‹ Traite de la puissance ecclesiastique dans ses rapports avec les souverainetes temporelles dedie au prince des apotres traduit de l'italien du P. JeanAntoine Bianchi de Lucques (volume 2)Chapitre 6 sur 38 · IM · texte numérisé non relu

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ouvrage qui puisse sembler favoriser son opinion. Cet illustre prélat, dont les ouvrages ont été du reste publié* par Luc d’Aebery (1), écrivant donc à un évêque nommé Waldon, qui, brouillé avec son souverain , s’était séparé de lui en refusant de lui garder la foi jurée, se met en frais de luj (trouver par l autorité de l'Écriture , par les exemples de Samuel et de David et par les témoignages des Pères de l’Église que les sujets doivent la fidélité A leurs souverains même pervers. Bossuet rapporte quelques passages de (jette lettre, où Atton enseigne que U peuple est maître de se choisir un roi, mai s qu'il ne. l’est pas de le faire descendre du trône après l'y aeofr placé, et qu'il doit, au contraire, lui yariler iuvuilabUmmt la fidélité qu il lui a promise (%}. De ce passage Bossuet conclut qu’on ue pensait pas encore à cette épqque que le pape pftt délier les sujets du serment de fidélité (3). Mais il serait nécessaire, pour connaître sûrement la véritable sentiment d’ Atton , de savoir en quel temp6 il écrivit cette lettre, à quel évêque il l’adressait et à quelle occasion elle fut écrite ; autan t de circonstances qu i aident eu générai à l’intelligence des compositions des écrivains, mais dont la connaissance nous manque pour le cas présent, puisque la lettre d’ Atton ne porte ni date ni indication d’époque, qu elle ae nous apprend point de quel siège ce Waldon, à qui elle se trouva adressée, était évêque, et qu’elle n’indique point A quel prince il refusait de garder la fidélité qu’il ] suivait lui avoir promise. Ce qui semble y avoir de plus certain en cela d’après les conjectures de quelques érudits, c’est qu’ Atton fat évéque de Verceil de l’un 9V5 à l’an 9GÛ(A). L’IUlie était gouvernée alors par Hugues, comte de Provence, et Lotliaire, sou fils, qui,

(1) Vide 1. 1 Spieileg., edit. Paris. 1722, p. 402.

(2) « Nam primum quidem in potestata popoli est farcre sibi regem quem volt, factum autan de ragno ref»1 2 3 4 lient jam non est in potwstato ejtu»,ei sic vuluntas populi postal in nécessitaient convertitur... Secundi quoque ordinis milites ita nos admonere oportet ut divina jugiter mandata custodiant, suique regis fidelitatero , quant jurande prowiserant, Utviolabilem teneaut. » Atto Verceil. epist. ad Waldonem episc., apud Dacberium , Spk.il., 1. 1, p. 432 et 434,

(3) « Nondunt scilket juraroenta Udelitatis solvi a poutiüut cogitabant. » Bossuet , t. 1, part. 2, lib. vi, alias il, c.. 20.

(4) Ferdinand us UgheUus, fiai. *ocr., inepiscop. Verceil.; Uacherius, in prolegom. ad t. VLU Spicilegii.

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dans l’année 845 et comme Atton était déjà évêque, firent des embellissements à l’église de Verceil, comme le témoigne le manuscrit cité par Ughelli. Puis, en cette même année, Hugues ayant été abandonné par les Italiens et forcé de s’en retourner en Provence , il n’y eut pour régner en Italie jusqu’en 960 que son fils Lothaire: encore ce dernier n’était-il roi que de nom , Bérenger, marquis d’Ivrée et neveu de l’empereur Bérenger, ayant en ses mains tous les revenus et toutes les forces du royaume. Et, quoiqu’Othon 1", roi de Germanie, étant, descendu en Italie, en 951 , à la prière d’Adélaïde, veuve de Lothaire, que Bérenger traitait en ennemie et tenait captive , eût mis en fuite ce dernier et se fût rendu maître de tout le royaume , Bérenger sut si bien s’humilier devant lui en lui offrant de n’étre plus que son vassal qu’il obtint de nouveau de la générosité de ce prince de rester en possession de ce royaume, qu’il gouverna tyranniquement jusqu’à l’an 960, époque à laquelle les Italiens, las de sa tyrannie, rappelèrent Othon , qui revint alors en Italie avec une nombreuse armée , et, vainqueur de Bérenger, resta maître de ce pays, où il régna encore de longues années (1). Ce sont là les princes qui ont régné en Italie du temps où Atton était évêque à Verceil ; et il est difficile de deviner quel était celui de ces princes contre qui pouvait vouloir conspirer l’évêque Waldon , qu’ Atton reprenait dans sa lettre pour ce sujet.

7. Mais il n’estpas moins difficile de dire de quel siège en Italie ce Waldon était évêque. Deux évêques de ce nom sont connus pour avoir été contemporains d’Atton : l’un évêque de Coire , dont fait mention Réginon et qui est mort en 949 (2) ; l’autre, dont parle Luitprand, et qui fut fait'évêque de Cumes par Bérenger (3) . Il est permis de croire que ce dernier est le même qui figure sous le nomdeWaltonou Wulton, évêque delà même

(1) VidoFlodoardum, in Chronic. continuât Reginonis; l’agium, in Critic. Baron., ad ann. 945, 950, 951, 960.

(2) « Anno Incarnation» dominieœ 949 Waldo Curiensis episcopus obiit. » Regino, in Chronic., ad ann. 949.

(S) « Sed et Cumjs tune non Adhælardum, ut juraverat , sed, ob Mediolanensis Eeclesiæ aroorem , Waldonem quemdam ordinavit. » Liutprandus, lib. v, c. 13.

ville, dans les actes du concile d’Augsbourg convoqué par Othon, roi de Germanie, l’an 952, sous le pontificatd’AgapetlI (1). Mais le Waldon à qui Atton écrivit ne peut avoir été évêque ni de l’une ni de l’autre de ces deux villes. Il n’était pas évêque de Coire , puisque cette ville, située dans la Rhétie, n’était pas comprise dans les États du roi d’Italie. Il n’était pas non plus évéque de Cumes, puisque cette autre ville fait partie du littoral de la Campanie ou de la terre de Labour, et que cette province était alors sous la domination des Grecs. Je crois donc que le Waldon en question était le même que celui qui, selon Luitprand , était évêque de Cuma, et que Sigonius appelle évêque deComo, ville de l’Insubrie (2)', et qu’ainsi c’est à tort que Sigonius est taxé d’erreur par Pagi, parce que ce dernier, par ce nom de Cuma, qu’il croit être la ville de Cumes de Campanie , avait entendu Corne , ville de Lombardie (3) ; car il est certain que pendant plusieurs siècles, à partir des temps de Luitprand, roi des Lombards , Como fut appelé Cuma, et les évêques de cette ville étaient appelés Cumani , comme le fait voir Louis de Tatti dans ses Annales de Como (k), par plusieurs diplômes et par les actes publics qui se conservent chez les notaires de ces temps reculés, et comme on le voit aussi par les privilèges et les manuscrits de ces mêmes temps cités par Ferdinand Ughelli, savoir un privilège signé de Hugues, roi d’Italie, et de Lothaire, son fils, et daté de l’an 937, privilège qui fut expédié à Como et qui est marqué l’avoir été à Cuma (5) , et un autre signé de Lothaire seul et de l’année 970, la dernière de son règne, et où ce même Waldon, à qui le diplôme est accordé , est appelé évêque de Cuma (6). La même chose peut encore se prouver par l’inscription de la reine Adélaïde, épouse premièrement de Lothaire, roi d’Italie, et ensuite d’Othon, roi de Germanie, rapportée par Brower dans ses Annales

(I) Apud I-abb. Conc., t. XI, col. SCS, «lit. V’enet.; t. IX, col. 635, edit. Paris.

(1) Sigonius, de Hegno Italiœ, lib. vi.

(3) < Fallitur enim Sigonius, qui Waldonem Comensem episcopum fecit. » Psgius, in Critic. Baron., ad ann. Christi 960, n. l .

(4) Prunus Aloysius de lattis Dec. I et II, Annal. Comens.

(>) « Actum Cumis civitate féliciter. »

(») Apud Ferdinandum Ugbellum, liai Muera, t. V, col. 977 et seq.

de Trêves ; en même temps que l’époque de la captivité et puis de la délivrance de cette reine est marquée dans cette inscription , il y est dit qu’elle fut prise à Cuma par Bérenger (1). Or.coreme tous les historiens conviennent que cette reine fut prise et incarcérée en Lombardie par Bérenger, quoiqu’il y ait entre eux quelque différence d’opinions par rapport au lieu précis de sa prison , il est certain que cette ville de Cuina, nommée sur l'inscription, ne peut être autre que la ville de Coma.

8, Comme il parait donc indubitable que ce Waldon à qui s’adressait la lettre dont il s'agit était évêque de Coûte, il nous reste maintenant à savoir auquel des rois d’ Italie contemporains d'Alton il pouvait avoir manqué de lidétité. Luitprand, qui écrivait en ces temps-là, rapporte que ce Waldon avait obtenu de Bérenger l’évèché de Corne, après que Manassé, archevêque d’Arles, eut été placé par ce même prince, pour prix d'une trahison, sur le siège archiépiscopal de Milan, (&); car, comme le raconte le même historien, quoique Manassé fût parent du roi Hugues, et qu’ayant par ce motif quitté son église d’Arles pour venir eu Italie il eût reçu de ce dernier, qui çrqyaitaffermir davantage sa puissance par ce moyen, les évêchés de Trente, de Vérone et de Manloue, aveuglé par son ambition, il ne s’en lit pas moins le partisan de Bérenger quand ce prince, en 945, revint en Italie, sur la promesse que lui fit Bérenger de lui donner l'archevêché de Milan ; en conséquence il abandonna le roi, son parent et son bienfaiteur, souleva contre lui les peuples d’Italie, et le força de rentrer en Provence (3). Pour revenir maintenant à Waldon , comme il obtint de Bérenger l’évêché de Corne par la médiation de Manassé, devenu archevêque de Milan de la manière que nous venons de dire, il faut inférer de là qu’il n’était pas encore évêque à l’époque où Hugues régnait en Italie , et qu’ainsi il n’a pu ètru repris par Alton d’avoir, étant évêque manqué de fidélité à ce prince et donné

(1) XII kakmd. insu, capta, est Adeleidis. ünperatrix. durais, a. Bereugario. rege. XIII kalend. septembre, liberavit. Domina-. Adeleidem. ragiiutm. Apud Brovverum, lib. ix Annal. Trevir.

(2) Liutprandus, lib. v, c. 13.

(3) Liutprandus, lib. v, c. 12.

ainsi un exemple pernicieux À ses ouailles. Mais on ne peut pas dire non plus qu 'après l’expulsion de Hugues Waldon ait conspiré oontre son fils Lothaire , puisqu’il résulte du diplôme expédié par ce dernier prince en 850 pour l’église de Corne dans un temps où Waldon en était évêque que celui-ci vivait en bonne intelligence avec ce roi. Et même, comme dans ce diplôme que rapporte Lghelli, Lothaire déclare confirmer à la demande de l’archevêque Manassé , son parent, et d’Atton de Yerceil, tous les deux ses conseillers (1) , les donations et les privilèges dont était déjà en possession l’église de Corne, ayant pour évêque Waldon, qu’il nomme avec honneur (2), il est clair qu’Atton et Manassé vivaient en bonne intelligenceavec Lothaire et avec Waldon tout à la fois ; ce qui n’eùt pas été passible si Waldon avait manqué de fidélité à ce prince, dont Atton était l’ami et le conseiller.

9. Si je ne me trompe dans mes conjectures, je crois pouvoir affirmer que Waldon, s'étant dégoûté de Bérenger, se détacha du parti de ce prince depuis que celui-ci fut devenu roi d’Italie après la mort de Lothaire, Car, après avoir rap porté que, comme Bérenger s’était rendu insupportable aux Italiens par ses violences, le pape Jean XII dépêcha des légats en Allemagne pour prier Othon, roi de Germanie, de venir délivrer l’Halie du joug de ce tyran; après avoir dit que Walbert, élu canoniquement archevêque de Milan par le clergé, qui ne voulut jamais reconnaître Manassé autrement que comme usurpateur de ce siège, se rendit aussi en Germanie pour presser Othon de venir chasser de l’Halie les tyrans qui l’oppri niaient* Luitprand ajoute que Waldon, évêque de Corne, imita l’exemple de Walbert, en se plaignant hautement d’avoir à souffrir les mêmes mauvais traitements de Bérenger, d’ Adaibert, son fils, et de Willa, son épouse (3) . La même chose

(1) « Quoniam Manasses, venerabilis archiepisropus nuster et consangumeus, a ni uc Atto, egregius præsul , reverendissimi consiliarii nostri, 'pietatis uostræ celsitudinew petierunt, etc*. » Diplom. cit.

(2) « Cui, feutare Domino, Waldo venerandus pontifex præesse videtur. » Diplom. Lotbarü regis, apud Ughellum, in episcop. Comûiis., t. V, p. 476.

(3) « Sed Waldo Cumanus episcopus hune ( Wralpertum) pene est secutus, non

nous est rapportée par le continuateur de la Chronique de Réginon (t). Il suit de là que Waldon, étant mal avec Bérenger et ayant à se plaindre de ce prince, se révolta contre lui et se tourna du côté d’Othon. C’est ce qu’on peut encore inférer de la lettre même d’Atton , où celui-ci , en rappelant à Waldon qu’on doit rester soumis aux souverains lors même qu’on a reçu d’eux quelque injure, et que, quand on ne peut pas les adoucir autrement , on doit se mettre à couvert de leur colère par la fuite plutôt que de se révolter contre eux , il fait entendre assez clairement que Waldon avait reçu quelque injure du roi ; ce qui revient à ce que nous avons vu qu’a rapporté Luitprand. Je n’ose pas assurer qu’il en soit ainsi; mais je dis que cela n’est pas improbable, d’autant plus qu’il n’y a rien qui fasse présumer que Waldon ait eu des démêlés avec Othon, qui succéda à Bérenger.sur le trône d’Italie, dans un tempsd’ailleurs où Atton avait déjà cessé de vivre, et que celui-ci ne parle pas dans sa lettre d’un empereur, comme l’était Othon après qu’il eut expulsé Bérenger, mais simplement d’un roi. Si donc tout s’est passé ainsi , le témoignage d’Atton n’aura plus guère d’autorité, puisqu’il faudra n’y voir que le langage d’un homme engagé dans le parti d’un tyran , tel qu’était au fond Bérenger, contre qui se soulevèrent presque tous les évêques et tous les seigneurs de l’Italie, malgré la promesse de fidélité qu’ils lui avaient faite, mais qu’ils ne se croyaient plus obligés de lui garder du moment où il ne faisait plus de son pouvoir qu’un instrument de tyrannie; et, dans ce cas, la doctrine d’Atton aurait été contredite par les faits et par les exemples des autres évêques. Et ce ne serait pas trop mal penser d’Atton que de le croire engagé dans une mauvaise cause , puisque c’était un homme de cour, qui ne dédaignait pas d’avoir des

disparcm a Berengario atque Adalberto et Willa quam Walpertum oontumeliam se esse perpessum damitaas. » Liutprandus, lib. vi, c. 6.

(1) « Legati ab apostolica sede veniunt Joannes diaconus et Azo scriniarius, vocantcs regem { Ottonum ) ad defendendam Italiam et romanam rempublicara contra tyramiidem Berengarii. Waltbertus etiam, archiepiscopus Mediolanensis, et Waldo, Cumanus episeopus , et Opertus marrhio, Berengarium fugientes, iu Saxonia regem adeunt ; sed et reliqui pene omnes Italiæ comités et episcopi titteris eum aut legatis ut ad se liberandos veniat exposcunt. » Continuator Reginonis,adann. 9eo

relations avec Manassé, cet homme qui n’aurait dû lui inspirer que de l’horreur comme ayant envahi tant d’églises, et particulièrement celle de Milan , où il se maintenait de force contre la volonté du clergé et des légitimes pasteurs canoniquement élus.

10. Quoi qu’on puissepenser après tout de ce fait , sur lequel . je n’ai pas l’intention de rien affirmer avec certitude , pour répondre directement au témoignage d’Atton je dirai premièrement qu’en recueillant comme il l’a fait, avec une érudition peu commune pour ces temps barbares où il vivait, tous ce qui pouvait favoriser sa cause , et sans faire de distinction entre les cas divers , il a rapporté avec exactitude , il est vrai, les passages des Pères qui ont dit que les mauvais rois ne reconnaissent que Dieu au-dessus d’eux pour les juger, et qu'il n’y a que lui qui puisse les punir, puisqu’ils ne reconnaissent sur la terre aucune autorité qui puisse les rappeler à leur devoir ; mais que cette doctrine , si elle n’est pas bien expliquée et si on la prend dans un sens absolu et général , est fausse et peut induire dans une grave erreur, qui serait d’émanciper les princes chrétiens de l’autorité spirituelle de l’Église, tandis qu’il est de foi qu’ils peuvent être frappés par ses armes spirituelles ou par les censures, comme nous l’avons démontré plus haut (1). Je dirai ensuite que le cas discuté par Atton n’est pas applicable à la question présente, puisqu’il ne s’agit pas entre nous et notre adversaire de savoir si un évêque, pour une injure personnelle qu’il a reçue d’un mauvais prince , peut légitimement se révolter contre lui , se délier lui-même du servent de fidélité et manquer à la fidélité qu’il lui a promise ; • car c’était là le cas où Waldon se trouvait; mais de savoir si, pour un tort grave , commis publiquement par le prince envers la religion et l’Église , et qui aurait pour effet la perte d’un grand nombre d’àmes ou le bouleversement de toutes les consciences , l’Église peut sans crime soustraire ses sujets à son obéissance et les délier de leur serment de fidélité, question dont il ne parait pas qu’Atton se soit occupé. Car il est certain que dans le premier cas, qui pouvait être celui de

(l) IJv. I, § 4, n. 13, t. 1, pag. 43-46.

Waldon, il n’est permis à aucun sujet, soit laïque, soit évêque, de venger sur la personne du prince ses injures personnelles en se révoltant contre lui; et l’on doit plutôt fuir la colère de son souverain , quand on se trouve injustement persécuté, que de manquer ainsi à la foi qu’on lui a jurée, non pour son intérêt particulier, mais pour le bien commun de l’État; je dirai plus, il n’est permis à aucun particulier de prendre les armes contre un tyran, même reconnu pour tel, ainsi que nous l’avons démontré ailleurs. Ainsi toutes les autorités et tous les témoignages qu’Atton accumule pour démontrer qu’un sujet ne peut, pour quelque tort que ce soit qu’il ait reçu d’un méchant prince, violer la foi qu’il lui a jurée doivent s’entendre ducasdontil parle, c’est-à-dire de celui d’un dommage temporel et d’une offense personnelle, et non d’un tort public fait à l’Église et à la religion. Et c’est pour ce cas-là seulement qu’il dit qu’il y a moins d’inconvénients à ce qu’un grand se dérobe par la fuite à la colère du prince qu’il n’y en aurait à ce que le prince laissât impuni un sujet qui se révolterait contre lui (1). C’est donc bien vainement que notre auteur conclut de ce témoignaged’Atton qu’on ne reconnaissait pas à l’Église à cette époque le pouvoir de délier les sujetsdu serment de fidélité, puisque nous pensons de même qu’on n’a jamais reconnu à l’Église et qu’on ne lui reconnaît pas davantage aujourd'hui le pouvoir d’exempter un sujet du devoir de fidélité envers son souverain pour quelque injure personnelle ou quelque dommage temporel qu’il en aurait essayé. C’est donc tout à fait hors de propos que l’auteur de la Défense allègue le témoignage d’Atton.

11. 11 extrait ensuite de ce même siècle le témoignage négatif de Burchard, évêque de Worms, ce docte compilateur des canons, qui a recueilli dans le livre XV de son décret beaucoup d’autorités empruntées à saint Isidore de Séville et qui font voir que la suprême autorité des princes leur vient de Dieu et ne dépend que de lui , sans qu’il soit question , ni dans cet endroit ni ailleurs, du pouvoir de déposer les rois

(1) « Congruentius itaque fieripotest ut aliquis procerum furorem regis sui fugiendo declinet quam rex infra sui regni fines rebellantem adversum se persequi omittat. » Attù, Vercell. episc., epist. cit. ad Waldonem.

ou de délier les sujets du serment de fidélité; et il infère de là qu’on ne connaissait pas alors, même de nom , ces titres et ces décrets pour lesquels il est besoin de lire les canonistes venus depuis Grégoire VIL Mais, si cet argument avait quelque valeur, on pourrait conclure par la même raison qu’on ne connaissait pas non plus, même de nom, du temps de Burchard le pouvoir qu’a l’Église d'excommunier les mauvais princes, puisque Burchard n’en parle pas davantage dans son Décret; et cependant Bossuet nous a dressé un long catalogue de princes que l’Église a excommuniés longtemps avant qu’eût paru ce compilateur de ses canons. La même raison servirait à prouver qu’on ignorait dans l’Église à cette même époque le droit qu’elle a de dispenser des vœux et des serments en général et d’user de son autorité spirituelle en d’autres choses encore dont Burchard ne parle pas ; mais ce serait peine perdue que de nous occuper plus longtemps de semblables arguments.

12. Arrivé enfin au onzième siècle, l’auteur de la Défense nous oppose la grave autorité du cardinal Pierre Damien (À), c’est-à-dire de l’ami même le plus intime d’Hildebrand, archidiacre de l’église romaine, devenu plus tard le pape Grégoire VII* Pierre Damien , après avoir maïqué la distinction des fonctions particulières à chacune des deux puissances, dont l’une peut employer les armes matérielles, et l’autre user seulement des armes spirituelles , sans qu’il soit permis à l’une d’usurper les attributions de l’autre (1), blâme saint Léon IX de s’ètre parfois engagé dans des expéditions militaires, et ajoute que ce n’était pas ainsi que s’étaient conduits saint Grégoire le Grand contre les Lombards et saint Ambroise contre les ariens (2). Après avoir rupporté ce témoignage de Pierre

(A) Saint Pierre Damien n*a été canonisé qu’en 1826 par le pape Léon XII.

(1) « Inter regnuin et sacerdotium prnpria cujusque distinguante officia , ut rex armis utalur seculi, et sacerdos accingatur gladio spirituali, qui est verbum D»m. De seculi enim principe Paulus dicit : Aon sine causa gtadium portât ; 1)ci enim minister est , vmiex in iram ci qui male agit. Ozias rex , qui sacerdotale usurpavit officium, lepra perfunditur : et si sacerdos arma corripit, quod utique laicorum est, quid meretur? »

(2) « Ad hæc si quis objiciat Leonem betlicis usibus se fréquenter implicuisso pontifieem, verumtamen sanctum esse, dico, quod sentio... Numquid hoc legitur, vel egisse, vel litteris docuisse Gregorius, qui tôt rapinas ne violentias a

Damien, Bossuet fait observer à ses lecteurs que, si cet écrivain avait vu déposer des rois et leur en substituer de nouveaux , puis provoquer des guerres civiles à l’appui de ces décrets , il se serait écrié avec autant de raison : Est-ce qu’on lit quelque part que Grégoire ait déposé les rois lombards ou qu’Ambroise ait déposé les princes ariens (1)? Mais, pour ne pas répéter ce que nous avons dit plus d’une fois de cette distinction d’attributions entre le sacerdoce et la royauté , d’où Bossuet infère sans raison l’indépendance absolue de la puissance temporelle par rapport à la spirituelle , donnons une réponse directe k ce que soutient ici Pierre Damien, et ne craignons pas de dire, quoi qu’en veuille Bossuet, qu’il a commis une grave erreur en déniant à l’Église romaine l’emploi des armes matérielles, et que c’est assez inconsidérément qu’il a repris le saint pape Léon IX de s’en être servi contre les Normands Observons donc avant tout que comme l’Église romaine peut être envisagée sous plusieurs rapports différents, soit sous celui de l’autorité spirituelle qu’elle a sur toute l’Église, soit sous celui du pouvoir temporel qu’elle exerce sur un État particulier, le premier d’institution divine et le second d’institution humaine, elle dispose aussi sous divers rapports tantôt de ses armes spirituelles, et tantôt des armes matérielles; et dire qu’il répugne à l’idée d’un pontife romain qu’il fasse usage des armes matérielles, c’est affirmer en termes équivalents qu’il répugne aussi qu’il puisse exercer aucun pouvoir temporel, puisqu’un semblable pouvoir n’a coutume de se défendre qu’avec des armes matérielles; erreur qui est celle des protestants, qu’ont enseignée Calvin et les autres réformateurs (2) . Il est bien vrai, que comme les armes matérielles

Longobardorum feritate est perpessus? Num Ambrosius bellum arianis, se suamquc Ecelesiam crudeliter infestantibus, intulit? Numquid in arma sanetorum quispiam traditur msurrexis.se pontificum? » l'etrus Damiani, epist. ad Firm. episcop. — Pour la justification doctrinale de S. Pierre Damien sur la point en question, v. les notes additionnelles reportées à la fin de ce volume.

(IJ « Qui si deponi reges, substitui alios, atque ad ea décréta statuenda bella eivilia concitari vidisset, eodem profecto jure inclamaturus esset : Num Longobardos reges Gregorius aut arianos Ambrosius deposuisse legitur? » Bossuet, 1. 1, part. 2, lib. vi, alias il, c. 28.

(2) Calvinus, lib. iv, Institut., c. 1 1, $ 8 et 1 1. Vide Bellarmin., de Rom. pontif., lib. v, c «

n’appartiennent pas à l’Église en vertu de sa primauté apostolique, non plus que de l’institution divine, mais pour des raisons politiques et qui lui sont communes avec toutes les puissances terrestres, le pouvoir de déposer indirectement les rois n’appartient pas au pontife romain en vertu de son autorité temporelle, mais en vertu de son autorité spirituelle ; et il ne l’exerce pas en s’aidant d’armes matérielles , mais en s’aidant de ses armes spirituelles et par un acte direct de son autorité spirituelle, dont la déposition est l’effet indirect, ainsi que nous l’avons expliqué ailleurs en faisant voir que délier les consciences des sujets du serment de fidélité et les forcer par l'excommunication à refuser l’obéissance à de mauvais princes sont autant d'actes spirituels et qui dérivent de la puissance des clefs; et comme la déposition en est la suite, c’est pour cela que nous disons que le pouvoir de déposer les souverains appartient indirectement à l’Église. Les armes temporelles de l’Église romaine étant une chose toute différente de son pouvoir indirect de déposer les rois, l’autorité de Pierre Damien ne fait rien à la question présente, puisque, quand même il aurait raison, autant qu’il a tort en cet endroit, de dénier à l’Église romaine l’emploi des armes matérielles, il resterait toujours à cette Église, dans le pouvoir spirituel qu’elle possède, tout ce qu’il faut pour faire légitimement descendre de leurs trônes les princes qui seraient devenus un iléau pour leurs sujets.

13. Mais pour justifier le cardinal Baronius, que reprend aigrement Bossuet d’avoir taxé d’erreur le sentiment que nous venons de rapporter de Pierre Damien, observons ensuite qu'encore bien que l'usage direct du glaive matériel ne puisse appartenir à l’Église qu’en vertu de certains titres politiques, c’est-à-dire ou par une concession des princes, ou par le consentement des peuples , ou par la prescription du temps, l’usage indirect de ce même glaive, qui a été remis directement entre les mains des princes chrétiens, appartient à l’Église par une concession divine , non que ce glaive soit tiré du fourreau par les mains mêmes de ses prêtres ou de ses pontifes , mais parce que c’est d’après la direction que lui t. h. n

donnent ses pontifes et ses prêtres que les princes chrétiens en font usage contre les intidèles et contre les hérétiques, comme l’enseigne saint Bernard dans ses livres adressés au pape Eugène, lorsqu’il dit que bien qu’il ne dilt pas tirer de ses propres mains ce glaive matériel, que Jésus-Christ avait obligé Pierre par un ordre exprès de remettre dans le fourreau , c’était néanmoins toujours son glaive , de même que le glaive spirituel était aussi le sien, non qu’il pût faire emploi de l’un comme il le pouvait de l’autre, mais parce que c’est à l’Église à diriger le glaive matériel entre les mains des soldats commandés par leurs princes (1). Or le pape saint Léon IX ne fit rien de plus contre les Normands, peuple alors perfide et féroce, comme l'écrivait ce pontife lui-môme dans sa lettre adressée à l’empereur grec Constantin Monomaque, que cite le cardinal Baronius, et qu’on peut relire dans les collections des conciles (2). Ce peuple, par ses brigandages, sesextorsions etd’incroyables violences, s’étaitemparé de la Pouille, et avait envahi beaucoup de terres qui appartenaient l’église romaine (3). Le pape, pour se défendre, implora le secours de l’empereur Henri II (autrement dit le roi Henri UI) , et ayant obtenu de lui des soldats tout équipés avec de vaillants capitaines pour les commander, après avoir célébré à Rome les fêtes de Pâques, il sortit avec ces troupes au printemps de l’année 1053 et marcha contre les Normands, non dans le dessein de leur livrer bataille, à moins qu’il n’j fût forcé par la nécessité , mais avec l’intention de les faire

(1) « Quid tu denuo usurpare gladium tentes, quern semel jussus es reponertin vaginam? Quem tamen qui tuum ne-gat , non satis mihi attendere videtur verbum Domini dicentis sic : Couverte gladium luum in vnginam. Tuus ergo et ipse, tuo forsitau nutu , etsi non tua manu evaginandus. Alioquiu si riullo modo ad te pertineret et is, dieentibus apostolis : Erre duo gladii hic, non rcspondisset Dominus : .Valu est, sed : « Nimis est. » lïterque ergo Eeciesiæ, et spiritualis scilicet gladius et materialis : sed is quidem pro Ecelesia , ille vero et ab Ecelesia exerendus est. Ille saeerdotis, is militismanu : sed sane ad nutum saierdotis, et jussum iniprratoris. » S. Bemardus, de Couideratione, lib. iv.

(2) Epist. S. Leouis IX, ad Constant. Monomac., apud Baronium, ad ann. io.S'i, n. 3; et apud Labb.,Conc. t. XI, col. 1350, edit. Venet.; t. IX, col. 982. odit. Paris.

(3 Hermannu» Contract.; Lnmbertus S<’aphnaburgensis; Léo Ostieosis , ot ulit apud Baronium, ad ann. 1053, n. I et seq.

rentrer dans le devoir par la crainte du pouvoir des hommes, puisqu'ils avaient banni la crainte des jugements de Dieu, comme il s’en expliqualui-même danslalettre à l'empereur Constantin Monomaque (l). Arrivé sur la frontière de la Pouille, après avoir inutilement exhorté les Normands à restituer les terres qu'ils avaient injustement enlevées à l’église romaine (2), comme il n’obtint d’eux d’autre réponse sinon qu'ils sauraient en maintenir l’occupation par la force des armes, il fut forcé d’en venir à une bataille, à laquelle cependant il n’assista pas; mais, s’étant retiré dans un château voisin, il attendit de là l’issue du combat. D’armée cependant, s’étant laissé surprendre par les ennemis, et, ayant donné dans le piège qu’ils lui tendaient, fut en grande partie taillée en pièces, les gens de la maison même du pape furent tués, et le pontife, qui ne savait rien de ce qui s’était passé et qui attendait son escorte , s’étant aperçu enfin de la perte de ses gens, n’eut d’autre ressource que de prendre avec lui quelques clercs qui étaient restés à ses côtés, et, étant sorti du château, il continua sa route par Bénéveut, en passant sans crainte au travers de ses ennemis, qui, étonnés de cette hardiesse et frappés de l’air de sainteté comme de maÿesté répandu sur les traits du vicaire de Jésus-Christ, changèrent tout à coup de dispositions à son égard, se jetèrent respectueusement à ses pieds, lui demandèrent pardon de leurs excès, se firent ses vassaux, le reconduisirent avec honneur et respect à Bénéveut et lui restèrent fidèles tant qu’il vécut. Tout cela nous est raconté par l’archidiacre Wibert, contemporain de saint Léon IX et qui a écrit sa vie (3). Et si nous devons ajouter foi à cet auteur contemporain, après que le

(1) « Suffultus ergo comitutu, qualem temporis brevitaa et immmens nécessitas pemusit, gloriosi ducis et magLstri Avgyroi fideli&simi lui colloquium et oonsiüum expetendum censui , «on ut cujusque Nortbmaunorum seu aliquorum hominum iaUritura opta rem aut mortem traetaroin , sed ut saltem humanu terrore resipiscerent qui divina judicia minime formidaut. » S. Léo IX, epist. cit.

(2) Hermannus, apud Baromum, loc. cit., n. à et 6.

(3; « Itaque pessima gens Normanuorum, peracta cæde familiæ mitiasimi pepæ «ou sine magno detrimento suoruui , aggreditur oppidum Civitatulam coguominatum , ubi idem Beatus , ignarus eorum quæ acta erant , tardantem suum exspectdbat oomitatura. Qui, cum imminentes bostes eemerat et quid suis conti-

pape eut rendu les honneurs funèbres à tous les soldats tués dans la bataille, comme Dieu fit voir par des signes certains qu'il les avait reçus dans sa gloire en récompense de ce qu’ils étaient morts pour leur foi et pour la délivrance des peuples désolés et opprimés par ces féroces Normands, il éleva sur leurs tombes une basilique, où Dieu daigna opérer par leur intercession plusieurs miracles : ce qui ne contribua pas peu à adoucir Fâpre caractère des Normands, qui furent amenés par là à traiter amicalement ces peuples et à servir fidèlement le pontife (1).

14. Qu’on pense au reste ce qu’on voudra de ce dernièr fait, il est certain que c’est bien à tort que Pierre Damien et après lui l’auteur de la Défense ont blâmé saint Léon IX d’avoir excité les princes à tourner leurs armes contre les Normands, puisque ce saint pontife n'a fait en cela qu’utiliser ce glaive matériel que Dieu a mis entre les mains des princes pour châtier les méchants et pour l’emploi duquel ils doivent consulter les pontifes, comme l’enseigne saint Bernard et comme ce même pape déclare que cela se fit dans ce recours aux armes et à la puissance de l’empereur contre les Normands (2) . Mais, dit Pierre Damien et avec lui notre auteur, saint Grégoire

gisset intelligeret, cum ea quæ sibi remanserat clerieorum frequentia, cœptum itor versus Beneventum arripuit, etcunctis bostibus attonitis, quasi leo confidons , absque terrore per medium illorum trausiit. Ergo tam admirandam perpendentes confidentiam, mutatis animLs, in ejus sunt conversi obsequelam, eu jus oseulantes vestigia , sibi immeritam deposcebant indulgentiam. » Wibertus, in Vita S. Leonis IX, lib. il, in Collect. Scriptor. rerum Italie., c. il, t III, pag. 9.97.

(1) « Et quoniam pro ûde Cbristi afflietæque gentis liberatione devotam raorlem voluerunt subire, multiplicibus revelationibus monstravit eos divina gratia in cœlesti regno perenniter gaudere. Nam et ipsi diversis modis sese ostenderunt Christi fidelibus, dicentes se non esselugendos exequiis funebribus, immo in superna gloria ipsis conjunctos martyribus. Ab iisdem quoque illorum interfectoribus super istos restructa venusto opore basilica , ac coneione Deo servientium ibi aggregata , omnipotentissima Dei virtus multa per eos exercet miraculorum insignia. » Wibertus, loc. cit.

(9) « Unde non tantum exteriora bona pro liberatione ovium Christi cupiens mpendere, sed superimpendi ipse peroptans , visum est mihi ad testimonium nequitiæ eorum , vel , si sic oxpediret, ad repressionem contumaciæ , humanam defensionem undecumque attrahendam fore , audiens ab Apostolo principes non sine causa gladium portare , sed ministros Dei esse , vindices in iram omni operanti malum , etc. » Epist. S. Leonis papæ IX ad Constant. Monomachura .

ne s’est pas conduit de même contre les Lombards, et on ne voit pas dans l’histoire qu’aucun autre pape les ait repoussés avec les armes. On ne voit pas, dites-vous , que saint Grégoire l’ait fait? Dites donc plutôt qu’aucun autre pape n’a autant animé les princes catholiques à prendre les armes contre ce peuple barbare et féroce que ne l’a fait ce même pape saint Grégoire. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le recueil de ses lettres pour voir combien fréquemment et avec quelle ardeur il appelait les armées de l’empire contre ce peuple barbare et féroce. Et si l’on ne veut pas prendre la peine de feuilleter les œuvres de saint Grégoire, on pourra lire ces passages recueillis par Baronius (1) : cet illustre père de l’histoire ecclésiastique démontre que le saint pape, non moins appliqué à la guerre offensive qu’à la guerre défensive contre les Lombards , obligeait les évêques à la garde et à la défense de leurs villes, et n’exemptait pas les clercs eux-mêmes de prendre les dispositions nécessaires pour se mettre en sûreté contre de tels ennemis. Aussi Baronius a-t-il bien raison de s’étonner qu’il soit venu à l’esprit de Pierre Damien d’alléguer saint Grégoire pour blâmer saint Léon IX d’avoir eu recours aux armes contre les Normands. Mais il y a encore bien plus lieu de s’étonner comment ce saint religieux, devenu depuis cardinal , et après lui Bossuet se sont échappés à écrire qu’aucun saint pape avant Léon IX n’avait recouru aux armes contre un ennemi quelconque (2) . Est-ce que les deux Grégoire et les deux Étienne et d’autres saints pontifes n’ont pas demandé à la France le secours de ses armées contre les Lombards? est-ce qu’ils n’ont pas sollicité les princes français et par lettres et par leurs légats? est-ce qu’ils n’ont pas été jusqu’à se transporter auprès d’eux, pour en obtenir qu’ils expulsassent de l’Italie par la force des armes ces barbares ennemis, et qu’ils délivrassent l’église romaine de leurs rapines? Voulons-nous dire que saint Léon , le casque en tète, la cuirasse sur la poitrine et l’épée à la main , s'est mis à la tête des soldats pour se battre contre les

(t) Baronius, ad ann. Christi 1053, n. 15.

(2) a Numquid in arma sanctorum quispiam traditur insurrexisse poutificum ? » Prtrus Damiani, epist. adFirman. episcop.

Normands? Nous ne disons rien de cela; il n’a voulu que soustraire aux violences, aux cruautés et aux brigandages de cette nation féroce et la Pouille et les terres de l’Église, en recourant à l’empereur. Et s’il s’est avancé avec son armée contre les Normands, il ne l’a fait qu’en qualité de pontife pour obliger ces derniers par l’efficacité de ses paroles ou de ses exhortations et par ses prières , qui sont les armes des prêtres , à restituer ce qu’ils avaient usurpé et à cesser leurs cruautés et leurs violences, avant de permettre aux généraux de tirer contre eux l’épée matérielle. 11 n’a donc rien fait de plus que ce qu’avaient fait ses saints prédécesseurs centre un autre peuple barbare. Et ainsi il ne reste plus à dire à Bossuet sinon que saint Grégoire le Grand, saint Zacharie et tant d’autres saints papes prédécesseurs de Léon avaient perdu l’esprit de l’Évangile. Mais c’est ce que disent aussi les protestants : ce qui n'empêche pas leurs ministres , ce qui n’a pas empêché les chefs mêmes de la réforme d’engager les peuples , sans croire pour cela s’écarter de cet esprit, à prendre les armes non plus contre de barbares conquérants , mais contre leurs légitimes souverains, pour sauvegarder la prétendue liberté de conscience, comme nous l’avons fait voir en plusieurs endroits de cet ouvrage.

15. Non content d’alléguer cette autorité de Pierre Damien , qui, supposé même qu’elle soit péremptoire, ne va point A la question présente, l’auteur de la Défense produit un autre témoignage de ce même écrivain, extrait de son Dialogue contre l’antipape Cadalotis de Parme; quant à ce nouveau témoignage, je n’ai rien à en dire , sinon qu’il est étranger au sujet que nous discutons ici. Damien parle de la concorde qui doit régnerentrelesdeux puissances du sacerdoce et de l’empire , de l’aide qu’elle doiventseprèterl’uneàrautreetde l’estime mutuelle qu’elles doivent se porter comme venant toutes les deux de Dieu (1). Tout cela est vrai , mais ne prouve nullement que

(I) « Amodo igitur, dilectissimi , illinc regalis aulæ ronsiliarii , tiinc sedis apostolic® comministri , utraque pars in hoc studio conspiremus, laborantes ut summum sacerdotium et romanum simul confoederetur imperium, quata ms bumanum genus, quod per hos duos apiew in utraque substantia rogitur, nultis.

l’une de ces deux puissances ne dépende pas de l’autre, quoiqu’elles soient souveraines chacune dans leur genre, puisque, an contraire, comme nous l’avons dit ailleurs, il est naturel que les choses inférieures, lors môme qu’elles sont supérieures à toutes les autres de la même classe, soient subordonnées à celles d'une classe supérieure. Bien plus, ce même Pierre Damien, en ajoutant cette restriction, sauf le privilège du pape , à ce qu'il dit de l’excellence des deux puissances prises chacune dans leur genre et des bons offices qu’elles se doivent réciproquement, fait assez entendre que le pape a par-dessus les rois et les empereurs certaines prérogatives qui font que la puissance de ces derniers est subordonnée à la sienne; autrement, que signifierait cette restriction s’il avait voulu établir une parfaite indépendance de l’une par rapport à l’autre? L’auteur de la Défense a senti la valeur de ces expressions, et pour en éluder la force il dit qu’elles n’ont été mises là que pour empêcher que l’empire n’étendit la main sur les choses saintes, qui ne sont pas de sa compétence (I). Mais si Damien avait cru les choses temporelles qui sont du ressort du prince aussi indépendantes du sacerdoce que les choses spirituelles et sacrées qui sont du ressort des pontifes sont indépendantes de l’empire, il n’aurait pas dû exprimer cette restriction pour le pape seulement, mais la marquer aussi pour le prince, afin que l’un pas plus que l’autre n’attente aux droits de son rival. Mais quoi qu’il en soit du sens de ces paroles, ni la commune origine de ces deux puissances qui viennent l’une et l’autre de Dieu ni la souveraineté de chacune dans son genre n’exclut

quod absit, partibus, quod per Cadolaum nuper factum est, rescindable. Sicque mundi vertices in perpetuæ charitatis unione occurrant, ut inferiora membre per eorum discordiam non résiliant : et quatenus ab uno media tore Dei et hominum hase duo, regnum scilicet et sacerdotium , divino sunt conflata mysterio, ita sublimes istæduæ person» tanta simul unitate jungantur ut quodam mutuæ charitatis glutino et rex in romano pontifice et romanus pontifex inveniatur in rege, salvo scilicet suo privilegio papæ, quod nemo præter eum usurpare pevmittitur. Cirterum et ipse ilelinquenles, eum causa dictaverit, forensi loge coerceat, et rex cum suis episcopis super animarum statu prolata sacrorum canonum auctoritate décernât, llle, tanquam pareils , paterno semper jure præemineat; iste, veluti unicus ûlius, in amoris illius amplcxibus permaneat. » Petrus Damiani, Disceptatione synodali.

(I) Bossuet , 1. 1, part. 2, lib. vi, alias 2, c. 30.

la dépendance indirecte de la temporelle par rapport à la spirituelle dans ce qui intéresse la religion et le salut éternel, comme nous l’avons fait voir mainte et mainte fois ; et par conséquent le témoignage objecté de Pierre Damien ne fait rien à notre question. L’auteur de la Défense n’entend pas moins s’en servir pour décider que jusqu’au onzième siècle, et encore peu avant le pontificat de Grégoire Vil, c’était une tradition constante que l’Église n’avait sur le temporel des princes aucun pouvoir, ni direct ni indirect, ni absolu ni accidentel, comme l’ont enseigné les docteurs de Sorbonne (des deux derniers siècles).

16. On peut voir, par tout ce que nous avons dit dans ce quatrième livre , combien c’est à tort que le soi-disant Bossuet prétend que nous avons contre nous et les saintes Écritures et la tradition des onze premiers siècles , puisque, après les avoir parcourus successivement, y compris le onzième, nous n’y avons rien trouvé qui justifie les fastueuses promesses de cet auteur, et que tous les exemples qu’il va chercher dans les temps qui ont précédé Grégoire VII se réduisent à des réticences par rapport à. ce pouvoirattribué par nous à l’Église , réticences qui n’ont d’autre cause que le défaut d’occasions que l’Église aurait pu avoir d’user de ce pouvoir avec avantage , ou bien peut-être encore l’absence de motifs suffisants pour en user, tandis qu’au contraire nous avons prouvé, et par les divines Écritures, et par l'ancienne discipline , et par les témoignages des Pères , et démontré en même temps par des faits positifs que dès longtemps avant Grégoire VII ce pouvoir était connu et exercé dans l’Église.

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