis? Hesipisce ergo, resipisce, tibi consulimus. Quia cum a nobis consecrationem et coronam merueris , dum inconcessa captas , no concessa perdas nobilitati tuas timemus. » Epist. Hadriani ad Friderici 1 imperat. apud Labb., t. XIH Conc., edit. Venet., col. 20.

(2) Apud Radovic., lib. il, cap. i9 et 20.

refuser de tenir la promesse faite par lui dans ce traité (1), l’affaire resta sans être conclue, et bientôt après, c’est-à-dire le 1" septembre de cette même année 1159, Adrien vint à mourir.

5. Voilà la vérité sur l’origineet le progrès de la contestation élevée entre Frédéric et Adrien, si nous en croyons les écrivains contemporains, tels que Radevie, chanoine de Frisingue ; Gontier, poète ligurien, Othon de Saint-Biaise et Othon Muréna, à qui nous avons emprunté ce récit; les deux premiers étaient non pas indifférents , mais aussi passionnés pour Frédéric , dont ils louent les actions et à qui ils ont dédié leurs écrits , que prévenus et même tout à fait injustes à l’égard d’Adrien ; les deux derniers étaient des schismatiques déclarés , et fomentaient le schisme de Frédéric contre l’Église romaine et contre le légitime pape Alexandre lil , successeur immédiat d’Adrien . Mais l’auteur de la Défense, discutant ce fait, le présente sous un jour tel qu’il semblerait que tout le mal serait venu de la lettre dans laquelle Adrien avait rappelé à Frédéric qu’il lui avait conféré avec la couronne impériale la plénitude du pouvoir dont elle était le symbole , en se servant pour cela du terme de bienfait. Il loue Frédéric de n’avoir pas souffert que la cour de Rome appelât bienfait de sa part l’imposition de la couronne impériale; de n’avoir pas toléré non plus l'inscription du palais de Latran d’après laquelle la dignité impériale n’aurait été qu’un don du pape , et d’avoir protesté qu’il ne tenait cette dignité que de Dieu ; et il cite à ce sujet les passages de la circulaire de ce prince contre Adrien que nous avons rapportés nous-mêmes. 11 dit que cette lettre fut applaudie des prélats d’Allemagne , qui d’un commun accord rapportèrent aussi à Dieu seul le don de la couronne impériale ; il ajoute qu’ Adrien, étonné du concert qu’il aperçut entre tous les ordres de l’empire , adoucit et expliqua ses expressions

(1) « Plaçait verbum nostrum cardinalibus, Dixerunttamen, uisi prius cognita papa; voluntate, super hoc se nihit posse vel audere. Missis nimciis , verbum nostrunt cognovit papa , mandavitque, sicul prius aliam sc nolle concordiam quam illam quæ inter papam Eugeuium et nos facta fuisset. Nos supradicto rnodolioi' rccusavimus. »Ep!st. FridcricindËberardumSali.sburgensemepisropum, apud Radevie., lih. il, cap. 31.

de manière à anéantir par l’explication qu’il en donna tous les raisonnements des partisans du pouvoir indirect fondés sur la cérémonie du couronnement des rois ; enfin, parlant de l’autre lettre d’Adrien à Frédéric, dans laquelle ce pape lui reprochait l’hommage qu’il s’était fait rendre par des évêques et le menaçait de le dépouiller de la couronne qu’il avait placée sur son front, il dit qu’ici Adrien l’a pris , il est vrai , d’un ton plus haut; mais que nous, qui le voyons faire de si terribles menacesàun empereur, pour l’usage où était ce prince d’exiger des hommages tels qu’on en rend partout aujourd’hui sans que personne y trouve à redire, et varier de langage dans l’interprétation qu’il donne à la cérémonie du couronnement, nous ne pouvons nous empêcher de conclure que ces prétendus droits et d’autres semblables ne peuvent jamais être mis qu'au nombre de ceux que le saint-siège a acquis et qui peuvent changer, et qu’ils sont très-différents de ces droits primitifs établis par Jésus-Christ même, pour subsister toujours sans altération ni changement (1).

6. Si Bossuet s’était borné à cette dernière réflexion , nous n’aurions point à contester avec lui : car nous lui accordons volontiers qu’il n’entrait point dans les droits primitifs ou dans les attributions fondamentales du pouvoir du pape de conférer la dignité impériale , mais seulement dans ses droits accessoires et secondaires, fondés toutefois sur ses droits primitifs ou fondamentaux, comme nous l’avons expliqué ailleurs, quoique nous ne puissions pas lui faire la même concession par rapport au droit de déposer les souverains, puisque, quand même le pouvoir d’accorder l’empire ne ferait partie ni des droits primitifs du souverain poutife ni de ses droits secondaires , celui de déposer un souverain n’en pourrait pas moins appartenir à son pouvoir indirect du moment où interviendraient des raisons graves, qui , comme nous l’avons dit, pourraient autoriser l’emploi du pouvoir indirect. Mais puisque notre auteur, dans le récit qu’il fait de cette controverse , s’est proposé pour but d’anéantir ce droit secondaire du pape sur l’empire d’Occident ,

(I) Bossuet, tom. I, part. 2, lib. vii (al. 3), cap. 18.

en faisant au contraire l'éloge des actes et des écrits de Frédéric contre Adrien , il nous faut démontrer que, de même que c'est contre toute raison et toute vérité que Frédé rie I" et les évêques de ses États , par esprit de cour, ont refusé de reconnaître (pie l’institution de la dignité impériale vint de la libre concession du saint-siège, ainsi c’est à grand tort que Bossuet entreprend de justifier le refus du prince et de ses flatteurs par rapport à cet objet. Je pourrais me prévaloir de ce qu’a dit à ce sujet le cardinal Baronius (1) et du sentiment d’un auteur français aussi célèbre que Henri Sponde , évêque de Pamiers , qui démontre invinciblement que c’est tout fait à tort que Frédéric refusait de reconnaître tenir du pape Adrien la dignité impériale, et que les évêques d’Allemagne péchèrent en cette circonstance, ou par une prévention aveugle ou par une làclie pusillanimité, en paraissant approuver les orgueilleuses prétentions de ce prince et son ingratitude envers l’Église romaine (2). Mais je n’ai besoin que du témoignage des écrivains mêmes, contemporains de. Frédéric et des plus prévenus en sa faveur, qui ont pris son parti dans son démêlé avec Adrien. Et premièrement , l’auteur de la Défense , tout en parlant des lettres de ce pape à l’empereur, ne dit rien de la cause qui le mit en droit de reprocher au prince son ingratitude envers l’Eglise romaine , et qui fut, comme nous l’avons dit , l’emprisonnement et la spoliation de l’archevêque de Lunden , que Frédéric fit semblant d’ignorer malgré les réclamations du pape et d’autres personnes de marque , imitant en cela l’exemple de Frédéric lui-même, qui, dans ses lettres pleines d’arrogance et d'orgueil, cachait malignement le motif et des lettres et des députations que lui adressait le pape. Cette cause cependant n’a été mise de côté ni par Gunther ni par Othon de Saint-Biaise , qui tous les deux ont la bonne foi d’avouer que Frédéric dissimula le sacrilège attentat commis sur la personne du prélat, en ne tenant nul compte des réclamations qui lui furent faites à ce sujet, et

(1) Baronius, ad auiium Ili7.

(2) Vide Spondamim, ud animm f 147.

que ce fut là le motif de la députation et de la lettre que lui adressa Adrien (1).

7. Examinons maintenant si Frédéric avait raison de se plaindre si haut do ce qu’ Adrien lui avait écrit qu’il lui avait conféré avec la couronne impériale le pouvoir qui s’y trouvait annexé, et que c’était un bienfait qu’il lui avait accordé en cala. Eh quoi! n était-ce pas alors le sentiment général que le pape, en mettant la couronne impériale sur la tète de ce prince, l’avait effectivement créé empereur, et qu’en cela il lui avait accordé un bienfait, puisque les Romains s’étaient opposés à son couronnement? Écoutons coque dit là-dessus Othon de Saint-Biaise , cet écrivain si prévenu en faveur du schisme :

« Frédéric, dit-il, malgré la résistance des Romains, qui raie vaient expulsé de leur ville , entra dans Rome à la suite d'un « violent assaut, et, grâce à la faveur du pape Adrien IV, il a fut sacré empereur par les mains de ce pontife, de qui il « reçut en meme temps le titre d’empereur et d’auguste (8) . » La même chose nous est attestée par Othon Muréna, autre écrivain partisan déclaré du schisme de Frédéric : <t Le roi ,

« dit-il, se rendit à Rome, où il fut reçu honorablement par « le seigneur pape Adrien , qui le couronna et le fit empereur v par la miséricorde de Dieu, dans la basilique de Saint- « Pierre (3). » Joignons à ces deux écrivains un autre auteur

(1) « Iliee quoquernusa viæ fuerat, quia nupor ad(ab) ilia Sed(sede) gradu (graduai ) referai* fanioso nomme quidam Anglus apostolica niultum dilectus in aula

Pnesul , Teutonicis fœde tractatus in cris Et spoliatus erat , nec adliuc crudete r« ensque Flagiti uni digna priuceps muleta verat ira .

Roddita magnifiro super bac re pagina régi. »

Guntherus Ligtirinus, lih. vi.

« Anno Dorainic® Incarnationis MCl.VI opiscopus Ludoniensis, cum quodam alio episcopo collega suo a romana curia recedens, ac per Burgundiam repatriandoiter faciens, a qnibusdam capitur, rebusque omnibus denudatus, lurri gratia in custodiam mittitur dissimulante imperatore* querimoniamque pru bac re parvipendente. Qua de causa Dominus apostolicus legatos suos ad imperatorcm misit. » Otto a sancto Blasio, Chron., cap. 20, Rerum Italirarum Scriptor.,t. VI, pag. 868. . . .

(2) « Romanis resistentibus Urbe arcetur, quos forti aggressione in brevi expugnans , favente sihi Hadriano IV apostolico Urbem iugreditur, ab roque conseeratus, imperatoris et Augusti nomen sortitur. # Otto a sancto blasio, cap. vu.

(3) « At ipso Romain per gens, ibique a domino papa Hadriano bonorifice sur-

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contemporain , savoir le sire Raoul ou Rodolphe de Milan , qui dit en parlant du couronnement de Frédéric : a Le roi, ne « pouvant venir à bout de ce cpi’il souhaitait (c’est-à-dire « s’emparer de la ville de Milan), partit de là et vint à « Rome', où il fut couronné et fait empereur par le pape « Adrien (1). » Mais qu’est-il besoin d’aller chercher dans les écrivains contemporains des témoins de cette vérité lorsque Frédéric lui-même, par sa conduite comme par ses aveux, en rend le plus éclatant témoignage? N’est-ce pas lui qui , ayant été élu roi de Germanie en 1152, envoya en ambassade deux archevêques au pape Eugène 111 pour passer avec lui un traité d’alliance , dont une condition était qu’il recevrait la couronne impériale? Et après que le pape eut délégué six cardinaux , et Frédéric de son côté cinq autres grands personnages, dont deux étaient évêques et les trois autres comtes , pour régler les conditions de ce traité, ne fut-il pas convenu qu’en même temps que Frédéric s’engagerait à défendre l’honneur de la papauté , les droits et les régales de saint Pierre et de l’Église romaine le pape promettrait de le couronner empereur la première fois qu’il viendrait à Rome , et de maintenir, d’accroltre et d’étendre au loin l’honneur de son empire? Frédéric ne ratifia-t-il pas ce concordat, et ne le fit-il pas publier en son nom ? lx*s termes de ce traité peuvent se lire encore aujourd’hui dans Baronius (2) , qui les a rapportés d’après Cencius Camerlingue , qui lui-même les avait copiés sur la minute conservée au Vatican. Dans cet acte, daté de la première année du règne de Frédéric, c’est-à-dire de l’an 1152, on lit que le pape promettait au roi Frédéric l’empire et la couronne impériale en retour de la promesse que le prince faisait de son côté de défendre la sainte Église romaine et ses droits (3).

eeptus, et apud snneti Pétri basüicam incoronatus, Dei favente miserieoniia imperator est effectus. » Ottonis Mumiæ, Histor. rmim l.audensium ex codice Bibiiot. Ambrosianaa, Rerum Italie. Seriptor., ton). VI, col. 987.

(1) « Rex vero, cum non posset facere quod optabat., diseedens inde, abiit Romam , et ibi ab Hadriauu papa eoronatus et imperator factus est. » Sire Raoul , de reb. gett. Frider. imper., t. VI, Rcr. Italiear. Seriptor., col. 1 175.

(2) Baronius, ad annum 1132.

(3) « Dominus vero papa apostolioæ aurtoritatie verbo una rum pnedielis car-

Que dirai- je de plus? Frédéric ne vint-il pas lui-mème à Home pour obtenir d’Adrien la couronne impériale? Ne convint-il pas avec lui de certaines conditions avant de la recevoir? Ne s’engagea-t-il pas par serment à défendre l’Église romaine, ses droits et ses régales? Ne chassa-t-il pas de sa présence les députés que lui avaient envoyés les Romains pour lui offrir insolemment l’empire à condition qu’il leur payerait une grosse somme d’argent? Voyant l'opposition des Romains, ne trouva-t-il pas à propos de recevoir la couronne en secret , comme nous l’avons fait voir ailleurs (1)? Enfin n’a-t-il pas fait l’aveu de tous ces faits dans sa lettre à Othon de Frisingue , son oncle paternel ? Dans cette lettre , racontant les honneurs que lui rendirent en le recevant le pape Adrien , ses cardinaux et son clergé, et l’arrogante ambassade que lui adressèrent les Romains avec leurs prétentions insensées, il dit que, n’ayant pas voulu acheter l’empire, il avait, d’après le conseil que lui en avaient donné le pape et ses cardinaux , envoyé une partie de ses troupes , sous la conduite du cardinal Octavien , occuper la basilique du Vatican , et qu’y étant entré lui-mème il y avait reçu l’abondance des bénédictions que le pape en le couronnant avait fait descendre sur sa tète (2) . De quoi se plaint donc ce prince aussi ingrat qu’orgueilleux quand Adrien lui rappelle qu’il lui a conféré la couronne im-

diiialibus in præsentia præscriptorum lcgatorum domini régis promisit, et obscrvabit , quod cum sicuti Beati Pétri charissimum filium honorabit. , et venientem pro corons1 eu» plenitudine, sine difficultate et contradictione , quantum in ipso est... honorem imperii pro debito offirii sui juvabit. » Apud Baronium, loc. eit.

(1) Vide supra, $ 7, num. 10, page 30U.

(2) « Sutrum usque pervenimus : ibi dominos papa eum tota Eoclesia romana gaudenter nobis occurrit, et consccrationem nobis paterne obtulit... Romani nuncios suos ad nos miseront, et maximam pecuniam pro ftdelitate eorum ac servitio. . . a nobis exquisierunt. Inde cum domino papa et cardinalibus consilio inito, quia imperium emerenoluimus, et sacramenta vulgo præstare non debuimus, ut omnesdolos et macbinamenta eorum declinaremus , Octaviano cardinale conducente, maxima pars militiæ nostr» per portam parvulam juxta sanctum Petrum intravit. . Mane facto, dominus papa cum tota Eeclesia ad basilicam sancti Pétri nos præcessit, et ad gradua cum maxima procisssioue suscepit, et missa celcbrata ad altare sanctorum apostolorum Pétri et Pauli in honorem S. Mari® Virginia, quia sabbatum crat , benedictionem coron® romani imperii super caput nostrum largiter effudit. » Epiât. Friderici f ad Ottonem Friaingensem prmmissa operi ejusd. Ottonis rie Gratis Fririeria I imperaloris.

pénale et le pouvoir dont elle était le symbole , et qu’en cela il lui a accordé un bienfait , puisque lui-même en rend témoignage et par sa conduite et par ses propres aveux? S’il avait reçu la couronne impériale de Dieu seul au moyen de l’élection des seigneurs allemands , pourquoi dit-il quatre ans depuis cette élection qu’il n’avait pas voulu l’acheter des Romains?

8. Mais comme Bossuet fait sonner bien haut l’accord avec lequel tous les évêques d’Allemagne déclarèrent qu’ils admettaient l’indépendance de la couronne impériale par- rapport au pontife romain, prouvons maintenant que ces bons évêques, pour se donner le plaisir de flatter l’amour-propre de Frédéric, ont dit une fausseté évidente. Car s’il était vrai que ce fût l’élection que firent de ce prince les seigneurs allemands qui lui eut donné après Dieu la couronne impériale, pourquoi, après avoir été élu et couronné à Aix-la-Chapelle, ne s’est-il pas aussitôt donné le titre d’empereur, mais simplement celui de roi des Étais teutoniques , comme il le déclare lui-iuèine dans sa lettre û Othon de Frisingue (1) ? Pourquoi, de tant d’écrivains contemporains qui ont fait l’histoire de Frédéric, ne s'en trouve-t-il pas un seul qui l’ait appelé empereur avant qu’il eût été couronné par Adrien , ou qui l’ait distingué par un autre titre que celui de roi? Pourquoi Gunther et Othon de Frisingue disent-ils qu’il fut fait empereur ou auguste dans la quatrième année de son règne, s’il avait d’avance reçu de Dieu la couronne impériale par l’élection qu’avaient faite de lui les seigneurs allemands (2)? Pourquoi enfin, s’il avait reçu sa couronne impériale de Dieu en vertu de cette élection, allait-il la demander au pape et entrait-il en accommodement avec lui pour l’obtenir ? Mais ce qui prouve encore mieux que les évêques d’Allemagne en tenant ce langage n’étaient mus que

(l) « Post primant unctionom Aquisgrani , et aeceptam corouam Teutouici rogni , généraient curiam , etc. » Epiât, cit. Eriderici I.

(?.) « r.um benedictione débitant imperii coronam accepit anno rngni sui IV. » Otto Frisingensis, de Getlit h'riderici I, lib. il , cap. 22. n Uns regiii titulns , hoc clari nomen honoris Quartus ab ingressu regnornm contulit minus. »

(iunthorus, lib. iv.

par un sentiment d’adulation , c’eat la persuasion générale où l’on était alors de la dépendance de l’empire d’Allemagne par rapport au saint-siège , et Araoul , évêque de Lisieux , se lit l’interprète des sentiments de tous dans ce discours qu’il prononça au concile de Tours tenu l’an 1163, où, en présence de cent vingt-trois de ses collègues et de dix-sept cardinaux, il dit en parlant de l’orgueil de Frédéric , qui prétendait mettre la souveraineté temporelle de l’empire au-dessus de la souveraineté spirituelle de l’Église et créer des antipapes à sa fantaisie pour les opposer au pasteur suprême que reconnaissait le monde catholique tout entier : « Oh ! que ne s’humilie-t-il sous « la puissante main de Dieu, et que ne reconnalt-il enfin lapréé- « mineure du pouvoir de l'Église sur le sien ! Il a d'ailleurs une « raison toute particulière pour reconnattreeommesa maîtresse « la sainte Église romaine , à moins qu’il ne veuille paraître « aux yeux de tout le monde coupable d’une ingratitude no- « toire. Car, si nous nous replions sur l'histoire du passé, nous « verrons que s<‘s prédécesseurs n’avaient reçu l’empireque par « la sainte grâce de l’Église romaine. Ces princes ne peuvent o donc pas s’attribuer plus d’autorité que n’a voulu leur en « conférer celui qui les a gratifiés de cet honneur (1). » Voilà ce qu’on pensait en France à cette époque de la dépendance du royaume de Germanie relativement à l’Église romaino, et nous avons lieu de nous étonner de voir un écrivain français désavouer sur ce point le sentiment de sa nation alors si religieuse, pour adopter de préférence celui d’évèques allemands vendus à un prince altier et conduits par la crainto que son despotisme leur inspirait. Une devrait cependant pas faire plus de co s de l’accord de ces évêques à applaudir aux injustes déclamations de Frédéric contre Adrien que de celui avec lequel ils

(i)aUtinam humilietur sub potenti manu Dei, et principatum Kcdesùe suo proeesse principatui recognoscat. Pra*t rea specialcir, musant habet qua sanctam ronmnam Krrlesiam dominant nvognosrere débet : nlioquin manifestissime poterit reus ingratitudinis apparere. Si enim ad veteres reeurratur historias, cert uni erit prædecessores ojus imperium non de alio jure quam de soin sam læ roman, t Ecrlesiæ grjtia perrepisse. Nihil igitur plus juris vindicare principes possunl quam quod in eus contulit dignatio largientis. » Arnulplius Lcxoviensis , Serni. iri Concil. Turon., aiuio 116a, apud I.abb , Conc., tom. XIII, edit. Vend., roi. 298 et seq .

ont refusé comme ce même prince de reconnaître le légitime pape Alexandre III et reconnu à sa place l’antipape Octavien. Telle fut en effet la conduite de ces prélats , qui , tandis qu’il n’y avait rien de plus certain ni de plus clair que la canonicité de l’élection d’Alexandre III et l’illégitimité au contraire de celle d’Octavien et par conséquent, l’intrusion schismatique do ce dernier sur le trône apostolique après la mort d’Adrien IV , reçurent cet antipape sous le nom de Victor, pour complaire à Frédéric, qui haïssait à mort Alexandre dès l’époque où celui-ci n’était encore que chancelierde l’Église romaine , et qui , moitié par crainte , moitié par le motif ambitieux d’obtenir les faveurs de ce prince, sans considérer qu’il s’arrogeait pour décider cette question purement ecclésiastique une autorité qui ne pouvait lui appartenir, se laissèrent entraîner à ses caprices comme un troupeau de moutons dans le conciliabule de Pavie, et reconnurent aveuglément l’antipape qu’il leur imposait au détriment du pape légitime dont ils ne se donnèrent pas même la peine d’examiner la cause (1). Or, si dans une cause aussi grave les évêques de Germanie et autres partisans de Frédéric, au lieu de chercher la vérité et de s’y attacher uniquement, se sont mis à la remorque de sa passion en embrassant la cause de son schisme et en encensant l’idole qu’il leur proposait à placer dans le temple de Dieu ; si après cet antipape ils en ont reconnu successivement trois autres pour servir la haine implacable de ce même prince contre Alexandre, qui, reconnue! vénéré de tout le monde catholique, triompha à la fin de tous ces monstres, quel cas tout catholique doit-il faire de l’approbation que donnèrent ces prélats à la lettre de Frédéric contre Adrien et delà déclaration qu’ils lirent, en conformité avec celle de ce prince , que la couronne impériale ne relevait que de Dieu ?

9. Mais, dit Bossuet, Adrien lui-même corrigea et adoucit tellement ses expressions dans l’autre lettre qu’il écrivit A Frédéric que celui-ci put s’en trouver content, tout en dédai-

(I) Uuillolmus Neubrigenais, lih n, c. a; Hermaiinus abbas RciehersporgeiiMs, in Chronic., ad ann. 1160; Hevmoldus, inChronic. Slavorum, cap. 91, etc.

gnantde reconnaître qu’il tenait de l’Église romaine sa dignité impériale. Nous répondons premièrement qu’ Adrien , en disant qu’il avait pris ce mot de bienfait non dans le sens d’un titre de fief, comme paraissait l’entendre l’empereur, mais dans le sens d’une bonne œuvre , n’a pas désavoué pour cela ce qu’il lui avait dit d’abord qu’il tenait sa couronne impériale de la grâce et de la faveur du saint-siège ; car on conçoit très-bien que l’Église romaine ait pu concéder la couronne impériale aux rois de Germanie sans être obligée de le faire , mais par pure bonté ou libéralité, et en même temps ne mettre à sa concession aucune réserve féodale, de la même manière que les seigneurs allemands conféraient la royauté à celui d’entre eux qu’ils choisissaient pour roi sans la lui conférer pour cela à titre de fief. Mais si l’élection à la royauté de Germanie appartenait aux seigneurs allemands en vertu de la concession du saint-siège, l’élection à l’empire appartenait au pape , bien que le roi de Germanie, en recevant de lui la couronne impériale, ne la reçût pas à titre de fief. Nous disons en second lieu que si Adrien , dans ce déchaînement soulevé contre lui par Frédéric et ses adhérents, a cédé au besoin de lui ôter tout prétexte de discorde et d’amortir la violence d’un incendie que les partisans de Frédéric cherchaient à attiser non-seulement dans la Germanie , mais jusqu’à Rome même; si par cette considération il a paru relâcher quelque chose de ses droits sur l’empire, en se rendant sur ce point aux vœux des évêques de cette nation , il est revenu depuis sur cette condescendance, et qu’il reprit ses droits lorsque, voyant ce prince n’en montrer que plus de mépris pour le saint-siège, non-seulement il lui reprocha de nouveau la couronne impériale qu’il avait reçue de lui, mais encore il le menaça de la lui ôter s’il ne revenait à de meilleurs sentiments.

10. Après avoir répondu au mauvais raisonnement qu’a fait Bossuet sur la conduite d’Adrien envers Frédéric, il est à propos de répondre aussi à l’accusation qu’il intente à ce grand pape d’avoir écrit que l’Irlande et toutes les lies où a été portée la lumière de l’Évangile appartenaient de droit au saint-siège et à la sainte Église romaine, et de l’avoir écrit comme chose

indubitable; et que tout oelalui appartenait non de la manière qu’un troupeau appartient au pasteur qui le conduit, mais comme une terre appartient à son légitime possesseur ; et c’est eu conséquence de ce prétendu droit , ajoute-t-il , qu’Adrien donna l’Irlande au roi d’Angleterre, en se réservant un tribut annuel. Etde lé il conclut que, si ce droit était aussi certain que ce pape l’assure avec confiance, il n’y aurait plus de raison pour ne pas accorder au pape uon-seulement toutes les lies, mais tous les continents et toute l’étendue enfin de l’univers chrétien (1) . Mais pour rendre évident le peu de bonne foi de cet écrivain il suffit de lire la lettre qu’Adrien écrivit à ce sujet à Henri II, roi d’Angleterre. Cette lettre fait voir qu'Henri avait manifesté au pape le désir de reculer les limites du monde chrétien et de porter aux peuples barbares la lumière de la foi , en même temps que d’extirper le vice du champ du Seigneur, et qu’il lui avaitdemandéconseiletfaveur pour ce projet (2) , ajoutant que son dessein était d’entrer dans l’ile d’Irlande pour civiliser et améliorer ce peuple et l’obliger en même temps à payer chaque année à saint Pierre un denier par maison, sans porter pour cela atteinte aux droits des églises particulières (3; . Entrant dans les vues de ce roi, le pape dans sa réponse le louedeson bon dessein, et l’autorise à pénétrer dans l’ile d’Irlande et à la soumettre à sa domination, dans l’intention qu’il lui a déclarée d’adoucir les mœurs barbares de ce peuple , d’y jeter la semence des vertus chrétiennes, d’y hâter les progrès de la religion et d’y étendre les conquêtes de l’Église , saus préjudice ni du denier de saint Pierre qu’il lui avait offert de

(I) Bossuet, tom. I, port. 2, lib. vil (al. 3.), cap. 18, in line.

pt) « Laudahilit<«’ fit frurtuose ci»» glorioso nomine propagande in terris et feliritatis præmiu curaulaudo in cœlis tua magnilk-entia cogitât, dum ad dilatandum Etvl.'siæ terminus, ac declarandum indoetis et rudibus populis Christian® fidei veritatom , et viüorum plantaria de agro dominico extirpanda , sicut catholicus princeps iutenditetad id convenienüus eïsequendum, consilium apostolica’ «dis exigis et favorem. » Epiât. 1 Adriani IV ad Heuricum 11, Anglia? regem, apud Lnbh. , tom. XIII Conc., edit. Venet., col. I i.

(3) « Siguiticasti siquidmi notas, fili in Christo chafissime , te Hlberniæ insulam, ad subdendum ilium populum legibus et vitiorum plantaria inde extirpanda, velle intrare, et de singulis domibus annuum unius denarii B. Petro velle solvere pensionem, et jura Enclesiarum illias terra? illibata et integra conservare. » Epiât oit.

lui-même ni des droits des églises particulièresqu’il s'engageait ùmain tenir (1). Or qu’est-ce que Bossuet trouve à redire en cela? N’est-il pas digne du saint-siège de satisfaire à. la demande d’un prince pieux, qui demande conseil et autorisation pour pénétrer dans une lie barbare et soumettre à sa domination des peuplesincultes dans l’unique dessein de les instruire de la vraie foi , d’améliorer leurs mœurs et d’en faire la oonquête de l’Église? Mais Adrien, dit Bossuet, aflirme pour certain et indubitable que Plie d’Irlande et toutes les autres lies où le divin soleil de justice, qui est Jésus-Christ , a fait pénétrer ses rayons et qui ont été instruites dans la foi chrétienne appartiennent de droit à saint Pierre et A la sainte Église romaine. Cela est trèsvrai , et le pape dit encore que ce droit était reconnu par le roi d’Angleterre (2). Mais où trouve-t-il que le pape ait affirmé que cette Ue et les autres appartiennent A l’Église romaine, non comme un troupeau appartient A son pasteur, mais comme un bien appartient à son inattre (3)? C'est là uno addition qu’il fait arbitrairement aux paroles d’Adrien. Il est au contraire visible par tout le contenu de la lettre qu’Adrien ne parle ici que du droit spirituel qui appartient au pontife romain dans tous les lieux où a pénétré une fois la iumière de la vérité évangélique et où a été établie la foi chrétienne , et que c’était là le droit que reconnaissait le roi d'Angleterre lorsqu’il demandait à entrer dans cette lie pour y ranimer la foi éteinte, y opérer la réforme des mœurs, y étendre les con-

(1) a Nos itaquo.pium et laudablle desiderlum tuuni eum favore eungruo

prosequontcs, et petitioni tu® benignura imprudentes assen*um , gmtum et acceptuni habemus ut pro di la taudis Ecclesi* terminés , pro vitiorum rostringendo deeursu, pro corrlgemlis moribus et virtiitibus'inseroudis , pro Christian® religkmis augmente insulam illam ingredinris , et quod ad honorent Dei et salutem illius torræ populue honoriûce te rdcipi'at, et sieut Dorninuni venerelur, jure nimiruin ecelesiastico salvo , illibato et integro permanente, etsalvaB. Petro et Mcrosanclæ roman® Ecclesi® de singulis domibus annoa unius denarii penstoue » Ibidem. ...

(2) o Satie Hibecuiam et omîtes insuias quibus sol justiti® Clinstus illuxit et qu;e documenta fidei Christian® ccperunt ad jus B. Pétri et sacrosanctœ roman® Ecclesiæ (quod nobilitas tua reoognoscit) non est dubium pertinere. » Ibid.

(3) « Pertinent autant eo sensu non quo grcx regendus ad pastorem parti net , sed quo bona possessa ad llomintun. » Bossuet, loc. cit .

quêtes de l’Église, toutes choses pour lesquelles il avait besoin de l’autorisation de celui qui a l’intendance suprême de la religion et du bercail de Jésus-Christ. On ne peut pas non plus inférer de ce qu’ Adrien se réservait l’impôt annuel du denier de saint Pierre qu’il croyait que cette lie appartenait à son domaine temporel, puisqu’il est certain et que nous avons démontré ailleurs que le tribut ou l’impôt du denier de saint Pierre que payaient à l’Église romaine les États catholiques et particulièrement le royaume d’Angleterre n’indiquait pas un vasselage temporel, une dépendance séculière, mais une dépendance spirituelle et une soumission filiale à l’égard du pasteur suprême de l’Église catholique. Et si cet impôt du denier de saintPierre était payé alors par le roi d’Angleterre sans que personne pût penser quece royaume était temporellement assujetti au domaine temporel de l’Église romaine, comment peut-il prouver que de ce que le roi offrait au pape cet impôt et le lui réservait pour le cas où il serait autorisé par lui à entrer dans cette lie il s’ensuivait qu’ Adrien formait lui-mème le dessein d’en revendiquer le domaine temporel? Peut-être dira-t-il que le pape ne pouvait pas accorder à ce roi la possession d’une lie dont il n’étaitpaslui-mêmeleseigneur temporel. Maisce serait là entrer dans une question que nous aurons à examiner lorsque nous en serons venu à traiter des concessions faites par les papes aux princes chrétiens des États des infidèles. Contentons-nous de répondre pour le moment que ce n’est pas le domaine de l’Irlande que le pape Adrien voulut accorder à Henri II , mais qu’il ne fit que consentir et donner son approbation au projet qu’avait ce roi d’entrer en Irlande par les motifs spirituels que nous avons déjà dits , afin que le peuple l’accueillit avec honneur et eût pour lui les égards dus à un souverain (1). Or avoir pour agréable que le peuple d’Irlande accueillit honorablement Henri II et eût pour lui les égards dus à un souverain était-ce donner à ce prince la souveraineté sur ce peuple ou obliger ce peuple à se soumettre à lui comme son sujet? En accordant

(i) « Nos... petitioni tuæ benignum impendentes assensum, gratum et acreptum habemus ut... insulam illam ingredinris... et illius terrer populus honeriflee te recipint , et sieut dominum veneretur. » Epist. rit. lladriaui

— iS3 —

à Henri une autorisation de ce genre, ie pape au fond ne donne rien , mais il consent seulement et il témoigne voir avec plaisir que le roi d’Angleterre soit reçu et vénéré de ces insulaires comme souverain, et qu’ainsi il devienne leur légitime maître, en réservant les droits et la liberté de l’Église et l’impôt annuel que lui offrait ce prince en reconnaissance de sa souveraine autorité spirituelle.

§ xrv.

O’i'N AUTRE DÉMÉI.É DE FRÉDÉRIC 1" AVEC LE PAPE ALEXANDRE fil.

Sont nuire.

1. L’élection canonique d'Alexandre H! fut approuvée de tout le monde catholique, hormis Frédéric et ses partisans. Orgueil et vaine présomption de ce prince.

2. Schisme et obstination de Frédéric, qui pour cette raison est excommunié par Alexandre III et en même temps déposé de l’empire.

3. Exi'ommunicatioii et déposition de Frédéric renouvelée par Alexandre dans le concile de Litran. On réfute les subtilités qu’allègue Bossuet contre la formule d'excommunication employée il cetto occasion par Alexandre III.

4. Frédéric une fois déposé ressa d’être reconnu comme empereur, si ce n’est parles schismatiques attachés à son parti. Dieu confirma la sentence portée par Alexandre contre Frédéric en permettant les pertes et les défaites qu’essuya ce prince.

S Frédéric se réconcilie avec l’Église ; il prête obéissance au souverain i>ontife. Réflexions mal fondées que fait Bossuet sur cette réconciliation.

1. Notre auteur, passant d’Adrien IV à Alexandre III, inet sous les yeux de ses lecteurs le funeste schisme de l’antipape Octavien, que Frédéric protégea et soutint contre cet autre pape dont il reconnaît lui-même la grande sainteté de vie (1). Il n’entre pas dans mon plan de raconter ce que chacun peut lire dans les actes du temps publiés par divers écrivains, l’entêtement de Frédéric à soutenir le schisme contre le cri unanime de tout l’universcatholique, tant d’Occident que d’Orient, qui reconnut de commun accord le pape Alexandre pour le légitime successeur de saint Pierre. Je me borne à rappeler, pour l’honneur immortel de la France et de son religieux nio-

(l) aOctavianum, achismaticum pontificem, Victorem III appellatum, adversus Alexandrum III, virumsanctissimum, tueturannocircitor I tfto. » Bossuet, torn. I, part. 2, lib. vu, cap. 19.

Marque Louis le Jeune , que ce prinœ, en accueillant dans ses États, asile ordinaire des papes persécutés, le véritable pape Alexandre III, en lui rendant les honneurs dus au pasteur suprême de toute l’Église et en faisant condamner l’antipape et ses fauteurs dans plus d’un concile, donna un noble exemple qui décida les autres nations et les autres États du monde chrétien à reconnaître de même Alexandre , à le vénérer et à lui obéir. Outre que la piété et la prudence de Louis sut rabattre l’arrogance de Frédéric, qui, quand il vit la France reconnaître la légitimité de l’élection d’Alexandre , eut la vaine prétention de s’imaginer et de faire savoir au roi très-chrétien qu’il n’appartenait qu’aux évèquesqui faisaient partie de l’empire romain de porter leur jugement sur l'élection du souverain pontife. On croirait à peine un prince chrétien capable d’une aussi sotte arrogance, si l’on n’en trouvait la preuve authentique dans les actes du Vatican rapportés dans la vie d’Alexandre III par le cardinal d'Aragon , qui donne en même temps la réponse aussi sage que chrétienne que fit Louis le Jeune aux ambassadeurs de Frédéric , en se riant de l’intimation de leur maître : « Je m’étonne, leur dit-il, qu’un prince aussi prudent « que votre maître vous ait chargés de me conter de sem- « blahles fables. Ignore-t-il donc que notre Seigneur Jésus- « Christ, comme il étaitsur la terre, a donné ses brebis à paître « à saint Pierre et dans su personne à tous ses successeurs? M’ait t-il pas vu dans l’Évangile que le môme fils de Dieu a dit à ce « prince des apôtres : « Pierre , si vous m'aimez , paissez mes « brebis? » Y voyons-nous que les rois de France ou quelques « prélats de l’Église aient été exceptés? Est-ce que les évêques « de mon royaume ne sont pas du nombre des brebis que le « iils de Dieu a confiées au bienheureux Pierre (1) ? » Après leur

(1) « Rex Raynaldum eaocellarium et alios fautores suos egregio régi Fraiicorura allocutus est in Ii<bc verba : « Maudat volais dominus noatar Fridericua, imperator Romanorum et spécial» advocatus romaine Ecclesi® , quod ad nullos ecclesiarum prælatos de causa élection» romani pontifiais judicium ferre pertinet, nisi ad cos tantum qui sut) imporio romano existant i ideoque tionum videtur et justum ut eum episeopis et clcro vestro ad eum tanquam amicum et sooium aoeedere et illorum sententiam debralis audirc. » Talibus verbis audit», rex mode um aubridetts respondit ois hoc modo : « Miror prudentem viruui varia mitii et fabuiosa verba luisisse. An ignorât quod Dominus nos ter

avoir fait oette sage réponse il leur tourna le dos, en leur laissant toute la confusion de la vaine présomption de leur maître.

2. Pour revenir à notre sujet, Alexandre, après avoir inutilement attendu que Frédéric revint à de meilleurs sentiments, voyant que ses remontrances paternelles adressées à ce prince étaient méprisées , tint un concile d’évêques et de cardinaux le jeudi saint, 29 mars 1160, où il excommunia solennellement et nommément Frédéric et l’antipape Octavien avec d’autres principaux fauteurs du schisme, et délia les sujets de l’empereur du serment de fidélité et d’obéissance envers ce prince (1). Outre les actes conservés au Vatican, la lettre du pape lui-môme, adressée d’Anagni à l’évêque de Salzbourg sous la date du 5 avril 1160, nous fournit la preuve irréfragable de cette double sentence d’excommunication et de déposition prononcée huit jours avant dans cette même ville d’Anagni contre Frédéric : dans cette lettre , après avoir raconté l’excommunication qu’il venait d# porter solennellement contre Frédéric, le pape ajoute que, de l’avis et du consentement des évêques et des cardinaux qui étaient avec lui, il avait délié les sujets de ce prince de leur serment de fidélité et de tout autre engageraentqu’ilsauraientcontracté envers lui, en lui enjoignant de ne lui donner ni aide ni conseil (2). On voit par là combien

Jésus Cbristus , cum es»*t in terris , Beato Petro et per oum universis sucoessoribus ejus oves suas pasceridas commiserit? Nonne audivit in Evangelio ab eodem filio Dei eidem principi apostolorum dictum : Si diligis me , Petro , pasce oves meas? Numquid sunt hic Franeorum reges ve! aliqui prælati erelesiarum excepti? An episcopi regni moi non sunt de ovibus quas filius Dei Beato Petro eommisit ? » Acta Vaticana ex cardinal, de Aragon., in Vita Alexandri III, tom. III, rer. Italie. Scriptor., pag. 433, col. 2.

(!) « Gum autem boa tus Alexander papa eumdem imperatorem benigne ac fréquenter commoniturn a sua perlidia non posset ullatenus rcvocare, cum episcopis et cardinulibus in Cœna Doraini, apud Anagniam, ipsum tanquam principalem Ecciesiæ Dei persecutorem excommunicationis vinculo solcmniter innodavit, et omnes qui ci juramento lîdelitatis tenebantur adstricti, secundum antiquam prædecessorum patmm eonsuetudinem, ab ipso juramento absolvit. » Acta Vaticana ex cardinal, de Aragonia, tom. III, cit., pag. 451, col. i.

(2) « De communi fratrum nostrorum consilio atque voluntate vos omnes spécial iter et communitor univorsos a tidelitate quam ei fecistis, et ab omni debito imperii ex parte Dei onmipotentis et beatorum apostolorum Pétri et Pauli, auctoritato apostolica absolvimus, ita quod in nullo ei de cætero tenea-

est faux ce qu’avance Bossuet, que jusqu’à l’an 1168 il ne fut nullement question de déposer Frédéric, quoique excommunié dès l’an 1160, et excommunié de nouveau au concile de Tours (1) ; et ainsi s’en va en fumée tout ce vain raisonnement qu’il fait porter sur la distinction à établir entre l’excommunication et la déposition , voulant démontrer par là que , bien que Frédéric fût excommunié depuis longtemps comme schismatique et contumace, le pape ne lui en laissa pas moins pendant longues années tous ses droits à l’empire, tandis qu’il est au contraire évident que ce prince fut déposé le même jour où il venait d’être excommunié, quoique cela ait eu lieu par deux actes distincts.

3. Plus tard, en 1167, vers la fin d’avril, comme le démontre Pagi (2), et non en 1 1 68, comme le disait tout à l’heure Bossuet, Alexandre, ayant assemblé un concile dans son palais de l^atran , y renouvela l’excommunication et la déposition déjà prononcées une fois contre Frédéric, ainsi que l’atteste Jean de Salisbéry, grave écrivain de cette époque, dans sa lettre au sous-prieur de Cantorbéry. Bossuet cite aussi le témoignage de cet auteur, mais il le cite tronqué, en n’en rapportant autre chose sinon que le pape dépouilla Frédéric de sa dignité royale , le frappa d’anathème et lui défendit par l’autorité de Dieu d’avoir à l’avenir aucune force dans les combats, de remporter aucune victoire sur des chrétiens et de trouver en aucun lieu paix ou repos jusqu’à ce qu'il fit de dignes fruits de pénitence; à quoi il ajoute d’après le même écrivain qu’Alexandre suivit en ce point l’exemple de Grégoire VU, qui avait porté contre Henri IV une sentence semblable (3). Bossuet

mini obedire ; sod potius in remissionem vobis injungimus peccatorum ut contra cos quos ipse per tyrannidem suam sibi subjugare , oppriroere et vastare volucrit nullum ei consilium vcl auxilium ministretis. » Epist. Alexandri III ad episeop. Salishurg. et sudragnn., apud l.obb., Conc. tom. XIII, edit. Venet., cnl. 229; tom. X, edit. Paris., col. 1365 etseq.

(1) Bossuet, tom. I, part. 2, lib. vu (al. 3), cap. 19.

(2) Pagi us, ad annum Christi lies, n. 6.

(3; « Abstulitei etiamregiam dignitatem, ipsumque anathemate oondemnavit. ; et inhibuit auctoritate Dei ne vires ullas amodo in bellicis rongressionibus balieat , aut de rhristiauo aliquo victoriam ronsequatur, aut alicubi quiete et pace gaudent . donec fructus p<i>niten6n> rnndignos opeivtur. In quo secutus est <-xetn-

prend de là occasion de tourner cette sentence en ridicule, commene contenant que de vaines menaces, et il dit que ces menacesdemaux temporels ajoutées à l’excommunication, sans raison comme sans exemple dans le passé, firent que les chrétiens en vinrent à mépriser l’excommunication elle-même quand ils virent qu’il n’arrivait rien de ces tristes événements dont on les avait menacés (2). Mais nous avons réfuté ailleurs cette vaine assertion , et nous avons prouvé que , quoique ces menaces ne fussent qu’accessoires à l’excommunication et que ce ne fût point en cela que consistait la décision sacerdotale, il était néanmoins conforme à l’usage de l’ancienne discipline de les joindre à l’excommunication, pour témoigner l’horreur que devaient inspirer les excommuniés, et que de semblables formules exécratoires se retrouvent partout dans les conciles des siècles antérieurs (2), Nous répondons en second lieu que Bossuet tronque perfidement le texte de Jean de Salishéry, qui, avant de rapporter cette formule exécratoire, donne les paroles mêmes de la sentence d’Alexandre ou du jugement qu’il porta contre Frédéric, disant qu’après avoir longtemps attendu sans aucun fruit Frédéric à pénitence le vicaire de saint Pierre établi par le Seigneur sur les peuples et sur les royaumes délia enfin du devoir de fidélité les Italiens et tous les autres qui lui étaient liés par serment à raison de sa dignité impériale et royale (3). Bossuet objecte à cela que Jean de Salisbéry n’a pas eu d’exemple plus ancien àalléguer en justification de cette

plura Gregorii VII, decessoris soi, qui nostraætate Henricum imperatorem privilégia Ecclcsiæ convellentem deponens in concilio romano simili sententia condemnavit. » Joan. Sarisber., epist. 210 ad Guillelm. Britonem, in Biblioth. VV. PP., edit. Lugdun., tom. XXIII.

(1) « Nos autem arbitramur h as irrito jactatas esse minas : lia* de victosiis submovendis præter ordinem ac traditionem excommunication! adjuncta eflecisse ut magis suo malo Christian! excommunicationem minus minusque venerarentur; fellente plerumque eventu , aut fortuitis casibus consecuto. » Bossuet, tom. I, part. 2, lib. vu (al. 3 ), cap. 19.

(2) Voir liv. h de cet ouvrage, § 10, n. 4, tom. I, pag. 337.

(3) « Cum... Teutonicum IjTannum diutius exspectasset... Vicarius Pétri, constitutus a Domino super gen tes et super régna , Italos et omnes qui ei ex causa imperii et regni religione jurisjurandi tenebantur adstricti a fldelitate ejus absolvit ; et Italiam fera tôtara a facie fUrentis et persequentis tanta félicita te et celeritateexcussit, ut in ea nihil habere videatur, nisi tortores, quos evitet interdum, et angustiarum , quas evitare non potest , juge supplicium. » Epist. cit.

sentence que celui de Grégoire Vil; et il ne fait pas attention que cet écrivain ne rapporte pas cet exemple comme si c’était l’unique, mais paree que c’était le plus récent et qu’il était arrivé de son temps; et qu’il ne l’allègue j»s comme exemple d’absolution du serment de fidélité, mais comme exemple d’excommunication accompagnée de ces exécrations ou de ces menaces, dont Grégoire avait fait pareillement usage contre Henri : « 11 le frappa d'excommunication y dit-il , et lui interdit an nom de L)ieU d’avoir aucune force dans les batailles, etc. » Or comme ces exécrations prononcées ad nom de Dieu et jointes à l’excommumcation ont été usitées dans l’Église bien des siècles avant saint Grégoire Vil, l’exemple de ce pape n’a donc pas été rapporté par Jean de Salisbéry comme l’unique qui pùt être cité, mais comme le plus récent, (lue cette sentence d’ailleurs ait en son effet et que Frédéric ait été dépouillé de sa dignité impériale et de la royauté d’Italie ÿ c’est ce que nous atteste bien suffisamment le même écrivain contemporain , qui rapporte comme chose connue de tout le monde catholique que les peuples d’Italie n’eurent pas plus têt appris que Frédério avait été déposé qu'ils se séparèrent de lui, en secouant le joug de sa domination, et que lus villes de Lombardie prirent les armes contre ce prince . relevèrent les murs de Milan , et l’obligèrent lui-même à se retirer honteusement par delà lés monts (1).

4. Que Bossuet ose donc dire maintenant qu’en dépit de cette déposition de Frédéric ce prince continua d’ètre reconnu et appelé empereur : s’il en fut ainsi par rapport aux Allemands et aux schismatiques attachés à son parti, même après la sentence portée par Alexandre III , il h’efi fut pas de môme par rapport aux autres nations et aux vrais catholiques. Le même Jean de Salisbéry, qui était Anglais de naissance, nous fait bien voir quels étaient là-dessus les sentiments des autres

fl) « Et quidem ilia sententia effectuai serUta est; et haue de privilégie Pétri latum videtur ipse lkunmus confirmasse. Hoc enim Itali audite , ab ee discedentes, rwedilicaverunt Medielauum, schismaticos expuleruut, uatbolicoa roduxeruut episcopos, et apoatulieee «edi uuaniinitcr adluesarunt. Scd t|ukl nota recensée? Hoc u tique locorum fama quasi præceim vuao concélébrât. » Juan. Sarisber. , lue. cit.

peuples lorsqu’il dit dans une de ses lettres k l’évèque de Poitiers que Frédéric, pour fruit de sa perversité , devint exempereur, faisant voir par là qu il ne le reconnaissait plus (tour empereur depuis le décret d’Alexandre < I), et lorsque dans une autre lettre à ce même évêque (i) il appelle ce prince du nom de tyran d’Allemagne. Bossuet cependant eroit trouver dans les actes d'Alexandre conservés au Vatican , cités par le cardinal Baronius, une prenve assez forte pour en conclure que Frédéric, après qu’il eut été déposé, n’en fut pas moins toujours reconnu pour empereur par les catholiques du parti d’Alexandre et [>ar Alexandre lus-mèiue, et qu’ainsi la sentence de sn déposition n’ent aucun effet, puisque dans ces actes, lorsqu’il est question du traité que les procureurs de Frédéric proposèrent devant le pape en 1170 (tour la paix de 1 Église et pour la réconciliation do ce prince avec le saint-siège , Frédéric est traité d’empereur et toujours appelé de ee nom, sans que le pape élève aucune réclamation (3). Mais s’il avait bien examiné ces actes rapportés par Baronius , et récemment publiés sous le nom du oardin&l d’Aragon dans la grande collection des historiens de l’Italie, il n’aurait certainement pas donné dans cette illusion. D’abord il aurait vu que Frédéric y est à la vérité nommé empereur, mais parce qu'il était appelé de ce nom par ses partisans, et non parce qu'il l’était dans la réalité, si bien que l’auteur de ces actes, s’expliquant luimème dans ce sens , désigne plus d’une fois Frédéric de cette manière : Frédéric dit empereur (4). Ensuite il aurait observé qne non-seulement les peuples d’Occident , mais encore ceux de l’Orient, et jusqu’à l’empereur grec, regardaient Frédéric

(1) « Friderieus ille schéma ticus msigids , dum iu «rdusian mal itiosius ut tris delius sævit , factus est exaugustus, ut eo purductus est ut jam optaverit Italiam perdidisse, quant rctinerc non potcst. n Joan. Sarisher., epist. 233 adepisc. Pirtav.

(2) Epist. 182 ut 270, Biblioth. VV. PP., tom. XXIII.

(3) Bossuet, loc. cit.

(4) « Interea Emmanuel magnus Constantinopolitamis imperator cum viderai Fridericum dictum imperatorem , etc. a Acta Alexandri tll seu Cardin, de Aragon., in Vita Alexandri III, tom. III, muni Italie. Script , pag. 400, col. ï. n Eodem tempore, in anno XV pontilicatus Alexandri papæ. Friderieus imperator dictas. » Ibidem, pag. 463, col. 2.

— ÜO —

comme dépouillé de sa couronne impériale à partir du décret du pape qui avait prononcé sa déchéance : car il est rapporté dans ces mêmes actes qu’Emmanuel, empereur 'de Constantinople, voyant Frédéric devenu l’ennemi et le persécuteur de l’Église romaine de son avocat qu’il était auparavant, envoya en 1178 au pape Alexandre une députation chargée de riches présents, pour s’engager devant lui A reconnaître et à vénérer l’Église romaine comme sa mère, et lui-même comme son souverain pasteur, de réunir l’Église grecque à l’Église latine, et de faire qu'il n’y eût plus qu’un pasteur et qu’un troupeau, et pour le prier en même temps de lui rendre la couronne de l’empire romain , dont Frédéric avait été dépouillé pour ses excès (1). « Je vous prie donc et vous demande, disait au pape l’ambassadeur de Manuel parlant au nom de son maître, puisque cet ennemi de l’Église a perdu sa couronne impériale, de vouloir bien nous la rendre , comme le veulent la raison et la justice. » Enfin il se serait aperçu que Dieu confirma la sentence de son vicaire même par rapport à ce qui la lui a fait juger n’étre autre chose qu’un vain bruit de menaces : car il est rapporté dans les mêmes actes que Frédéric, étant venu A Rome en 1168, fut bientêt contraint de quitter cette ville, après avoir perdu son armée en peu de jours par la peste, qui, s’attachant partout à le suivre, le rendait témoin à chaque instant de la destruction des derniers débris de ses troupes qu’il emmenait avec lui (2) ; que, les Lombards lui ayant fermé le passage par la voie publique, il lui fallut chercher comme un fugitif des sentiers détournés pour parvenir jusqu’à Pavie, et que, toutes les villes de Lombardie s’étant alors levées en armes contre lui , poursuivi et chassé de toute l’Italie, il eut bien de la peine à repasser les Alpes par une fuite si honteuse (3) , qu’à partir de ce moment ses affaires allèrent toujours de mal en pis, et qu’aucune de ses expéditions ne fut

(1) « Unde rogat et postulat quateuus, prædirtæ Ecclesiæ adversario impuni romani corona privato, eam sibi , prout ratio et justifia exigit, restituâtes. » lbid.,pag. 460, col. 2.

(2) lhidem , pag. 4.49 et seq.

\3) Ibidem.

couronnée de succès; teliement qu’étant rentré en Italie en 1179 et ayant vainement essayé de s’emparer d’Alexandrie , ville nouvelle que les Lombards venaient de bâtir en l’honneur du pape Alexandre, obligé en conséquence de lever le siège après y avoir essuyé de grandes pertes (1) et voyant que tous ses efforts n’aboutissaient qu’à de nouveaux désastres, il prit enfin le parti de chercher, quoique sans sincérité , à faire sa paix et à se réconcilier avec l’Église romaine (2); qu’en 1175, après avoir vainement essayé de tromper le pape Alexandre par une paix simulée , il se vit obligé de livrer bataille à l’armée confédérée de toutes les villes de Lombardie, et que, toutes ses troupes y ayant été taillées en pièces, il ne put qu’à grande peine échapper luimême à la mort, et s’enfuit sans escorte jusqu’à Pavie; que, quoique jusque-là aucune adversité n’eût pu lui faire abandonner son orgueilleux dessein , se voyant alors réduit à l’extrémité et frappé de la main de Dieu, il songea enfin sérieusement à obtenir de l’Église une paix qu’il ne lui avait encore demandée qu'avec l’intention de ne pas l’observer (3) , qu’après avoir soutenu contre le pape légitime successivement trois antipapes, à savoir Octavien sous le nom de Victor IV, qui mourut en 1164; Gui, évêque deCrôme, sousle nomde Pascal III, qui fit également une fin malheureuse en 1168, et Jean, abbé de Strume, sous le nom de Calliste III, qui, voyant Frédéric réconcilié avec l’Église, quitta ses habits pontificaux, s’humilia devant Alexandre III et rentra avec honneur dans la communion de l’Église. Si l’auteur de la Défense avait voulu faire attention à tout cela , il n’aurait certainement pas écrit que la

(1) Ibidem, pag. 464 et seq.

(2) « Fridericus vero cum... in cunctis actionibus suis eventus semper sinistros haberet... pacem romanæ Ecciesiæ, quam præcæteris rebus affectare se publiée asserebat, per se ipsum requirere studuit. » Ibidem, pag. 465, col 2.

(3) « Quamvis autem causa ejus , ab eo tempore quo cœpit Ecclesiam Dei persequi ,• semper ultore Domino in détenus haberetur, et nulla eum adversités atque difïicultas laboris a suo incœpto retraheret, modo tamon ita vehementer a supremo judice percussus et humiliatus est, quod ad pacem Ecciesiæ, quam haclenus in duplicitate quæsiverat , inclinari humiliter videretur, et eam per majores porsonas imperii a domino Alexandre papa et ejus fratribus suppliciter postularet. » Ibidem, pag. 467, col. ?..

sentent*; du pape Alexandre fut considérée comme nulle en ce qui concernait la déposition du prince , ou qu'elle ne contenait qu’un vain bruit de menaces dans la défense qu elle lui intimait de remporter aucune victoire sur des peuples chrétiens.

5. Ou’après cela les procureurs de Frédéric, dans le serment qu’ils prêtèrent en soi» nom *§u pape dans la ville de Venise, où Alexandre avait consenti à entrer1 en pourparler avec le priuee, après avoir toutefois exigé et obtenu du doge ei du peuple vénitien de n’admettre Frédéric dans leur cité qu’après que la paix aurait été entièrement «inclue (1), aient nommées prince empereur de va ntic pape en lui renouvelant les promesses déjà jurées «tsouscritesparies ambassadeurs du même prince à Anagni (*2), il n’y a rien là qui doive nous étonner; ear il était empereur de fait, sinon de droit . et e'était ainsi qu’il était appelé par ses partisans (3). Le pape lui-même n’avait point à s’en offenser; car do moment où ce prince rentrait dafls l’unité de l’Église il recouvrait ses droits à l’empire, qui lut avaient clé retirés à cause du schisme dont il s’était fait k soutien; et comme sa déposition avait été décrétée en conséquence de l’ascom tmmieation fulminée contre lui et qu’elle était d’ailleurs subordonnée A la condition de son amendement, donec tondiynos pwnileniim frttctm opetetur , parlé même que le prince faisait satisfaction à l’Église il levant lui-même l’obstacle qui avait détourné de lui ou tenu en suspens l'obéissance de ses sujets. Ainsi doue, de ce que les cardinaux légats envoyés par Alexandre à Frédéric quand il fut à Venise ne dirent rien de sa réintégration à l’empire en le relevant de son excommunication de la part du pape , sur l’abjuration qu’il venait de faire du schisme et sa promesse de rester désormais soumis au siège apostolique (V) ;

(l) Acta citata, pag. 470, col. 2.

(*) Vide Pagina», m Critic., ad annum I * 76, aura -> et seq.

(3) « Ego cornes Dodo juro quod dominus imperofor mandavit railu , etc. Ego SigUttiet juro quod ex quo dominus imperator venevit Venetias , etc.. ■ Actaeit., pag. 'il ». col. I .

(4) « Veaientes ad oum, postquam renuaciavit sebisma Oi-taviani, Guidouis Cremensis et Joaimis de Slruma, post promissam quoquu obedientiam vénéra liili ]>apæ Alexandro tanquam catholii us prinçepg, ' jusque succeesoribus cauonit» iutrantiliu», ipsum a scnlentia excommunicalionis pariter absolverunt , et unitati Eeelesiæ aggregarunt. » Acta cit. , pag 470, col. t.

de ce qu’entin Frédéric se porta toujours depuis pour empereur dans ses relations avec le pape et que le pape le traita lui-même à cette occasion comme empereur Bossuet a grand tort d’inférer que l’excommunication seule fut considérée alors comme chose sérieuse et de conséquence , et la déposition au contraire comme un acte nul , frivole et incapable de produire aucun effet ; ce qui fit , ajoute-il , que Frédéric demanda bien d’être relevé de son excommunication , mais non d’être réintégré après sa déposition (1). Bien de plus frivole, dis-je, qu’un semblable raisonnement ; car pour rendre à Frédéric ses droits à l’empire il n’était besoin d’aucune autre déclaration du pape que de celle qui levait l’empêchement à ce qu'il jouit de ces mêmes droits et à ce que ses sujets fussent tenus de lui garder fidélité ; et comme l’exemption de ce devoir pour ceuxci n’était pas, ainsi que nous l’avons déjà dit ailleurs, un lien qui résistât et qu’il fallût rompre, mais plutôt le relâchement d’un lien que l’accomplissement d’une condition aurait suffi pour resserrer, ce prince n’avait point besoin d’une absolution particulière pour recouvrer ses droits à l’obéissance de ses sujets, mais il suffisait qu’il supprimât la cause pour laquelle seule ses sujets avaient été détachés de son obéissance. Frédéric ayant donc abjuré le schisme et s’étant humilié devant le pape par un acte solennel , qui lui valut de rentrer dans l’unité de l’Église , c’était assez pour que tout le monde dût le regarder comme ayant recouvré ses droits à l’empire, droits qu’il n’avait perdus ou, pour mieux dire, dont il n’avait suspendu la force que par sa désobéissance et pour le temps seulement qu’il resterait contumace.

(1) Bossuet, tou). I, part. î, lib. vu ( al. 3 ), cap. 19 iu line.

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