‹ Traite de la puissance ecclesiastique dans ses rapports avec les souverainetes temporelles dedie au prince des apotres traduit de l'italien du P. JeanAntoine Bianchi de LucquesChapitre 17 sur 24 · Mais, sans nous occuper davantage de ce que fit en cette · texte numérisé non relu

Mais, sans nous occuper davantage de ce que fit en cette

(1) « Multa quippebona dote milii relata aunt, atqueex tuls actibos honesta fàma ad nos usque pervenit. » Lib. ii, epist. 63.

(2) « Visis litteris tuis, laudabUcm devoUonis tuæ profos.sioaem cognovimus, in qua cor et animum tuum erga reverentiani apoi^tolicæ sedis inflanunatum esee Intel leximus. » Lib. ii, epist. 64.

(3) « t’nde uobia cura est et cordi pia sollicitudo iubœret quateuus inter te et consanguineum tuum Salomoncm regtsn faciamus pacem, si possumus , ut, justitia utrimque servals, sulticiat unicuique quod suum est, terminum justitiœ non trauseat , metam boom consuetudinis non exaslat, sicqua fiat iu pace nobilissimum regnum Hungariæ, etc. » Lib. ii , epist. 70.

(4) Joan. Tburocius, Chronic. bung., part. 2, caÿ. 65; Petrus Ranzanus, Epil. rer. hungaric., indice lo.

— kir —

circoDstonce un prinoi' nussi imprudent et aussi mnl ronseill»^ que l’était Salomon, il nous suffit que le haut domaine du saintsiège sur le royt^ume de Hongrie ait été reconnu par le pieux prince Geisa et par son frère Ladislas, son successeur, autre prince non moins^ célèbre par sa sainteté parmi le peuple hongrois et qui n’accepta le trône que malgré lui , en s’y laissant tralnerplutôt que porter (1). Et puisque ce domaipe que Grégoire soutenait loi appartenir sur la Hongrie déplaît si fort à Bossuet, expliquons maintenant en quoi il consistait et quels avantages Grégoire prétendait obtenir à ce titre. Nous dirons donc que ce domaine n’emporUdtpointavecluii’idéed’une domination temporelle ouqui rendu les princesde ces États vn.ssaux temporels de l’église romaine, mais plutôt l’idée d’un domaine spirituel et paternel, qui assurait leur indépendance à l’égard de toute autre puissance temporelle, les mettait sous la protection du prince des apôtres et les défendait avec les armes spirituelles sans rien leur faire perdre de la souveraineté qui leur était propre. C’est ce qu’explique clairement Grégoire dans sa lettre à Geisa, où il l’e.xhorte à faire la paix avec le roi Salomon, afin d'assurer la Irattr ^illité à ce florissant royaume de Hongrie, qui (notons bien ces paroles) s’ était toujours jusque-là soutemtpar lui-méme, et pour que le pays eût comme auparavant un roi, et non pas seidement un roitelet (2). Ainsi donc, selon Grégoire, le domaine du .saint-siège sur ce royaume ne l’empêchait pas de se soutenir parlui-méme, c’est-à-dire de ne dépendre temporellement d’aucune autre puissance. Au lieu que, si le roi se faisait tribuUiire d’un autre prince temporel, dès lors il n’était plus qu’un roitelet, et perdait sa dignité de souverain, qu’il aurait conservée en se maintenant sous le domaine du saint-siège 11 est donc vrai que ce domaine apostolique ne faisait rien perdre de leur souveraineté aux princes qui trouvaient bonde s’y soumettre.

8. Que tels fus-sent les sentiments de Grégoire, c’est ce que nous pouvons encore prouver par la chose même (ju’il préten-

(1) Joaimes Tlmrooius, Clicuuir. Hungar., part. cap. 66; Rniiumus, Epit. rcr. hungar., indiew 10.

(2) « Sicque Qat in parc nobili.‘»imum nigiium lliinguriæ , quod bactenus per re pnncipaliW viguit , ut rex ibi, non rcgnlu.< fiat. » Epist. 70, lib. ii.

dait lui être due en vertu de ce domaine et qui se Imrnail il des actes d’une soumission religieuse etd’une obéissance filiale. Écrivant, en 1079, à Ladislas, roi de Hongrie, successeur, avonsnous dit, de Geisa, en comblant d’éloges le pieux empressement de ce prince à servir les intérits de saint Pierre, comme doit le faire tout prince religieux, et à obéir au pontife romain comme un fils à son père (1 ), il ne lui demande pas d’autre soumission que celle-là, content de celte fidébté commandée par la religion et de cette obéissance filiale que le prince lui avait gardée. Maintenant que Bossuet dise tant qu’il lui plaira que Grégoire exhortait les souverains à lui faire don de leurs royaumes; qu’il abusait, pour étendre sa juridiction temporelle et pour se rendre maître de tous les États, des expressions mêmes consacrées pour foudroyer les hérésies et extirper les vices de l’empire de Jésus-Christ; qu’il s’était formé l’idée d’une monarchie temporelle étendue à tout l’univers, qui, jointe à la .spirituelle, aurait fait de sa puissance un colosse dont la réalisation est incompatible avec l’état de l’humanité (2) : nous le laiss«irons déblatérer ainsi à son gré contre ce saint pape, en donnant à .ses paroles un sens qu’ellesn’avaient pas pour trouver l’occasion de les blâmer, et nous abandonnerons à nos lecteurs le soin déjuger si c’est à tort ou à raison qu’il s’élève si Aprement contre lui.

9. En attendant, contentons-nous d’observer avec combien peu de bonne foi, faisant la revue d’autres États de l’Europe, il ose avancer que, s’il survenait quelque différend entre des frères au sujet du partage de quelque royaume ou de quelque province, comme il arriva pour le comté de Barcclonne, Grégoire promettait son assistance à celui des contendants qui se mettrait sous la dépendance dusaint-siége(3), comme si ce pape eùtprisàtAche de profiter de semblablesdivisions pour accroître son domaine temporel, tandis qu’il est certain qu'il chercha uniquement à faire cesser la discorde qui avait éclaté entre les

(1) « Sùmt fiüelium tuorum crebra relatione ('Ogiiovimufi... excellentia tua ad .servieiidum Bvato Petro, quemadmodum religiosa jx^testas deb?t , et ad etifdiendum nobis, ut liberalem filiuin dccot, toto affi'ctu et cordis intentioiic iwrata est. » Lit), vi , epist. 29.

(2) Bossuet, toni. I, part. 2, Mb. iv(al. Mb. i, .sert, l ), cap. IL

(3) Bossuet, toc. eit.

deux frères dont il s’agit, puisqu'il eut soin d’écrire àl’évèque de Girolle d’arranger le différend entre ces princes en se servant de l’intermédiaire de quelques gens de bien, et de rétablir la paix entre eux, en menaçant de l’excommunication celui qui repousserait ce charitable avertissement et qui persévérerait dans ses sentiments de haine, et en promettant sa faveur et l’imâncible assistance de saint Pierre à celui', au contraire, qui déférerait humblement à ses exhortations (1). Est-ce donc profiter des divisions des princes pour étendre son domaine :V leurs dépens que de promettre son assistance et sa faveur à celui qui obéira au saint-siège, en consentante lapaix et en déposant ses sentiments de haineà l’égard de son frère? MaisGrégoire, ol>jecfera-t-on peut-être , promettait ici sa faveur et son assistance dans la poursuite d'un héritage à celui des deux frères (|ui lui prêterait obéissance ; l’intention de ce pape était donc, sous prétexte de procurer la paix entre les deux, de soumettre à sa propre juridiction l’un ou l’autre desdeux contendants. Cette conséquence serait juste si l’obéissance exigée par Grégoire avait un autre objet que le rétablissement de la paix, qu’il cherchait d’ailleurs à procurer entre ces princes par les moyens les plus propres à la rendre durable. Mais on voit clairement, par la lettre déjà citée de ce pape à l’évêque deGirone (2), qu’il n’avait pas d’autre intention que celle que nous venons de dire en promettant, comme il le faisait, sa faveur et son «assistance à celui des deux qui obéirait à ses avertissements en se réconciliant avec son frère et en déposant sa haine à son égard, quelle que fi\t l’obsti- ' n.ation de ce dernier à garder son res.senliment et à résister à ce même conseil. Or, est-il rien qui convienne mieux àun paj)e que

(1) Epist. Gregorii ad Borengarium, Gerundensem episcopum , lib. vi , epist. 16.

(2) « Porro hoc illis dcbes similiter inculcare.quia, si nobis iiiobedientesexstitwriut et in fraterno odio remanm; diabolo irustigante maluerint , illi quideiii , cujos eulpa vel superbia pax ista rumanserit, gratiam .sancti Pétri auferimus, enmque sicut membrum diaboli desolaton^mque (-hristiaiiæ religionis cum omnibus fautoribu? suis fpstinabimus a rommiinionp christianæ sofietati.s abscindere... alteri vero, qui humilit.T (Kici i’onseii.serit , debitamque obedientiam ajx)rtoliciP sedi oxhibuorit , statuemus ex gratia sancti Pétri inexpugnabile apos-tolici fevoris auxilium , eumque, .sicut tllium sanrta' romana* Ecclesiie coiidecet, ad obtiiieiidam Ua^reditatem dignitatemque pateruam modis omnibus procurabimus adjuvare. « Episl. cil.

de procurer lu paix et la concorde à des princes étroitement liés par le sang en menaçant d’atteindre de ses armes spirituelles ceux qui s’f refuseraient sans raison et en promettant sa faveur et son assistance à ceux qui s’y prêteraient de bonne grâce? Eh bien, cet acte de zèle apostolique n’est aux yeux de Bossuet qu’une prétention à la domination universelle.

10. Mais qu’y a-t^il dans ce pape qu’il n’interprète en mal? Il dit de lui qu’il accepta l’hommage que Démétrius, roi de Russie, quoique détrôné par son propre frère, lui fit de sa couronne, en prêtant à saint Pierre serment de fidélité (1) ; or, cela n’est pas exact : il devait dire que le fils du roi Démétrius étant venu à Rome pria instamment Grégoire de lui permettre de recevoir de ses mains, comme de celles de saint Pierre lui-même, et en lui promettant fidélité, la royauté que son père voulait lui transmettre en héritage, en lui assurant que cette demande qu’il lui faisait serait approuvée et ratifiée par son père lui-méme; et que Grégoire, ayant égard à ce consentement présumé du père, aussi bien qu’au désir empressé du fils, avait cru devoir y condescendre, en mettant entre les mains du jeune prince les rênes pour ainsi dire de ce royaume, comme de la part du prince des apôtres. Voilà ce que dit Grégoire dans sa lettre à Démétrius (2). Si Bossuet trouve en cela quelque chose à reprendre , qu’il en adresse le reproche non à Grégoire VII, mais au fils de Démétrius et à Démétrius lui-méme, qui demandait à tenir sa couronne de Russie des mains du prince des apôü'es et à lui prêter fidélité. Que s'il veut pénétrer dans les intentions de Grégoire, il trouvera qu’en accordant à ces princes ce qu’ils lui demandaient il n’en avait que de trèssaintes et de très-louables, puisqu’il le leur accorda non pour exiger d’eux quelque tribut ou pour exercer sur eux sa domi-

(1) Bossuet, tom. 1, part. 2, lib. iv (al. lib. i, secl, l), cap. U.

(2) « FUius ïcster limitia apostolorum visitans ad nos venit, et quod regnam illud donc SaucU Pétri per manus nostras vellet abtiuere , eidem Beatu Petro ajxjstolurmn |iriiicipi débita üdelitate e.vhibita , devotis precibus postulavit, iudubitanliT a.sseveraii.s illani suam intitionem vestro consensu ratâm fore ac .stabileiu, si apostolicæ auctoritatis gralia ac iiumine donaretur ; cujus voUs et potiliouibus , quod justa videbaiilur, assensunj præbuinus, etc. » Epist, 74,

lib. II. /

aatiuii, mais uiiiqueuieat [mui' que 1 iutercessiuii de saiiil Hi«i-re leui' obtint de Dieu lu conservation de ce royaume, et qu'ils le gouvernassent en paix et avec honneur jusqu’à la lin de leur vie, ou en attendant qu’ils reçussent de Dieu, pai' l'intercession de ce même saint, lu gloire éternelle pour récompensé (1).

11. Accordons pourtant à Bossuet que les rois donnaient à leurs trônes un solide appui eu prétendant tenir leur royauté du saintrsiége. Accordons-lui que ces rois se trouvaient défendus par les armes spirituelles du chef de l’Église lorsqu’ils veuaientàétre attaqués ou inquiétés par d’autres princes, et que Vezelin en particulier, pour avoir pris les armes contre le roi de Dalmatie, qui tenait du saint-siège le trône qu’il occupait, encourut de la part de ce même pape les menaces les plus sévères (2). Huis aussi nous ne pouvons trouver mauvais que les papes aient prété un tel appui à des souverains qui avaient mis leurs États sous la protection de saint Pierre, et nous ne pensons pas que s’opposer par l’emploi des armes spirituelles à ceux (pii oherchaienl à envahir ces mêmes Étals, placés sous une telle protection, soit un péché si grave qu’il mérite un blâme semblable à celui qu’inflige Bossuet tan là Grégoire Vil qu’à ses successeurs, qui ont marché sur les traces de ce pontife. Nous croyons, au contraire, que toute personne sensée s’étonnera qu'un prélat catholique romain se soit avancé à écrire que les ducs, les comtes et les rois eux-mémes se prêtaient à reconnaître l’autorité de l’église romaine bien moins encore pour se mettre eux et leur couronne sous sa protection que pour trouver dans le saint-siège un appui ù leur cupidité et pour pouvoir impunément envahir les États de leurs voLsins (3). Mais, comme il n’allêgne aucune

(U K Regui vpslri guliiîrnaciila silti ex parte B. Pétri tradriliniiis , «a viileliret intentiüiie at<iue diwideriu rliaritatis ut Uejtiis Pelnis vus, et regiium vestruai, umiiinque vi’stni Isjna sua npud Deuin iiitereessioiie ciistjsllat , et l uiii oniiii pao!, bonOTU quoque, et gloria idem r»>gmini usque in fiiieni vit(P vestne feiien* vo't laciat , et hujus inilitiæ tiuitn eursu imp^divt voliis apud supernum regrmi gloriam sempiternain. » Epist. cit. ad Deiuetrium.

(2) Lit). VII, epist. 4.

(3) M Non ergo inirum si psssim in sorvitium iront dui es, eomites, i|i»i etiam reges, in sede apostoUca suis rebus tutelain atqni' l■tiam, prnii dolor! ïuæ rupiditati ait vioinos invadendi» ütuluiu qna'sitnri, l'te. » Bossuet, tom. t. part. 1, lib. iv ' al. l,seet. l ), ixip. li. in Oin’.

la.

preuve qui ]>uisse justitier une assertion aussi hardie, nous ne nous croyons pas obligé de la réfuter; nous dirons seulement qu’autant il lui serait difficile à lui-même de prouver la vérité de son assertion, autant il nous serait facile à nous de démontrer, les fkits en main , que la protection accordée par le saintsiège aux princes qui se mettaient ainsi sous sa tutelle leur servait de frein jwur se contenir dans les bornes de la modération et de l’équité et pour respecter les limites des États des autres princes , à moinsqueceux-ci ne fussent des hérétiques ou des infidèles ; car il est certain que, par rapport à ceux-là , les papes accordaient leur aide et leur protection aux princes qui entreprenaient de leur faire la guerre. Si cela déplaît à BoS.suet, par la crainte qu’il aurait des clabauderies des protestants, qui, au ' nom de- la douceur évangélique, demandent qu’on les laisse en paix et qu’on accorde l’impunité aux sectes même les plus dangereuses, nous ne savons vraiment qu’y faire ; mais nous ne pouvons blâmer l’ancienne coutume de l’Église et l’smcienne législa1iot> des princes chrétiens, qui ne trouvaient pas de meilleur moyen de réduire les hérétiques au silence que de les expulser et de les extirper de leurs États.

12. Enfin, si nous avons entrepris de défendre Grégoire Vil sur ce que lui impute l’auteur de la Défense, nous n’avons pas pour cela prétendu canoniser toutes ses paroles et tous ses actes, tellement qu’il n’y ait rien dans ce qu’il a fait ou écrit qui se ressente des imperfections de l’humanité. Nous savons qu’il porta fort haut l’autorité du prince des apétres, qu’il se servit d’expressions très-vives pour qualifier son pouvoir, qu’il fut un défenseur rigide des droits de l’église romaine et que , loin de dissimuler les mouvements de son zèle, il signala avec liberté les fautes des grands, sans se mettre eu peine d’encourir l’indignation de ces derniers. Que s’il se laissa quelquefois emporter par l’ardeur de son zèle ou par la fougue même de son caractère, on doit en faire la part de la faiblesse de l’humanité, et non pas condamner le fond même de la cause que soutenait ce pape pour quelques défauts de forme. Quiconque d’ailleurs examinera attentivement toute la suite de sa vie restera convaincu que, s’il laissait quelquefois éclater sa colère, il la modérait

aussitôt pai' les tempéraments fjiie lui suggérait sa douceur. En un mot, tout l’excès qu'on pourrait lui reprocher, ce serait d’avoir été trop rigide observateur du juste et de l’honnête. Mais la rusticité des mœurs de l’époque iV laquelle il fut appelé à gouverner l’Église réclamait imp«;rieusement un pape d’une trempe semblable :Y la sienne. Les calomnies même dont les protestants ont poursuivi sa mémoire n’ont servi qu’à l’illustrer davantage, et ce serait peine superflue que de chercher à la défendre sur ce point après qu’une pareille tâche a été remplie par tant de célèbres écrivains. Un tel soin serait d’ailleurs étranger à mon plan, puisque l’auteur que je réfute est un catholique qui ne révoque point en doute la sainteté de ce pape , quoique, à vrai dire , cet aveu de sa part ne s’accorde guère avec le portrait qu’il nous en fait et qui serait plus propre à confirmer les reproches que lui adres.sent les protestants qu’à justifier la vénération et l’estime que lui conservent les catholiques. Mais il est temps d’en venir au dernier point qu’il nous reste à traiter dans ce livre, comme au plus important.

§ XVI

KXAMKN DE lA QUESTION SI GRKCOIRB VII A été LE PREMIER PAPE QUI AIT OSÉ KAIRE CSACe DU POUVOIR INDIRECT DE l.'ÉGMSE SUR LE TEMPOREL DF.S PRINCES, ET SI CE MÊME POUVOIR A ÉTÉ EXERCE AVANT LUI PAR GRÉGOIRE II CONTRE LEON L'iSAURIEN.

1 . Écrivains grecs qui reconnaissent que Grégoire II a dépouillé l’empereur Léon risaurien de sa souveraineté sur Rome et sur l'Ualie.

î. Accord des écrivains latins avec les Grecs sur ce point de rhistoinc

3. Raison frivole alléguée par quelques écrivains français pour accuser d'erreur ou de mensonge les écrivains grecs dans ce que disent ceux-ci de Grégoire II.

4. Les lettres do Grégoire II à Léon risaurien no prouvent nullement que ce ]iape ait pensé qu’il n'avait aucun pouvoir indirect sur le temporel des princes,

• ce pouvoir indirect n'étant pas temporel lui-roéme ni fondé sur des titres temporels.

.4. Les iiassages objectés de Paul Diacre et d'Anastaso ne contestent en aucune manière que Grégoire ait détourné les peuples d'Italie de payer le tribut à Léon risaurien quand il vit qu'il n’y avait plus qu'à désespérer de l'amendement de cet empereur.

«. Commencement et progrès de la persécution suscitée par Léon l'Isaurieii

c üiitre les siiiiili-s ima(;es, et ainduiti' prudente Uniu« par Grégoire tant qu'il espéra ramcndoment du prince et même apnis qu’il l'eut vu persister dans son hérésie.

7. t)n prouve la fausseté du sentiment que soutiennent contre Baronius les deux Pagi touchant l’eixaiue des deux fameuses lidtns adressées par Grégaire a l’emirereur Ijsm.

8. Réponse au pnmier arguna nt que; font k-s deux Pagi en preuve de leur sentiment.

9. Ré|)Onse à leur se<’Ond argument, et r.ii.sotis qui démonti-ent que ces lettres fun;nt écrites en 7.1# , avant qui; Ravenne eût été ixcupée par les (.ombards.

10. On marque le commeiieemont di' la pi?rsécution suscité* par Léon l'Isaurien contro les saintiw images , et on justifie contra certains critique* le sentiment d’Antoine Pagi sur ce point.

1 1 . On précisi' li« époquis des divers incidents de la persécution de lÀm l’Isaurien contre les saintes images ainsi que des différents gctes de Grégoire II qui eurent trait il cette persécution, et on explique le silence garde par Paul Diacre et par Anastase sur le décret porté par Grégoire eoutre les saintes images.

n. On fait voir que Uossuct a tort de récuser le témoignage des écrivains grecs qui tendent a prouver que Givgoire II détacha Rome et l’Italie de l'obéissance et du tribut pavé jusqui^là par ces pimplesà l.éon l’Isaurien.

11. Autorité du témoignage de 'fliéophane, et trois annrhroni.sme.s oomroLs par Bossuet en ce qui concerne cet historien.

14. On fait voir qu’il n’est [las vrai que laion l’Isaurien ait fau.ssement impuléà Grégoire des’étre insurgé contre l’empire grec, et on montis' qu’en effet les Romains, déliés par le (wipe de. leur dflvoii- d’oliéiasauco à ce prince , secouèrent le joug de son autorité; ce qui lui lit perdre Home et les autn>s villes de l'Italie.

15. Grégoire II ne dépouilla pas Léon de tout l’empire, mais .seulement d’une partie ; quelles furent les raisons qui l’empêchèrent de lui enlever fout à fait l'empire, soit de l’Orient, .soit de l’Occident.

16. Bossuet a tort d’infeivr des acUs de Grégüii-e III et des dates des lettres de cet autre pa]X> indiquant les années de l’empiri' de Léon l'Isaurien , que Grégoire 11 n’avait p;is dépouillé cet empereur de sou autorité sur la ville de Rome Exarchat de Ravenne et villes do la Pcntnpole donnés par Pépin an paiie Etienne II

17. Etienne II , Paul P' et d’autres papes entorc ont signé hmrs diplômes d’après les années des enipereura grecs , quoiqu’ils eussent ciswé alors de leur être temporelleinent assujettis. A quelle é|X)que les papes ont-ils commencé a .signer leiira diplômes d’apré’s li^s années de leur pontificat? Concile romain portant la date du régne des rois lombard*.

18. On ne iwut pas inférer de cc que le pape Zacharie cousidéra comme emperour Constantin Copronyme que Léon, père de ce dernier priiu», n'eût pas ét« distitué de son autorité sur lus Romains.

1. Quoiqu’il importe peu pour la vérité du sentiment dont nous avons entrepris la défense queGrég'oire VU ait été le premier ou non à le mettre en pratique, puisque le fait lui-inème •s’apiiuie ici sur le droit, comme sur le consentement universel des écrivains calholiqiies, et qu'on ne démontrera jamais, pas [ilus’que ne l'a fail m ue l'a pu faivv Bossuet lui-meme, que cc

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pape n’eût pas le droit d’en venir à cette exécution ; comme cependant on accuse encore ce même pape d’innovation en ce point, en le présentant comme coupable d’avoir donné le premier un funeste exemple , j’ai jugé à propos de le laver aussi de ce nouveau reproche. Dans la (juestion du pouvoir indirect des papes sur le temporel des princes, l’hisloire ecclésiastique nous offre le fait si remarquable et si célèbre du saint pape Grégoire II, qui, vers l’an 730, c’est-è-dire à peu près trois siècles et demi avant Grégoire Vil, après avoir adressé ses paternels avertis.sementsi\rinipieempereurLéon risaurien,p*urquece prince cessât de fairelaguerreau.vsaintes images, après avoir longtemp)s contenu la juste indignation des peuples d’Italie , (jui voulaient secouer le joug de ce prince inique et se donner un autre empereur, comme il vit que les excès de ce prince ne faisaient que s’accroître, finit par soustraire ritalic i\ sa domination et par lui retirer les tributs que lui payait cette partie de son empire. C’est ce qu’atte.steThéophane, écrivain contemporain et illustre confesseur de la foi, qui a mérité d’être inscrit à ce titre dans le catalogue des saints (1), et c’est aussi ce qu’ont rapporté après Théophane d’autres historiens grecs, tels que Georges Cédrénus, Jean Zonare et Anastase enfin , ou l’auteur quel (lu’il soit de la vie de Grégoire 11 comprise dans les œuvres d’Anastîise le Bibliothécaire (2) .

(1) Menologium üræcorum, ad diem 12 martii; Heinschenius, iu Acta sanctorum, ad euiud. diem.

(2) « Hoc anno irreligiosu-s iini>erator Léo do proscribendis et deponendis sanctis et venerandls imaginibus primum tractatum baben^ cœpit : comperto cujus proposito Gregorius papa romaiius, scripta prius ad ipsum Leonem decretaii epislola , qua de fide quicquam statut^re , et antiqua Ecclesiæ saiidta a sanctis Patrîbus firmata inuovare aut convellere non décoré impteratorem commonet, Italiæ tandem ac Romæ tribula ad ipsum dt^ferenda prohibait. » Theophafxet , itt ChronoffrapMfl, ad anniim XHI Uonis Isauri. « In vettin Roma vir undequaque sacer, et apostolicus Pétri apostolorum coryphæi confessor, erudilione, præclarisque facinoribns clarebat Gregorius » qui Romam , atquo Italiam , totum-

ue Occidentera a Loonis obedientia tam civili quam ecolosiîkstica , et ab ejus iraperio .subtraxit. w Idem, loc. cil. « Apostolicus vir et Pi'tri apostolorum œryphaei assessor Gregorius... Is a Leone ob ejus impietatem dofixiit ,el, pacto cum Francis icto, tributa Leoni denegavit. » LVdrenïiJ, f. /, ad nnn. Lronii fsauri Xtit. « Qua de causa Gregorius , qui tum Komæ voteris EcdiMam gubemabat ri'pudiata sorietate pra^idis novæ Romîr t neenon f'orum qui ilium sequerontur, illos una rum imperalore synodico anathemah' obstrinxit, et vuetigalia

2. Ix! même fait nous est rapporté par Michel Glycas, écrivaingrec,et d’nne grande érudition au jugement deLabhe (1). Il a de plus pour lui le témoignage uniforme de tous les historiens latins anciens et modernes, parmi lesquels nous nous bornerons iV citer ceux à qui soit leur ancienneté, soit leur réputation d’exactitude et d’érudition peut avoir concilié Injuste estime de tous les hommes sages, ou qui, ne s’étant jamais montrés d'ailleurs plus favorables qu’il ne faut à la puissance des papes, ne sauraient être suspectés de partialité, ni récusés il ce titre par nos adversaires. Or, que Grégoire II ait retiré à Léon risaurien, àcause de son impiété, l’empire de Home et de l’Italie, ainsi que le tribut que payaient à ce prince les peuples de ces contrées, c’est ce qu’attestent de concert et l’auteur des derniers chapitres de l’histoire mélangée (2) (que cet auteur soit Landulphe le Sagace, comme le portent quelques anciens manu.scrits, ou Jean diacre de l’église romaine , question qu’on peut voir discutée par le célèbre Louis Muratori dans la préface qu’il a donnée à l’histoire mélangée (3), ou enfln quelque autre que ce soit , pourvu qu’on admette que cet auteur a dû écrire û une époque très-rapprochée du fait lui-mème ), et Sigebert de Gemhlours, et Othon de Frisingue , et Geoffroi de Viterlie, et Martin de Pologne, et Alliert de Stade, et Jean-Baptiste Platina, et Jean Nauclerus, et Onuphre Panvinio, et Papire Masson, et Charles Sigonio, et Gilbert Genebrard (4), et

quœ aj id ti’iiipus iiido puiidnliaiilur iiiliibuit, itto cuni Francis fuJere. » Zonaras, t. III annaL « Paulus exarchus imperatorLs jussione eumdem pontiBcem conabatur intcrCcere, coque pour oo quod ctucsum in provincia ponen’ præpedielxit. s .liiaslatiiix, in riio Grejorii II. '

(1) Glyi'as, in aimai., pag. 4, rcg. edit.

(2) « Coepit impiu.s imperafor Ix-u contra .sanctas imagines facere vorbuni ; quod rum didici.sscl Gregorius papa, tributa romanæ urbLs prohilmit et Italiæ. . . sane Grcgoriussanctissimus priEsul romanusquemadmodum prædixi. . . Lcouem per epistolas tanquam impie agentem redargueus, et llomam cum tota Italia ab illiu-s imperio recederc faciens. » Historia Miscclla. , cap, 51.

(3) Rerum italic. scriptor,, tom. 1.

(4) Sigel)i rtu.s , in Chronic., ad ann, 731 ; Olho Krésingensis, in Chronic., lib. v,cap. 18; Gotefridus Viterbieu., in Chronic., p. ir. ; Martiuus Polonu.s, in Chronic., lib. iv, in Gregorio II ; Albertus abba.s Stadensis, ad annum 731 ; Joannes Baptista Platina, in Vita Gregorii II ; Joannes Nauclerus, in Chronograph., Tol. 2, general. S ; Onuphrias, in adnotation. ad Platinam in vila Constantini 1; Papiriuallassonius, in Annal. Franc., lib. i, in Clodovcolll; Carolus Sigonius

d'aulrt’s célèbres écrivains qui ont composé leurs ouvrages avant les cardinaux Baronius, Bellarmin et Duperron. Parmi ces écrivains que nous venons de nommer, on ne peut certlûnenient reprocher trop d’affection pour l’autorité des paries ou pour le pouvoir indirect que nous leur attribuons sur le temiK)rel des princes ni à Sigebert, ni à Othon, ni à Platina, ni k Panvinio. Et on ne peut pas compter non plus parmi les écrivains trop crédules ou peu exacts dans le récit des faits soit Othon de Frisingue, soit Panvinio, soit Sigonio, soit Masson, soit Genebrard, à moins qu’on ne veuille compter aussi parmi les gens trop crédules Vincent de Beauvais et saint Antonin, archevêque de Florence, et tant d’autres avec eux des siècles plus rapprochés de nous , qui s’accordent tous à nous rapporter le même fait.

3. Et cependant, malgré toute cette multitude d’écrivains grecs et latins qui exinspirent tous à nous dire que le saint |)ape Grégoire II relira à Léon l'Isaurien l’empire avec les tributs de Rome et de l’Italie, Jean de Launoy, cet écrivain, comme nous l’avons dit ailleurs, si ami de la nouveauté , a osé non-seulement contester ce fait, mais le nier ouvertement, en l’atti-ibuant A une pure imagination des Grecs ; et Launoy a depuis trouvé des défenseurs de son opinion dans Ix>uis Ellies Dupin, Nœl-Alexandre et enfin Bossuet (1). Mais il faut discuter les raisons sur lesquelles ces écrivains fondent leur opinion si nouvelle. Premièrement, pour contredire le fait, ils ont recours au droit, et accumulant hors de propos les témoignages des papes plus anciens, aussi bien que des Pères de l’Église, par lesquels ils prétendent démontrer que le sacerdoce n’a aucune juridiction A exercer sur l’empire dans les choses temporelles, ils concluent de ce que Grégoire 11 ii’avait [ws A leiuavis le pouvoir de défendre au peuple de Borne et de l’Italie de payer le tribut A Léon l’Isaurien, et de rester sous le joug de la tyrannie de ce prince , qu’il est faux qu'il ait effectivement

Je regno Italisp, ad annum 728; Genebrardus, lib. m Ghroiiolog., ad auuum 730.

(l)Du riii, Trart. dt Antifi. Krclet. diicipf., disscrl.7; Nat. Alex., sæc. 8, dissert. I ;Bossnct,tom. I.part. 2, lib. vi ( al. 2), a cap. 12usquoad 17 inclusive.

détendu à Tltalie de lui ^)ayer ce tribut et soustrait ce pays à son obéissance. Mais il n’est, je pense, personne de bon sens qid ne sente la faililesse de cet argument, qui, s’il avait quelque force, autoriserait à nier les faits les plus évidents et les plus notoires toutes les fois qu’on ne pourrait jws prouver leur conformité avec le droit. En admettant donc leur principe, tout ce qu’on pourrait en conclure, ce serait tout au plus que Grégoire II aurait agi contre les règles de la justice et aurait prévaricjué en faisant perdre A Léon l’Isaurien les tributs de l’Italie, mais non qu’il ne lui aurait pas fait perdre ces tributs. Mais, comme ils voyaient bien qu’ils ne pourraient blAmer Grégoire il pour cette action sans attirer sur eux l’animadversion de tous les catholiques, parce qu’ils ne trouvent point dans son pontificat, comme on trouve dans celui de Grégoire Vil , d’exemples de schisme et de division d’esprits qui puisse leur donner prétexte de le censurer, et qu'ils savent, au contraire, qiie Grégoire 11 a de tout temps obtenu les éloges de tous les écrivains, tant de son époque que des siècles postérieurs , voilà pourquoi ils ont pris le parti de nier le fait malgi'é les témoignages sans nombre qui déposent en sa faveur, et de soutenir à priori , en s’appuyant sur le droit, qu’il n’avait pas le pouvoir de le faire, sans se mettre en peine d’examiner s’ils ne prenaient pas p<uir principe de leur conclusion la chose même qui était en question et qu’il s’agissait |M)ur eux de démontrer. Nous, au contraire, de ce fuit certain (jue Grégoire II , ce pape si célèbre par sa sainteté comme par l’étendue de son savoir, au jugement même de nos adversaires, a retiré à Léon le payement du tribut et l’empire de l’Italie nous inférons avec bien plus de justice qu'il en avait le droit, et que la tradition dont on allègue l’autorité pour refuser ce droit au sacerdoce est faus,sement interprétée. Toutefois nous ne nous croyons point obligé de réfuter leur principe, tant parce que l’examen de cette tradition sur laquelle ils le fondent sera l’objet du troisième livre de cet ouvrage qu'à cause que, comme nous n’avons point à examiner maintenant si Grégoire II a usé bien ou mal de son pouvoir spirituel sur le tempoi'el des princes, mais simplement s’il eu a usé, il serait

hors de propos de combattre un principe qui ne contredit pas le fait, mais seulement le droit, ou la raison de ce fait luiinéme.

4. Deuxièmement, abordant la question d’un peu plus près, ils allèguent une lettre de Grégoire II à l'empereur Léon , où ce saint pape, marquant la distinction des devoirs particuliers du sacerdoce et de l’empire, dit que l’évèque n’a pas droit d’étendre son inspection sur les palais des rois et de conférer les dignités royales (1). Us infèrent de ces passages des lettres de Grégoire II qui nous font connaître ses sentiments qu’il aurait agi contradictoirement A son langage s’il avait défendu A l’Italie de payer le tribut A cet empereur, et qu’il se fût immiscé dans une affaire qui lui était étrangère de son propre aveu. Mais une pareille conséquence ne se déduit nullement des prémisses (xjsées par eux. Il est certain que le pape , comme pape, n’a pas le pouvoir direct de conférer ou de retirer A qui que ce soit la royauté oulesautresdignités temporelles, pas plus que d’étendre son inspection sur les palais des rois ou de gérer las charges et les magistratures séculières, puisqu’on cette qualité il ne jouitd’aucune juridiction temporelle sur les rois de la terre; mais il ne suit pas de là qu’il n’ait {las le pouvoir indirect de dépouiller les rois et les autres princes de leur autorité en déliant leurs sujets de leur serment de fidélité ou en défendant à ceux-ci de leur obéir et de leur i»yer tribut, non sans doute que cela leur soit permis pour des motifs profanes et temporels, mais pour des causes purement spirituelles et lorsqu’il s’agit du salut éternel ou d’un danger général pour la religion, dont Dieu l’a établi le chef, le gardien et le conservateur. Et ce pouvoir indirect qui lui appartient n’est pas temporel, mais spirituel , et se confond avec celui que Jésus- Christ a donné à l’Eglise de lier et de délier ceux qui sont .soumis à son autorité, soit en les obligeant d’obéir à leurs légitimes maîtres, soit en les exemptant de ce devoir à l’égard des mauvais princes, selon que le requièrent l’intérêt commun de

(I) « QuemadmoUum pontifsx introapkiendi in palatia non hahetpotestatem, nr (lisiiitot«s roKias dofereiidi . *ir naqun imperator, etc. » Kpist. î (îreRor. H ad inip«rat«ri;m. ,

la religion et le salut éternel des fidèles eux-nièmes. Or, comme il est évident que Grégoire, dans le passage objecté, ne parle que du pouvoir direct ou de ce qui regarde immédiatement le prince , comme le fait voir toute la suite de sa lettre, c’est contre toute logique qu’ils s’en servent pour comlmttrc le pouvoir indirect dont nous parlons et auquel il est complètement étranger, lln’était donc nullement nécessaire que Bossuet fit à l’occasion de ces paroles de Grégoire 11 déjà rapportées, que le pontife n’a aucun pouvoir de conférer la royauté, cette autre réllexion , que maintenant les papes donnent les duchés, les marquisats et même les royaumes et les empires, tant nous avons dégénéré, ajoute-t-il , de cette belle simplicité des anciens temps (1) : car en parlant ainsi , qu'on nous permette de le dire, il n’n fait qu’en imposer au vulgaire ignorant en confondant le pouvoir spirituel dupapeaveclejiouvoir temporel, que le pape aussi peut posséder comme souverain. Le pape donc , comme pape et en vertu de son pouvoir spirituel, ne confère ni duchés, ni marquisats, ni empires, ni royaumes; mais ce qu’il peut conférer de dignités terrestres , il les confère comme souverain temporel et en vertu du domaine temporel ac(|uis à l’église romaine de la même manière que peuvent s’acquérir toutes les .souverainetés , c’est-à-dire en vertu soit de la prescription du temps, soit du consentement des peuples, sources ordinaires, d’après le droit des gens, des souverainetés temporelles et do la puissance civile. Mais si , pour rendre odieux aux chrétiens le pouvoir pontifical , il va jusqu’à refuser à l’église romaine ce droit de souveraineté temporelle, comme si ce droit était incompatible avec le sacerdoce chrétien, ce sera alors une autre question que nous aurons à discuter d’après d’autres principes , savoir d’après les principes dont nous nous servons pour prouver contre les protestants que les règles de l’Évangile ne s’opposent en aucune manière à ce que la même personne exerce à la fois le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Encore moins était-il liesoin

(1) « At iiuncducatus, marc.hionatus, rogna etiam atquc ipsa imperia deferunt, adeo a prima ilia gi;avitate ar simpliritate defecimus. » Bosfiuet, tom. I, part. î, lib. VI ( al. 2 ), cap. 1.S,

que Bossuet noos rappelât^ comme l’a fait aussi Noel-Alexandre , que Grégoire 11 écrivit à Léon l’isaurien, en réponse aux menaces de ce prince , qu’il n’avait pour le combattre aucune espèce d’armes matérielles, mais seulement des armes spirituelles (1) ; car nous savons très-bien que ce ne sont pas des armes matérielles que celles que l’Église oppose à l’impiété des mauvais princes. Mais qui a jamais dit que le pape , en exemptant les sujets d’obéir ou de payer tribut à un prince apostat ou persécuteur de la religion, emploie des armes matérielles, et non pas les armes spirituelles que Dieu lui a données pour la défense de son Église et la conservation de la religion? Y a-t-il par hasard besoin de troupes armées pour décharger la conscience des sujets du devoir d’obéir à des princes manifestement rebelles k Dieu? On bien faut-il un franchanf matériel pour rompre le lien qui attache les sujetsà leur souverain ; et ne suffit-il pas plutôt de ce glaive spirituel que Jésus-Christ a donné & son Église pour rompre tout lien d’iniquité? L’Église désarmée, c’est-à-dire destituée de tous moyens matériels de défense, n’a assurément à opposer aux armées des princes rebelles à ses lois ou aux lois de la religion point d’autre glaive que ce glaive spirituel à la place duquel NoCl-.\lexandre et Bossuet avec lui s’imaginent vainement voir des armées en bataille et des machines de guerre; et c’est raisonner d’une manière bien étrange que de conclure , comme le font ces deux écrivains, de ce qu’écrivait ici Grégoire II qu’il n’avait pasd’armes charnelles à opposer à la fureur armée de l’empereur Léon , que ce pape ne se croyait pas davantage le pouvoir de délier les sujets de ce prince impie de l’obligation de lui obéir et de lui payer tribut. .Mais pas.sons à examiner les autres raisons que nous opposent ces deux écrivains.

5. Ils produisent en troisième lieu les témoignages de Paul Diacre et d’Anasta,se le Bibliothécaire, qui rapportent qu’à la vue de l’impiété de Léon et du mauvais esprit dont il était

(1)« Persequeris me, ac t\Tannice vexas militari accarnali manu : nos inermes ao nudi , qui terrenos et carnales exereitu-S non habcmus, invocamus principein exercitus omnis cn-alune s.>d"ntrm in (-(rlis Ohri“tuni. ele. » Epiri. 7 On-pirii II :iii I eonem ini|ierntorem.

animé cuntre le saint pape Grégoire il , à «jui il avait cbardté à ôter la vie en donnant commission de le tuer à Paul, exarque de Ravenne , les peuples de cet exarchat , celui de Venise et tout le reste de l’Italie s’armèrent pour résister à ce tyran , et qu’ils auraient élu un nouvel empereur pour le conduire à Constantinople si le saint pontife ne s’était opposé è leur projet, en les conjurant de persévérer dans la lidélité due à leur souverain (1). Ils infèrent de ce fait que Grégoire , bien loin de vouloir priver Léon de l’empire de l’Italie et des tributs qu’il recevait de ces peuples , s’opposa plutôt à ceux qui voulaient secouer le joug de ce prince inique et les exhorta à persévérer dans la fidélité qu’ils lui devaient, Mais nous leur accordons volontiers que Grégoire li tint dans les commencements la même conduite envers Léon que son successeur Grégoire Vli tint quelques siècles plus tard envers Henri , comme d’autres papes encore envers d’autres princes hérétiques, c’est-à-dii-e qu’il contint la juste indignation des peuples tout prêts à se soulever, et se servit de son autorité sur eux pour les empêcher de se révolter contre leur souverain, dont il espérait l’amendement. Et cette espérance qu’avait Grégoire fut l’unique motif qui l’engagea à s’opposer d’abord au dessein des peuples d’Italie , comme le témoigne Anastase lui-même lorsqu’il dit que Grégoire les arrêta dans leur dessein , parce gu'il espérait la conversion du prince. Mais la conduite de Léon devenant de jour en jour plus insolente et plus intolérable , Grégoire se vil enfin obligé d’en venir contre lui à des mesures plus sévères et d'affranchir les Italiens du devoii' de lui obéir, eu leur laissant la liberté de secouer le joug de su tyrannie. Et ainsi ce qu’il fit dans un temps, c’esh-A-dire en 726, ne contredit point ce qu’il fit dans un autre , c’est-à-dire en 730. Et il suffit de distinguer ces temps , comme les faits qui s’y rapportent , pour

(1) « Omnes Havi’iiiiæ cxtToitus vel Vencliarum talibus jussibus uno nninio n-stiUruiit , i-t nisi «os prohibilisset pontifex , imp«rafor«m sujifr s(. fonstitue»' fuissent autn-si-i. » Paiilus Diacomis, de Gestis iMngobard., lib. vi, cap. .'iS. u Cogiiita vuro imperatoris iiequilia , umnis Itaiia cunsiliuni iniit ut sibi eligerent iiiqicraturi'm, et Cuastaiitiiiupulim duceruiit; .soi cumpuscuit talc cunsilium poii- Ufex, s|U'ran.s convcrsioiiem principis... sed ne désisteront ab amore vel lida nimaiil imperii adnionehat. > Anastasius, in vita Gregorii II.

faire voir toute lu fausseté; du ruisuiiueinent de Bossuet et de Noël- Alexandre.

6. Mais, pour mettre ces faits dans tout leur jour, rappelons avant tout que Léonl’lsaurien, étant monté en 7 16 sur le trône impérial , résolut dans la dixième année de son empire , comme le témoignent Étienne diacre de l'église de Constantinople (1) et Jean Zonare , de signaler cette époque de son règne par quelque grand attentat , en suscitant une furieuse persécution contre les saintes images, comme s’il avait voulu imiter les anciens empereurs jiaïens, qui signalaient aussi le dixième anniversaire de leur empire piir d’atroces édits contre les chrétiens. Et, quoiqu’il en edt conçu la j>ensée et exprimé le dessein dès la neuvième année de son règne, ainsi que le rapportent Théophane et Cédrénus , ce ne fut néanmoins qu’à la dixième qu’il en vint à l’exécution , dans l’impuissance où il se sentait de retenir plus longtemps en lui-mème ce projet impie, comme le dit l’historien d’Étienne le Jeune, martyr uouveau qui donna sa vie dans cette persécution (2). La dixième année donc de son empire, qui était l’an 726 de Jésus-Christ, il déclara une guerre ouverte aux saintes images et au culte qu’on leur rendait , et écrivitde nouveau au pape Grégoire que, s’il voulait avoir part aux faveurs impériales, il n’avait qu’à suivre son mauvads exemple et à obéir à son édit , comme le rapportent Paul Diacre et Anastase (3); et le pape à sou tour lui répondit par deux lettres que citent nos adversaires eux-mèmes et qui ont été consignées dans les actes du second concile de .Nicée, où il détestait l’impiété du prince , se riait de ses menaces , l’exhortait à changer de conduite et 1e menaçait de l’excommunication. L’empereur, irrité de la résistance du pontife, chercha à se défaire de lui parle ministère de ses officiers, et donna à l’exarque Paul l’ordre secret de le mettre à mort ('i.) . Ce fut alors que les Romains et les Lombards, quoique divisés

(I) In vita S. 8tephaiii Juiiioris , tom. 1 Analwlor. üræo. Jacobi Lippom.

(1) « Cum jam ad derimuiii annum imperil pi!rveni<.snt , nec jam impietab>m aiiimo preiuerü tst centinere pc>s...i;t. » lii vita S. Stephanis Juiiiori.s, loc. l'it.

(3) l’aulas Diac., de Gestis Longob., lili. vi, i. Aiiastus., in vita (jnsior. II. (i) Anaslaou«, in vita Gpesnrii il.

sur tout le reste, s’armèrent de concert pour la défense du saint pontife, et que les armées de Ravenue et de Venise comme de Rome et d’autres peuples d’Italie résolurent de se soustraire au joug de Léon et de faire choix d’un autre empereur (t). Ceci arriva ou à la fin de l’année 726 ou au commencement de 727. Mais Grégoire obtint de ces peuples justement indignés qu’ils continssent dans leurs cœurs leur soulèvement contre le prince et l’ardeur de leur zèle pour la foi catholique, en les exhortant à rester fidèles à ce méchant empereur dans l’espérance qu’il avait touj ours de sa conversion . Léon , au lieu de mettre à proiitla longanimité du pontife pour rendre la paix à l’Église , rassembla, en 730, dans son propre palais, pour faire condamner les saintes images, un conciliabule dont fait mention Théopbane(2), et coin me saint Germain , patriarche de Constantinople, refusa de souscrire au décret de cette assemblée impie et qu’il quitta la séance en se dépouillant lui-mème de son pallium et préférant faire le sacrifice de sa dignité, l’empereur le fit d’abord chasser avec toute sorte d’outrages de son palais patriarcal , puis renfermer dans un monastère , et bientôt après il le fit étrangler (A) , s’il faut en croire l’auteur du Synodicon, qui nous a laissé la notice de cette satanique assemblée , rapportée d’après lui par Labbe dans sa collection des conciles (3) et par l’autenr de la vie de saint Étienne le Jeune (t) . C’est pourquoi Grégoire, après avoir attendu vainement trois ans entiers l’amendement

(I) <1 l'na se, quasi fratres, catena üdoi luastriiixeruiit Komnni atque laaigubaidi, desiderantes cuiicti niortem pro defeiisione iwnliBds siistiiierc gloriixuii, muiquam ilium passuri perferre molestiam pin tidc vei'a , et l'hristiaiiuruiii rertaute salute. » Auastasius, ubi supra.

(5) Tlieoplianes , in Chroiiographia.

(A) Fleury raconte autrement la mort do saint Germain dans son HUIoirtffcliiiasliqiie, liv. xiii. « L'empereur irrité, diUil , envoya au palais patriuiial des ofliciers armés pour l’en chassera coups de poing et .avec outrage .quoiqu’il fût Agé de quatre-vingts an.s. Il se retira dons sa maison paternelle, au lien nommé Platanie, pour y )iratiqiier la vie monastique : laissant dans une extrême désolation la ville de Constantinople , dont il avait tenu le siège quatorze ans cinq mois et trois jours. Il Unit saintement ses jours daii.s cette retraite , et l’Eglis' lioiioiv sa mémoire le douzième de mai. »

(3) laibhe, tom. VIII Cour., edit. Venet., eol. I i3, sive loin, vi , edit. P.iiis., eol. 14BÎ.

(41 Sb'phanus Diacon. Eeeles. C. P., in vita S. .'steph.mi .Innioris.

de ce prince inique , se vit enfin forcé de tirer contre lui le glaive spirituel ; et ayant convoqué un concile à Rome , il condamna l’hérésie des iconoclastes, excommunia l’empereur, et délia les peuples de l’Italie du devoir de lui obéir, en leur défendant même de continuer à lui payer tribut.

7. Mais comme tous ces divers événements, que nous trouvons rapportés par Théophane seul dans un certain ordre chronologique , ont été racontés confusément par Paul DiaciH" et par Anastase ou par l’auteur de la vie de Grégoire II insérée dans les ouvrages de ce dernier, sans ordre de temps, sans suite ni liaison, en sorte que ces écrivains racontent comme passés les premiers des faits qui n’arrivérent qu’après les autres , les deux Pagi ont pris occasion de cette confusion d’événements pour combattre le sentiment de Baronius,qui rapimrte à l’an 726 les deux lettres de Grégoire A Léon l’Isanrien , et pour prétendre, au contraire, que ces lettres ne datent que de l’an 730, en se fondant sur certaines conjectures , comme sur ce que Grégoire suppose dans ces lettres que le patriarche Germain n’était plus à Constantinople et avait renoncé à son siège patriarcal, ce qui en effet n’eut lieu qu’en 730 , et encore sur ce que ce pape y fait mention du «nassacre ordonné par I^on des pieuses femmes qui avaient tué le ministre envoyé par ce prince pour jeter à terre l’image du Sauveur surnommée Antiphonite , au moment où cet impie venait de donner à cette image trois coups de hache au visage : tous événements qui u’eurent lieu qu’eu 730, après que Germain eut été chassé de Constantinople et que Léon eut fait mouler à sa place l’icouoclastc Anastase sur le siège patriarcal, comme le dit l’auteur de la vie de saint Étienne le Jeune (1). Mais, malgré ces raisons , les lettres mêmes de Grégoire démontrent clairement qu’elles furent écrites pair ce pape en 726. Premièrement, il est certain que ces lettres avaient pour objet de répondre à celles de Léon sur les saintes images ; et il est certain de plus que ce fut en 726 , dixième indiction.

(1) Pagios Major, in Critic. Baronii, ad annum 730 ; Pagius Junior, in Breviar. Rom. pontif., in ril.i Orf'gorii H.

et diiième année de son règne, que ce prince écrivit pour la première fois à Grégoire à ce sujet, comme en convient Pagi le Jeune lui-méme, d’après les témoignages de Paul Diacre , d’Anastase et de Théophane (1). Or Grégoire, dans la première lettre qu’il écrivit à Léon , rappelant année par année toutes celles qu’il avait reçues de cet empereur, commence par la quatorzième indiction et finit à la neuvième, qui concourait avec l’an 736 ou la dixième année de l’empire de Léon (3). Il est donc clair que la dernière lettre de Léon à laquelle répond Grégoire avait été écrite sous l’indiction neuvième ou en 726, puisque ce pape commence par l’indiction quatorzième, qui concourait avec l’an 716, à compter les lettres de cet empereur. Dans la suite de cette même lettre Grégoire indique plus clairement encore l’époque où il l’écrivit par ce.s paroles ; « Vous avez , grèce à Dieu , marché dix années de suite dans le droit chemin , sans rien dire pendant tout ce temps-là d’ho.stile aux saintes images ; maintenant, au contraire, vous aveincez que ce sont des idoles et que ceux qui les vénèrent sont des idolâtres (3). n Grégoire donc, en disant que Léon avait marché dans le droit chemin jusqu’à la dixième année de son empire , c’est-à-dir ’usqu’à l’an 726, sans sedéclarer contre les ssûntes i mages, et qu' alors , au contraire, il ne les considérait plus que comme des idoles , fait clairement connaître qu’il lui écrivit cette lettre dans la dixième année de son empire ou dans cette même année 726 ; car, s’il ne la lui avait écrite

(1) « Eodemanno septiogentesimü (vigesimo)|iiexto Leonem Augustum ad Gregorium papam sojipsLs.'Si ut, si imperialem gratiani liabere vellet, sanctorum imagines depoiieret , et viciaaim Gregorium II ad imperatorem scripsisse testantar Paulua Diaconu-s, Anastaaius et Theophanes. » Pagius, in Breviario, in Vita Gregorii 11.

(2) « Litteras vestræ a Deo custoditæ majestatis ae fraternitatls [x*r Augustalem spatharocaudidatom missas accepimua, imperantete indictione quarta décima ; ipsius etiam 14, 15, et I, et 2, et 3, et 4, et à, et 6, et 7, et 8, et 9 indictio. num accepta.s epLstelas tuas , in sancta Eccksia reposilas in liinine confes.sionis sancti , et gloriosi , ac principis apoetolorum Pétri diligenter servamus, etc. » Epist. I Grogorii U ad laniiem Isaurum imperatorem.

(3) n Deceni annosDei benignitate recte arabulasti, neque sacratum imaginum mentionem fecisti : imuc autem cas dieis idolorum lucum implore, atque illos qui cas venerantur idololatras esse, etc. » Ëpist. I Gregorii 11 ad Eeonem imixjratorcm.

qu’en 730, c’est-à-dire quatre ans depuis que Làon s’étaif déclaré iconoclaste, il n’aurait pas pu dire que Léon, après n’avoir rien dit pendant dix ans contre les saintes images, commençait alors à en parler pour les traiter d’idoles: Nunc autem eas dicis, etc.; mais plutôt , que depuis quatre ans il avait mis à découvert la perversité de son cœur. Cela fait voir aussi que c’est contre toute raison que Labbe attribue cette lettre à Grégoire III (1) . Ajoutez que Grégoire , tout en rappelant les menaces que lui avait faites l’empereur, ne dit rien de la commission que ce prince avait donnée à l’exarque de Raveniie de le mettre à mort ; ce qu’il n’aurait certainement pas otnisde lui reprocher si cette commission sacrilège , dont la nouvelle souleva toute l'Italie, avait été donnée à une époque antérieure à cette lettre de Grégoire.

8. Rien de plus frivole ensuite que les conjectures des deux Pagi , puisqu’il est faux que Grégoire suppose dans cette lettre que le patriarche saint Germain était alors éloigné de Constantinople et expulsé de son siège. Car tout ce qu’il reproche à Léon sur cesiyet, c’est d’avoir refusé d’éxouter les conseils de ce .saint personnage ; mais il ne lui reproche ni de l’avoir banni de Constantinople ni d’avoir mis Anastase à sa place sur ce siège patriarcal, ce qu’il n’aurait certainement pas omis de dire s’il est vrai, comme cela est rapporté dans le Livre Pontifical (2), que Léon ait fait ordonner Anastase, quoique excon>munié par Grégoire, à la place de Germain aussitôt après avoir dépouillé celui-ci de son pontificat ; il suppose bien plutôt que Germain était toujours à Constantinople et toujours en possession de son patriarcat, puisqu’il reproche à Léon d’avoir dépouillé les églises que la piété de ses pères s’était plu à ornei' et à enrichir, quoiqu’il eût près de lui un homme tel que Germain, dont il aurait dù suivre les conseils, ptir égard pour son âge, pour sa science et sou expérience consommée dans les affaires civiles (3) comme dans les affaires ecclésiastiques, ür si Ger-

(1) Lubbeus, lib. de Scriplor. ecrlesiaalicis.

(î) Aiiaslas., ia vita üregorü II.

(3) « Tu üci diaïuda.-^ti ; nuus saui ti l’ali'r.s loavistii-raal i l orn.i-

rant tu spolia'.li atquc lirnuilasti ; taiartsi tali-m halu-as |ioiitirn'|.|n , liiiiaimaii

— itiS —

itiaiu se trouvait déjà expulsé de son siège à l’époque où Grégoire écrivit cette lettre, comment celui-ci pouvait-il dire à Léon qu’il avait près de lui un pontife tel que Germain, etc.? Il aurait dû plutôt lui dire qu’au lieu d’écouter les sages avis de ce saint évéque il l’avait méchamment expulsé de Constantinople, en mettant un hérétique à sa place , ou tout au moins que Germain, plutôt que de conniver à son impiété, avait renoncé à son patriarcat.

9. Quant à l’autre argument ou conjecture, comme on voudra l’appeler, que font les deux Pagi, il est vraiqu’Étienne, diacre de l'église de Con.stantinople dit dans la vie qu’il a composée de saint Étienne, moine et martyr, que le fait de la vénérable image du Sauveur, de la mort du ministre impérial envoyé pour la briser et la jeter à terre et du supplice des femmes pieuses qui avaient renversé de dessus l’échelle ce ministre impie et l’avaient mis en pièces arriva après l’intrusion d’Anastase sur le siège de Constantinople , c’est-à-dire en 730 (A). Mais nous devons plutôt en croire Grégoire , qui était contemporain de ces faits, qu’Étienne Diacre, qui écrivait un siècle plus tard. Or Grégoire nous fait assez entendre par ce qu’il dit de ces événements qu’ils eurent lieu quatre ans avant que Germain eût été dépouillé de son patriarcat, puisqu’il rapporte que, comme il se trouvait à Constantinople beaucoup d’Occidentaux, tant d’Italie que des autres pays, dans le temps où Léon commanda de renverser à terre et de mettre en pièces l’image miraculeuse du Sauveur, dite Antiphonète, et où il fit mettre à mort par ses soldats les pieuses femmes qui, dans l’ardeur de leur zèle, avaient jeté à bas de l’échelle et ensuite ma.ssacré l’officier sacrilège qui s’était chargé de mettre en pièces cette image et lui avait donné trois coups de hache dans la figure, ils répandirent dans leurs pays, quand ils y furent de retour, la nouvelle de cet exécrable attentat, ce qui indigna

inquam Gernuinuin , fratrem nostruni et coinminiMruni. Itujus debebas, taiiquam patiis ac docloris, et tanqviam seniori-s, multaque renim cum ewlivia.*;tji'anim , tum riviliiim exiwrieiitia jwllcntis, ronsiliis obtemperare, » Episl. l (îreaorii II ad LeoniHii Auaustum.

(A) l.'opiaioii des deux l’agi, loniredib! ici v»ar Diaiiclii , pai-ait avoir (-te suivie par Fleury. Voir son Hislairt rrrUsinsUnuf, livre i.vii, anmV T.to.

lelieraent les divers jieuplesde Tltalie, ainsi que les Lombards, les Sarmales et les autres Septentrionaux, que, foulant aux ‘ pieds les images de Léon et assemblant une année, ils firent irruption dans la Pentapole, et s’emparèrent même de Ravenne, qui en était la capitale, et en expulsèrent les magistrats impériaux (1). 11 est évident que nous devons inférer de celte narration de Grégoire que la profanation de l’image du Sauveur et le supplice des pieuses femmes qui en avaient embrassé la défense eurent lieu avant la prise de Ravenne par les Lombards, puisque ce fut l’impiété de cetteaction même qui fut cause que les peuples du Nord qui infestaient l’Italie, n’ayant plus que du mépris pour l’empereur, s'armèrent pour envahir les terres de l’empire et la capitale même de l’exarchat, qui était Ravenne. Or il est certain que l’occupation de Ravenne par Luitprand, roi des Lombards, dont parlent Paul Diacre, Anastase et Agnello dans le Pontifical des évêques de Ravenne (2), ne put avoir lieu ni avant ni après l’année 72C. Elle ne put pas arriver avant; car en 725, é|X)que à laquelle plusieurs érudits rattachent la prise de Ravenne ]>ar Luitprand (3) , l’empereur Léon n’avait pas encore déclaré la guerre aux saintes images, et j>ar conséquent les Lombards n’auraient pas pu prendre de là occasion, comme l’écrit Grégoire, d’envahir les provinces qui reconnaissaient l’autorité de l’empereur, en foulant aux pieds ses images et en insultant à sa dignité impériale. Cette occupation ne peut pas non plus avoir eu lieu après l’an 726 ; car il arriva bien des choses l’année sui-

(1) «Cumvero didim-unt certioresque suut facti t« Jovinum spathimxandidatum ad Calchopratia misisse ad evertendum et confringendum Salvaturoni , qui appellatur Aiitiplionet®, etc., adstantibu-s utilibus viris romanis , et ex Francia , ex Vandalia , ex Gothia , et ut generatim dicam ex toto interiori üoeidente. Cura autem advenisaent, et in suis regionibus singuli juvenilia tua pueriliaque facta narrassent , tune projecta laureata tua conculcarunt , et faciem tuam conciderunt, acdelectu habito Longobardi, et Sarmatœ, cæteriquo qui ad septentrionem habitant miseram Decapolim incursionibus infestarunt , ipsamquo nietropolim Ravennam oceuparunt, et ejecti.s magistratibus tuis , etc. » Epist. l, Gregorii II ad Leonem impeiat. (Conc. Ijbb. T, VII, col. 19, edit. Paris.)

(2) Paulus Diac.,de Gotii Longobard , , lib. vi,c. 49 ; Anastas., in vita Greg. Il; Agnell. Pontifical, episcop. Ravennte, in vita S. Joannis XXXIX.

(3) Bacchinius in notis ad Agnellum excurr. chronol. rer. Ital. script., tom. Il, pag. 107.

vanit' qui nous font voir que Ravt'iiiie avait déjà été envahie jwr les Lomlwirds.'’ D’abord nous savons que, lors de la prise de cette ville par ce peuple, l’exarque en était le patrice Paql, que l’empereur avait envoyé en Italie dès l’an 725 (1), et que peu après que cette ville eut été prise, le pape ayant eu recours aux Vénitiens par une lettre qu’il adressa à Orso, doge de Venise, pour que ce peuple aidât l’exarque à reprendre Ravenne, et les Vénitiens s’étant mis aussitôt en devoir de reprendre cette ville et de la rendre à l’exarque , après avoir fait prisonnier Hildeprand, neveu de Luitprand, qui l’en avait fait duc, avant que son oncle, qui habitait Pavie, eût pu venir à son secours, Paul, pour avoir voulu mettre à exécution les édits impies de Léon contre les saintesimages, fut tué par lepeuj)lede Ravenne dans un<‘ sédition, comme le rapporte Anastase(2). Mais ce meurtre de rexarc|ue Paul, étant nécessairement arrivé depuis la reprise de Ravenne sur les Lombards, n’a pu avoir lieu qu’en 727 , année où l’enqiereur envoya à Ravenne en qualité d’exarque l’eunuque Eutychius (3) , l’un des plus scélérats que la terre ait jamais porté et des plus propres à exécuter les entreprises les plus impies et les plus difficiles (i). Il résulte clairement de toutes ces olwervations que la prise de Ravenne par les Lombards ne saurait être postérieure à l’an 726. C’est ce que nous pourrions encore prouver par Anastase, quoique cet écrivain ait rapporté les faits sans aucun ordre et sans distinguer les temps ; car, après avoir raconté la prise de Ravenne , la mort de l’exarque Paul , qui suivit le recouvrement de cette métropole, l’arrivée en Italie d’Eutychius, successeur de Paul en qualité d’exarque , il rapporte la prise de Sutri par les Lombards, qui s’en emparèrent par stratagème dans l’indiction XI, c’est-à-dire en 728, et l’apparition en Occident d’une comète

(I) -'lai'M- fr-'lici m CUioa. Iv-aivli. Maveuii.

(3) « l)rçitur di.'«)iisiuiiu facta in partibus RavcniiH- , uliU cuiiseutientibus unpietali im(xTaU)ris, aliis cum poiitilicc <it li(iolibus ae leneiilif)Us , intei' eostoat4Mitionc iiiola t’autuiii pati icinm ucciderunt. u Aua.st., m vita (iregurii II (i) Manj Frcher., in Cbiviiol Ksaicb Raseiin.

i) Hit'lro Giamiono, Storia civile del re(<nu üi Napnli, tuai I, bb. v, ÿ tb pag. 37«

dans l’indiction XII , c’eslrà-dire en 729 (1) , comète dont parle aussi le V. Bède sous la date de cette même année. Selon Anastasedonc , Ravenne avait été prise par les Lombards bien avant l’an 728; et comme celte ville fut reprise en 727, les Lombards n’avaient pu la prendre au plus tard (ju’en 72t>. Qu’on pense donc ce qu’on voudra de ce qu’a dit Étienne, diacre de Constan* tinople, dans la vie de saint Étienne, moine et martyr, de l’époque du martyre des pieuses femmes qui prirent la défense de l’image du Sauveur, dite Antiphonèle; puisque Grégoire, contemporain de ces faits, affirme que ce crime fut la cause de l’insurrection des Italiens contre Léon l’isaurien , et que ce fut de là que les Lombards prirent occasion d’insulter à cet empereur, d’infester les terres de l’empire et de s’emparer de Ravenne , nous devons dire que ces mêmes faits se passèrent en 726, la dixième annéede l’empire de I..éon et la première delà persécution qu’il fit aux saintes images. C’est ce qu’affirme non moins clairement Théophane, qui vivait à la même époque qu’Étienne Diacre , quoiqu’il rapporte à la dixième année de l’empire de Léon le soulèvement que causa à Constantinople le sacrilège commis sur cette sainte image du Sauveur, sculptée en bronze et placée au-dessus de la porte du palais , et le meurtre des soldats envoyés pour la jeter à terre (2) .

10. On voit aussi par là que, si des critiques modernes ont suivi à tort les deux Pagi en rapportant les deux lettres de Grégoire Il à l’année 730, c’est encore plus mal à propos qu’ils les ont abandonnés en refusant de rapporter le commencement de la persécution de l’empereur Léon et des édits qu’il publia conbre les saintes images à la dixième année de son empire et à la neuvième indiction , qui se terminait aux calendes de

(1) « Eodem tempore p«r XI indictionem dolo a Loiigobardw pervasum est Sutriense castellum... Ko autem tempore indictioiie XII, menae januarîo, per deeem et amplius dios stella , quae autiler vocatur, cum radiis in cœlo apparuit in occiduo, cujus radii parte aquilonis respiciebant. » Anasta.s., in vita Gregorii 11.

(2) Populus urbia imperatrioLs, ob novain tstaiu doctrinam iua.\imo dolore p«ritus, cum ipeam Luonem statuit iiivadere, tum multos e.\ imperatorio famulitie. qui .Krec |>ortcB Domini imaginum esUu'baveraiil, iieci Iradidit. » Theophan., ia Chronogi'aph., ad annum Leoais Isauri decimum.

septembre de l’au 726 ; cai', disent-ils , s'il est vrai que Léuu se soit déclaré dès l’an 726 contre les saintes images, ce ne fut qu’en 730 qu’il publia son édit. Mais ce qui prouve clairement , quoi qu’en pensent ces critiques, que Léon publia avant l’an 730 son édit contre les saintes images, c’est le récit d’Ânastase le Bibliothécaire , qui distingue deux époques différentes : celle de l’envoi de l’édit en Italie , avec ordre d’enlever toutes les images des saints, des anges et des martyrs; et celle de la complète exécution de ces iniques décrets par la condamnation à mort d’un grand nombre de catholiques : deux époques que le même écrivain sépare l’une de l’autre par divers événements accomplis successivement en plusieurs années. Il dit donc que l’empereur, ayant décrété l’enlèvement de toutes les saintes images , envoya à ce su jet ses ordres au pontife romain , en lui promettant ses bonnes grâces s’il consentait à son impiété, et le menaçant de le déposer s’il lui faisait résistance ; que le pape n'accueillit pas autrement cet ordre impie qu’en s’armant contre l’empereur comme contre un ennemi, en rejetant publiquement ^on hérésie et en écrivant à tous les chrétiens de se garder d’ une semblable impiété ; qu’ainsi avertis les peuples de la Pentapole et de Venise prirent les armes, et ne tinrent nul compte de l’ordre de l’empereur ; qu’enlin toute l’Italie, étant instruite de sa perversité, résolut d’en élire un autre à sa place ; mais que le pape s’opposa à ce dessein dans l’espérance qu’il conservait encore de la conversion du prince (Ij. Et qui ne voit dans ces paroles : Jmsionibus missit decreveral imperah>r...pro~ femam principis jumonem... tpernentes ordinalionem ejus , pour peu qu’on soit familiarisé avec le langage de cet historien commedes temps où il vivait, un ordre intimé au pontife, comme c’était alors l’usage des enipereui’s, de faire publier et observer l’édit dans l’Italie et dans tout l’Occident'? Uuclle autre signilication j)euvent avoir dans le langage de ces temps ces mots :

(1) « Jussiouibus itaqui! iio.stnioduni inissi.f diX’Wverat iiiipcrator ut iiulla imago cujusiibet sancti , aut martyris , nut aiigeli ubicuniquo habeiTtur. . . respiciens pills^^^ profanam principis jiiasioiipm, etc. lgitur|)eniioti omnesPentapolenses atque Venotiarum exercitus contra iinperatoris jussionrm rediterunt. » Auaxtas., in Vita Gregnrii tt.

Juuio , dtcrelum, ordinalio principis, que celle d’une lui ou d’un édit du prince? Après avoir raconté l’expédition de cet ordre de l’empereur Léon et le soulèvement des peuples de ritolie qui en fut la suite, Anastase rapporte l’histoire du meurtre commis sur la personne de l’exarque Paul par le peuple de Ravenne et celle de l’arrivée d’Eutychius, envoyé par l’empereur pour le remplacer, tous événements qui eurent lieu en 727 ; de là il passe à raconter la prise de Sutri par les Lombards, aiTivée à la onzième indiction, c’est-à-dire en 728, et l’apparition de la comète à la douzième , c’est-à-dire en 729 ; et c’est à la suitede tous ces événements qu’il ajoute que la perversité de l’enipereur se montra surtout dans la persécution qu’il exerça contre le pontife et dans la cruauté avec laquelle il lit exécuter ses décrets impies contre les saintes images et ceux qui les vénéraient (1) , et que ce fut pour cette raison que Germain , patriarche de Constantinople, fut chassé de son siège et qu’Anastase fut mis à sa place par l’empereur, mais que Grégoire sépara bientôt Anastase de la communion de l’Église ; ce qui arriva en 730. Il est donc évident, d’après ce récit d’Auastaso , que l’empereur Léon avait envoyé à Rome ses édits contre les saintes images quatre ans avant que Germain eût été expulsé de son siège , et que la persécution qu’il excita fut cruelle et atroce dès le commencement , comme l’atteste aussi le moine Théostéritte clans la Vie de saint Nicétas Hégumène, personnage qui se rendit célèbre en Bithynie par son zèle à défendre les saintes images etqui mourut en exil en 824(2). C’est ce qui noos fait croire aussi que les deux Pagi ont eu grandement raison de rapporter le commencement de cette persécution à la neuvième indiction, qui se terminait en septembre 726 , c’est-à-dire à la dixième année de l’empire de Léon, comuiencée , et non accomplie ; et ce que ces écrivains ont rappelé des édits que les empereurs païens publiaient autrefois contre les chrétiens à la dixième année de leur élection à l’empire

(1) « Nam post liicc daniit imi)(.TakirLs mnlitia, etc. » .\iiastas.,

toc. cit.

(2) Acta sanctor., apud Itollanü., aü diem 3 aprilis : Vita S. Nicctæ Hegumeiii Mediriensis.

(luit s'eutundre d'une similitude telle quelle , mais non parfaite en tout point, qu’avaient ces événements avec la persécution (jue l^on commença à la dixième année de son empire ; car il est certain que les væux décennaux pour le salut des empereurs et la stabilité de leur empire avaient lieu aussitôt après la cinquième année et dans la sixième qui suivait leur élection , et non , comme le prétend le savant critique de Paf^i (1) , à la lin de la dixiéme année, puisque à la fin de cette dixième année ou dans la onzième avaient lieu les voeux vicennaux, comme apri'^s la viiiÿ^tième année ou dans la vin^t et unième un célébrait les voeux tricennaux. Il arrivait encore souvent, particulièrement dans les derniers temps du Bas-Kmpire, <jue, pour fêter les empereurs, on <;élébràt pour eux les vu-ux quinquennaux et même décennaux dès le moment de leur élévation à l’empire, avec cette formule Voli$ V. MuUi» X. ; ou bien on y joignait même les voeux victennaux et tricennaux, avec la formule qui se voit sur les inscriptions : Votis X. ri XX. Il est en outre fort probable que les empereurs païens publiaient leurs édits contre les chrétiens non dans l’année même où se faisaient les voeux décennaux ou viceniiaux, mais l’année d’avant, c’est-à-dire ou dans la cinquième ou dans la dixième de leur empire , années où ils donnaient des jeux et des simdacles au peuple pour mériter en quelque sorte les vœux qu’on leur exprimerait l’année suivante pour la longue durée de leur empire. Ainsi ces formules qui ,se lisent sur quelques médailles d’Antonin le Pieux : Primi decennalts, et secimdi deceitnaies, ne doivent pas s’entendre des voeux, niais bien des jeux et des spectacles que ce prince fit célébrer dans la dixième et dans la ving-tième année de son empire. Et c’est de même au.ssi que pour gagner les suffrages et la faveur du peuple les empereurs ]>alen.s publiaient dans l’année qui précédait la solennité des vœux, c’esl-à-dire la cin- (juième et la dixième de leur empire , des édits de jiersécution contre les chrétiens ; et dans ce cas l’exemple allégué par les

1 1) « Vota ilecciiiialia duccimio l'volulo ac uovo dtx cnnio iiicunte nunenpahaiitur. » Cenni, in not. ad Aiiasta» . toni. IV, pdit. Rom., in Vila Grflgorii il, s»x'l. ITà, not.fi.

deux Pag! viendrait fort à propos pour prouver que ce fut dans la dixième année de son empire que Léon l'Isaurien commença la persécution contre les saintes images.

1 1 . Ces premières notions une fois admises , autant que l’on |>eut se les former par conjecture dans une matière si peu éclaircie par les historiens , il devient facile de distriljuer dans l’ordre des temps les choses arrivées pendant la persécution et rapjwrtées sans ordre par les auteurs contemporains. Ce fut donc en 725, ou dans la neuvième année de son empire, comme le dit Théophane, que Léon commença à remuer la question des saintes images, et au commencement de la dixième année de .son empire , dans le cours de la neuvième indiction et au mois d’avril de l’an 726, qu’il ordonna par un édit d’enlever des églises et des lieux publics toutes les saintes images exposées à la vénération des fidèles, qu’il lit en particulier abattre l’image miraculeuse du Sauveur, appelée Antiphonète , et qu’il envoya son édit à Grégoire , pour que ce (>ape le fit exécuter par toute l’Italie. Grégoire, s’armantd’un zèle apostolique, refusa d’obtempérer aux ordres de l’empereur; bien plus, il signala aux peuples d'Italie, dans une lettre circulaire, l’impiété de l’empereur, pour que personne ne s’y laiss&t prendre; et vers la fin de cette même année 726 il écrivit à Léon la première de ses deux lettres, lorsque déjà les Italiens, instruits de l’impiété de l’enqjereur, avaient résolu de secouer son joug , que les lx>inbards s'étaient cmpiirésde Kavenne et en restaient les maîtres et que Léon , désespérant de vaincre la résistance de Grégoire , tramait contre sa vie en même temps qu’il s’était vanté de le faire venir chargé de chaînes à Constantinople et ' de mettre en pièces l’image de saint Pierre. Puis, au commencement de l’année 727, Léon ayant répondu à la première lettre de Grégoire d’une manière insolente et pleine de menaces , le pape lui répliqua par une seconde lettre , où , comme dans la première , il réprouvait son hérésie et l’exhortait à en faire pénitence. Dan.s le cours de ces deux années comme des deux suivantes I.éon ne cessa d’attenter à la vie du pontife, en donnant commission de le tuer tantèt à l’exarque Paul, tantètàson successeur Lutychius, tantôt au duc de Naples ou à quelques autres

de ses officiers qu’il avait à Rome; mais ses efforts n’aboutirent à autre chose qu’à accroître la haine que lui portaient déjà les Italiens; et comme en 730 il fit sanctionner son hérésie par im conciliabule convoqué à (Constantinople et asseoir Anastase sur le siège patriarcal de cette ville après en avoir expulsé saint Germain , Grégoire, perdant l’espérance de la conversion du prince, condamna l’hérésie des iconoclastes dans un concile qu’il tint à Rome en 730 , et délia les Italiens de l’obligation de lui obéir, en leur défendant de lui payer le tribut accoutumé. Ce serait donc mal raisonner que d’inférer de ce que ce pape calma le soulèvement des armées d’Italie contre Léon l’isaurien au comluenceiuent de la pei-sécution , et encouragea les Romains à persévérer dans la fidélité promise au gouverneur de Rome , qu’il n’affranchit pas les Italiens du devoir de l’obéissance envers cet empereur, quand, ayant épuisé tous les moyens de douceur et tous les expédients que lui suggéra son zèle , il vit qu’il n’y avait plus aucune espérance de le ramener. C’est aussi pour cela que dans les premiers temps Grégoire n’avait pas cru qu’un concile fût nécessaire pour convaincre Léon de .son impiété manifeste , comme nous le voyons par sa première lettre à cet empereur (1) , dans la pensée où il était que l’empereur prêterait l’oreille à ses paternels avertissements et se réveillerait à la voix de ses remontrances apostoliques , et que cependant il convoqua dans la suite un concile à Rome pour condamner l’hérésie de ce prince , quand il vit qu’il y persévérait , concile dont l’existence nous est démontrée par la lettre qu’ Adrien 1" écrivit à Charlemagne pour la défense du second concile de Nicée !i). Mais, nous objectent nos adversaires, Paul Diacre et Anastase , en même temps qu’ils nous attestent que Grégoire contint dans le devoir les peuples d’Italie et les empêcha de se soustraire à l’autorité de Léon , ne disept pas qu’il leur ait défendu plus tard de lui payer tribut, et qu’il les ait déliés du devoir de fidélité envers lui. Nous répondons en premier lieu

(1) « Scrii)si.sti ul <X)iuiliuin universale cogerctur, et nobis inutilis oa r-s visa est. . . Cessa , et quiesee ; luni synode minime opus crit. » Epist. 1 Cregorii 11 ad I.eoncm Isaurum.

;2) Apud Labbe, tuui. VIII , edit. V'enet., col. tàS4.

que ni Haul Diacre ni Anastose ne font mention non plus du concile tenu à Rome par Grégoire contre les iconoclastes, et que pourtant personne ne nie que ce concile ait été assemblé. Ensuite, si Paul Diacre et Anastase ne disent rien de la défense que Grégoire fit aux Italiens de payer tribut à Léon , Théophane, écrivain contemporain , en parle clairement et expressément, ainsi qu’une multitude sans nombre d’auteurs grecs et latins qui ont écrit depuis lui. Et si l’on ne disconvient pas que Grégoire ait condamné dans ce concile tenu é Rome l’hérésie des iconoclastes, encore qu’on ne retrouve plus les actes de ce concile et qu’il ne soit mentionné ni par Paul Diacre ni par Anastase , mais seulement par Adrien , nous ne concevons pas pourquoi le silence de ces deux écrivains par rapport à l’autre fait prouverait que Grégoire n’aurait pas délié les^Italiens du devoir d’obéissance à l’égard de l’empereur, tandis que ce fait nous est d’ailleurs attesté par tant d’écrivains grecs et latins.

12. Mais nous devons examiner ici quelle peut être la valeur des fins de non-recevoir qu’opposent au témoignage de ces écrivains Bossuet et Noël-Alexandre , qui , quant aux écrivains grecs, allèguent qu’on ne doit pas s’en rapporter à eux, vu qu’engagés dans le schisme ils ont , par haine pour l’Église romaine, accusé les souverains pontifes «Pavoir causé la perte de l’Italie à leurs empereurs, en soulevant contre eux les peuples de ces contrées (1). Pour voir toute la faiblesse et toute la futilité de cette objection, il suffira, je pense, de considérer que non-seulement Théophane, mais aussi Cédrénus, Zonare et Glycsis, non contents de rapporter de Crégoiie, sans aucune parole de blâme pour ce pape, qu’il détacha l’itedie de l’empereur Léon et défendit aux Italiens de lui payer tribut, parlent de ce même pape avec beaucoup d’éloges , l’appelant un saint personnage , un homme apostolique, célèbre parla réputation de sa science et par ses belles actions, louanges qu’ils lui auraient données contre tout propos s’ils avaient eu l’intention de lui faire un crime de ce qu’il avait été la cause de la

(I) Bo'WPt.lom. I, part. liti vifal. î), cap. tl et 12

p«rte de ntalie pour l’empereur , ei qu’iU eussent prétendu rendre son nom odieux aux empereurs, jamais non plu.s on ne pourra inférer des paroles de ces écrivains qu'ils aient voulu faire entendre que Grégoire engageaK>u poussa les peuples à se révolter contre l’empereur Léon , en représentant la défense que ce pape fit de payer tribut comme une révolte ourdie contre l’empire romain, comme le fait Bossuet, qui prétend inférer cette conséquence du mot employé par

Théophane et par Cédrénus, mot qui signifie, ditril, pousm à la déiobiittance, fil désobéir, ce qui désignerait clairement une révolte (1); car ce mot énivcriat, qui est la troisième personne du singulier de l’aoriste de l’indicatif du verbe éipi'vTTKiii, dont le sens est écarter, détacher, soustraire, doit se traduire, d’après l’intention assez visible de ces écrivains, par il détacha, il affranchit du joug, etc ; et c’est en ce sens que nous trouvons cette même expression employée par Plutarque quand il dit : Ces choses [m’ éloignent ou me tiennent éloigné (ifiazr,n) du mariage; et par Dion Cbrysostome quand il dit à son tour : Je ne puis détourner ou éloigner ( ànotmjosi ) ma (tensée du juge injuste (2). Lors donc que Théophane s’exprime ainsi : Grégoire, après avoir écrit à Léon pour le reprendre de ses impiétés, détacha, <iRt(iTT,aiv, Rome avec toute l’Italie de son empire (3), Bossuet a tort de traduire ainsi : poussa les Romains à se révolter (V ). Bien plus vainement encore prend-il la peine de citer Cédrénus pour prouver par cet historien que les Grecs, par haine pour les papes, reprochaient à Grégoire II la révolte de l’Italie contre l’empereur de Constantinople ; car non-seulement Cédrénus fait l’éloge de Grégoire, qu’il appellç un homme apostolique, un confe.sseur, assis sur le Irène de Pierre, prince des

(1) « Romimi, alque It,iliam, totumque Oividoutam a b>oiii.< olvdiaiitia tani l'ivili quam cvrlesiastira et al) cjus im|x‘rio siiblravit (Tliwiphanes), græif àittiiTilfft, ad defi'ctionem perpulit, deOcere fecit; qu* vox perduel-

lionam .soaat aoràito primo. » Bos-suet, loc. lit., cap. IJ.

(?.) «TaÛTiixlv â|iè yiu.o'j ifiaTr,ai. » l’lutari'hus, ili .SoloiW! « ’Ou 5ûv»ua: xoûxpÎTov rii;àîixioi; àitooTÎisxt Tr,v îiàvoixv. » Dio Clirj'sost.

(3) n 'tXiyicii x6v Aiovxx Si ’ixiaxoXeav >>( iat^ouvra, x«l n/iv 'P»(iT)v dix icitr, *lTaÀtç -it); Paat>4ia; aùxoô ànédrijat, »

(4) « Bomam cum univeraa Italie ad defecUoiiem ab ejus impurio perpulil » BOîisuct , liv cit.

apôtres (1); mais il ajoute encore , en se servant du vérin* qui signifie proprement rejeter on rompre le frein , secouer le joug, pour faire entendre que ce pape affranchit l’Italie du joug de Léon : Ce saint homme secoua le joug de Léon à cauH de ses impiétés, et détourna les peuples de lui payer tribut ('2). Ensuite, pour ce qui est de Jean Zonar, cet historien ne dit rien de plus de cet événement que ce qu’en racontent Théophanc et Cédrénus; et ses paroles, qui ne signifient pas antre chose sinon que Grégoire, par l’autorité de sa parole, détacha l’Italie de l’obéissance de Léon, seraient mal traduites si l’on attachait l’idée de révolte i\ rinfluence exercée dans cette conjoncture par ce pontife. Il est vrai qu’en même temps Cédrénus et Zonare disent de lui qu’il fit un traité ou une al* lianceavec les Français(3), cequifut le fait non de Grégoire II, mais de Grégoire III, son successeur immédiat. Mais cette erreur n’est pas telle que le témoignage de ces historiens doive être récusé dans tout le reste. Michel Glycus, postérieur é ces deux historiens, mais beaucoup plus exact que l’un et l’autre, ne dit rien de cette alliance de Grégoire et des Romains avec les Français, mais il dit simplement : « Alors Grégoire , le pape de « Rome, écrivit é l’empereur Léon au sujet des images; mais « ne pouvant rendre blanc un Éthiopien , il défendit au peuple « de Rome et à l'Italie de lui payer tribut, et détacha ainsi « toute cette contrée de l’empire grec î ’•). »

13. Mais quand même nous accorderions que Cédrénus, Zonare et Glycas, étant engagés dans le sehisme qui sépara l’Église grecque de l’Église latine, auraient voulu, en haine des papes, imputer à Grégoire la perte faite par l'empire grec de Rome et de l’Italie , en lui reprochant <l’avoir soufflé la ré-

(!) « ’Ev 8s TÎî Pteiiiig I piiYopio; à7ïo<TTo>.'.Kà; àv9;p xai flsTpoy xoy xopwçsov <rvv Opovo;. M CedivnuSt in Leonn Isaurp.

(2) n ‘OÎto; 6 5y'o; 8ià tà; àvoaio’ypYia; Asovto;, àçir,vîa»rs, xal... xnyç ts 96pov; ixtüXuag. » Codrenus, lue. rit.

(3) « Porto rum Fronci>» icto. » Crdrenus. « Icto cuin Francis fœdere. » Zonaras, in Leone Isaurico.

(4) « Tôts xal rp7)YCipio;4 IlaTCTîa; M’wixr,; Ypd«et npô; tôv paaùsa Acovxa Kipi

xwv elx8va>v, è).Xà tàv al6ionoi apifitxt piy| 8uvr,0s(;» xoiii ^ôpou; r/;; ’ltoXûç. xai *Ptü|ir,; èxb)>.uGS teXetaOat 7Cp6; xèv ^avtXsa, x«l Tr»'/ 5Xv]v aÙTÛv xific itou-

•Tiai; TxvTt;; àTtsaxTi'Te, n Glycas, part. 4.

volte dans le cœur de ces peuples , comment pourrions-nous croire que Théophane , ce catholique déclaré, ce saint confesseur mort en exil pour la défense des saintes images , et, pour tout dire, cet excellent apologiste de Grégoire, aurait eu la pensée d'intenter à ce pape ou à ses successeurs cette accusation de révolte ou de félonie pour les rendre odieux? Et cependant Bossuet ne craint pas de dire que «pas même cet écrivain ne sut se préserver des sentiments d’envie et de haine dont les Grecs étaient dès lors prévenus contre l’Église romaine , à cause de la perte qu’ils ne pouvaient oublier (jue leur empire avait faite de Rome , comme le prouvent les lettres adressées aux Gaulois par le pape Nicolas 1" en réfutation des objections des Grecs; lettres, ajoute-t-il, que ce pape écrivit du temps de l’empereur Michel le Bègue , sous l’empire duquel nous avons vu qu’écrivait Théophane (1). » Mais cet amas d’assertions ne sert qu’à prouver de plus en plus l’extrême précipitation avec laquelle ce docte prélat a composé son ouvi’age, sans se donner la peine de vérifier ce qu’il écrivait ; car dans ce peu de paroles il commet trois grossiers anachronismes. Il dit que Théophane écrivait sous l’empire de Michel le Bègue. Mais Théophane, après divers genres de persécutions et de traverses que lui fit essuyer au sujet des saintes images, sans pouvoir ébranler sa constance, l’empereur Léon l’Arménien, fut emprisonné en 815, puis, après deux années de prison, relégué en exil dans l’Ue de î^mothrace, où il finit glorieusement ses jours vers l’an 818 (2), au lieu que Michel le Bègue ne fut élevé à l’empire que le 25 avril de l’an 820 (3) ; et quoique nous ne puissions pas déterminer avec, certitude l’année précise de la mort de Théophane , les historiens de sa vie n’ayant pas pris le soin de nous en marquer la date, il est certain néanmoins qu’il finit ses jours avant I.éon l’Arménien , qui

(I) n Neque hic ex|)crs fuerit illius odii ac livorifi quo Græci, amissæ Roma.' mflmores, in Ecclesiam romaiiam inarde.scerc tum rffperant, ut .«criptac .nd Gallos Nicolai I de Grœcorum objectioiiibns refellendis testantur litter.T sut) imperalore Michaele Baibo, quo in Gra>cia imperante Tlieopbanem soripsisse vidimus. » Bo.s.«uet, too. rit., cap. n.

(î) Vide Gnillelm. G.ave, ;/;»(. luier. dc.Vcripl. errlfs., sæiv S.

(.Il Vide Pa“ium, iii Oitic. Ilaron., ad anmiin «■’O, n. a.

fut tué le jour de No^'I de l’an 8â0 , jour où Michel le Bègue le remplaça sur le trône. Bossuet se trompe donc quand il dit que Théophane écrivait sous l’empire de Michel le Bègue.

Il dit de plus que dès le temps de Théophane avaient commencé les haines et les jalousies des Grecs contre l’Église romaine, et il croit en trouver la trace dans leurs objections contre l’Église romaine, dont la lettre de Nicolas I*' aux évêques de France contient l’exposé et dont ce pape demandait la réfutation à toute l’Église d’Occident ; mais ces haines et ces jalousies ne vinrent A éclore qu’avec le schisme de Photius , qui envahit le siège de Constantinople en 867 , après avoir fait indignement déposer et envoyer en exil saint Ignace , qui était alors à la tète de. , celte église (1). C’e.st de ce schisme que naquirent les haines et les jalousies des Grecs contre l’Église latine et les imputations calomnieuses qu’ils loi firent de plusieurs erreurs, que mentionne la lettre de Nicolas I*' dont il est question ici. Mais A l’époque où vivait Théophane l’Église grecque n’avait aucun sujet de porter de la haine ou de la jalousie A l’Église romaine ; loin delà, elle lui était étroitement unie par la communauté de .sentiments et de croyances. Après la persécution faite aux saintes images successivement par les empereurs Léon l’Isaurien et Constantin Copronyme de hideuse mémoire, en 787, au temps où écrivait Théophane, fut tenu à Nicée, sous l’empire d’Irène et de son fils Constantin et sous la présidence des légats du saint siège, le concile général de Nicée, deuxième de ce nom, où fut condamnée l’hérésie des iconoclastes. On y lut et on y reçut avec soumission la lettre du pape Adrien, et on confessa la primauté de l’Église romaine sur tout le monde chrétien, telle qu’elle se trouvait définie dans cette même lettre (2) . Et quoiqu’il soit vrai que Théophane vivait encore en 815, à l’époque où l’impie l^éon l’Arménien renouvela la persécution contre le culte des saintes • images, cet empereur n’avait alors pour partisans de son erreur que des gens perdus; et il trouva même une opposition invincible dans saint Nicéphore, patriarche de Constantinople , et dans plu-

fl) Pngius, in Critic. Baroiiii, ad annum 858, n. Il, ik of 1.1.

(Ddoni'il. Niraraum II. aot. •>.

T. I. Il

sieurs autres saints évéques, qui tous furent pour ce suÿetespalsés de leurs sièges et envoyés durement en exil , comme en font foi les Ménées des Grecs (1). D’autres saints que ceux-là illustrèrent encore l’Église grecque sous Léon l’Arménien; de ce nombre furent les deux saints moines studites Théodore et Nicolas, qui prirent la défense des saintes images et furent punis de leur zèle par la prison et par l’exil (2) ; de ce nombre fut aussi notre Théophane, qui, comme nous l’avons dit, fut exilé pour ce sujet et mourut dans son exil vers l’an 818. Théophane ayutt donc été, tant qu’il vécut, du nombre des Grecs catholiques et par conséquent uni toute sa vie à l’Église romaine, on ne voit pas quelle haine ou quelle jalousie il pouvait avoir conçue contre cette même Église, pour être porté par là à lui reprocher la perte de l’Itahe, que la révolte des peuples de ce pays avait fait essuyer à l’empire grec. Puis donc que la haine dont les Grecs se prirent contre l’Égbse romaine ne commença qu’avec le schisme dePhotius, ce n’est aussi que depuis ce schisme que les Grecs se sont mis à nous adresser ces reproches. Cédrénus, Zonaras et Glycas eux-mêmes , tout schismatiques qu’ils étaient , ne font point à Grégoire un siÿet de reproche d’avoir détaché ritalie de l’empire de Léon l’isaurien ; mais ils lui en font plutôt un sujet de gloire pour avoir infligé à cet empereur le châtiment qu’il méritait. Et ainsi ces reproches dont parle Bossuet n’ont été faits que dans les derniers temps par les Grecs schismatiques, qui n’ont fait eux-mèmes que répéter le Imbil d’une femme, je veuxdii'e de l’impératrice Anne Comaène; et il y a de quoi s’étonner que des hommes doctes fassent sonner si haut cette réponse, comme si elle pouvait conti-ehalancer les témoignages contraires de tant d’écrivains. Enfin Bossuet fait coïncider trois faits qui se rapportent à des époques très-différentes, savoir la lettre de Nicolas 1" aux Français au sujet des objections des Grecs , l’empire de Michel le Bègue et la publication que fit Théophane de son histoire. Car Théophane, comme nous l’avons dit , mourut sous l’empire de Léon l’Arménien et

(I) Menæi GrtEci, ad dieni 8 mens. mart.

^î) Vide Paeiiini, in Critic., ad annum Sloel 8I8.

avant que le trône de cet empereur eût été envahi par Michel le Bôçue, qui ne cotnmenea à régner qu’au mois de décembre 880 et mournt en octobre 889 (1); et la lettre de Nicolas l*' aux Français, où il expose les objections des Grecs et la cause de leur haine et de leur jalousie contre l’Église romaine j fut écrite le 83 octobre 867 , comme le prouve sa date, marquée ainsi ; X kalmda* novembris, indietione prima (2) ; car cette première indiction tombait en 867, quarante-cinq ans à peu près depuis la mort de Théophane et sons le règne nbn plus de Michel le Bègue , mais de Basile le Macédonien , qui avait succédé le septembre de cette même année 867 à Michel fils de Théodora. Or, comme nous avons plusieurs le ttres de Nicolas 1" à ce dernier empereur sans autre suscription que celle-ci : À Michel empereur (3) , peutr-ètre Bossuet art-il pris de là occasion de croire que ce Michel qui régnait à Constantinople sous le pontificat de Nicolas 1*' était Michel le Bègue. Mais cette lettre de Nicolas 1°' aux évéques de France, quoique ce pape y prenne à tâche d'exposer les causes de la jalousie des Grecs contre l’Église latine et les erreurs qu'ils lui imputaient , ne fait nulle mention de ce reproche que Bossuet prétend qu’ils lui faisaient dès cette époque pour avoir détaché de l’obéissance à leurs empereurs les provinces d’Italie. C’est donc tout à. fait hors de propos que Bossuet cite cette lelti-e en preuve d’un reproche semblable.

iki Bossuet, voyant bien cependant qu’on aurait de la peine à croire que Théophane eût imaginé cette fable de son chef, rétracte en quelque sorte ce qu’il avait d’abord dit de cet écrivain qu’il partageait l’antipathie commune à tous les Grecs contre l’Église romaine , et il en vient à dire qu’en rapportant la défense faite par Grégoire aux peuples d’Italie de payer le tribut à l’empereur de Constantinople cet écrivain n’avait rien inventé, mais qu’il n’avait fait que i-épéter l’injuste accusation intentée à ce saint pape par Léon l'isaurieu ,

<1) Pagiu.^, in Critic., ad aim. 8l6et8ii>.

(2) Apuil Liibbu, toni. IX Cüiicil., edit. Vi'iiet., rnl. 1494

(3) Epi-st. 2, 4,7, 8 nt 9 ad Mii lianlem impcrabiivm , apild tuni IK

Conril. .eilit

ai.

qui était bien aise d’avoir cette occasion de le persécuter, de même que, comme l'atteste ce même Théophane, il cherchait des prétextes jK)ur déposer saint Germain du siège de Constantinople, en voulant le faire paraître coupable de conspiration contre son empire (1). Il explique de la même manière ce que dit Anastase dans la vie de Grégoire II, que l’exarque Paul cherchait les moyens d’exécuter l’ordre que lui avait donné l’empereur de faire périr le pontife en punition de ce que. celui-ci l’empêchait d’imposer le cens ou l’impôt personnel dans la province. Bossuet dit lê-dessus qu’ Anastase rapporte non ce qu'avait fait Grégoire, mais ce que Léon l’accusait d’avoir fait, de la même manière que les Juifs calomniaient Notre-^igneur en disant de lui ( Luc, XXIII) : Nous avons trouvé qu'il défend de payer le tribut à César; qu'il n’est donc pas étonnant que le serviteur et le vicaire de Jésus-Christ ait essuyé les mêmes calomnies auxquelles avait bien voulu être exposé son divin maître. Hais pour que ces belles réflexions, ou i>our mieux dire ces belles rêveries , eussent quelque fondement, noire savant prélat aurait eu besoin de les appuyer du témoignage de quelque historien; comme donc tous les historiens, tant grecs que latins , qui nous parlent de ce fait, affirment d'un commun accord que Grégoire retira à Léon les tributs de Borne ou de l’Italie et lui ôta l’empire de toute cette province à cause de son impiété, et qu’aucun d’eux ne dit que ceci ait été une accusation faussement intentée à ce pape par l’empereur, prétendre malgré cela que tous ces écrivains ont parlé non de ce que Grégoire avait fait, mms de ce que l’empereur l’accusait d’avoir fait, c’est s’abandonner à son imagination j)our fermer les yeux à la vérité. Théophane, qui raconte dans un détail si minutieux toutes les roueries de Léon et tous les iirtilii:es dont il usa pour faire tomber saint Germain dans ses pitiges et le faire paraître coupable de conspiration

(t) « Ni que Tlirophanrs lias' Î|M‘ roiiti.xmt ; Iktc eniin omnia Léo imjierator sancio jiontilii'i iniputaliat efxlem aninio qiio,te.>ife Theopliaiie, sanctum Gernianum Constantinopolilanuin olw’rvans, atque submiHens qiiosdam .scmiouft;,sjilaci'lKil siriibi inviTiiret l'iim «nntra im)ierinni suum aîjcnb'in , quatenus hune ut roiijiiralon‘111 , non ut l onfcssonm , a tlirono ilêi)onf'Tet » Boosiiet , tom. I, lüirf. ü, lib. VI (al. 7.), rap l".

contre son empire, aurait-il dissiinulé les imputations calomnieuses que ce même prince aurait portées contre Grégoire, pour colorer par là la haine implacable autant qu’injusle dont il le poursuivait? Et si Théophane a bien pu démêler les artifices employés par ce prince pour faire paraître saint Germain coupable de révolte , aurait-il pu prendre le change sur les procédés de ce même empereur à l’égard de Grégoire? D’ailleurs la perte de Home etde l’Italie essuyée par Léon l’isaurien n’est-elle pas une preuve évidente de la vérité de ce que racontent d’un commun accord les Grecs et les Latins, que Rome et l’Italie furent soustraites par Grégoire à' la domination de l’empereur de Constantin'ople? 11 est certain qu’à partir de cette époque ni Léon ni ses successeurs n’ont plus eu d’autorité soit sur Rome , soit sur l’exarchat ou les autres ^aiys de l’Italie qui obéissaient auparavant à l’empire grec, si toutefois on excepte la Sicile et quelques villes de la Calabre et de la Fouille. Qui donc a soustrait ces peuples à l’obéissance des empereurs, si ce n’est Grégoire même? On répondra sans doute que les Romains, se voyant opprimés par les Lombards sans recevoir aucune assistance de l’empereur, s’affranchirent de la domination de ce dernier en recourant aux Français comme au peuple le plus capable de les secourir, et en se mettant sous la protection de Charles Martel, comme on peut l’inférer des récits du continuateur de Frédégaire et de l’Annaliste de Metz , qui rapportent l’un et l’autre que Grégoire III, successeiu’ immédiat de Grégoire II, envoya deux ambassades solennelles à Charles Martel pour lui offrir la dignité de patrice de Rome et lui représenter que le peuple romain , rejetant la domination de l’empereur, implorait son assistance et se mettait sous sa protection (1). Mais quand même on admettrait cette supposition, on ne pourrait pas en conclure que le peuple romain n’eiU

(l)« tl>> tempore bis a Huma B. papa Grugorius claves veiieranüi supulcbii cum vinculis sancli l’otri et muneribus magiiis, legationem , quod aiitea nulli» auditis vel visis temporibus fuit, memorato principi( nempc Carolo^ dcstinavit eu pacto patratu , ut ad paides imperatoris rwederet , et romanum consulatiiin præfato principi Carolo aauciret. p Coiitinuator Frodegarii, cap. 110. « Epistolam quoque docreto romanorum principum sibi prssul Grcgorius miattrat, quod se pupulu-s romanus , rolicta imperatoris dominationc , ad .suam defcnsionem , et

pas été délié par le pape du devoir de l’obéissance à l’égard de l’empereur, puisque, au contraire, Grégoire n’anraitpas pu implorer en faveur des Romains l’aide des Français contre les Grecs comme contre les Lombards si d’almrd les Romains n’avaient été afïranehis par une autorité supérieure du devoir de fidélité qui les tenait engagés envei-s l’empereur grec. Si l’on disait que les Romains s’affranchirent par eux-mèmes de ce devoir, sans l’intervention d’aucune autorité qui les en déclarât affranchis, il faudrait alors admettre ou que, les Romains s’étant révoltés contre leur souverain, le pape avait fomenté leur rél>ellion en appelant les Français à leur secours, ou que les peuples peuvent de leur propre autorité résister aux pui.ssances légitimes et se soustraire à leur obéissance pour cause d 'hérésie de leurs souverains ; doctrine qui , comme nous l’avons ob.servé dans notre premier livre , est on ne peut plus funeste à la tranquillité publique , puisqu’elle tend à fomenter les désiis; de révolte dans les esprits mécontents, en leur mettant les armes <\ la main pom* s’insurger contre leurs maîtres sous des prétextes quelconques de religion dont ils se feraient eux-iuémes les juges. Puis donc qu’il est tr^-certain et admis de tout le monde que le peuple de Rome et d’une grande j>artie de l’Italie secoua le joug de l’empire grec et se mit sous la puissance du pape et sous la protection des princes français é cause de l’hérésie de Léon l’isaurien, qu’on ne pouvaitplus supporter, et que les Français, après avoir expulsé les Lombards , restituèrent au domaine du pontife romain le duché de Rome, l’exarchat, l’Émilie et d’autres pays encore qui étaient auparavant soumis é l’empire grec, il faut dire que tous ces actes ii’onl été que des actes de révolte, d’usurpation et de brigandage , ou que les peuples peuvent de leur propre autorité s’alïrnuchir de la soumission due à leurs souverains, ou enfin que les Romains et les peuples de l'Italie avaient été déclarés par une aulorité légitime libres de l’obéi.ssjinee qu’ils avaient due jusque-là à l’empereur. El Gré-

invirUm l'Iementiiim roiiwrtisSMt. » .Aniiali's Mi'lenscs, iiiCollict Hisinr Frtinr Durhesnii.

goire II fit bien voir dans cette circonstance combien était salutaire l’usage légitime de cette autorité supérieure en s’en servant d’abord pour contenir les peuples et les armées dans leurs mouvements de lévolte contre Léon l’Isanrien tant qu’il nourrit en lui-mème l’espoir dé ramener ce prince à de meilleurs sentiments, montrant pur lé que les peuples ne peuvent jamais, pas même pour cause de religion, se soustraire de leur propre gré é l'obéissance due à leur souverain ; puis pour affranchir les peuples de cette obéissance, quand il eut perdu l’espoir de voir s’amender ce prince jmrvers et qu’il vit la nécessité pour le salut de ces mêmes peuples de les affranchir du joug de ce tyran.

15. Pour passer maintenant aux autres objections de Bossuet, il dit que les Grecs ne citent aucun décret de Grégoire 11 qui hisse voir que ce pontife ait dépouillé Léon de l’empire d’Italie et qu'on ne saurait comprendre pour quelle raison il l’aurait dépouillé de l’gmpired’Occident plutêt que de celui d’Orient, pourquoi d’une partie de l’Italie plutêt que de tout le reste de l’Italie, (Hiisque non-seulement la Sicile, qqi est contignCà l’Italie, mais encore Ig Galabre , la Fouille et le duché de Naples persévérèrent daus leur soumission à l’empereur, sans réclamation de la part de ce pontife (1). Nous répondons à la premia objection qu’il y a bien des choses que nous croyons sur la foi des hkioriens, quoique les actes n’en soient pas venus jusqu’à nous. Et, pour ne pas sortir de l’histoire de cette époque, où se trouvent ai^jourd’hui les actes des deux conciles tenus à Rome contre l’hérésie des iconoclastes, l’un sous Grégoire ii et à la hn de son pontificat, l'autre sous Grégoire III et au commencement du sien? Personne cependant n’a jamais osé nier la tenue de ces deux conciles et la condamnation qui y fut faite de l’hérésie des iconoclastes ; mais il nous suffit pouiy croire qu’Âdrien I" ait fait mention du premier de ces deux conciles dans sa lettre à Charlemagne , et qu’Âuastase ait de même mentionné le second dans sa Vie de Grégoire 111. Nous croyons sur la foi d’Anastase que l’hérésie des icouoelastes a

J) Bosfuet, tom. I , pari. 3, lib vi (al. 2 j, l'a]!. 13.

été anatbéniatisée , diro analhemale , duiia le dernier de ces deux conciles; mais quant aux actes de ce concile même, ils ne se trouvent nulle part, et Anaslasê n'en parle pas. Il importe donc peu pour la vérité du fait que les écrivains grecs, en disant que Grégoire U dépouilla Léon l’Isaurien de l'empire de ritalie et des tributs que ce prince en retirait, n’aient pas rapporté en même temps le décret de ce pape ; car de même que nous n’avons pas les actes du concile que ce pape tint à Rome contre les iconoclastes , ainsi cet autre décret a pu se perdre, d’autant mieux qu’il faisait probablement partie des actes de ce concile même; car Zonare fait clairement entendre que ce fut dans le concile où Grégoire excommunia Léon qu’il lui retira les tributs de l’Italie (1). Nous répondons à l’autre objection que de même qu’il n’est pas toujours expédient que le pape fasse usage de son pouvoir indirect sur les princes rebelles à Dieu et à l’Église, mais qu’il doit avoir égard aux circonstances des temps et aux dispositions des peuples, afin de n’exercer ce pouvoir qu’avec prudence et pour le plus grand bien , ainsi peut-il quelquefois l’exercer partiellement, et non universellement, c’est-à-dire soustraire une partie des sujets à l’obéissance des princes qui ont apostasié la religion , savoir ceux pour qui se fait sentir davantage la nécessité de leur conserver l’intégrité de la foi, ou à qui la contagion de l’hérésie serait plus préjudiciable, ou enfin chez qui ses décrets trouveront une exécution plus facile, en laissant sous la domination de ces mêmes princes l’autre partie de leurs sujets qu’il ne pourrait qu’en pure perte essayer de leur soustraire. Or, de ce que Grégoire ne pouvait, par l’usage qu’il eût fait de son autorité, préserver la totalité de l’empire de la fm'erir de ce prince hérétique s’ensuit-il qu’il ne devait pas sauver des mains de cet empereur au moins la ]>artie du {lenple qui se trouvait plus près du centre de la religion et de la métropole de la chrétienté, cette partie surtout qui non-seule-

(I) H Qua de cuusa Grtigorius , qui , rupudiata !<ociutulv ptiBsulU nova; Huuur, netnon illorum qui eum sequerentur, illus utia cum impcratorc synodii-oaii.ithematc obstrinxit , et veeügalia quœ ad id usque temporis imperiu inde pendebantur inhibait. » Xonarat.

Dioiti' •

ment était disposée ù observer les décrets du pape , mais cherchait d’elle-méme à secouer le joug de ce méchant prince, et à employer contre lui la force des armes? Aucun écrivain n’a dit jusqu’ici que Grégoire II ait soustrait l’Orient à l’empire de Léon l’Isaurien ; mais tous s’accordent à dire qu’il lui a soustrait du moins la ville de Rome , la plus grande partie de l’Italie et les villes de la Province Romaine. Et nous n’avons nul besoin de chercher d’autres raisons qui l’aient engagé à dépouiller ce prince de l’empire d’Occident plutét que de celui d’Orient, sinon que son autorité devait rencontrer moins d’obstacles en Occident qu’il n’en aurait rencontré en Orient, où Léon avait sous sa main des armées nombreuses toutes prêtes à le défendre aux dépens des catholiques , et que d’ailleurs l’état de l’Orient constituait un danger moins prochain pour l’Église romainequel’état des provinces d’Italie, si rapprochées^de Rome. Enfin , si Grégoire n’affranchit pas toutes les villes de l’Italie du joug de l’empire grec, c’est qu’une bonne partie de ces villes avaient des Grecs pour magistrats et qu’il lui suffisait pour le moment de mettre les Latins àl’abri de l’impiété de l’empereur.

16. Toujours séduit par cet argument trompeur, Bossuet prétend démontrer par les actes de Grégoire 111 , successeur immédiat de Grégoire II, que ce dernier ne déposa nullement de l’empire Léon l’Isaurien ; et il cite à l’appui de son assertion ce que rapporte Anastase des lettres d’avertissement qu’écrivit Grégoire III à cet empereur, dont la fureur contre les saintes images augmentait sans cesse , et de la condamnation que fit ce même pape de l’hérésie des iconoclastes dans son concile tenu à Rome, sans parler de déposition dans l’une de ces deux circonstances plus que dans l’autre; enfin de la supplique que toutes les provinces de l’Italie adressèrent d’un commun accord à ce même empereur pour le rétablissement des saintes images. Bossuet infère de ces divers faits que, puisque Grégoire III et avec lui les peuples de l’Italie continuaient ù leconnaltre Léon l’isaurien pour empereur, c’est qu’il n’avait 1>U8 été déiK)sé de l’empire (1). Mais s’il avait observé que Gre-

(I) Bossuet, t. I, part. 2, lib. vi ( al. i l, i-ap. 17 (al. 18).

jçoire 11 u« songea jamais à soustraire à Léon l’empire entier, mais seulement une partie de son empire , il se serait bien gai-dé de conclure de ce que Grégoire 111 continuait à le reconnaître à un certain point pom^ empereur que son prédécesseur n’avait pas soustrait à l’empire de ce prince la viUe de Rome et d’autres provinces d’Italie. D’ailleurs, quand bien méme^Grégoire U aurait déposé Léon de son empire tout entier, Grégoire ill n’aurait pas dû pour cela perdre de vue l’espérance de la convei'sion de ce prince et le devoir de l’avertir. De même , si les peuples de l’Italie , à la persuasion de ce pape, adressèrent une supplique éLéon pour le rétablissement des saintes images, il ne s’ensuit pas qu’ils le recounussent pour leur souverain ; mais tout ce qu’on peut en inférer , c’est que , de concert avec le pape , ils voulurent faire preuve de leur zèle pour le bien général de la religion, puisque leur demande étaiten hveur non de Rome ou des provinces d’Italie qui en étaient voi^nes, où ce méchant empereur ne put jaimais obtenir, malgré tous ses efforts, le renversement des saintes images, mak de l’Orient ou des autres provinces qui restaient encore asservies à sou empire. Observons eniin que la soustractimi de l’Italie à la domination de l’empereur Léon à cause de Dbérésie de ce prince , étant dans le cas dont il s’agit une peine ecclésiastique et par U même médicinale, laissait toujours les Italiens lilires de chercher à obtenir à force de dévouement la converaion ou ramendeiuent du priuce, dont l’aflet eût été alors de faire cesser la peine portée contre lui et de lu remettre eu possession de tout sou empire. U ne faut donc pas s’étonner si les Italiens, quoiqu’ils ne fussent plus obligés d’obéir à Léon depuis le déci-et du concile de Rome , où oet empereur avait été excommunié pour son hérésie , lui adressé^nt néanmoins la supplique dont parle Anastase. Ou serait encore bieu moins en droit d’inféier cette conséquence pour Grégoire 111 de la lettre qu’écrivitee pape eu 739 à saint Boniface, archevêque de Mayence, et qui se trouve datée ainsi ; Donnée le k des calendes de novembre de l’an ïl.'l de l’empire de Lion et 20 de celui de Constantin , sou fils, indirtionS (1; : ce que Bossuet fait valoir

I) « Dflta IVkal. novemhri>, imp**r;itotv rioininn piiaRÎmo Aug»i«*A

avec grBaQd étalage contre toonius, cunpie si ce st3sie de di> plematie était une pBeuv« évidente dei l’ob^ssanee que Gré»goire III aurait continué de rendre à Léon l’Isaurien et à Cou> stantin Copronyme, son fils. Maisrictn n’est plus futile qu’un par rail radsonnenienl, puisque les lettres ou diplénxes des papm qui succédèrent à Grégoire Ul portent de même pour dates 1^ années d’empire des esmpereurs iconoclastes, qumqu’U soit bien certain que ces papes n’étaient plus sujets de «es empereurs. Pour mettre cette vérité dans tout son jour, rappelmis d’abord que ce même pape Grégoire Ul , écrivant à Charles Martel pour le prier de venir au secours de l’Italie et lui offrir à cet effet le patrioiat de Home, lui r^pré«»ataU, comme nous l’avons dit plus haut, que le peuple romain, rejetant la doraioatioD de Léon , relicta imptraiork dominatione , avait résolu de recourir à lui pour sa protection et sa défense ; ce qui prouve que dès le temps de ce pape Rome s’était soustmûte à l’empire de Léon. Zacharie ensuite, qui «recéda à Grégoire, mit de même la liberté de k ville de Rome et des provinces circonvoisines sous la proteetion des Francs ; et les Romains , qui , délivrés du joug de l’empereur grec , ne reconnaissaient pins d’autre souverain que le pape , furent alors secourus contre les Lombards par Charles Martel , qui força le roi Luitprand de, lever le siège de Rome Et indépendamment de l’exarchat de Ravenne , qui bientét après lut mis aussi sous le domaine de ce pontife , il est certain que le duché de Rome ne reconnaissait plus d’autre souverain que ce même pa[» , qui obtint môme de Luitprand la restitution des quatre villes de ce duché que ce roi barbare luiavaitprécédemment enlevée i c’est caque dit Anas^ tase dans sa Vie de Zacharie, ibiis Étienne, se voyant pressé par Astolphe, roi des Lombards, qol, déjéroaiire des villes qui oomposaient le duché de Rome , menaçait de s’emparer de Rome elle-même, eut recours à la protection de Pépin, roi de France, et ayantquittéRome, comme le raconte Anastase, le 14 octobre 753, dans la septième indiction, qui avait commencé aux calendes

imperii fijus anno 53, sad et Conetantino Magno imperatore, eju« ftlio, anno *o. indict. 8. » Gregor. III, epist. 7.

de septembre (1) , après avoir inutilement exhorté et prié Astolphe de lui rendre les villes enlevées à l’Église (3), il entreprit le voyage de France ; là, comme nous l’avons dit , il sacra Pépin roi des Français et le détermina à se préparer à la guerre contre Astolphe pour lui &ire rendre les villes qu’il avait usurpées. Pépin , épousant la cause du pontife, commença par envoyer une députation au roi lombard pour obtenir de lui la restitution des terres enlevées à l’Église; mais cette démarche ayant été inutile , il s’avança contre lui à la tête d’une nombreuse armée dans le courant du mois de septembre 75t et de la huitième indiction , comme l’atteste le continuateur de Frédégaire, et, l’ayant rencontré au passage des Alpes , le défit en bataille rangée , le mit en fuite , l’assiégea dans Pavie et le réduisit à la nécessité de lui promettre par le serment le plus solennel et en lui donnant des otages pour garantie de sa promesse de rendre au pape toutes les villes enlevées à l’Église; il lui prit en outre la ville de Ravenne avec vingt autres cités, dont il accrut le domaine de saint Pierre , comme le dit Léon d’Ostie (3). Mais Pépin et Étienne ne furent pas plus tôt rentrés , l’un en France , l’autre à Rome , qii’ Astolphe, violant toutes ses promesses et tous ses sermenis , rassembla une armée nombreuse , et, bien loin de restituer les villes qu’il avait usurpées, vint mettre le siège autour de Rome, qu’il serra étroitement en même temps qu’il commit dans tout le duché des actes d’une cruauté inouïe ; c’est pourquoi, sur l’appel pressant qu’Étienne fit de nouveau à Pépin , et par lettres et pau* exprès, pour qu’il revint à son secours , ce prince lit ses préparatifs de guerre, et, ayant repris en 755 le chemin de l’Italie avec son armée , il défit Astolphe au passage des Alpes et le mit en fuite (à). Puis, comme il approchait de Pavie, survinrent à sa rencontre les amliassadeurs de Constantin Copronyme , chargés par leur maître, qui avait appris l’engagement contracté par Asti) Aiiastasiius.iii Vita Stephaui II. Vide. Francise. Fugium. in Bn^viar. ivm. ixnitif., tom. I, in Vita Stephani II, n. 9.

Anastasius, in Vita Stephiini II.

(3) « Ravennam et viginti alias civitates supradicto Aistuifo ahstulit , etsub jureapostolicœ sedis redegit. » Léo Oatiensis, lib. i, cap. 8.

(4) Anastasiua, in Vita Stephani II.

tolphe de donner l’exarcbat au domaine de saint Pierre et en craignait l’exécution , de faire instance auprès de Pépin pour que cette province fût rendue à l’empire grec ; omis le prince français refusa d’accueillir leur demande, et leur répondit que pour tout au monde il ne rétracterait la promesse qu’il avait faite de mettre au pouvoir du pape et de joindre au domaine de saint Pierre ce qu’il avait conquis par le droit de la guerre sur le peuple lombard (1). Ensuite il se rendit sous les murs de Pavie , et en pressa tellement le siège qu’ Astolphe, ne pouvant plus lui résister, fut réduit à lui demander la paix, qu’il obtint , mais à condition qu’il remettrait les villes de l’exarcbat et de l’Ëmilie, aujourd’hui dite Romagne, et de la Pentapole, aujourd’hui dite la marche d’Ancône, entre les mains de Fulrade, abbé de Saint- Denis, que Pépin nomma pour commissaire À cet effet, et qui obligea tous les Lombards à quitter l’exarcbat et tous les autres lieux ci-dessus nommés, reçut des otages de toutes les villes et remit au pape à son tour les clefe de ces diverses villes , en les déposant sur le tombeau des saints apôtres, avec la cédule de la donation faite en toutes formes par Pépin et revêtue aussi par l’ordre de ce monarque de la signature de ses fils Charles et Carloman et des principaux barons et prélats de France, comme le reconnaît sur le rapport d’Anastase un écrivain de nos jours peu favorable d’ailleurs à l’agrandissement des pontifes romains (2).

17. Il est donc certain qu’en 765, époque à laquelle, de l’aveu de tous les historiens , les pontifes romains acquirent la souveraineté de l’exarchat et des autres villes d’Italie ci-dessus mentionnées (3) , le pape n’était déjà plus sujet de l’empire grec : on doit môme dire qu’il ne l’était plus dès longtemps avant cette époque, par là mëiiie qu'il avait acquis ou que le peuple lui avait transféré la souveraineté du duché de Rome , comme le prouvent et la requête même que présentèrent à Pépin les ambassadeurs de l’empereur , qui en lui demandant

(t) Anastasiuü, in Vita Stephani II.

(ü) Giannone , Sloria rivUt dfl reçno di Napoli, tom. Il, lib. v, Ç 11, paa- 34).

(3) Vide Fraïuiseum l‘;n<itim, in Hn v.rit,, Vit.T Slepliani II, n. lit

(le peiwlre A léur m«lln* l’exarchat de Haverine , ae jMtent aucune meBtionnideKoBieBi desvillet dfece doehé (1) , dtbs (ettread’ÉtieBiie à Pépin, oA, en conjurant ce prince de lüi venir en aide contre les vicdences du fwtjure Aatolplœ , il ne parié jamais de rempereut*, et appelle du nom de son peuple le peuple de Rome (2). Cependant ce même pipe, dans le privilège qu’il accorda à Fulrade^ abbé de Saint-fietaiB , en ’fbS et pieu avant sa mort p donne ponT date l’anéée de l’empire de Constantin Copronyme \ de cette mani^ : Le IV det mlmim de mars , Fan 38 de l'empire du très-pieum empereur CoiMuntin, couronné de Dieu j l’an 18 «jeton conmlat, l’an iV de l’etnpîreàt son fis aîné Léoni indictien X (8)i ftuoi de plus? Paul 1“, successeur d’Étienne sur la (Attire de saint Pierre et par là même dans la souveraineté de Rome et des antres provinces étrillés d’Italie <xim prises dans la donation de Pépin -, non-seulement n’était passujet de l’emperearConstanlin Iconomaque ou de l'empire grec; mais s’étant aperçu «jue ce méchant empereur prenait desdispositiuns pour se remeMre en po^ssion de Raven ne, il eut recours, pour l’eu empêcher^ au rm Pépin, à qui il écrivit (fu’il avait appris que les t^minabies Grecs , ce peuple «wnsrn de la sainte Église de Dieu^ adversaire de la foi orthodoxe et réprouvé de Dieu , songeaient à faire irruption eur k pags de Rome et eur celui de Ravmne, etc., ajoutant ces mots : a Comme, <( ainsi qne votre excellence en est pleinemetatinstraite, les aboa minablesGrecsnenousfontlaguerrequ’àcausedelalRai sainte O et ortiiodoxe et de la védérable et pieuse tradition de nos

^1} « Et nimlseum deprecaus atque plura sponduns, tribuit imperialia munera , nt Ravcnnatiüm urbem vel coteras ejuâjem cxarchatus diitates cf castra imperiali tribueiu concederet ditioni. ■> Anaiitesius, in Steph. II.

(2) n Cuiictus naniquf uosler popalus reipublicæ Uumauorum mugnuduloie et àmarissimis lacn mi.s uiia nobiscum tribnlantnr. » Epist. a Stcphani II .id Pipinnm, apud Labbe, tom. VlIICknic.. edit. Veiiet., col. 880. « Te (xinjnro, quoniam uostra et oiuues Romanorum populi aninue, post Deum et ejus pcincipem apostülorum , iii tua a Di-o protecta excellentia , et gente Erancorum a Drt) tibi commissa pendent, quia vobis animas omnium nostrorum Romanorum fradidimus. u Epist. 'i Stepban. II ad Pipinum, apud Labbe, loc. cit., col. 382.

(3) « IV kaleiidas martii, imperante domno piissimo Constantino, a Deo coronato imperatore, anno XXXVIII , post ejus coiisulatum anno X VUI , sed et Leone majore imperatore ejua filio anno IV, iodictione X . » Apud Labbe , loc. cit. . col. 3U0.

K pèretiÿ qu’ils voudrHÎunt détruire el reiivei'ser (1). » Malgré uela , ce oièrue paipe, qui portait lü l’eiiipire grec , conti'e lequel il implorait les armes de Pépin, une kaine si Justement méritée, signa dans les termes suivants le diplémc accordé par lui au monastère deSaint-Hilaire dans le diocèse de Ravcnne : Donné le jour du nmti de février, l’an XI de l'empire du irèo-pitux Augwtte ConttanÛH ) grand empereur, eouronné de Dieu, Pan XX de son eoneulal, l’cm Y II de l'empire de êon fils Léon , indiclionXII{i). Que Bossuet vienne donc nous prouver, ces dates en main, que les papes même depuis Grégoire 11 (continuèrent à reconnaître pour leurs souverains leseiuitereurs iconoclastes; il pourra démontrer par la même raison que ces papes reconnaissaien t pour pieux et orthodoxes ces princes impies qu’ils avaient tant en horreur, puisqu’ils les appellent ti'ès-pieux, de même qu’ils les appellent empereurs. Mais s’il avait voulu faire preuve dans cet ouvrage I comme dans les autres sortis de sa plume, de son incomparable érudition, il aurait observé que ces dates ne sont là que pour indiquer les époques d’après l’usage depuis longtemps adopté et qui continuait d’étrc suivi par les notaires , classe d’hommes fort attachée à ses formules , quoique souvent plus qu’insignifiantes , même depuis (|ue les papes se trouvaient affranchis de la domination des empereurs grecs , jusqu’à ce qa’enfin , sous Adrien T', on commençât à dater les diplômes pontificaux des années du pape régnant, comme nous le voyons par le privilège accordé par ce pape en 786 au monastère de Saint-Denis , et qui se trouve daté de cette manière : Donné le jour du calendes de juillet par les mains d'Anaslase primicier, le Seigneur Dieu el Sauveur Jésus-Christ ré-

(1) « Signiflcans nobis qucxl nefaiuli Græci inimici Dci Ëcclt»iæ et

orthodoxæ fidei expugiialorfs , Dco sibi contrario, super nos ei Ravennatium partes irruere cupiunt, atque monitiouem faeere, etc.... Quia, ut plcnissime aatusfacta est vestra exccllenlia, non ob aliud i(>si uefandissimi nos perscquuntur Græci nisi propter sanctara et ortb(xloxain lidcm, et venerandam Patruui piam Iraditioneoi, quam cupiuut destruere atque couculcare. u Gpist. 7 Pauli I ad Pipinum, apud Labbe, tom. VIII Concil., edit. Vunet., col. 441.

(2) * Datum nouis februarii, imperanto domiio piissinio Augusto Constantinu, a Dco coronalo magno imjwraton; aiuio XI, post coiLsulat(un ejas amio XX, sed et Leone impiratore ejus filio anno VII , indirtione XII. » Apud LablM, tom. VIII Concil . ((dit Ven((t.., col. 44».

gnant avec Dùni le Pire iout-puissanl et avec le Sainl~E$pril dans les siècles sans fin : l'an XV, grâce à Dieu, du pontificat de notre Seigneur sur te saint-siège apostolique du bienheureux Pierre , indiction /X ( I ) . Mais ce qui prouve mieux que le reste que ces dates de diplômes pontificaux , prises des années de règne des empereurs ou d'autres souverains , ne servaient qu’à marquer les époques, et non à indiquer un état de sujétion, c’est celle que porte le concile tenu à Rome en 7i3 sous le pape saint Zacharie etqui est ai nsi conçue : Cecondle aiti tenul'anll de l'empire d’Artdbasde, et l'an XXXH du règne de Luitprand, indiciionXII (2). Car qui jamais a songé que les papes se soient reconnus sujets des rois lomltards, dont ils ont toujours été, et à bon droit, les implacables ennemis et aux entreprises desquels ils se sont toujours vigoureusement opposés? A moins qu’on ne dise avec Pagi l’Ancien que cette date insolite fut adoptée à cette époque parce qu’Artabasde , qui était catholique , s'étant emparé en 740 de la ville impériale de Constantinople , où il revêtit la pourpre et rétablit les saintes images, les Romains et les Lombards s’unirent à cette occasion pour la cause commune de la religion, en refusant de concert de reconnaître désormais pour empereur Constantin Copronyme (3).

18. Mais, quoi qu’il en soit de cette conjecture, il est certain, d’aprè^s ce que rapporte Anaslase dans la vie de Zacharie , que ce pape ne vécut jamais en mauvaise intelligence avec Luitprand, roi des Lomljards, depuis que ce prince lui eut restitué les quatre villes qu’il avait enlevées deux ans auparavant au duché de Rome, et qu’il en reçut même à titre de donation, autant que de restitution, plusieuis domaines de diverses provinces, que les Lombards avaient ravis longtemps auparavant (V l’Église romaine, qu’enfin il sut lui persuader de conclure

(1) « Uutum kaleiidis julii , per mauum Annstnsii primiemi, régnante Domino Deo) et salvatore Jlsu Chri?to rum Dfo Pâtre omnipotente, et Spiritu Sanrto per infinita seoula. Anno, Deo propitio, pontilieatns Domiiii nostri in apostolica saeratissiina Beati Pétri sede XV, indirtioiie IX, » Apud I.abtv>, tom. VIII tloneil., edit. Venet., eol. .'>40.

(2) « Factum est lioc eoncilium anno II Artabasdi imperatoris, iieeaon Luitliprandi ngis anno XXXII, indirtione XII. » Apud I..obl)e, tnm. VIII Coneil., «lit. Venst., col. 290.

(3) Pattiii'*, in Crilii' Bonmii, ndaim. Ti.'l, n. Ci it 10.

DigitizfidJjx Googl

une paix de vingt ans avec le duché de Rome. Or nous pouvons inférer de ce fait deux conséquences : l’une , que la haine que se portaient mutuellement les Romains et les Lombards s’était adoucie à cette époque , et l'autre , que l’empereur grec n’everçait plus aucune juridiction sur Rome et les autres villes de ce duché , puisque nous voyons le pape y décider souverainement pour la paix comme pour la guerre (1). Mais quand même nous accorderions à Bossuet que Zacharie reconnaissait Constantin Copronyme pour légitime empereur, il ne s’ensuivrait pas pour cela que Grégoire II n’eût pas .soustrait à son père I^on l’empire de Rome et les tributs de l’Italie, puisque, outre que Léon risaurien , comme nous l’avons déjà dit, n’a jamais été dépouillé de l’empire d’Orient et qu’à ce titre le pape pouvait toujours appeler empereur le fils de ce prince, le décret porté par Zacharie contre le père ne s’étendaitq>as au fils. Kt ainsi , tantque ce dernier ne se déclara pas ouvertement héritier de l'impiété de son père en faisant la guerre aux saintes images, ce qui arriva certainement au plus tard en 754, lorsqu’il eu fit condamner le culte dans le conciliabule tenu à Constantinople, les évêques de Rome pou vaientle considérer comme empereur. 11 n'est donc point étonnant non plus que Zacharie, accédant aux prières d’Eutychius, exarque, etdeJean, archevêque de Ravenne , se soit entremis auprès du roi Luitprand pour que ce roi abandonnât le projet d'envahir cette métropole et les villes de la Pentapole, et qu’il restituât même les villes qu’il avait enlevées à l’exarchat (2) , et qu’en récompense de ce bon office il ait obtenu de Constantin Copronyme lui-même la cession de deux manses données en propriété à rËgli.sc romaine (3). Assurément Bossuet ne devait pas pour des faits .semblables insulter tant de fois à la mémoire du grand cardinal Baronius, en lui reprochant d’avoir écrit sans sujet que Grégoire Il avait dépouillé Léon l’isaurien de l’empire d’Ilalie (4), comme si priver ce prince de la souveraineté de Rome et des

(I) Aiiastasios , in Vita Zachariæ .

(1) ànaatasius , in Zacharia . /

'3) Anaatasius, loc. cit.

(41 BosauH, tom. I, part, ?. lih, vi. mp. l» rt I9,’alia« lit», ii , rap. (actlfl.

hributs de l’ifalie, comme assarent qu’il le fit uue mulHtudi* d’historiens , était la même chose que de le dépouiller de tbdt l’empire , ce que-personne n’a jamais avaficé ; ha comme si la peine infligée au père devait encore passer au fils, avant même que ce dernier se montrât héritier de l’impiété paternelle; ou enfin comme si, à partir du nloment où l’empiW d’Occident fut porté sur la tête des princes français de la famille de Pépin et ensuite sur celle des rois de Germatiile, les pajpes avaient tessé de considérer comihe empereurs d’Orient les princes grecs qùi continuaient de régner à Constantinople. Le point à décider, c’est de savoir si , depuis Grégoire II , les papes continuèrent k reconnaître jx)ur leurs propres souverains les empereurs iconoclastes et les autres empereurs grecs qui leur succédèrent; or c’est ce qu’on ne démontrera certainement ni par les dates des diplAmes pontificaux marquées d’après les années des Empereurs grecs, ni par le soin que prenaient lespapesd’avertir les empereurs iconoclastes, ni par les égards qu’ils leur conservaient en les appelant toujours empereurs , à moins qU’on ne prétende qu’ils considéraient de même comme leurs légitimes souverains tous les princes qu’ils traitaient comme des souverains légitimes. Puisqu’il est donc démontré que les empereurs d’Orient, à commencer par Léon l’Isaurien , h’eurent plus la souveraineté de Rome, il devient évident que c’est que ce prince en avait été dépossédé par Grégoire FlàcauSe de son hérésie. Etainsi se trouvent détruits, depuis le premier jusqu’au dernier, tons les arguments enta.ssés par BossUet à tant de frais contre les cardinaux Barnnius et Bellarmin pour infirmer les témoignages unanimes de tant d’historiens qui ont attribué à Grégoire 11 d’avoir dépouillé Léon l’Isaurien de la souveraineté de Home et des tributs de l’Italie.

55 XVII

iMi s« raorosE la u'examihbr si le oiPouTioH db chiuiêbic, roi ub nuMct,

QDE HOD8 DISONS s'i^TRE FAITS PAR L'ADTOBlTi DR ZACHARIE, A QCELQDB RAPPORT AVEC LA CONTROVERSE ACTOKI.LE, ET SI GRÉGOIRE VII A PD AVISR RAISON DF. LA CITER PODR BXEMPLE.

Socmu^n*.

1 . Le raisonnement que fait Bossuet pour prouver que la déposition de Childéric, faite par l'autorité de Zacharie, ne touche en rien à la question actuelle, est fondé sur une fauine supposition , et pèche par l'antécédent et par le conséquent.

i. Équivoque qu'il commet en nou-s attribuant la prétention de prouver par l'eiempls da la déposition de Cbildéric que le pape peut déposer les souverains qui jouissent pleinement de leurs* droits. On fait voir que le papt.\ en déposant les souverains , ne fait que ks déi larer d'avance dé|Kisés et privés de leurs droits par leur apostasie, puisqu'ils perdent leurs droits au trône par le fait même de leur révolte contre l'Église

3. On fait voir que la déposition de Cbildéric rentre tout & fait dans la question actuelle, et qu'aucune société civile ne ijcut subsister daas son état sans

, religion.

4. En quel sens la société civile chez les inlldêles )vut-elle subsister sans la religion catholique? Le changement de religion dans les Étals catholiques y entraîne néceasairement l'altération des institutioas même civiles.

5. Pourquoi l'Église ne peut-elle pas déposer du trôna les princes iiitidéles qui persécubmt la religion, tandis qu'elle a ce dmit .sur kw princes ciiréticas qui apostasiont la foi ou qui persécutent l'Église?

a. La déposition do Cbildéric a-t-elle impliqué une erreur ou nue injustice soit dans le '•^''s les seigneurs français? Ias prinos di-scendanls dePi'-

pin rapportaient à l'autorité de l'Église romaine l'origine des droits di.' ledr famille au trône de France. Bossuet réfuté sur ce point.

7. Examen du sentiment de quelques ét'rivains français sur la conduite de Zacharie dans la déposition du roi Cbildéric. On fait voir (ju'ils n'auraient pu fa roodamner, s'ils ne l'avaient mal comprise.

8. Réfutation de l'assertion tuirdiede Jacques Almain, que rUniversite de Paris aurait mieux jugé le cas de Cbildéric que ne le firent alors saint Zacharie et saint Boniface avec tons les seigneuisi de France. Quel «'tait il y a un si,îcle (trois siiV,k)s) le sentiment de la .Sorbonne par rapportau ponviàr du pape sur le temporel des souverains.

». Bossuet impute faus.scment aux défenseurs du pouvoir indirect de prétendre prouver par l’exemple de Childérir que ki pape |ieul à son gré faire et défaire les rois. En quels ras cet exemple peut servir a démontivr le pouvoir attribue par nous au paiie de déiioser indirectement les souverains même pour d'autres causes que pour cause de religion. {> fut fort a proyKw que Grégoire VII s’autorisa de cet exemple, pouvoir qu'il déploya contre Henri IV a été reconnu par- l'antiquité appartenir au souverain pontife.

1. Nous avons déjà traité au lonfr de la déposition de Cliil-

dérie .au par.icraphe doiiziènie de ee livre, nd nous hvoiié l’ait

voir qu’ell»; ne se fit pas sans l'intervention de l’autorité du pape. Mais roinnie Bossuet, après avoir essayé de contredire ce fait en niant que l’autorité de Zacharie ait été pour quelque chose dans la déposition de ce prince, s’efforce de prouver que, supi^osé même que Childéric ait été dépo^ en vertu de l’autorité du pape, cette déposition ne fait rien à la question présente, il convient que nous discutions maintenant les raisons au moyen desquelles il prétend justifier son assertion ': « Quand même on « accorderait , dit-il, que Zacharie aurait délié les Français de K leur serment, cette déclaration du pape ne ferait rien à notre « objet; car, supposé même que les Français, qui ne faisaient « plus aucun cas de Childéric et qui le regardaient comme « ayant alxliqué de fait la royauté tout en retenant le nom de « roi, auraient par précaution, adcaulelam, comme on dit, « et par respect pour leur serment demandé à Zacharie de le « déclarer nui et de les en tenir pour absous , et qu’ensuite « ils auraient dépouillé du nom même de roi un prince qui ne « l’était plus en réalité et qui peut-être même, tant était ex- « tréme sa faiblesse d’esprit, n’était pas absolument opposé à « ce qu’ils faisaient à son égard , qu’est-ce que cela ferait à la « question agitée entre nous? Est-ce qu’il sera permis d’inférer « de cet exemple que le pape pourrait déposer un prince qui « jouirait pleinement de ses droits à l’empire, ou absoudre de < leur serment des peuples qui ne penseraient à rien de sem- « blable , faire en un mot par sa propre autorité, malgré tous, « ce qui ne s’est fait ici qu’avec l’agrément de tout le monde? « Rien ne serait plus absiu’de(l). » Mais tout ce raisonnement pèche dans les prémisses et dans la conséquence. Je dis dont lu prémiiue*; car, si cet écrivain voulait raisonner sur notre hypothèse pour faire contre nous un de ces arguments qui s’appellent ad homintm, il devait invoquer nos principes, et faire voir ensuite que le fait en question ne prouve rien de ce que nous avons en vue. Il ne devait pas faire de Childéric un roi de paille ou de théâtre , privé de tous droits et de toute autorité ; car il est certain qu’en ce cas la déposition d’un roi de cette espèce ne

(0 Bnvsnct , (om. I, part ">. lili. vi ( alias ’t, rap.

ferait rieuà la question préüeute ; intûs il est certain aussi qu'en ce cas il eût été inutile et tout à fait superflu pour les Français de i-ecourir au pape pour être absous de leur serment; car quel lien religieux pouvait les obliger à rendre obéissance ê un prince nul , qui n’avait aucun droit , aucun pouvoir princier T Commentles grands, comment tout le peuple français pouvaientils être embarrassés de savoir s’ils devaient ou non la fidélité à un roi qui n’était plus roi que de nom? S’étaient-ils engagés quelque part à respecter dans les princes mérovingiens un vain nom sans rien qui le soutint, tellement qu’ils ne pussent sans l’intervention du pape être relevés d’un engagement semblable et transférer à un autre qui fût capable de le porter un nom qu’il ne s’agissait d’enlever qu’à un fantôme? Mais cet argument pèche encore dam la comé^punce ; car qui a jamais songé à dire que le pape peut absoudre les sujets malgré eux du serment qu’ils ont prêté à leur prince? Cette absolution étant un bienfait non-seulement pour toute la société eu général , mais encore pour chaque sujet en particulier, et n’étant une peine que par rapport au prince, qui peut douter qu’elle ne puisse être donnée qu’à ceux qui la demandent ou qui du moins sont disposés à l’accepter? Bossuet ne trouvera aucun exemple de papes qui aient usé de ce pouvoir autrement que sur la demande des peuples qui ne pouvaientplus supporter le joug que faisaient peser sur eux de mauvais princes, comme nous l’avons vu à propos de Grégoire II et de Grégoire VII lui-même. Que s’il est arrivé que des papes aient usé de ce pouvoir contre des souverains qui, hérétiques ou schismatiques les premiers, avaient entraîné leurs sujets dans leur schisme ou leur hérésie, si dans ce cas-là même ils ontabsous les sujets de leur serment de fidélité , cette absolution ne pouvait pas s’adresser aux hérétiques mêmes ou aux schismatiques, qui, rejetant l’autorité pontificale et séparés de l’unité de l’Église, étaient par là même hors d’état d'être absous ; mais elle s’adressait à ceux des sujets qui étaient restés catholiques, et qui se trouvaient soustraits par ce moyen à l’obligation de demeurer fidèles à qui ne cherchait qu’à leur faire perdre la foi orthodo.xe.

■2. Notre écrivain commet encore une grave équivoque dans

1h conclusion de son raisonnement quand U dit qu’on uc peut pas inférer de l’exemple de Childéric que le pape puis^ déposer un prince qui jouirait pleinement de son droit de régner sur ses sujets; car ou il entend parler d’un prince qui jouit légitimement de ce droit qu’il exerce, dit-il, pleinement sur ses sujets , ou le prince dont il entend parler est un prince qui en jouit tyranniquement et illégitimement. Dans le premier cas, il est certain que le pape ne peut piis déposer ce prince; mais il est faux que dans le cas discuté entre nous , et où il s’agit d’un prince qui a aposlasié la religion et qui cherche à mettre se.s sujets en état de révolte contre Dieu et son Église, ce prince conserve encore un légitime droit de régner sur eux , puisque, comme nous l’avons dit , en manquant à sa principale obligation conti'actée envei*s .scs sujets , qui est jK)ur un prince chrétien celle de conserver la religion parmi eux, il perd ses droits au trône, et rompt lui-méme tout lien qui puisse retenir ses sujets dans l’obéissance. Et tout ce qui reste à faire alors, c’est que le pape, qui , comme nous l’avons dit, ng dé{H)se pas les rois et ne délie i>as leurs sujets à proprement parler, mais déclare simplement ceux-là dépo.sés et ceu.x-ci absous, prenant connaissance de l’apostasie du prince , le déclare déchu du trône , et ses .sujets déliés du devoir de lui obéir. Car quoique les papes, en prononçant des sentences de ce genre contre des princes hérétiques ou schismatiques, aient parfois employé des formules par lesquelles ils semblaient s’attribuer le |)ouvoir de les déposer de plein droit, et d’absoudre de même leurs sujets de leur serment de fidélité , il est cependant certain qu’ils ne faisaient alors autre chose au fond qu’interpréter à cet égard le jugement de Dieu et notifier à tout le monde que ces princes rejetés de Dieu étaient déchus de leurs droits au tr^ne, etqu’ainsi leurs sujets étaient libres de leur serment, en s’e.xprimant de manière à faire entendre qu’il leur appartenait, en vertu de l’autorité qu’ils avaient reçue de Dieu, de faire cette déclaration juridique. Nous avons la preuve évidente de ce que nous avançons dans la sentence de déposition qu’innocent IV prononça contre Frédéric U dans le concile général de Lyon, et qui fut approuvée de toiis les Pères , comme l'atteste.

indépcndauimeiit des documents que nous avons lait valoir, l’auteur contemporain de la vie d’innocent IV, qui t^moijfne en effet que la sentence du pape fut. souscrite par tous les Pères et revêtue de leurs sceaux (1) : or dons cette sentence, .sans doute conciliaire, le pape s’exprimait en ces termes ; « Puisque nous « lenonssurlaterrelaplacede^ésus-Chrisl.etque c'estànous « dans la personne de saint Pierre qu’il a été dit : 7o«< ce qw « pous lierez sur la terre, etc. , nous signalons et dénonçons « coiumc lié par ses j)écliés, comme rejeté de Dieu, comme « dépouillé par le Seigneur de tout lionneur et de toute di- « gnité, en même temps qpe nous l’en dépoujllQus nous-même « par l’effet de cette sentence, un tel prinqe qui s’est rendu « si iutjjgne de l’empire et de la royauté ainsi qqe de tout « honneur et de toute dignité, et qui a été rejeté de Dieu à « cause de ses iniquités pour qu’il ne règne ni ne com- « mande , etc. (2). » Cet ÇJciuple et d'autres encore que nous pourripns citer démontrent évidemment que les papes ne dépoÿçntpaslns princes qui régnent légitimement sur leui-s sujets, mais ceux-là seulement qui en se révoltant contre l’Église cpntre Dieu et en cherchant à détrqjre la religion dans leur-s sujets ont perdu par là le droit de régner sur eux, puisqu’ils manquent à leur obligation la plus étroite et la plus prçcise, que çompie princes chrétiens ils ont contractée envei-s leprs peuples. Et ainsi le pape ne fait autre chose que notifier le droit, etdénqncer ces princes comme déposés ou tout au moins comme digne? de l’être

(1) «Sententiaio veroip^am du|X)8ifiiouu sii^ prsbti fridwià protuUt snmipus pontifex in majori Ecclesia Lugdunensi in pleno concilio, nnno Domini MCCXLIV, XV kalrnd. augusti, q\ia< fuit .ib universis irrlpsiarum prælatis ih Midiini concilio lesideobbus approbata, sicut liquere potost umnibuK tom prasua tibus quam futuris per aubscriptiones ipisorum et eorumdem ^sigilla peiidentia ineadem. a F. Nicolaasde Curbit. ordin. minor., in Filn /nnocenili fr, in Col- Uet. rer. Italie. Mriptor., tom. III, pag. Mi, col. 2.

(,i) « Cujn Jeau Cbristi vices, licet immeriti. tenuaptu^ i» terris, uobisque in petsona Beati Pétri sit dictum : Quodeumqiie ligaveris tu/irr lerram, etc. , memprafum principetn , qui .se imperio et regnis omnique honore ac dignitate reddidit. Um indignum , quique pro^r suas iniquitatee a Dec, ne regnet vel imppret, est abjeclus, suis ligatuin perratis, et abjeetuin, omnique lionore et dignitate privatuni a Domino ostendimus et denunciainus, ae nihilomiiuis .s->iitentiando privamus, etc. » Conc. Lugdun. I, apud Lahbe, tom. XIV foneil., l'dil. Venot.. rd 51 et 52.

3. Maispouri-evetiirau raisonnemoutde Bossuet, s’il pi-élend inoiiü*er par là que la déposition de Childéric. sup|x>sé même qu’elle ait eu lieu en vertu de la décision de Zacharie, ne fait rien à notre question, il doit reconnaître a^'ee nous que ce prince, à quelque état de nullité que l’eût réduit la faiblesse de son esprit, avait néanmoins avec le titre de roi un pouvoir héréditaire reçu de ses ancêtres , et que de là il résultait pour les seigneurs français un doute raisonnable s’ils n’étaient pas tenus de lui rendre le devoir de l’obéissance et s’ils ne feraient pas bien de s’en expliquer devant le pape , pour se faire absoudre par lui de leur serment. Nais , cela supposé , la déposition de ce prince va on ne peut plus à la question actuelle ; car, si le pape peut pour un motif d’utilité publique absoudre les sujets de leur serment de fidélité envers un souverain qui leur est devenu inutile et si l’ettercice de ce pouvoir fut alors reconnu comme légitime en France , pourquoi ne pourrait-il pas par motif de religion absoudre de leur serment les sujets d’un prince qui cherche à détruire en eux la vraie fui et à leui‘ enlever le plus impurlaut des biens? El on déteste aujouixl’hui, et on poursuit de ses invectives l’exercice de ce pouvoir, tandis qu’on sait pourtant que nous devons avoir à cœur notre bonheur spirituel plus que le temporel et le salut de notre àme plus que le salut du corps! Bossuet , pressentant bien la force de cet argument , a soin de l’esquiver en disant que, « quoiqu’on doive tenir à la conserva- K tion de la religion plus qu’à celle du gouvernement sous « le rappoi-t moral on dems l’intérêt des âmes, il n’en est pas t< de même sous le rappoid politique ou dans l’intéréide la « société civile, puisque, la religion même renversée, la « société civile peut encore rester debout, au lieu que, le gou- « verneineiit renversé , la société civile croule [>ar là même , « et que cependant Dieu , si Ixm et si grand et si plein d’af- « fection pour les hommes , a \ oulu que cette société subsis- « tàt dans son intégrité même parmi les ennemis de la reü- « gion (1). » Mais ce raisonnement contient encore de vicieuses

(1) Bossuet, loc. cit.

— Ôü5 —

équivoques ; car, uu Uossuut entend parler ici de la religion en général, oit de la religion chrétienne en particulier : s’il veut parler de la religion en général , il est faux qne , toute religion anéantie , la société civile puisse subsister, et il ne trouvera aucun homme de sens qui lui accorde cette maxime. « Otez la piété, a dit quelque part Cicéron, et toute foi, toute « société parmi les hommes, toute justice et par là même « toute vertu disparaît avec elle. » Il a dit encore ailleurs : « Les idées de justice naîtront en vous de la connaissance que « vous aurez de la vigilance attentive qu’exerce sur vous votre « souverain seigneur et maître, de ses desseins que vous avez « à remplir, de sa volonté qu’il vous faut exécuter (1). » Plutaïque aussi appelle la religion le lien de toute société et le fon- ‘ dement des lois (2) . De ce même sentiment ont été tous les anciens qui ont traité de la société civile , tels particulièrement que Platon et Aristote , dont le premier a appelé la religion le lien delà législation, de l’autorité et de toute morale, et le Second a dit que le peuple ne craint point d’être traité injustement par un prince qu’il croit reli^eux (3). Par conséquent, quand même on pourrait, spéculativement parlant, considérer la religion comme une chose à part de la société civile à cause de la différence des objets que l’une et l’autre ont en vue, elles sont dans la réalité tellement liées entre elles qu’il ne saurait exister de lien de société sans lien de religion, puisque sans cette dernière il n’y a plus ni accord solide ni justice entre les hommes; car, comme l’a dit Josèphe contre Appion , tt la sympathie morale résulte pour les hommes « surtout de la conformité et de l’unité de ci-oyance par rap- « port à la Divinité (4) ; » et comme l’a dit Philon dans la Vie d’ Abraham , « la piété envers Dieu et Injustice envers l’homme

(1) « Piftatc sublata, fidus ctiam i^t socinta» liumaiii gcneris ut una excelluntissima virtus justitia tollitur. » Lib. i, de Nat. Dtor. « Justitiam adrertcuro cognitnm habees qood ait stunini rectoris et doinini numeii, quod consilium, qace voluutas. » De Finibia, 4.

(3) K XuvexTtxà-j xoivwvto;, xai vo|io6uiai; sptiaiui. » Plutarch.

(3) Vide Grotium, de Jure belli et pacii, lib. il, cap. 20, 5» 44, u. 3 et seq.

(4) « Tà fip |it«ï (ttv tX‘”> *** onjvl|v Sôtotv «tpi OeoO xù3teTi|v év •ivtpwitHv ov|if*tvtav taiThei. » Jotepktis adeersnt Appionem.

— 5üfi —

« sont deux roues d’iiii luùme char (1). » Là donc où il n’y a pas de religion ou de connaissance au moins naturelle de la Divinité il ne saufait y avoir de société civile.

Pour parler maintenant ep particulier delà religion chrétienne, il est vrai que sans elle la société civile, comme société civile, peut encore subsister, quoique d'une manière bien imparfaite, parmi les infidèles; mais ce n’est pas là de quoi ils’agitdans la question présente ; car, quoi qu’il puisse arriverde lasociétc civile parmi les inlidèleSj il est certain que la religion catholique ayant amélioré au delà de toute comparaison l’état civil de.s gouvernements par lu sainteté 4? ses pia.ximes, qui se sont comme intiltrées daps les lois , si elle vjent à être persécutée dans un royaume où l’on était en possession d’en faire une profession puldique par un prince apostat qui pherche à la • détruire dans le cœur de ses sujets, il est incontestable que la société civile en recevra une grave atteinte et qu’il en pésultera des changements essentiels dans le gouvernement. Cela présupposé, il est clair que, puisque Bossuet refuse de rapporter à l’autorité du sainf-siége la déposition de Childéric et qu’il la fait dépendre uniquement de la résolution que prirent les seigneurs fr<^nçais , par la raison que j lorsqu’un souverain est inutile au gouvernement d’un État, toute société civilp est autüi'iséc par le di'oit des gens à pourvoir elle-même à son [>ropre salut, il est forcé d'admettre que les sujets peuvent aussi pour cause de religion se soustraire à l’obéissance due à leur prince lorsque celui-ci cherche à détruire dans ses États la vraie religion qui y est professée, puisqu’en détruisant cette religion , à laquelle la société dont il s’agit est redevable de sou amélioration et de, ses progrès, il porte une grave atteinte à .son état civil , et provoque des changements notables, ou des liouleversements pour mieux dire, non à l’avantage, mais au détriment de cette société. 11 faudra donc que cet écrivain accorde au peuple le pouvoir sur les rois qu’il refuse à l’Église; et en niant que le pape puisse exercer contre les rois pour la défense de la religion un pouvoir qu’il admet que les

(1) fl Ilepi Tov 4xâT£pov ôoidxr,; npà; Hciv, ôixxtoflÿv'x irpi; »vlp«-

7!»v litMpeïTai, » Philo, in Vita Ahraliami.

— kOl —

sujets peiiveot exercer contre eux pour }a d^nse 4e l^ur$ intérêts civils, il est obligé d’eccorder aussi à ces derniers droit d’exercer ce mèipe pouvoir contre leurs princes pour cause de religion , puisque la ruine de la religion entraînerait la destruction ou du moins la décadence de la société luéme civile.

5. Mais, comme la suite de la discussion nous a aniené à marquer la différence des États intidéles d’avec les États chrétiens, on nous demandera peut-être pourquoi nous u’adn^ettons pas aussi facilement que le pape puisse déposer les souyer^ns infidèles qui persécutent la religion chrétienne , et lever pour leurs sujets l’obligation de leur être soumis, que nous l’admettons par rapport aux princes chrétiens qui apostasient If religion et obligent leurs sujets à apostasier comme eux. Nous répondrons à cela qu’il y a deux différences à établir entre les princes infidèles et les princes chrétiens. La première, c’est qne les infidèles ne sont pas soumis A l’autorité de l’Eglise, et qu’il n’appartient i>as à celle-ci de juger ceux qui sont hors de son seiq. La seconde, c’est que les princes infidèles, quoiqu’ils puissent acquérir un légitime droit de souveraineté suf les peuples même fidèles par les moyens que suggère le droit de nature ou celui des gens, pe contractent pourtant pas, en prenant possession de leur souveraineté , l’engagement de v conserver dans leurs États et parmi leurs sujets une religion qu’ils ne professent pas ef ne connaissent pas mèinc , ou de défendre l’Église, dont ils ne sont pas les enfants; et ainsi, quand ils persécutent la religion , ils ne violent aucun des engagements qu’ils oui contracté^ envers leurs sujets à raison de leur souveraineté , et dont la violation dissoudrait le lien qui maintient leurs sujets dans l’obéissance à leur égard. Les princes chrétiens, au contraire, sont soumisau pouvoirspirituel de l’Église, ne sont pas au-dessus de l’Église, mais dans l’Église, ne sont |)as ses maîtres , mais ses enfants. « (lue peut-on dire de « plus honorable pour l’empereur, s’écriait saint Ambroise, que « de l’appeler enfant de l’Église ? L’appeler ainsi, ce n’est pas « l’offenser; c’est, au contraire, lui témoigner son affection.

« Car l’empereur est dans l’Église , et non au-dessus de l’É^

« ^lise (1). » De plus , les princes chrétiens , dans l’acte même qui les fait souverains , contractent envers leurs sujets l’engagement tout spécial de protéger la religion et de défendre l’Église. C’est ce qui faisait dire à saint Grégoire le Grand écrivant à l’empereur Maurice : « Le pouvoir a été donné à la « piété des empereurs, pour que ceux qui veulent le bien U trouvent en eux de l’assistance et que les rois de la terre a servent les intérêts du roi du ciel (2) . » Saint Léon IV écrivait à son tour à l’empereur Léon : « Vous devez reconnaître sans « hésiter que la souveraine puissance vous a été conférée nonce seulement pour maintenir l’ordre dans le monde, mais « surtout pour servir de soutien à l’Église (3). » Le concile de Paris tenu sons les empereurs Louis et Lothaire disait aussi, en parlant de cette principale obligation des princes chrétiens : « Un roi doit être avant tout le défenseur de l’Église et des « serviteurs de Dieu (4) . » Et ces princes eux-mêmes écrivaient au pape Eugène : « Nous reconnaissons sincèrement être obli- « gés d’apporter aide et secours, selon nos forces et nos « moyens , pour tout ce qui regarde le service de Dieu , à ceux « à qui est confié le gouvernement des Églises et la garde « des brebis du Seigneur (5). » Je ne pense pas qu’il y ait de nos jours un seul gallican qui puisse nier que les princes chrétiens soient, en vertu de l’autorité même dont ils sont revêtus, les avocats et les défenseurs de l’Église, puisqu’ils font même de ee devoir un droit de régale , en vertu duquel

(I) « Quid enim hoiioriacentius quam ut imperator Ecclesiœ tilius dicaturi' Quod cum dicitur, sine peccato dicitur, cum gratis dicitur. Imperator enim intn Ecclesiam , non supra Eedesiam est. « S. Ambr., Serm. roatra /tH^caliwa.

(]) « Ad boc potestas pietati imperatorum data est, ut qui Irana appetunt adjuventur, et terrestre regnum oœlesti regao famulotur. » D. Gregorius, lib. u, epist 61, juxta vet. ordinem.

(3) « D(^ incuuctanter advertere regiam potestatem tibi non solom ad nundi regimen, sed maxime ad Eccksiœ præsidium esso rollatam. » S. Léo IV, epist. 74.

(4) B Rex primo defensor esso debet Ecclesiæ servorumque Dei. » Conoil. Paris., I. Il, c. î.

(5) B Yeraciter nos debitores cogooscimus ut bis quibus regimen Ecclesiarum et ovium dominiranim cura comniLssa est , in omnibus causis ad divinuffl cultum pertinentibus, opem et auxiliom pro qualitate virium nostrarum et intellectus nostri uapacitate leramus. » Ëpist. Ludovic! et Lotbarii ad Eugenium papam, apudBaronium, ad annum 873, n. 47.

ils préiendent qu’il appartient aux souverains de veiller à l’observation des canons, et qu’ils ne pourraient faire l’abandon de ce droit sans porter j^jndice à leur autorité. La vérité est cependant que cette avocatie est un devoir indispensablement attaché à la qualité de souverain catholique. Et, s’ils sont obligés de défendre l’Église , ils doivent encore bien davantage maintenir la religion dans leurs États, et combattre au service du vrai Dieu , comme l’écrivait saint Ambroise à l’empereur Valentinien (1). Si donc ils manquent à une obligation aussi importante et aussi précise, qn’Us ont contractée envers leurs peuples; si d’enfants de l’Église ils se font ses ennemis , de ses avocats ses adversaires , de protecteurs de la religion ses persécuteurs, par cela même ils ne sont plus les conducteurs d’un peuple chrétien ; ils rompent le lien qui leur assurait l’obéissance de leurs sujets, et perdent la souveraineté qu’ils avaient sur eux, sans qu’il soit besoin d'autre mesure pour qu’ils ne soient plus reconnus en qualité de souverains que d’une déclaration de l’Église qui les proclame déchus du tréne par le fait de leur apostasie. Cette différence cependant que nous marquons entre les princes infidèles et les princes apostats de la vraie religion n’empéche pas que les sujets fidèles des premiers ne puissent quelquefois se soustraire à la domination de leurs souverains lorsque, se voyant injustement persécutés et menacés dans leur vie à cause de la religion, ils croient devoir user du droit naturel de se défendre et qu’ils . peuvent repousser avec prudence et succès la force par la force en recotmant aux armes , pour défendre tout à la ibis la religion et leur vie tyranniquement et. injustement persécutée , comme nous l’avons prouvé dans le premier livre de cet ouvrage.

6. Pour revenir maintenant à Bossuet et au point d’où nous sommes parti en commençant cette digression, Bossuet, voyant bien, d’un côté, qu’attribuer la déposition de Childéric à la décision des princes francs, c’est amcorder trop de pouvoir aux sujets sur leur souverain , et de l’autre que la rapporter

(1)0, Ambrfwiiic, ppwt. (7.

àcelle düpap«,oe»«<rflât reconnaître Oeelui-cisnpoovotripi’il lui refuse , finit par trancher ce hoead gordien en disant qn’à parler à la rigueui' il y a eu , toit dans les princes français, si ce sont enx qui oùt déposé Cbildéric du trône , soit dans le pape , si l’on soutient qn’il le fit déposer par un acte de son autorité, ou une erreur innocente ou une injustice manifeste, et que ce U’est pas par un exemple aussi mal choisi qu’on pourra l’obliger à reconnaître dans le pape le droit de transférer à son gré les empires; puis il triomphe en ajoutant qu’avec cette seule réponse il formerait la bouche à ses adversaires (1). Hais s’il croyait qu’en donnant cette réponse il trancherait d’nn coup le noeud de la difficnlté , il devait donc la donner dés le commencement > au heu de la réserver ponr la fin , après s’ être mis à la torture , sans nécessité pour sa cause d’interpréter d’une manière étrange le témoignage des anciens, qui ont dit nettement que Childéric fut déposé et Pépin mis à sa place par suite de la décision et des ordres de Zacharie. Du reste, il se flatte vainement de fermer par une semblable réponse la bouche à ses adversaires, puisque as contraire il les autoriserait à dire plus fortement que jamais que, ponr sortir d’embarras, il a son parti pris de combattre et d’injurier, àtortou à raison, tout ce qui lui fait résistance. Car, pour nous amener à croire que la déposition de Childéric fut daus les Français ou dans le pape l’effet soit de l’ignorance de ces teraps-là, soit d’une injustice manifeste, il ne snffit pas del’affirmer ; mais il faut de plus le prouver, et le prouver par des arguments tellement forts qu’ils puissent triompher du jugement contraire qu'a porté de ce fait toute l’autiqui té, ainsi que tous les écrivains qui en ont parlé dans les siècles sui-

(I) M üenique si stricto jure agamus, nihü ad nostram quæstionem ivrtimK quid bic Fram i, quidve Zadiahis egpriut... licebatque iiobis liuuc noduju aaiputare plane iispomlentilms niiiil hic ordiiie asse gestum, sed aut jht errorem iniiocuum , aut etiain si luM (KT apTtam injuriam omnia perpi-trata, detonsumqne immerito adolescentem regem , et in gratiam valentioris et audentioris acta usM omnia adversus inscutoin et invalidum ;uequeuno excmplo, i‘oque pcssiniu taiitaiu rem a iiobis extorqueri possc , ut ad pontificis arbitrium imperia trausferantur. Quo jure si ageremus, nempe adversarii statim obmutescerent. » Bossuet, loi’, cit.

— au —

ÿanU. lia^ di? ceffe iniiIfîiudA d’anciens et de modernes et d’<?crivain8 du tnoyen âgre cjui de siècle ert sièéle nous ont tait le récit de cette déposition, aucun n’y a découvert la trace ou de cette ignorance ou de cette injustice qu’a su y découvrir Bossuet; aucun n’rt jamais imprimé celte tache au glorieux père de Charlemagne , qui n’aurait occupé le trône de France qu’au moyen d'une injustice manifeste, en usurpant tioletnnaent la place de son légitime soüterain. Tous, au contraire, sans exception . comblent de leurs éloges les papes Zacharie et Étienne ponr cette action, dans laquelle ils voient le salut de la France , l’avantage de la religion et un acte de justice envers Pepiti ; et les princes eux-mèmes descendants de Oiariemagne se font gloire d’attribuer l’origine de leur élévation ft l’autorité de l'Église romaine , comme le prouve la lettre de l’empereur Louis il à Basile, empereur d’Orient , qui Itri-nième refusait de le reconnaître peur empereur; il lui dit que c’est des Romains qu’il a reçu son notn d’empereur et sa dignité impériale ; que sa famille se reconnaissait r0de\'able à l’Église romaine, mère et maîtresse de foutes les Églises, de soit élévation à la royauté et puis à l’empire, et ipi'il n’y u jamais eu de princes francs ap[>elés d’abord rois et dans la suite empereurs que ceux que le pontife romain avait cousaci'és <1 cet effet avec l’huile sainte (1). Observons en même temps ici ooinbien est étrange l’interprétation que Bossuet a donnée aux paroles de ce prince , à qui il fait dire qu’il avait reçu des Romains et de la ville de Rome le titre d’empereur et la dignité impériale (2), tandis que le sens naturel de ces paroles est simplement qu’il avait pris ou emprunté sa qualité d'empereur de l’usage établi parmi les Romains, chez, (pii, avant"

(I) « A Romanis enim Ikh; iiomcn et diguitatein assum|isiinus, apiid quns pro- (fecto primo tant* cnlmc^n sutilimitatis et apiiellationis effulsil, quorum gentcni et urbem diviaitua gubernandam eb matrem omnium tùx lesiarum Dei defeiidendam atque sublimandam suscepimus. Ex qua reguaudi prius et postmodum imperandi authoritate prosapla nostra semiuarium sumiwit. Nam Franoorum priigàpes, prin» ref^i deinde rero imperatores dicti suut ii dlmtaxat qui a romaiio pontitice ad boe oleo saiicto perfusi suut. a Epist. apglog. Ludovici 11 ad Basiliiim, imp. (îrîPcorum, apud Aiidu’am DuHiwne, tom. III. rai BosMiKd , tom I , part. ï, lib. »i ( al. -i ), cap. 41. ■'

tous les autres peuples, avait resplendi l’éclat de la majesté ' impériale; or cela ne Mgniiie certainement pas qp’il eût reçu de Rome cet honneur et cette dignité , comme, par exemple , si l’on disait que l’Église a emprunté des gentils quelquesunes des formules ou quelques-uns des rites qu’elle emploir dans sa liturgie, cela ne voudrait pas dire qu’elle aurait reçu des gentils ces formules ou ces rites, mais seulement qu’elle aurait imité en cela leur usage. D’ailleurs, lorsque ee prince déclare que sa famille rapporte à l’Église romaine l’origine de son élévation à la royauté et puis de son élévation û l’empire , qu’il n’y a eu de princes français appelés rois et empereurs que ceux que le pontife romain avait consacrés à cet effet, comment faire entrer cette phrase et la ville de Rome et les Romains, de qui il est certain que ni Pépin n’a reçu la royauté, ni lui ni ses successeurs n’ont reçu l’onction royale? Puis donc que ce prince se glorifie de ce que sa famille était redevable de sa royauté dans la personne de Pépin à l’autorité de l’Église romaine, comment peut-on affirmer que la translation de la royauté de la personne de Childéric à celle de Pépin fut l’effet ou d'une crasse ignorance du droit ou d’une injustice manifeste ? Et il ne sert à rien de dire que , si cette élévation au trône a été vicieuse dans son origine, elle s’est légitimée dans la suite et dans la personne de Pépin luiméme, au moins depuis la mort de Childéric, et dans la personne de ses successeurs par la sagesse avec laquelle ih surent gouverner ; car Louis 11 ne parle pas de la suite du règne de ces princes, mais de l’origine de leur royauté, etc'est cette origine qu’il se fait gloire de rapporter û l’autorité de l’Église romaine.

7. 11 importe peu que quelques écrivains français , ou trop peu favorables à l’autorité du saint-siège, ou trop passionnés pour les droits des rois de France, écrivant en faveur de ceux-ci dans les contestations qu’ils ont eues avec le saintsiège, aient parlé de la déposition de Childéric faite par l’autorité de Zacharie de manière à faire croire qu’ils ne la regardaient pas rnmme exactement conforme au droit, puisqu’aucun d’eux n’u osé dire que ce prince avait éléilé[i<i'-‘

injustement et par contrainte. L’intention de res rôrivains était de refuser au pape le pouvoir direct sur le temporel des princes et de prouver qu’il n’avait pas reçu de Jésus-Christ la souveraineté temporelle de la terre et du ciel, en sorte qu’il pût à son gré donner et ôter les royaumes. C’est pour cela que, parlantdela déposition de Childéric faite par le pape Zacharie, ils disent que ce fait singulier ne prouve pas tpie le pjqv» ait le pouvoir de transférer à son gré la royauf(‘ d’une race û une autre ; ce qui est trés-vrai. et que nous reconnaissons nonsmême, et nous disons que c’est à grand tort que nos nd^ ersaires nous attribuent cette mauvaise conséquence. 1,’aulctir anonyme de la question du pouvoir du pap«î cité pai- B(ïssuet (1) explique la déposition de Childéric en ce sens que le pape consentit à ce que les Français déposassent ce prince. Cela nous suffit pour conclure que le pape déposa indirectement ce prince en déliant les Français de leur serment de fidélité, puisqu’il n’aurait pas pu sans cette absolution de leur serment consentir à ce qu’ils déposassent leur souverain ; ensuite cet auteur ne dit rien qui fasse entendre qu’il y ait eu erreur ou injustice dans cet acte de déposition. Jean de FarLs, autre écrivain cité par Bossuet , dit que ces faits singuliers et rares , qui s’expliquent par l’estime qu’on portait à l’Église ou à ses pasteurs , par la faveur dont ils jouissaient auprès des peuples et par d’autres causes semblables, ne doivent pas tirer à conséquence (2), c’est-à-dire, comme il l’entend, qu’on ne doit pas en inférer que le pape ait un droit direct de domination temporelle sur les souverains ; car c’est ce pouvoir temporel et direct qu’il voulait exclure et qu’il croyait faussement qu’on prétendait déduire de l’exemple de Zacharie. Jean Gerson, cité de même par Bossuet, s’attache à prouver au long que le pape n’a reçu de Dieu aucun droit temporel sur les rois de la terre, en sorte qu’il puisse à son gré dispost^r des rois et des royaumes, et il ajoute que c’est sur ce faux principe que quelques-uns fondent la légitimité de In déposi-

(1) Aatborquœst. (f<rolMlpa})a,Boss;uet, tom. I, part. 2,lib. VI (al. II), cap. 33;

(2) Joannes Parisienc., Trurt . de PnIrtI. reg\t et pnpte. rap 7t.

tioD d’un rui de France par le pape Zacharie (1|. 11 est trèsvrai que le pape n’a aucun droit de disposer à son gré des rois et des royaumes ; aussi n’estrce sur aucun droit semblable ou sur aucun pouvoir temporel du pape que nous fondons la justice de la déposition du roi Childéric }>ar le pape Zacharie, mais sur son pouvoir spirituel , en vertu duquel il peut déclarer les sujets déliés de leurs serments de fidélité, et en ce sens les en délier lui-mème , et par conséquent déposer indirectement les souverains. D'ailleurs Bossuet altère notablement ici 1e texte de Gerson en lui faisant dire qu’on doit regarder comme l'effet de l'adulation ce qui est rapporté de la déposition d’un roi de France par le pape Zacharie (i), comme si Gerson avait considéré ce fait historique comme une fable inventée par les flatteurs des papes , tandis que Gerson n’a point en vue le fait, mais seulement l’opinion du pouvoir temporel et direct des papes sur les rois , que quelques-uns inféraient à tort de ce fait de la déposition d'un roi de France par le pape Zacharie. Enfin Jacques Abnain, allégué pareillement pur Bossuet, dit simplement, en parlant de la déposition de Childéric, qu'il n’y avait pas alors d’université de Paris et que c’est parce que la France manquait de gens instruits qu’on s’avisa d’avoir recours au (mpe (3). Mais il est bon d'observer ici que ce même écrivain soutient expressément, comme nous l’avons démontré dans notre premier livre par ses paroles mêmes, que le pape peut déposer les souverains non-seulement pour cause de religion, mais encore pour cause d’utibté publique, et que par conséquent lui et les autres écrixains cités par Bossuet oui commis une grave erreur par rapport ;i cet acte de Zacharie en pensant que ce pape déposa directement Childéric, en s’attribuant A lui-mème, avec quelques-

(1) « Putatur ab aliis depœùtio uiiius Francis per )>apai& Zacbarias bâ

esse fundata, tanquam papa sit qui tran'^ferre pos-sit r^ges et r»'gna. » Gerson, de Potestûte coiisid. 12.

(2) U Ad aduiationom refert quod de dapoaiUnuo uniuâr^ia pa*

pam Zachariain dicitur. » Bossuet, loc: cit.

(3) « Tuik* tonq>oris non eral universitas parisiensis, et sÎ3 pauci iTant docti in Francia, et Iwlmerunt recursum ad pa|iam. » Alniainus, de Aurtorit. Errle-

siv.

UDS, un |M>uv(>tr tenifNm;! smi' les l'oyauiiies ti« la terre. S’H> avaient pensé, au contraire, que ce pape ne fit qu’user de son autorité spirituelle eu résolvant le doute que les Français lui avaient proposé et en les tenant quittes du devoir de garder la fidélité à un prince devenu inutile à ses sujets, et qu’ ainsi il ne déposa qu’indirecteinent ce {«rince, au lieu que les Français le firent directement, ils n’auraient certainement pas refusé à ce pape un tel pouvoir, et ils n’auraient trouvé ni erreur ni injustice dans ce qu’il fit en conséquence, puisque non-souleinent ils soutiennent eux-inémes que le pape peut exercer ainsi une influence indirecte ou accidentelle dans la déposition des princes , mais qu’ils affirment en outre qu’il peut obliger les sujets , sous peine d'excommunication , à refuser l’obéissance à leurs souverains et les forcer par la crainte des censures à les déposer, comme nous l’avons fait voir dans notre premier livre en rapportant les propres paroles d’Almain et de Jean de Paris, cet ardent défenseur de l’indépendance des souverains contre les papes (t).

8. Mais, puucjue Bossuet a trouvé bon de nous opposer l’aurité de Jacques Almain , homme qui n’était remarquable ni |»r une grande science ni même par quelque peu d’érudition, mais seulement par une certaine habilité dans la scolastique et par son titre de docteur de cette Université de Paris dont il ^ montre si enthousiaste, qu’il me soit permis de dire que, s’il n’y avait pas en France à cette époque une Université de Paris pour résoudre la difficulté proposée par les seigneurs français ou pour prendre connaissance de cette affaire, il y avait ê Rome un pape Zacharie, fort instruit dans les lettres grecques et latines, trés-versé dans les saintes Écritures et trés-réglé dans ses mœurs, c/>mme l'attestent les historiens, et en France un saint Boniface, ce grand apAtre de l’Allemagne , homme d’un zèle apostolique et plein de l’esprit de Dieu, et que ce fut cet autre grand homme qui tondit Childéric et sacra Pépin roi de France, en vertu des pouvoirs qu’il avait reçus de Zacharie lui-méme. Or dire

(O Voir plin haiil

qu'un pape aussi saint et aussi savant et un évêque aussi éclairé ou se sont trompés sur la question de droit ou ont donné leur concours à un acte manifestement injuste, c’est une injure intolérable faite à la sainteté et à la science personnifiées dans ces deux éclatantes lumières de l’Eglise catholique; et prétendre que l’ijniversité de Paris aurait pu ou résoudre mieux que ces deux grands hommes la question de droit ou prononcer un jugement plus équitable j>ar rapport au fait, c’est une arrogance inexcusable et une témérité scandaleuse; et jamais sans doute ce corps illustre et vénérable n’a eu lui-même cette arrogance de se croire appelé à redresser des papes, et des papes surtout aussi savants et aussi saints que l’était Zacharie. Mais si l'Université de Paris n’existait pas eu France du temps de Childéric , elle y existait du moins du temps de Henri IV, ce prince que les papes menaçaient d’écarter du trône, pour le forcer, au moins par la crainte de perdre sa couronne, à abjurer l’hérésie ; et pourtant c’est la Sorbonne qui poussait les catholiques de la Ligue à faire-instancc auprès du saint-siège , afin qu’il leur donnât im autre roi, en s’appliquant éprouver par des raisons puissantes et des exemples nombreux que le pape avait en effet ce pouvoir, comme on le voit par la lettre que Péranda écrivit le 16 avril 1592 au patriarche et légat Gaetani, à qui il disait que « tel était le sentiment de la Sorbonne, qui pressait le pape de « nommer et de déclarer lui-mème celui qui devant être roi « de France ; qu’autrement c’en était fait du royaume, et que « le mal serait sans remède ; et que la Sorbonne prouvait par « des raisons de toute évidence et par de nombreux exemples <( que le pape avait ce pouvoir de nommer le roi : ajoutamt « même qu’aussitôt que le pape auraût fait cette nomination « et que le nouveau roi aurait été proclamé en France le « clergé et tous les catholiques se soumettraient immédiatea ment é lui (1). » Voilé quel était, il y a un peu plus d’un

(I) .Sorlxiim lluju^ ,xjulpnti.T ont, uigifUjiio ixintiliiom ut ipsi' rfgetu Galliio proimiiciet diTlaretque; alioquin (lallia coiu-laniata est expersque remedii : et esse haiic potestatem romani pontilicLs regem dedaramii rationil)us plane evirtentibus multisque exemplis ostendunt. Immo adjungimt , ubi pontifex r-'geni

siècle ^de deux siècles; , le seiitimenl do la Sorbonue el du clergé de France : ce qui fait voir combien est nouvelle l’opinion contraire adoptée depuis par celte faculté, et combien elle pensait différemment dans ces derniers siècles de la manière dont elle l’avait fait dans des temps plus reculés. Si donc elle avait existé en France à l’époque du pontificat de Zacharie, elle n’aurait pas jugé autrement que ce pa[>e et que les seigneurs français dans le fait de la déposition de Childéric.

9. C’est à tort que Bossuet nous accuse ensuite de nous servir de l’exemple de Zacharie pour prouver que le pape peut à son gré faire et défaire les rois; car en soutenant le pouvoir indirect du pape nous en écartons en même temps toute idée d’arbitraire, et nous en limitons l’usage é quelques cas gt*aves, où le pape se trouve obligé d’absoudre les sujets de leur serment de fidélité et de dépouiller ainsi les rois de leur autorité. Tout ce qu’on pourrait m'opposer ici, c’est que, puisque je soutiens que l’exercice de ce pouvoir indirect ne peut avoir lieu que pour cause de religion, je ne puis pas me prévaloir de l’exemple de Zacharie, qui prononça la déchéance de Childéric pour des motifs tout autres que le motif de la religion. Mais à cette objection qu’on pourrait me faire je réponds en premier lieu que je n’ai entrepris de justifier l’action de ce pape que pour défendre Grégoire VII et pour faire voir que celui-ci ne fut pas le premier, comme le lui reprochent nos adversaires, qui ait entrepris sur le temporel des souverains , et que c’est fort à propos qu’il a allégué lui-même cet exemple, puisque, si l’un de ses prédécesseurs avait pu déposer un prince coupable seulement d’être inutile à ses sujets, il pouvait à bien plus forte raison éloigner du trône un prince schismatique, pereéculeur de l’Église et de la religion. Je réponds en second lieu que, .si je m’abstiens de soutenir que le pape peut d’ordinaire user de ce pouvoir pour d’autres motifs que celui de la religion, je ne nie pas cependant qu’il puisse y avoir des cas extraordinaires où il soit autorisé à en user par d’autres motifs, lorsqu’il

[iruiiunciaverit , bquü in Gallia (tmuntiatus fuerit , conlinuo a clero rt ab omnibus catbolicis receptum iri. »

se présente un concours de cii'constances comme dans le cas de Childéric, où l’incapacité de ce prince faisait naître à ses sujets un doute raisonnable qu’ils fussent encore obligés de lui prêter obéissance ; lorsque , d’un côté , la déposition était avantageuse à l’État et à la religion , et que , de l’autre , elle pouvait se faire sans troubles et sans désordre , et qu’enfin le pape se voyait sollicité ù la fois par le peuple et par les grands. Dans des circonstances comme celles-là, je disqu’ii appartient au pape de résoudre de pareils doutes de conscience, comme il lui appartient aussi de résoudre tout autre doute qui peut inquiéter la conscience en matière grave, comme le pape saint Innocent I*^ l’enseignait dans sa lettre à Félix de Nocera, où il disait : « Nous ne sommes point surpris de ce que votre « charité se conforme à l’usage de ses prédécesseurs en reu mettant à notre décision tout ce qui peut laisser quelque « doute dans l’esprit, afin que ce siège apostolique, placé « comme au faite de l’épiscopat , puisse , en répondant aux « consultations , lever les doutes et indiquer la route certaine « à suivre (1). » Or, dans des cas semblables, le pape, en tranchant la question jusijue-là douteuse et en déliant ou déclarant déliés les sujets de leur engagement de fidélité, déposerait indirectement le prince dont il s’agirait, et c’est là précisément le point sur lequel roule toute la controverse actuelle. A moins donc que nos adversaires ne refusent au pape ce pouvoir, que lui reconnatt toute l'antiquité, de résoudre les doutes de conscience en matière grave et de déclarer ce qui doit être tenu pour certain dans la pratique des devoirs, ils devront nous accorder que l’exemple de Zacharie vient fort à propos pour la question actuelle; que c’est avec beaucoup de raison que Grégoire Vil s’en est ju’évalu, et qu’il n’a e.xercé d’autre pouvoir que celui que les anciens ont toujours reconnu au saint-siège d’après Innocent 1", puisque tout s’est réduit pour

M) I' .Mirari non |XKsuiims dilivtiüiiem tuani .xeqtii insütula majorum , omaiaqne quæ po«iunt aliquam diibitationcm recipern ad nos quasi ad capul at(|Uf ad apicem epiwopntus referiaj, ut ron.«uUa videlicet sodas apostolica os ipsis rehns diibiis diipiid fariiMidiim pmniinoiol » Isnothnt. I , opisl n ad

Folloem Xurer

lui à soumettre à son examen et à discuter dans ses conciles de Rome la cause d’un prince schismatique, protecteur des hérétiques, violateur de toute loi, persécuteur de l’Église et perturbateur du repos de ses sujets, et (ju’il n’a déclaré ce prince déposé du trône et ses sujets al>sous de leur serinent de fidélité qu’à la prière de toute l’Allemagne catholique et sur les instances des prélats assemblés à Rome.

JÜgitizad -by -Go^Te

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