‹ Traite de la puissance ecclesiastique dans ses rapports avec les souverainetes temporelles dedie au prince des apotres traduit de l'italien du P. JeanAntoine Bianchi de LucquesChapitre 12 sur 24 · ROI DE GERMANIE · texte numérisé non relu

ROI DE GERMANIE

Sommaire.

I . Bossuet attribue a un principe d'ambition la résolution que prit Grégoire VII contre Uenri.

î. État agité de l’Église et du royaume de Germanie, par l’effet de l’impiété de Henri, au moment où Grégoire fut élevé à la papauté.

3. Plaintes portées à Grégoire do toutes les parties de la Germanie contre Heiui , quand il fut monté sur le trône pontifical ; sa conduite pleine de discrétion et d’égards.

4. lyB repentir simulé de Henri afflige Grégoire, qui emploie inutilement les procédés les plus doux pour l’amener à un amendement sincère de sa conduite.

5. Le mépris que fait Henri des décrets portés dans le concile Romain contre les simoniaques oblige Grégoire , après qu’il eut épuisé pour corriger ses dispositions tous les moyens que lui suggérait son affection paternelle , à le citer par ses légats devant le concile de Rome, pour qu’il s’y lavât des crimes qui lui étaient imputés.

6. Henri chasse de sa présence les légats de Grégoire , et assemble à Worms un conciliabule schismatique , où il fait prononcer la dépasition du pape.

7. Henri envoie au concile Romain des députés se plaindre de Grégoire par une lettre pleine d’outrages contre ce pontife ; action héroïque du pape, qui sauve de la mort un schismatique envoyé par Henri pour l’insulter.

8. Les Pères du concile Romain , justement indignés de la scélératesse de Henri , engagent Grégoire à le séparer de la communion de l’Église et a le déposer du trône.

9. Henri excommunié et déposé en vertu de la sentence du concile et de l’avis unanime de tous les Pén-s.

10. La déposition de Henri tenait plus de la suspens»! de ses pouvoirs que de la perte absolue de sa royauté.

I I. La .sentence de Grégoire , que Dieu prit soin d’appuyer par de sévères châtiments , a pour résultat d'eloigner do Henri une bonne partie de ses sujets. Assemblée des princes d’Allemagne réunis à Worms )X)ur délibérer sur l’cleclion d’un nouveau roi.

1 2. Députation envoyée vers Henri , et conditions qui lui sont proposées par l’assemblé»! de Worms acceptées du prince et contlrmées par serment, et même au moyen d’otages qu’il cons»înt à livrer.

1.1. Henri se i-nrid en Italie pour recevoir l’absolution du pa[)e. Il est absous sous certaines conditions, qu’il accepte avec, .serment.

14. Serment violé par Henri ; perversité doi'e prince. b!s seigneurs de l’Allemagne conviennent de s’as.sembler à Forcheim. Grégoire voulant s’y rendre en est empêché par lli'nri ; mais il y envoie des légats. As.semblée de Forcheim ; Roilolphe, duc de Souabî, y est él» roi d»' Gi-rinani»'.

I j. L'clerüoii de Rodolphe te fit sans l'avis de Grégoire. Il s'offre pour médiateur entre Henri et Rodolphe aat seigneurs allemands. Il soutient le parti de Henri contre la volonté des Allemands , qui s'en plaignent.

16. Grégoire, dans son concile tenu à Rome l'an 1078, arrête qu'il cnvoiTa des légats en Allemagne pour terminer dans une assemblée générale le différend élevé au sujet de la royauté , et décider la question entre Henri et Rodolphe , qui promettent, chacun de leur cété, de ne point inquiéter les légats apostoliques.

17. Plaintes portées contre Henri au concile Romain de 1079 par les arnhassa- (leurs de Rodolphe. Grégoire s'applique à calmer l'indignation des Pères du concile contre Henri , et recommande à ses légats de .se montrer indifférents entre les deux princes rivaux.

18. La perfidie de Henri empêche le congrès de se tenir en Allemagne et les légats eux-mêmes de le convoquer. Nouvelles accusations portées contre lui au concile Romain de 1080; Grégoire se détermine en conséquence à l'excommunier et à le déposer de nouveau.

19. Réflexion sur tous ces faits , et a]K)logie de la conduite de Grégoire.

70. Les résolutions les plus magnanimes et les plus avantageuses a la religion ont toujours été le plus en butte à la contradiction. Les décrets porhis par Grégoire ont eu des résultats conformes aux pieux desseins de .son zèle et de sa n^ligion.

1 . Bossuet, pour trouver les causes qui portèrent Grégoire VU H cette prétention nouvelle et inouïe, comme il l’appelle, de déposer les rois, a jugé à propos de ne consulter d’autres guides que les ennemis de ce grand pape, et il voudrait nous faire accroire , avec l’écrivain apologiste de Henri IV, que la raison qui poussa Grégoire à déposer Henri de l’empire et de la royauté fut le désir ambitieux qu’il avait de faire flotter les franges de la robe sacerdotale au-dessus de la couronne des rois, et de rendre par tous les moyens possibles tous les royaumes de la terre dépendants et tributaires de son propre trône (1). Puis, après avoir répété le faux récit de l’apologiste que nous venons de citer, après avoir supposé que Grégoire , séduit par les trompeuses promesses des Saxons rebelles, qui lui offraient de lui choisir un roi soumis à ses volontés , s’était, ainsi laissé entraîner à exclure du trône le légitime souverain en même temps qu’à le séparer de l’Église, il ajoute qu’il n’y a rien d’étrange à ce qu’un pape d’une aussi grande élévation de vues se soit laissé éblouir par l’éclat de la puis.sance romaine , si propre à relever le siège apostolique, et à ce qu’il ait entrevu avec complaisance la gloire qui lui en reviendrait à lui-même,

(I) B‘j«.suet, tom. I, part. Il, lib. IV (al. par. I, lib. I, sect. i ), cap. XII.

comme inséparablement liée avec celle de la religion (1 ). Mais CCS vues ambitieuses étaient bien loin de la pensée de Grégoire , comme le prouvent et la modération avec laquelle il se conduisit dans ce grand débat et tout ce que nous rapportent de lui les écrivains contemporains qui nous ont transmis le récit de ses saintes entreprises.

2. Et pour rendre cette vérité plus évidente, à la confusion de ceux qui la aient, j’exposerai, à l’aide des témoignages irréfragables des autcui-s contemporains , les véritables causes de la résolution que prit ce pontife, et je ferai voir combien elle fut apostolique et sacerdotale, et combien sa conduite fut modérée dans cette grande querelle. Et d’abord quelle était l’impiété de la conduite de Henri, la licence de ses mœurs, sa cruauté , le commerce simoniaque qu’il faisait des choses saintes à l’époque, c’est-à-dire vers l’an 1072, où Grégoire fut élevé sur le siège de saint Pierre, clestceque témoignent d’une commune voix les écrivains contemporains, tels que Brunon de Merzlx)urg dans son Histoire delà guerre de Saxe, Lambert, Hugues de Flavigny, Marien Scot, l’auteur de la Vie de saint Anselme de Lucques, Paul de Benried, Domnizon et d’autres encore (2) . Tellement que, l’Allemagne ne pouvant plus supporter le joug de ce tyran, les peuples de Thuringe tout les premiers songèrent à implorer le secours du siège apostolique, et puis, les Saxons se joignant à eux, ils résolurent ensemble de défendre leur liberté les armes à la main (3). Ils députèrent en conséquence vers le roi pour lui faire entendre ou qu’il eût à cesser ses exactions, ses cruautés, ses débauches, par lesquelles il avait déshonoré le nom chrétien et la dignité royale , s’il voulait qu’ils lui gardassent la foi qu’ils lui avaient jurée, ou qu’il s’attendit à la guerre qu’ils lui feraient très-juste-

(1) « Quæ quidem non aliéna sunt ab eo pontiliœ , qui tain oxcelsos spiritus geroretinequeabsimileverooslUilem virum romanæ poteutiæ gloria delectatum, qua .'ifdis apostolicæ dignita.s amplilicari videretur, atquc illi onmino placuis.-ii‘ ainplitudinem etiam ndigionis titulo coloratani. » Bossuet, loc. cil.

(2) Bruno, Ilislor. MU Saxon.; Lambortus Soafnnburgun.=i.s, ad annum lO/j; IlugoFlaviniac., in Chronicu Virdunensi; Maruin. Scotius, ad anii. 10"â;S. Anselnii PiBiiib-nliarius, in ejus Vita ; l’aulusBcnrii-densi.s, in ejusd. Vita; Doinnizo, in Viia Matliildis.

(.1) Lajnb*.Ttus ScafnaburgeiLsis.

ment, comme à un ennemi barbare et à un oppresseur du nom chrétien, pour la défense de l’Église de Dieu, de la foi catholique et de leur propre lil>erté (1). En même temps les prélats les plus zélés de l’Allemagne représentèrent au pape Alexandre II, par lettres et par députés, le déplorable état de leurs Églises, actuellement bouleversées par la fureur des hérétiques simoniaques, dont Henri se faisait le chef et tout à la fois le protecteur, et demandèrent au pape avec larmes d’apporter remède à leurs maux (2).

3. Tel était l’état où se trouvait l’empire lorsque Grégoire fut élevé à la papauté. Quelque fortement sollicité qu’il fût par les instances et par les cris de l’Allemagne, il ne voulut cc[)endaut en vend’ contre le prince à aucune mesure extrême ; mais il se contenta de l’avertir amicalement, par des lettres vraiment paternelles, aussi affectueuses pour sa personne que respectueuses pour sa dignité, sans lui reprocher aucun de ses torts, et en lui protestant que personne plus que lui ne désirait sa gloire, bien qu’en même temps il le prévint que jamais aucune considération humaine ne l’empêcherait de s’acquitter du devoir d^ sa charge si ses avertissements paternels devenaient inutiles. Ainsi s’exprimait-il encore dans sa lettre au duc Goffred, sous la date du 8 mai 1073, et dans une autre du 25 du même mois de la même année adres.sée aux princesses Béatrix et Mathilde, dans les premiers temps de son pontificat (3). Henri répondit au pape en des termes très-résignés , lui faisant l’aveu de ses crimes et particulièrement de l’infâme commerce qu’il faisait des dignités ecclésiastiques, en les vendant à des simoniaques; et il s’en remettait à la clémence du paqie , le conjurant de lui prêter assistance et conseil pour le rétablissement de l’ordre et de la tranquillité dans ses États. Cette lettre, que rapporte Hugues de Flavigny , a été insérée par Goldastedans le tome premier des Institutions impériales. Le pape, enchanté de cette lettre, qui lui faisait espérer l’amendement de ce prince vicieux , sur la nouvelle

(I) Idem, <of. dt.

(1) .Marianus Seotus, in Chronico, ad annum I07«.

(3) Idem, Epist. 9lit>. 1, et Epist. I J ejusd. libri I.

qui lui vint que la plupart des princes saxons avaient délibéré ensemble, à leur réunion de Gerstein, s’ils ne déposeraient pas leur souverain actuel et s’ils ne procéderaient pas à l’élection d’un nouveau roi qui fût plus propre à les gouverner (1) , leur écrivit des lettres trés-véhémentes pour les détourner de leur dessein , et leur offrit de se faire lui-même médiateur de leur réconciliation avec leur seigneur , comme il l’appelait (2). Et non content de ce premier effort , il imagina, l’année suivante 1074, de députer vers Henri une magnifique ambassade, composée de l’impératrice Agnès elle-même , mère de ce roi , qui se trouvait pour lors à Rome , et de quatre légats à latere, qui furent les quatre évêques d’Ostie, de Palestrine, de Corne et d’Osmo, pour régler les différends des princes d’Allemagne, et restaurer la discipline dans les Églises de ces contrées (3). Le roi accueillit les légats avec mille démonstrations de respect, se soumit à la pénitence qu’ils lui imposèrent, et jura sur leurs ornements pontificaux d’améliorer sa conduite, comme le pape le désirait de lui (i) .

4. Mais comme son repentir n’était que simulé , il ne put cacher longtemps la perversité de ses dispositions , et à peine les légats furent partis qu’il reprit ses premières habitudes. Grégoire, affligé de ce résultat et jaloux de l’honneur comme de l’amendement du prince, engagea de nouveau l’impératrice mère à retourner auprès de son fils, cherchant par ces moyens pleins de douceur à faire rentrer celui-ci dans les sentiers de la gloire et dans le chemin du salut (5). L’impératrice , bientêt de retour à Rome, rapporta au pape que son fils était disposé à seconder les intentions du saint-siège, comme son honneur et la justice le demandaient (6). Grégoire, ravi de cette nouvelle, s’appliqua plus que jamais k gagner le

(1) « ut, ivprobato ittge, alium, qui gulieriiaiido n'gno idoneas essi-l, eligerent.» I,ambcrta<f S<’,afnaburgiatsi< , lor. rit.

(2) Vide Epist. 29, lib. I.

Ù) I-atntiertus Scafnaburg., ad aiui. 1074 ; Paulus Bonried., in Artis Groeorii VII.

(4) Paulus Beiii icd., toc. cil.; S. Anseimi PaMiitentiariua, iu ejus ViUt, cap. III ; Domiiizo pix'sbyter, in Vila Malliildis.

(5) Paiiius Benrii'd. ; Domnizo , toc. cil.

(h) Idem, iihi supra.

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cœur de Henri par les manières les plus douces et les plus respectueuses que puisse employer un pape, tout en gardant la gravité qui convient au siège apostolique , à l’égard d’un prince dévoué et affectionné à la chaire de saint Pierre. Il lui écrivit donc pour l’exhorter , en se servant des expressions les plus lendres , à chasser de sa présence les mauvais conseillers, qui n’avaient rien plus à cœur que de gâter ses dispositions en semant la division entre le sacerdoce et l’empire (1). Et, pour lui témoigner la confiance qu’il mettait en lui, il lui écrivit en outre qu’ayant dessein de se mettre lui-mème de l’expédition qui se préparait pour l’Orient il voulait lui confier la garde du saint-siège , etlui recommander la défense et la protection de l’Église de Rome (2) . Toutefois ces moyens n’atteignirent point l'effet qu’en attendait Grégoire; car, comme ce n’était que la crainte des Saxons insurgés et de l’Allemagne en feu qui avait obligé le prince à donner quelque signe d’amendement , il lâcha tout à fait la bride à ses désirs immodérés du moment où il se vit délivré de cette crainte par la victoire qu’il vint à remporter sur ses ennemis (3).

5. Grégoire, dans le concile tenu â Rome en 1074, avait déclaré déposés de leurs charges les clercs et les prélats simoniaques , interdit le ministère des autels aux prêtres mariés et séparé de la communion de l'Église quelques conseillersdu roi avec d’autres prélats simoniaques. Mais Henri , au mépris des décrets apostoliques , en dépit de ses promesses et de ses serments, se mit avec plus de licence que jamais à faire commerce des églises et des dignités ecclésiastiques, à s’abandonner aux conseils des simoniaques excommuniés et à persécuter les catholiques dans leurs biens comme dans leurs personnes. Tous ces faits, étant parvenus aux oreilles du pape , le plongèrent à la vérité dans l’affliction , mais ne suffirent pas encore jx)ur vaincre sa patience. S’abstenant donc de tout reproche, il se contenta de l’avertir de nouveau avec douceur, lui rappelant

(0 Vid. 30, lil). 11.

(1) Vid. Epist. 31, lib. II.

(3) lliiKO Flavùiiai'., in Clmm. Viidiin.

les promesses qu’il avaùt faites à sa propre mère , à ses légats et à lui-mème, le conjurant de ne point porter atteinte à la lil)erté de l'Église, et l’exhortant enfin à rester soumis au siège apostolique, dont la considération ne pourrait qu’ajouter à sa propre gloire (1). Mais comme toutes ces lettres n’aboutissaient à rien, et que le cri des catholiques restés fidèles à leur devoir s’élevait de plus en plus contre Henri , il se vit enfin dans la nécessité de recourir à de plus violents remèdes. C'est pourquoi, l’an 1075, il envoya en Allemagne d’autres légats apostoliques, avec des instructions plus sévères: ceux-ci trouvèrent le roi à Goslar, où il célébrait la fête de Noèl, et ils lui enjoignirent de la part du pape de se rendre à Rome dans la seconde semaine du carême prochain, pour s’y purger devant le concile des crimes qui lui étaient imputés, sous peine, s’il différait de 1e faire, de se voir séparé de la communion de l'Église (2).

0. Lue telle injonction mit Henri en fureur. Il cluissa les légats de sii présence en les aci^altlant d’outi-ages, et dépèclia sur-le-champ des courriers à tous les évéques et à tous les ahhés de son royaume, pour leur intimer de se trouver à Worms à la Septuagésime prochaine, où ils aiu'aient à ti'aiter de la déposition du pape. Cette funeste résolution lui avait été suggérée par Sigefroi , archevêque de Mayence (3), appuyé d’une troupe d’évêques ses suffragants et simouiaques comme lui. Les évéques et les abbés s’étant réunis à Worms au jour fixé, Hugues dit BilKiutus, ex-cardinal de la sainte Église romaine, dépasé par Grégoire de sa dignité à cause de ses crimes, se présenta à ce conciliabule impie tout à tait ù propos pour les desseins des conjurés. H dél)ita contre le saint pape d’énormes calomnies artificieusement préparées, et se lit écouter comme mi oraclede cette synagogue de Satan (4). Alorson miten délibéra-

(1) Vid. EpUI. 10, lil). ai.

(2) Liinibertus Scafnaburgeiisis, ad annum io7b.

(3) Lamlpertiis, ubi supra ; l’aulus Ik'iiriodcn., in Vita Gregorii Vit ; Hugo Flaviniamisis, in Ctironic. Virdun.

• (i) Lamlsutiis Safnab , ad aiui. 1076 ; i’aulus Beniidd., in Aftis Gregorii VII,

Hugo Flaviniaceii , in Cbronic, Virdun.

lion la déposition du légitime pasteur de l’Église , du vicaire de Jésus-Christ. Cette criminelle proposition fit frémir d’horreur quelques sages prélats qui se trouvaient présents. Mais Guillaume, évêque d’ütrecht, homme d’une audace et d’une témérité inouïes, s’étant écrié en fui’eur, sous les yeux du roi , que quiconque refusait de concourir à la déposition de Ciégoire se déclarait par là même ennemi de son prince et manquait à la fidélité qu’il lui avait jurée, ces mêmes prélats, intimidés par les menaces du roi et de ceux de son parti , finirent par souscrire comme les autres à l'inique condamnation du légitime pontife, à sa déposition nulle et sacrilège et aux anathèmes lancés contre lui (1). Et non content de ce [iremier attentat, Henri dépêcha tout de suite ses nonces en Lombardie, pourpresser lesévèquessimoniaques qu’il y comptait pour partisans de se réunir de même en concile, et de confirmer par leur propre décision le^décret impie de Worms. Ceux-ci s’empressèrent d'obéir, et, réunis à Pavie, ils déposèrent et excommunièrent^avec la même impiété le saint pontife (2).

7. Henri , rendu plus audacieux par ce succès , se hâta d’envoyer des ambassadeurs à Rome avec des lettres pleines d'outragescontre Grégoire, en leur prescrivant de ne les publier, ainsi que la commission même dont ils étaient chargés, qu’après l’ouverture du concile indiqué par le pape au palais de Latran (3). Le concile s’étant donc rassemblé et les ambassadeui’s y ayant été introduits, ceu.\-ci lurent devant tout le peuple comme devant les évêques les lettres outrageuses de Henri; puis ils déclarèrent à haute voix que Grégoire avait cessé d'être pape, et qu’il n’était qu’un usurpateur du siège apostobque, ayant été déposé comme tel par les évêques de l’Allemagne et de l’Italie en conséquence des ordres de l’Empereur (4). C’est surtout en cette déplorable circonstance qu’il faut admirer l’héroïque mansuétude de ce grand pape ; car après que l’ecclésiastique charg«'! de porter la parole de la part du parti schismatique dont il

(1) Idem , ulii supra.

(2) Paulas Benried., in Actis Gregorii Vil.

(3) Paulus BcuriiMl., (oc. cil.

il) Paiilus Benried., ibid.

était l’envoyé eut osé lui dire en face et en présence de tout le concile que le roi son seigneur et les évêques d’Allemagne et d’Italie lui commandaient de descendre du trône pontilical, qu’il avait usurpé , et que , se retournant vers les Pères, il leur eut dit à leur tour que l’empereur leur commandait de se trouver auprès de lui à la Pentecôte prochaine pour recevoir de ses mains le pape et le pasteur qu’il leur destinait (1), nonseulement Grégoire ne dit pas une seule parole pour repousser le sacrilège outrage fait à sa personne ; mais de plus, comme Jean, évêque de Porto, s’était écrié, dans l’ardeur d’un juste zèle, qu’il fallait arrêter cet impie, et que le préfet, accompagné de soldats, et les juges et les nobles, se précipitant à la voix de l'évêque sur cet homme , tenaient déjà le glaive levé sur sa gorge pour l’immoler aux pieds du jwntife, Grégoire , ne voyant pas d’autre moyen de sauver le coupable de la mort, se jeta au-devant de lui pour lui faire un rempamt de sa propre poitrine contre les armes ({ui allaient lui faire payer la peine de sa témérité en même temps que tout le peuple s’écriait d’une commune voix : Qu’il meure , qu’il meure (2). Exemple vraiment admirable et digne du reste de la vie de ce grand pape , dont le nom, pendant tout le temps qu’il vécut et jusqu’à son dernier soupir, ne cessa d’ètre un objet d’éloge pour tous las bons et de critique pour les méchants.

8. Ainsi enflammés d’une sainte indignation , tous les Pères du concile , à la nouvelle de l’exécrable attentat commis par le roi et des propositions impies que faisaient ses ambassadeure, s’écrièrent d’une commune voix qu’il fallait séparer de l’Église de Jésus-Christ celui qui avait si impudemment foulé aux pieds l’honneur de son vicaire , et dépouiller de la royauté, comme de toute autre dignité temporelle , celui qui avait entrepris de dépouiller l’Église de son pasteur, de la déchirer par le schisme et de la souiller par l’hérésie (3). Ce fut ainsi

(1) Idem, ubi supra.

(2) Idem Paulu.s, ubi supra ; Dumiiizo presbyter, in Vita Matliildis.

(3) l,iimbertus Si afiiaburg., adann. 1076 ; S. Anselmi LurcnsisPœniU'ntiarius, in ejus Vita , rap. ill ; Pauius Bcnried., in Aetis Gregorii VII ; Domnizu piesbyter, in Vita Mathildis.

qu’après tant de moyens pacifiques inutilement essayés (irégoire se détermina enfin, d’après l’avis unanime des Pères du concile , à retrancher de la communion de l’Église et k dé|K>ser du trône ce Henri , qui , déjà coupable d’avoir violé toute foi divine et humaine, avait osé petr une exécrable apostasie détacher une partie considérable de l’Église de son chef et de son pasteur. Voilà dans toute leur vérité les raisons qui firent prendre à Grégoire l’indispensable résolution d’ôter sa royauté à un prince qui abusait de son pouvoir au détriment des intérêts les plus sacrés.

9. Tout sage lecteur peut voir, par ce récit simple et fidèle, s’il est vrai que Grégoire ait agi précipitamment dans cette affaire , ou plutôt s’il pouvait procéder avec plus de lenteur, de circonspection et de mansuétude. Qu’on se demande à soi-méme s'il fut poussé à prendre cette mesure par un esprit d’ambition fomenté par les espérances que pouvaient lui faire naître les Saxons révoltés , tandis qu’au contraire il opposa à leurs tentatives une si forte résistance , qu’il s’offrit à eux comme médiateur pour ménager leur réconciliation avec leur souverain et qu’il attendit pour déposer Henri le moment ou ce prince était lui-méme victorieux. La suite des faits que nous allons raconter achèvera de réfuter cette calomnie. Que Bossuet se souvienne en attendant que la sentence de déposition portée contre Henri ne fut pas un acte personnel à Grégoire, mais un décret synodal du concile Romain qu’il présidait, et qu’il ne fit que suivre et confirmer par son autorité le sentiment unanime de tous les Pères. « De l’avis de tous les évêques réunis , « dit Lambert d’Âschaffembourg , le pape excommunie le roi , « et avec lui Sigefroi, évêque de Mayence, Guillaume d’Utrecht « et Robert de Bamberg (1). » « C’est j)ourquoi, écrit à son tour « le Pénitencier de saint Anselme , tout le saint concile, justea ment indigné , lui crie anathème , et confirme la sentence tt portée contre lui (2). » « Enfin , dit aussi Paul de Benried, il

(1) « Sic conctis qui convenerant epUcopis id fieri decernentibus, i-egem cxcoimnunicat, et cum eo episcopum MogunUnum SigeCndum, episcopum Trajecteiisem Villelmam, episcopum Bambergeiisem Robertum. » Lambertus Scafuaburg.,adann. 1076.

(2) « Quaib ob caasam omnis ilLi sancta synodus jure indignat.a analbcma

« fut (lf^cid<^ aux acclamations de tous que le roi devait être n d*^]Kiuill<‘dc sa dipnit^royale.et que lui et tous ses adhérents «méritaient d’étre frappés d’anathéme ; en conséquence le « seigneur pape, encouragé par cette unanimité de vœux et de «suffrages, prononça l’anathème demandé (1). » La même chose nous est attestée par Domnizon dans la Vie qu’il nous a laissée de sainte Mathilde. 11 est donc évident, par ces témoignages d’écrivains contemporains et dont quelques-uns même pouvaient être témoins oculaires des faits qu’ils racontent, que le jugement du concile devança la sentence jwrtée par Grégoire, et que la déposition de Henri, nommée aussi anathème et comprise sous le nom d’excommunication tant par ces écrivains que par d’autres encore, parce qu’elle était considérée comme en faisant partie, ne fut pas l’effet du jugement particulier du pape , mais un décret synodal porté du consentement et de l’avis du concile entier, ex tolius $ynodi comensu et judicio, qui força Grégoire, malgré toute sa longanimité, à prononcer cet arrêt solennel.

10. Qu’on veuille bien observer ici que cette première sentence de déposition ne fut pas prononcée comme irrévocable , mais que l’effet devait en être purement temporaire , c’est-àdire ne durer que jusqu’à ce que le prince eût satisfait au saintsiège [)our ses crimes on donnant des preuves certaines de son rciKintir, et de même que l’excommunication dont il était frapf>é ne le séparait pas à perpétuité de la communion de l’É^ glise, mais pour un temps seulement, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il eOt satisfait et mérité ainsi l’absolution ; ainsi devait-il 'en être de la déposition du prince, «pii devait durer seulement tant qu’il ne se corrigerait pas et qu’il ne mériterait pas d’être rétabli sur le trône. Et comme, d’après la discipline alors eu vigueur, rexcominunié «jui restait une année entière sans se mettre en peine de se faire relever de la censure portée contre lui

Uli l’onclamat, atquo oonfirmat. » S. Anseimi Luconsis Fœniteritiainus, iu ejus Vita, i-ap. III

(I) n Tancipm omnibus aedamantibusdefirntain est ut honon' retçio privaretur, et anatliematis vineulis tam prænuminatas rux quam omnos aasentaiici sui collignrentuc. Accepta itaque liilucia duminus papa, ex totius aynodi conaenau et iudicio, protulit anathema. » Pautus Benriod.. in Artis Qreaorii VII.

rtaif Cftnsé incorrig’iWo , traité comine hérétique et séparé pour toujours de l'Église, ainsi, comme nous le verrons plus bas, la déposition de Henri fut-elle interprétée par les Saxons, c’est-Adire que s’il ne satisfaisait et ne se faisait absoudre dans l’année, il devrait être considéré comme déchu de tous ses droits au trône. Certains écrivains donc ne se sont pas, ce me semble, beaucoup écartés de la vérité lorsqu’ils ont dit que cette première déposition fut plutôt une suspense qu’une exclusion du trône (1), et c’est aussi ce que Grégoire parut faire entendre par la conduite qu’il tint dans la suite .

11. Reprenons maintenant le fil de notre narration. La sentence du concile de Rome ayant été publiée en Allemagne, Dieu lui-même se chargea de la justifier par de rigoureux chAtiments. Guillaume, évêque de Francfort, était comme le chef des fauteurs de Henri et des ennemis de Grégoire, l’n jour que, selon sa coutume impie, il vomissait des blasphèmes de sa bouche immonde et lançait des anathèmes au milieu de la messe contre le saint pontife, il fut pris fout A coup d’atroces douleurs tant morales que physiques ; puis il se mit à crier tout haut qu’il perdait avec la vie temporelle la vie éternelle même par un juste jugement de Dieu, pour avoir adhéré aux volontés impies du roi et calomnié l’innocence d'un très-saint pontife. Et c’est en poussant ces horribles cris qu’il rendit tristement son dernier soupir (2), sans aucun signe de pénitence et hors du sein de l’Église ; et, comme le rapporte Brunon, il apparut bientôt à l’abbé deCluny pour lui révéler qu’il était damné éternellement. Plusieurs autres moururent de même misérablement pour une semblable cause (3). Plusieurs princes d’Allemagne, épouvantés de ces exemples, en même temps qu’émus des calamités qui pesaient sur toute l’AUemagne , se détachèrent de Henri ; et on vit se joindre A eux Sigefroi, évêque de Mayence, qui avait d’abord suivi avec tant d’emportement le parti du roi. En conséquence , Rodolphe , duc de Souabe, Welfon , duc de Bâti) Natal» Alexandri HUIoHa «rcf»i<u(ga, tom. VI, sec. 11, dissert. î, art. 4.

(î; Lambertu-s Scafnab.,ad ann. 1076; Hugo Flaviniao., in Chronico Virdunensi.

(3) Bruno Merseburg., de BeUoSaxofdm.

vi<^re, Bertliold, duc de Carintliic, Adalliert, (îvêque de Worms, et d’autres princes ecclésiastiques, s’étant rassemlilés IJIin, arrêtèrent que tous les princes de l’empire seraient convo<jués à Tribur pour le 16 octobre, afin d’y délibérer sur les intérêts de l’État et de la religion et d’y prendi’e les résolutions que réclamait la situation présente des affaires.

12. Ijes princes tant ecclésiastiques que laïques de l’Allemagne s’étant donc réunis à Trilmr en très-grand nombre au jour marqué, et avec eux les légats du sainl-siége Sigeard, patriarclie d’Aquilée, et Altaman, évêque de Passau , on agita la question d’élire un nouveau roi qui eût à la fois pour lui les suffrages des princes et le consentement du pape. Après av oir employé sept jours à délibérer là-dessus sans prendre de résolution et avoir congédié honteusement les envoyés de Henri, on décida que l’armée confédérée irait assiéger le roi dans sa ville d’Oppenheim, tandis que celui-ci cherchait luiTmème àpreudre l’offensive contre eux (1). Les choses étant poussés à cette extrémité, les confédérés jugèrent à propos de tenter les voies d’accommodement avant d’en venir à la force ouverte. Ils envoyèrent donc une députation à Henri pour lui dire que, bien qu’il ne tint aucun compte des lois pas plus dans la paix que dans la guerre, ils voulaient pourtant bien traiter avec lui directement et conformément aux lois, en réservant au seul pontife romain la l onnaissance de sa cause quant aux délits dont il était accusé, encore que ces délits ne fussent ignorés de persoUne. Ils demandaient en conséquence qu’il se rendit à Augsbourg pour le jour de la Purilication, afin que, les raisons de part et d’autre étant discutées dans une assemblée générale, il se vit absous ou condamné par son propre jugement; que si, par sa faute, il luis.sait l’année s’écouler sans se faire relever de son excommunication, sa condamnation deviendrait irrévocable, et qu’il ne pourrait plus à aucun titre prétendre remonter sur le frêne ; qu’ils jugeraient de sa bonne volonté pour l’accomplissement de cette condition et de ses dispositions de soumission et d’obéissance au pontife romain par la

(I) l.ambertu-i Scafnal)urg>-n<is, ann. 1076.

— -2'ii

manière dont i] se conformerait i ce qu’ils lui enjoignaient eux-niAmes, et qui était de se défaire de l’entourage de tous ceux que le pape avait excommuniés , de licencier son armée et de se retirer à Spire pour y mener la vie privée avec quel- (pies-uns seulement de ses officiers, choisis parmi ceux qui au jugement des princes confédérés ne se trouveraient pas atteints de l’excommunication; de ne s’ingérer de sa propre autorité en aucune manière dans l’administration des affaires de l’Étal; de renoncer enfin à toute espèce d’honneurs et A ne prendre aucune martpie de sa royauté jusqu’à ce que sa cause eût été juridiquement examinée en assemblée générale. Telles sont, au rapport de Lambert , les conditions que les princes confédérés proposèrent à Henri (1); comme ce prince se trouvait alors dans une situation critique, il les accepta volontiei-s , en confirmant ses promesses par des serments et en offrant même des otages; il les remplit même toutes, excepté celle d’attendre le pape à Augsbourg ; car pour mieux parer le coup qui le menaçait il aima mieux se porter au-devant du pape et se rendre en Italie pour lui demander l’absolution avant que l’année de son excommunication fût révolue. C’est pourquoi il quitta furtivement la ville de Spire avec son fils encore enfant et la reine .son épouse, et il prit le chemin de l’Italie sans garder dans son extérieur rien qui annonçât un roi , précédé dans sa route d’un grand nombre d’évéques et de princes excommuniés, qui se rendaient aussi en Italie, mais sans lui faire escorte, pour obtenir comme lui l’absolution du pontife.

13. Grégoire, étant parti de Rome, s’acheminait du côté d’Augsbourg, où il était invité de se rendre par les princes confédérés de l’Allemagne, lorsqu’on l’informa que Henri descendait en Lombardie après avoir passé les Alpes. Comme il igmorait son dessein , il prit alors le parti de se retirer à Canossa, qui était un château très-bien fortifié appartenant à la comtesse Mathilde. Bientôt on y vit arriver en habits de pénitents les ecclésiastiques et les laïques excommuniés, qui venaient demander au pape leur ^absolution et qui finirent par l’ob-

(0 Lambertiu Scafnaburgensis, ibùUm.

tenir après l’avoir implorée avec beaucoup de larmes et avoir • accompli la pénitence qui leur fut prescrite. Peu de temps après arriva aussi Henri , qui, s’abouchant premièrement avec la comtesse Mathilde, avec Azzon, marquis d’Est, le comte Amédée, l’abbé de Clugny et d’autres seigneurs et prélats qui se trouvaient là avec le pape, leur recommanda sa cause, en les priant de lui servir d’inteixiesseurs auprès de Grégoire , pour qu’il pût obtenir son absolution avant que l’année de l’excommunication portée contre lui fût révolue. Le pape refusa d’abord de condescendre à leurs demandes, parce qu’il tenait à ce que Henri se purgeât juridiquement devant la diète d’Augsbourg, où il avait été cité à comparaître et où luiméme il devait se rendre pour y remplir l’office de juge. Mais, vaincu par les prières de tant d’intercesseurs, il se laissa enfin déterminer à l’absoudre .sous les conditions suivantes, rapportées par Lambert et d’autres historien s (1) : qu’il se présenterait devant une assemblée générale des princes d’Allemagne au jour et au lieu que lui fixerait le pontife , pour répondre aux accusations portées contre lui ; que le pape présiderait l’assemblée, s’il jugeait à propos de s’y rendre, et qu’il informerait lui-même son affaire; que, soumis en tout cas à la sentence qui lui serait prononcée, il garderait sa royauté s’il parvenait à se justifier, ou qu’il y renoncerait sans murmure s’il se trouvait convaincu des crimes qu’on lui reprochait et jugé indigne d'après les lois ecclésiastiques du titre de roi ; que, soit qu’il continuât, soit qu’il cessât de l’ètre, il n’exercerait de vengeance contre personne pour un semblable sujet ; que tant que sa cause ne serait pas juridiquement discutée et jugée il s’abstiendrait do toute fonction, de tout appareil de dignité et même du titre de roi; que tous ceux en attendant qui lui avaient juré fidéUté devant Dieu et devant les hommes demeureraient absous de leur serment ; que, s’ il gardait le trône après que son innocence aurait été reconnue, il se ferait un devoir d’obéir au souverain pontife, et travaillerait avec lui à corriger tous les abus que la coutume avait introduits contre les lois

(l) Lambcrtus Scafnaburgensis, loc. cit.

de l’Eglise dans ses États; qu’il éloignerait pour toujours d’auprès de lui Robert^ évêque de Bamberg, et tous les autres mauvais conseillers à qui il devait imputer le bouleversement de son royaume ; enlin , que s’il manquait à quelqu’une de ces conditions, son absolution serait regardée comme nulle, et qu’il serait censé lui-mème s’avouer coupable , sans pouvoir à 1 avenir être davantage écouté ou être admis à défendre son innocence. Toutes ces conditions furent non-seulement acceptées, mais encore jurées volontairement par Henri; comme le pape ne voulait pas croire à la légère un homme habitué à violer tous les serments , l’évéque de Verceil , le marquis Azzon , la comtesse Mathilde et les autres princes qui avaient intercédé pour lui se firent eux-mèmes garants de la fidélité de ses promesses, et jurèrent sur les saintes reliques qu’elles seraient exécutées (1). Grégoire lui-même rend témoignage de ce serment et de ces garanties qui lui avaient été données dans la lettre qu’il écrivit peu de temps après aux Allemands (2) .

14. Hat^ cpaelque forts qu3 fussent ces engagements que Henri venait de prendre envers Dieu et envers le pape, comme s’il eût banni de son cœur toqt sentiment religieux , il n’eut pas plus tôt obtenu son absolution par son repentir hypocrite qu’il viola toutes les promesses qui lui avaient servi à l’extorquer. 11 était soutenu en cela, ou, pour mieux dire, il y était poussé par les prélats schismatiques de Lombardie , qui , après avoir repoussé avec dédain le légat du pape envoyé pour les absoudre de l’excommunication, ne se cachaient point de blâmer Henri, comme s’il eût avili la majesté royale en se soumettant à demander d’ôtre absous d’une excommunication qu’ils disaient nulle, pour avoir été fulminée par un pape déposé; et non-seulement ces prélats refusaient à Henri l’entrée de leurs villes, mais ils le menaçaient en outre de le déposer eux-mèmes et de nommer roi à sa place son fils encore enfant, en faisant confirmer leur élection par le nouveau pape qu’ils allaient aussi nommer. C’est par de tels moyens qu’ils lui firent adopter leurs coupables conseils , de sorte que , rappe-

(1) Lambertus Scafnaburgeiuiis, loc. dt.

(2) Gregorius, Epist. n ad Germanos,lib. iv.

lant auprès de lui ses conseillei's excommunié, il rompit tous ses engagements, toutes ses promesses, tous ses serments, et se livra sans frein à tout ce que la passion lui suggérait (1). Cependant les princes confédérés d’Allemagne, voyant que Henri avait quitté Spire et s’était rendu en Italie en dépit des conditions qu’il avait acceptées , indiquèrent une assemblée à Forcheim, qu’ils fixèrent au 13 mars, pour régler les affaires de l’État, dont l’administration était provisoirement enlevée à Henri ; et ils y invitèrent le pape, qui profita sur-le-champ de cette occasion pour presser Henri de se rappeler son serment et de se rendre à la diète indiquée, où il pourrait défendre son innocence et répondre aux accusations dont il était .injustement, disait-il, chargé par ses calomniateurs, lui promettant que de son côté il se rendrait à l’assemblée, suivant les conventions qu’ils avaient faites ensemble, pour informer et juger son affaire , et qu’il ne permettrait pas qu’on lui fit aucune injustice. Mais comme Henri n’avait point envie de se rendre à cette diète, il sut, par diverses excuses ou sous divers prétextes, se débarra.sser bientôt des légats. Ne pouvant donc plus douter de la mauvaise foi de ce prince , le pape dépêcha vers les seigneurs confédérés d’Allemagne le cardinal Bernard et un autre Bernard, abbé de Marseille, en qualité de légats, potu* informer l'assemblée qu’il avait fait tous ses efforts poim s’y rendre au jour et au lieu indiqués, afin de conférer avec eux des intérêts de l’Église et de l’État, mais qu’il se trouvait tellement cerné par Henri , et que toutes les routes étaient tellement occupées par ce prince qu’il ne pouvait avec sûreté ni se rendre en Allemagne ni revenir à Rome; qu’ils prissent donc soin eax-mèmesde pourvoir aux affaii-es de l’empire, en attendant qu’il plût û Dieu de lui lever les difficultés du voyage, pour qu’il pût se transporter jusqu’A eux et régler avec eux ce qu’il saurait être le plus avantageux à la paix de l’Église et au

(1) n Dcin conditioiies omnps et univorsa etclesiasticarum legum vincula, quihus L'nm pontifi’x apostoUra aurtoritata in salutem ohstrinxPrat, rontemptim lanquam aranearum tolas disrupil, alqfxdisquii omnibus timorls Dei habenis, in omne quod animus suggississi't offranata liliertata ferebatur. » Lambertas S’afnabur^.

salut de l’État (1). En conséquence, les princes de Saxe, de Germanie et de Souabe, réunis à Forcheim, élurent d’un commun accord pour roi de Germanie Rodolphe, duc de Souabe, qui fit de vains efforts pour éviter cet honneur, et ils le conduisirent à Mayence, où il reçut Fonction sainte le 26 mars 1078 des mains de l’archevêque Sigefroi, en présence des légats du siège apostolique (2).

16. Cette élection de Rodolphe, quoique confirmée au rapport de quelques-uns par les légats de saintrsiége , se fit cependant sans le consentement et à l’insu de Grégoire, comme nous le prouverons ailleurs et comme l’atteste Hugues, abbé de Flavigny, écrivain contemporain (3). C’est pourquoi nous ne devons ajouter aucune croyance ni à Sigebert ni à Fauteur de l’apologie composée pour Henri , écrivains trop prévenus en faveur de ce prince, ni à ceux qui n’ont fait que les copier sur cet article, tels que Matthieu Paris, Godefroi de Vilerlje, Éminold et l’abbé de Stade, qui ont écrit que l’élection de Rodolphe s’était faite à la recommandation de Grégoire ; il est certain , au contraire , que non-seulement ce pape n’y fut pour rien, mais qu’il ne voulut pas même la confirmer après que ce même Rodolphe lui eut envoyé une ambassade pour l’informer de son élévation au trône et lui promettre en tout fidélité et obéissance. Et bien qu’il ne Fait pas annulée pour ne pas irriter les princes de FAllemeigne , il ne s’en montra pas moins offensé ; et, affectant la plus grande indifférence entre les deux rivaux, il n’eut rien plus à cœur que de faire cesser celte division et d’arranger leur différend. Dès qu’U fut informé par ses légats que l’élection avait eu lieu, il se hâta de leur écrire d’user de tous leurs moyens pour que les deux [wrtis, tant celui de Rodophe que celui de Henri, lui laissassent le chemin libre, et qu’il pùt sous bonne escorte se rendre

(I) Uimbertus Scafiiab., loc.cil.

(3) Briuio,in Comment, de B<{/o Saxon.; tiarianus Scotus, ad hune ann.; Paulus Benried., in Actis Gre*.

'3) n Epi.seopi et principes ultramontani, nudienlas ilium ( Henrirum ) non servaro quod proraiscrat, quasi de eo desperati , absque domini papæ consilio. clegerunt sibi Rodulphum ducem in re<^m. » Hugo Flaviniac., in Chronico Virdunensi. ,

en Allemagne et y décider la question de la royauté entre les deux con tendants, en s’aidant du conseil des princes tant ecclésiastiques que laïques (1 ). Ce fait seul montre assez avec quelle douceur, avec quelle modération Grégoire se conduisit envers Henri , puisqu’après l’avoir trouvé tant de fois infidèle à ses promesses , et s’ètre convaincu qu’il avait dans la personne de ce prince un ennemi juré , il dédaigna de profiter de l’occasion si favorable qui s’offrait à lui de lui ôter, en confirmant l’élection de son compétiteur, le pouvoir et l’autorité dont il abusait pour opprimer l’Église, et qu’il aima mieux le laisser encore maître de conserver sa royauté et sa puissance pour faire de l’une et de l’autre un légitime usage. De là vint qu’il indisposa même contre lui les peuples de l’Allemagne , et particulièrement les Saxons , qui se plaignirent amèrement au pape , dans deS lettres qui nous ont été conservées par Brunon, de ce qu’après qu’ils s’étaient donné un nouveau roi du consentement de ses légats il n’en continuait pas moins de fa\ oriser les prétentions d’un roi déposé et prévaricateur, et de le traiter comme un légitime souverain, en le préférant à celui qu’ils avaient nommé, et en lui demandant, tout aussi bien qu’à Rodolphe, les sûretés et l’escorte dont il avait besoin pour venir au milieu d’eux discuter cette affaire (2).

16. Malgré ces réclamations et ces plaintes, Grégoire persista encore dans la résolution qu’il avait prise de n’exclure Henri du trône qu’après que ce prince s’en serait rendu indigne de son propre aveu, et aurait été convaincu publiquement des excès dont il était universellement accusé, et de lui laisser en attendant toute liberté de se défendre et de se justifier Dans un concile qu’il tint à Rome en 1 078, il ordonna par un décret .solennel que des légats à latere seraient envoyés en Allemagne, pour mettre fin aux contestations et aux divisions de ce royaume en convoquant dans une assemblée tous les princes, tant ecclésiastiques que laïques , qui seraient connus pour être d’une vertu à toute épreuve et d’une justice incorruptible , et pour juger à qui des deux compétiteurs la royauté devait appar-

(1) Lil). IV, EiJi.4. 53.

(2) Bruno, in Communt. de Bello Saxouico,

tenir, après avoir examiné selon les règles leurs prétentions opposées; pour confirmer enfin par l’autorité apostolique la décision qu’ils prendraient là-dessus, en fulminant l’excommunication contre tous ceux qui les empêcheraient d’accomplir un dessein si conforme aux intérêts de la république chrétienne (1). Ce décret du concile fut notifié par des lettres du pape aux prélats et aux princes d’Allemagne (2) , ce qui détermina les deux rois à lui dépêcher des ambassadeurs chargés de promettre de leur part toutes sûretés aux légats du saintsiège qu’il se proposait d’envoyer en Allemagne pour traiter en commun dans une conférence publique de la paix entre eux et du salut de tous. Les ambassadeurs prêtèrent solennellement ce serment, au nom de l’un et de l’autre roi, dans le concile que Grégoire tint à Rome en novembre 1078 (3), comme on le voit par les actes de ce concile même et comme le rapporte l’historien de la vie de ce pape.

17. Mais au commencement de l’année suivante , le pape tenant à Rome son sixième concile , les orateurs de Rodolphe y élevèrent la voix contre Henri , à qui ils reprochaient en particulier de fouler aux pieds toute religion et tout respect pour les choses saintes, ne traitant pas seulement les simples prêtres comme de vils esclaves , mais étendant encore ses mains sacrilèges sur les évêques et les archevêques, dont il tenait les uns en prison et avait mis les autres à mort. C’est pourquoi plusieurs des Pères furent d’avis qu’il fallait enfin tirer le glaive apostolique contre ce prince sacrilège. Mais la mansuétude de Grégoire sut encore comprimer la juste indignation de ces prélats (a), en leur rappelant le serment qu’avaient prêté les orateurs de Henri pour la sitreté des légats apostoliques. Par respect donc pour ce serment, le pape, avec le consentement du concile, envoya en Allemagne en qualité de légats à latere Pierre

(I) Vid. coneilium Romanum IV, sub Grogorio Vil, aiuio 1078.

(î) Epist. 15,lib. V (conc. Labbe, tom. X, col. 188).

(3) Vid. conc. Romanum V, .sub Gregorio VII, anno 1078; Paul. Benriod., in Artis Gregorii VII.

(4) B Decreverunt crgo quamplurps concilii Patcc.s in illiu.s lyrannidcm gla- (lium apostolicum debereevaginari; sed distniit apostolica man.«uetudo. » Paulus Bcnried., in Artis Grog. VII.

Ignée, é^ éque d’Albane, cardinal de la sainte Église romaine , et saint Altaman, évêque de Passau, tous deux d’une sainteté et d’une fidélité reconnues , en leur recommandant paiwiessus tout de n’avoir en vue que la justice et de montrer une telle impartialité, une telle iudilTérence entre les deux partis qu’ils écartassent de leiws pei’sonnes toute ombre de soupçon, comme lui-mèine il s’était toujoure coiupoi’té dans cette affaire (1).

18. Cette légation cependant, par suite de la perficbe de Henri, n’eut aucun des bons effets qu’on pouvait en attendre ; car ce prince , qui ne respectait aucune loi divine ou humaine , mit tout en œuvre pour empêcher la conférence que devaient tenir les légats en vue de la jiacitication des partis et pour rendre ainsi inutiles toutes leurs démarches. C’est pourquoi, dams le septième des conciles que Grégoii-e tint à Rome, les ambassadeurs de Rodolphe et des princes d’Allemagne développèrent en séance publique plusieurs chefs d’accusation contre Henri, lui reprochant en parliculierde se conduire en tyran, de porter en tous lieux le fer et le feu , d’étendre sur toutes choses ses brigandages , sans éj^argner ni les églises ni les sanctuaires les plus vénérés ; d’avoir inhumainement expulsé de leurs sièges les évêques restés fidèles au siège apostolique, en faisant usurper leurs places par des schismatiques de son (tarti ; d’avoir donné la mort l’archevêque de Magdelxtiu'g, et de retenir en prison celui de Worms; enfin d’avoir, contre la foi du serment prêté en son nom i>ar ses ambassadeurs, empêché les légats de tenir l’as-semblée où ils auraient traité de la peux, apaisé les divisions et accommodé les différends tant religieux que politiques (2). Tous ces griefs, juridiquement prouvés par les orateurs et d’ailleure assez notoires d'euxmêmes, déterminèrent enfin Grégoire, suivant le vœu du concile, comme le témoigne l’historien de sa vie , à excommunier et à déposer de nouveau ce prince contumace, en le déclarant

(1) « sir vas, utrique parti communes, ab ornai aavo suspicioni.s , quantum ia vobis est, i.um divinœ gratiæ adjutorio, uxliitiete immunes, ut justitiæ semper et nullo modo partibus faveatis, .sicuti babetis formam nostrara, etc. » Kpist. Oregorii,ex t’aalo Benried., in ActistJivg. VII

(2) .\cla coacilii VII, .«ub Grogorio Vil, aiuio 1U80 ; l’aulus Benried,, ni Vita Grogorii VII.

déchu de toas droits au trône et ses sujets aljsous à perpétuité de tout serment de fidélité, en même temps qu’il confirma l’élection de Rodolphe, élu roi de Germanie (1).

19. Voilà, dans toute leur simplicité et toute leur vérité, les faits dont le récit , emprunté par nous aux actes des conciles, aux lettres de Grégoire et aux histoires contemporaines, convainc de calomnie manifeste les assertions contraires des hérétiques et des schismatiques, et d’iniquité les jugements des soi-disant politiques , qui, donnant aux choses de fausses couleurs, se sont appliqués à dépeindre ce saint pape sous les traits les plus propres à faire de lui un objet d’horreur et d’épouvante pour les princes séculiers en le représentant comme un homme plein d’ambition , d’un naturel violent , d’un caractère précipité, qui osait entreprendre par toute sorte de moyens sur le temporel des rois et qui n’était bon qu’à semer la discorde et l’insubordination parmi les peuples , tandis que toute sa conduite fait voir qu’il était très-porté à la paix et qu’il ne faisait valoir son autorité et sa charge apostolique que pour tenir en bride les passions des peuples soulevés contre leur souverain; que, lent à prendre un parti, il ne s’est jamais porté A des mesures sévères contre un prince qui ne respectait aucune loi qu’après avoir épuisé tous les moyens que peut suggérer une patience invincible et tous les tempéraments que peut imaginer une charité portée jusqu’à l’héroïsme, en même temps que ni les calomnies de ses ennemis, ni les menaces de ses persécuteurs, ni l’appareil le plus terrible de la mort n’étaient capables de détourner ses pas du droit sentier de Injustice. Et cependant Bossuet, mesurant au succès la sagesse des entreprises, ne se lasse pas de s’étendre sur les maux qui accablèrent l’Église après la déposition de Henri (2); et, comme si la perfidie de ce prince immoral, qui, devenu plus furieux que jamais contre les catholiques quand il se vit une seconde fois déposé, remplit l ltalie et rAlleniagnc de meurtres, d’incendies et de brigandages, était une preuve dy peu de justice de la sentence fulminée contre lui par Gré-

(1) Ex roncilio Komaiio VII, suh (iriigiirio VII.

(5) Bussuet, tom. I, par. 2, Mb. mi ( cap. !i.

goire, il dit, en faisant complaisamment le récit de ces funestes événements, que cette sentence fut portée sous de fâcheux auspices. Je sais très-bien que cette résolution apostolique ne mit point fin aux discordes élevées entre le sacerdoce et l’empire et qu’elles n’en devinrent par la suite que plus furieuses et plus implacables; je sais que, suivant les courtes vues de la prudence humaine, clic ne fut point couronnée d’un heureux succè.s, que la fortune, au contraire, se déclara pour Henri, qui dans cette année même oii il fut déposé vit sa cause gagnée par la défaite et la mort de Rodolphe, tué sur le champ de bataille. Je sais qu’en représailles de ce qui lui avait été fait, mettant à exécution le projet d’avance formé dans les schismiitiques assemblées d’IJtrecht et de Mayence (1) d’opposer un chef monstrueux au véritable et légitime chef de l’Église, il fit élire dans le conciliabule de Bri.xen , composé de trente évêques excommuniés et du perfide Bennon, déjà déposé du cardinalat et devenu président de cette schismatique réunion, un antipape, qui fut Guibert, archevêque de Ravenne,déjâ frappé, comme schismatique, des anathèmes de l’Église et livré à toute sorte de dérèglements (2), et que par ce monstre d’élection s’accrut encore le nombre et à la fois l’audace des simoniaques et des schismatiques scs partisans. Je sais enfin qu’il fallut à Grégoire être témoin, par suite de ce qu’il avait fait, de mille désastres et de mille morts , souffrir des maux sans nombre et mourir dans l’exil dépossédé de son siège. Mais pourtant, si la fortune qui sourit à Henri, pendant que les malheurs fondaient sur l’Église et sur Grégoire, doit être une raison de croire que l’usage que ce dernier fit de son autorité à l’égard du prince manquait de justice ou de prudence , je demanderai pourfjuoi on ne jugera pas aussi la cause des ariens meilleure que celle des catholiques , puisque nous ' voyons que des trois fils du grand Constantin , devenus héritiers de son empire, celui qui était arien , c’est-à-dire Constance, survécut de plusieurs années à ses deux frères et défi) Hupo Flaviniac., in Chroniro Virdunensi

12) Hugo Flaviiiiar., for. ri( ; S fîpbhïrdiis, Salisburg^nsis opiw., ad Hormannum, apud Hugoncm Flaviniacensem.-

vint Seal héritier de ce grand empire , et puisqu’on sait d’aiUeurs que, pour avoir défendu la foi de Nicée, il en coûta aux évêques catholiques des persécutions , des emprisonnements, des exils et la mort même pour plusieurs d’entre eux. Poussant encore plus loin ce même raisonnement , on pourra dire que la cause des chrétiens était moins juste que celle de Dioclétien et de Maximien, leurs plus atroces persécuteurs, puisque ceux-ci eurent un règne constamment heureux et glorieux, à en juger selon le monde. Mais la raison de l’homme est trop bornée pour pénétrer les secrets jugements de Dieu.

20. Que si, au contraire, on se pénètre bien de l’esprit de l’Église, on verra que les plus fortes résolutions qui ont été prises de tout temps à l’avantage de la religion ont toujours été celles qui ont essuyé le plus de traverses et qui lui ont coûté le plus d’épreuves et de persécutions, Dieu le voulant ainsi dans les profonds conseils de sa sagesse, atin que l’adversité perfectionne la vertu des justes, et qu’ils ne puissent attribuer leurs succès à leurs forces naturelles, mais seulement à la vertu divine. Donc les politiques du siècle , guidés par la prudence de la chair, nous opposeront et les horribles calamités, et les guerres sanglantes, et tant d’autres fléaux qui plus d’une fois ont été la suite de l’usage fait par les papes contre les méchants princes du même pouvoir que Grégoire déploya contre Henri ; car il est certain que des maux semblables ou même pires sont aussi arrivés lorsque l’Église, ne trouvant pas à propos de faire usage de ce pouvoir, s’est contentée de défendre la religion contre les princes hérétiques avec les armes de la doctrine et des remontrances paternelles. Cependant, si l’on veut envisager sans prévention le véritable résultat qu’eut la mesure prise par ce saint pape contre Henri , on trouvera qu’il a été très-heureux et tout à fait en harmonie avec son pieux des,sein; car elle a eu pour effet de faire disparaître la secte impie des simoniaques et de faire œsser le concubinage des clercs et l’abus énorme des investitures. Or il est certain que ces horribles plaies, qui souillaient l’Église è cette épo(jue, ne pouvaient être cicatrisées que par des remèdes extrêmes ou par l’application du fer et du feu. Si donc on a vu plus tard

l’Égl ise l'endue à sa liberté, à sa gloire, à la pureté de sa discipline, on le doit à la constance et au zèle de ce grand pape, qui ne se proposa pas d’autre but dans l’héroïque résistance qu’il opposa à la puissance humaine, en s’offrant en butte à toute la fureur du monde et de l’enfer, pour servir comme de rempart à la maison d’Isratd (1). Enfin, si l’on veut trouver dans le succès une preuve de Injustice et de l’équité de la sentence portée par Grégoire, la triste fin de Henri, mort détrôné et hors de la communion de l’Églj^ et sans les honneurs de la sépulture, pourra nous apprendre que la justice de Dieu a su enfin procurer l’exécution de la sentence de son représentant. Mais n’insistons pas sur cet argument, qui pourrait se trouver défectueux si nous prétendions juger de Injustice d’une cause par le succès temporel qu’elle peut avoir, puisque Bossuet luimème, après l’avoir fait valoir à l’excès, a fini par en avouer la feûblesse.

QUELS FURENT CEC<k QUI , DU TEMPS DU liRËGÜIRE VIVAIT , S'OPPOSERENT A SES dE- CEETS ET BLAmErBNT SA SENTENCE DF. DEPOSITION PORTÉE CONTRE HENRI IV, ET DE QUEL POIDS PEDT ETRE LEUR TÉMOIGNAGE EN MATIÈRE HLSTORIQDE.

1 . Ia; nbmbnj de.s sdiisinatiqui» (Kutisaas de Henri surpassait celui des catholiques partisaiLs de Grégoire, l-e témoignage de ces derniers a incomparablement plus de poids et de valeur que celui des .schismatiques.

2. Ceux .qui ont blâmé hs décrets de Grégoire ou étaient schismatiques, ou calomniaient ouvertement ce pontife, ou bien ils ont emprunté aux schismatiques ce qu'ils ont raconté de lui.

3. On"prouve que le témoignage des schismatiques contre Grégoire) ne mérite aucune luréance.

4. 1.es schismatiques soutenaient que h' pape ne iKnivait iias)déposer l'empei-eur. Leur erreur condamnée dans le concile de Quedlimbourg , et puis anaUiématisée comme entachée d’hérésie dans celui de Rome.

(I) « Ob banc igitur causaro, quia scilicet sauctam Dei Kcclesiam castam esse volebat, lilieram atque catholicam ; quia du sanctuario Dei simoniacam et mophytorum hæresim , et fœdam libidinossp contagionis pollutionem volebat expellere, membni diaboli CÆperunt in eum iiLsurgerc, et usque ad sanguinem præsumpserunt in eum manus injicere , ut eum morte vel exilio confunderent. Sic surrexit inter regnum et sacenlotium contentio, etc. » Hugo Flaviniac., in Chronico Firitunnui ,

j. Henri méritait l'excommunication de l'aVen de Bossuet et de Noël-Alexandre. On conclut de là que ces écrivains ne sauraient alléguer le témoignage des scliismatiques contre Grégoire VII.

1 . Pour faire entendre que la sentence de déposition fulminée par Grégoire contre Henri ne fut pas regardée comme valide par les contemporains , ou comme ressortant du pouvoir de l'Église , Bossuet |et Noél-Alexandre s’avisent d’affirmer qu’elle eut peu d’approbateurs. 11 est bien certain que, si l’on ne fait attention qu’au nombre , ceux qui blâmèrent cette action de Grégoire surpassèrent de beaucoup ceux qui en firent l’éloge ; car la faction de Henri ou le parti des schismatiques, surtout depuis l’intrusion de Guibert de Havenne dans le souverain pontificat, formait un parti plus nombreux et plus puis.sant que celui des catholiques; et c’est ce qui fit que Henri trouva beaucoup d’apologistes de sa conduite, comme Grégoire beaucoup de censeurs de la sienne, ainsi que ce dernier s’en plaignit dans une de ses lettres adressée aux Allemands (1). Mais si l’on a plutôt égard à l’autorité et à la gravité des témoignages, il n’y a point de comparaison A faire entre les catholiques , malgré leur petit nombre , et le témoignage , quelque bruyant qu’il fût, des schismatiques. En effet , sans parler des pieuses princesses Agnès, Béatrix et Mathilde, qui restèrent toujours attachées à Grégoire, il eut pour apologistes et pour approbateurs'de ce qu’il fit contre Henri saint Anselme, évêque de Lucques , saint Altaman, évêque de Passau, saint Gebhard, évêque de Salzbourg, saint Étienne d’Halberstat , personnages très-renommés pour leur sainteté dans ce siècle comme dans les suivants. Et, sans ajouter que les conciles tenus à Rome à cette époque concoururent A la déposition de Henri, tous les catholiques contem£>orains qui ont écrit lA-dessus n’élèvent aucun doute sur la légitimité de cet acte : ainsi en ont parlé Lambert d’Aschaffemboui^ , Brunon de Mersbourg, Marien Scot, Paul de Benried, Domnizou,

(1) « Quotquot latini suot, omnescausam Henrici , prteter odmodum paucos, laudant ac delendunt, et pernimiœ duritiæ et ijnpietatis circa eum me redargnant. » Gregorius VII, lib. vu, Epi.st. .•» ad Germanos.

Hugues de Flavigny, CouracT d’Urspery et d’autres que j’ai citi*s plus haut.

2. Au contraire , les autres écrivains de ce temps-là qui ont blâmé cette mesure, tels que Bennon, dégradé du cardinalat. Vénerie, évéque de Verceil, Waltram ou Waléran , évêque de Neubourg, l’auteur anonyme de la Vie ou de l’apologie de Henri etSigebert, moine de Gemblours, non-seulement étaient sebisraatiques, et dignes par cela seul d’un blâme éternel, comme le déclare Nod-Alevandi-e liii-môme(l), quoiqu’il pense là-dessus comme ces écrivains; mais ils étaient encore des calomniateurs notoires de l’innocence de ce saint pape, ainsi que Noël-Alexandre l’avoue encore en plus d’un endroit (2). Et il n’y a point à nous étonner si quelques écrivains venus depuis, tels que Matthieu Paris, Vincent de Beauvais , Godefroi de Viterbe, Elinold et Allairt de Stade , ont adopté en tout ou en partie le sentiment de ces derniers; car ils n’ont fait (jue copier, sans examiner davantage, ce que les écrivains schismatiques ont écrit sur ce sujet. Il est certain eu effet que les moines Matthieu Paris et Vincent de Beauvais se sont approprié les paroles de Sigebert, et qu’ils les ont transcrites dans leurs lourds écrits sans en passer une syllabe. Or c’est une chose hors de doute que Sigebert était non-seulement schismatique, mais de plus calomniateur notoire de Grégoire, comme les écrivains français de nos jours ont été forcés par l’évidence de la vérité d’en faire l’aveu (3). Aussi NoCl-Alexandi-e, à propos d’un autre fait, récuse-t-il à bon droit le témoignage de Matthieu Piiris,ile Godefroi de Viterbe, d'Elmold et d’Albert de Stade , par la raison que ces écrivains n’ont fait qu’emprunter à Sigebert et à l’apologiste do Henri, tous deux favorables à la faction schismatique de ce prince, ce qu’ils rapportent au désavantage de Grégoire (k).

(1) U Ætrruu quidem digui suiit vituperiu autbores illi, quüd sebismaU' Ueurici IV SH polluerint , et pscudo-pontifici adbæscrint contra Gregorium Vil, etc, » Nat. Alex., Hist. certes., t. VI, .sect. 1 1 et 12, dis,sert, 2, art. fo.

(2) Nat. Alex., loc. cit., toUi dessert. 2.

(3) « Calumniatur et SigeU-rtus auctor in Gregorium VII iiiiquissimus et

Ueiiriciaaùi portibus addictissimus, ate. » Nat. Aïux.,HUt. eecUs., tom. VI, sect. 11 et 12, oap. 1, art. 11, n. 17.

(4; <1 Adversus,bæc vero nee 8igeberttts, iiec auctor apologiaapro Henrico, stu-

3. On reconnaît donc et on avoue que ces (écrivains ne sont pas plus (lignes de foi là-dessus que ceux par qui ils se sont laissé tromper et qu’ils ont copiés dans ce qu’ils en ont écrit. Quelle raison donc ou quelle justice y a-t-il à laisser de (^té le témoignage de tous les gens de bien, et à n’en croire sur <je lait que ceux qu’on sait bien être indignes d’ètre écoutés? Je ne pense pas que jamais personne ait été aussi inique dans ses jugements à l’égard de qui que ce soit qu’on ne l’est à l’égard de ce saint pontife. Si cette iniquité venait de calvinistes ou de luthériens, il n’y aurait point à s’en étonner, puis- (ju’ayant renoncé à toute vraie piété en renonçant à la religion ils n’ont rien plus à cœur que de ternir la mémoire de ce gremd pape en répétant les (salomnies de scs ennemis; mais que cela soit aussi pratiqué par des catholiques, sans autre motif que de ne pas déplaire au.\ puissances du siècle, c e,st vraiment çg dont on ne peut être témoin sans être frappe de stupéfaction. Quoiqu’ils n’élèvent aucun doute sur la sainteU; de Grégoire, quoiqu’ils vénèrent sa mémoire consacrée dans le martyrologe romain , ces catholiques n’en raisonnent pas moins ainsi : Beaucoup d’écrivains du temps ont blâmé la sentence de déposition de Henri portée par Grégoire ; donc cette déposition était nulle et devait rester sans effet. Il n’importe que ces écrivains fussent schismatiques, de la faction de Henri, partisans de l’antipape, calomniateurs de Grégoire : il est vrai que pour tout le reste on ne trouve qu’â blâmer dans leur conduite et dans leurs écrits; mais quant à la critique qu’ils ont faite de la déposition de ce prince, quant à ce qu ils en ont dit, qu’elle était injuste et nulle, il n y a que de quoi les louer et leur applaudir : ainsi parlent Bossuet et Noël- Alexandre. Mais qui ne voit que c’est là juger des choses tout à rebours de ce que prescrit la nature et de ce qu’indique le sens commun? Ainsi donc les schismatiques, qui pour plaire à Henri ne laissaient échapper aucune occasion de calomnier l’innocence de Grégoire, devaient approuver

dûs parUum abrepti, eorumque hac in parte eiscriptores Matthæus Paris , Godetridus Viterbieusis, Helmoldus et Albertus Stadensis audiendi sont. » Nat. Alex., ad Ui$i. tccle$., t. VI, sect. 11 et 12, dissert. 2, art. 7, in line.

iipi'ès cela l actp (1p justice qu’il accomplit eu déj>osaut ce prince? Et parce que de tels hommes n’ont pas approuvé cette mesure, qu’ils l’ont même fortement blâmée, on devra en inférer qu’elle était blâmable ? On veut donc que la sentence d’un juge soit injuste et nulle du moment où elle essuie les malédictions du coupable et de ses complices ? Je ne crois pas qu’on puisse abuser davantage de la raison en prenant â cœur de soutenir une cause destituée de toute raison.

4. Mais si l’on veut admettre aveuglément le témoignage de ces écrivains, pourquoi ne dit-on pas aussi que l’excommunication portée par Grégoire contre Henri fut nulle et injuste? Les excommuniés et les partisans de ce prince, qui ont blâmé la déposition prononcée contre lui, ont blâmé de même son excommunication ; et s’ils ont écrit que Henri fut déposé contre tout droit, ils ont écrit aussi que ce fut contre tout droit qu’il fut excommunié, témoignant ainsi un mépris injurieux pour la censure pontificale, comme on le voit par le conciliabule que tinrent à Utrecht, en 1080, les évêques du parti de Henri, et dont Hugues, abljé deFlavigny, nous a laissé l’histoire (1), comme on le voit encore par le colloque qui se tint à Berbac en 1085 entre les évêques henriciens et les évêques catholiques de l’Allemagne, et où Wecilon, archevêque de Mayence , prétendait contre saint Gebliard, évêque de Salzbourg, que Henri n’avait été ni justement ni validement excommunié (2). Tellement que, pour venger ce mépris que les schismatiques faisaient de l’excommunication, Othon, évêque d’Ostie et légal du saint-siège, convoqua à Quedliinbourg un concile composé des évêques et des abl)és catholiques de l’Allemagne , où cette erreur fut condamnée et où il fut défini que les laïques, de quelque rang qu’ils fussent, étaient assujettis aux jugements

(1) « Ubi ad aurRS Iti'imci regis et fautoruni ejus anathoma a domino papa factum personuit , infremuit factiosorum strepitus, ac in B. Pétri vicario turpia ac nefanda concrepans , etc. — Cum in hoc omnis perstreperet aula , decretum est communi consilio ut ille qui reverondam a sæculis regiam majestatem ab Eoclesia extorrem pronu ntiaverat ab Ecclesiæ corpore segregaretur, etc. » Hugo FInviniac., in Chronico T'ird«n.

(2) R Affirmât sanctus Gebbardus, proponente prias Wecilone, iinperatorem non injuste judicio tam regno quam communione apostolica .sententia privatiim. » Abbas IJrsperg., ad ann. 1085.

de l’Église et du saint-siège, sans qu’il fût permis à personne de les réformer, et qu’en conséquence on devait toujours craindre et respecter l’excommunication : ce qui; comme le rapporte Berthold de Constance, fut défini contre les henriciens, qui voulaient forcer les catholiques à soumettre à leur examen , comme ils l’avaient fait eux-mêmes, l’excommunication fulminée par le pape contre Henri (1). Cette erreur futaussi celle du clergé schismatique de Liège , qui pensait , comme l’observe Noël-Alexandre , que Henri n’avait pas été validement excommunié (2). Cela aurait dû suffire à Bossuet ][K>ur le convaincre qu’il s’avançait trop en prétendant contre le sentiment commun que ce clergé était catholique et n’avait exprimé que des sentiments catholiques dans sa lettre contre Pascal II , quand même il aurait voulu ne compter pour rien le fait par lequel ce clergé fit bien voir qu’il regardait comme nulle l’excommucation plusieurs fois fulminée par le saint-siège contre Henri en donnant à ce prince la sépulture en terre sainte contre la défense et l’ancienne pratique de l’Église; ce qui fit que plus tard ce même clergé fut condamné à exhumer le corps et à le transférer daus un lieu profane (3) s’il voulait rentrer en communion avec l’Église romaine. Mais cette fausse opinion des schismatiques alla si loin qu’elle devint une hérésie déclarée , de sorte que Pascal 11, en confirmant dans son concile tenu à Rome en 1102 le décret du concile de Quedlimbourg, crut devoir prescrire à tous les fidèles une formule de profession de foi par laquelle on s’obligeait, entre autres choses, à anathématiser l’hérésie qui troublait alors

(l)«Com omnes juita ordinein suum consedisseiit , prolata sont in medio décréta aanctorum Patmm de primatu sedis apostolic», quod nulli unquam liceat ejus judicium retractare , et de ejus jadido judicare. — Et hoc utique contra henricianos, qui fldeles sancti Pétri constriiigere voluerunt.utexcommuiiicationem domini papœ Gregorü super Henricum cum illis retractare præsumerent. » Berloldus, presbyterConstantiensis.

(f) (I In hune errorem impegit Leodiensis Eedesiœ schismaticus dénis in epistola adversus laudatom pontifloem (Pascalem II). » Nat. Alex., Hitt. eceles., tom. VI, SCC. It et 11, dissert. 1, art. 16.

(3) a Leodiensis episcopus , cseterique coepiscopantes inter cetera recipiuntur in communionem pcenitôitiæ hac conditione, quodeadever ipaius excommanicati per se pridiein monasterio tanmlatam elloderent, etabsqueulla sepultura in loco non consecrato deponerent. * Ahhas lirspergensis.

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