DE L’OPERATION DE LA TAILLE
Peu d’opérations , disons mieux, aucune n’a exercé autant le génie et l’adresse des chirurgiens que celle de la lithotomie; il n’est pas un point de la vessie par lequel cet organe est accessible qui n’ait été tour à tour signalé pour l’extraction des calculs. Le périnée, l’hypogastre, le rectum, le vagin, ont été attaqués dans tous les sens et dans toutes" les directions : chacune de ces régions est devenue
le théâtre d’une foule de procédés, et les souhaits de l’homme de l’art ne sont pas encore remplis.
Cependant, s’il était possible de mettre un terme à ses désirs quand on cherche le bien, nous devrions êlre près d’être satisfaits; car lorsqu’on pense où en était cette partie de la science chez les anciens, et que l’on voit le point où l’on en est de nos jours , on a tout lieu d’être étonné de l’immensité de ses acquisitions. Mais avec les richesses naissent de nouveaux besoins , et tel chirurgien qui, au seizième siècle, se fût contenté du grand appareil, se demande maintenant s’il ne vaudrait pas mieux faire usage de l’appareil latéralisé. Tel autre, plus exigeant encore, croit devoir préférer la taille hypogastrique ou la section recto-vésicale; et c’est ainsi qu’au milieu même des progrès de l’art, la chirurgie semble prendre de plus en plus un caractère incertain et vacillant. Et le public d’exhaler contre elle ses plaintes et ses sarcasmes!
Est-ce là réellement un pas rétrograde ? Non , le mal n’est qu’apparent; c’est de cette incertitude même, de cet état d’oscillation dans lequel se trouvent les esprits , que peuvent et que doivent naître des travaux durables ; c’est lui qui marque i leur tendance progressive vers le mieux.
Vouloir parler ici de tous les procédés opératoires imaginés pour l’extraction des calculs, ce serait à la fois nous écarter de notre sujet et entrer dans des détails fort étendus. Bornons-nous #
donc à indiquer ce qui a rapport à la réunion immédiate, et commençons par l’appareil latéralisé.
i°. On a presque l’air d’émettre une idée paradoxale en disant que la méthode adhésive est applicable à l’opération de la taille; toutefois, en y réfléchissant, on s’aperçoit que si les conditions nécessaires au succès de cette méthode ne sont pas, dans ce cas, aussi favorables que dans bien d’autres, ce résultat n’est pas impossible à atteindre. La chose est vraie, surtout chez les enfans. Parmi quelques faits que nous avons notés, et que nous ne pouvons rapporter ici, crainte de donner trop d'extension à notre travail , nous possédons celui d’un jeune enfant de Lodève, opère' par M. Delpech, chez lequel , dès le second jour, il ne passa plus une goutte d’urine par le périnée.
Quoique ces cas soient rares, on sera forcé de convenir que, dans l’opération de la taille, tout le monde sent à peu près le besoin d’oblitérer au plutôt la plaie, puisque tous les chirurgiens conseillent de maintenir les cuisses du malade rapprochées au moyen d’une bande disposée en huit de chiffre, et d’un coussin placé en travers au dessous des jarrets. Il est vraiment bien étonnant que ceux qui attachent tant d’importance à faire suppurer les plaies qui proviennent des opérations n’aient pas encore eu l’idée de conseiller le tamponnement à la suite de la lithotomie (i).
2°. Il est une autre manière d’opérer par (e pé-
(i) Si la pierre ayant été tirée par fragmens, on craignait qu'il existât encore quelques débris dans la vessie , on iic
rinée , d’après laquelle on a voulu tenter la réunion immédiate par la suture, et dont nous allons citer un exemple : c’est le seul que nous connaissions.
Au milieu des interprétations diverses sur les écrits de Celse relativement à la taille bilatérale (1), le professeur Delpech, cherchant, à son tour, à commenter ce passage, conçut un jour le projet de mettre ce mode opératoire à exécution, en lui faisant subir quelques modifications, au moins dans le mode de pansement. Yoici le fait :
Trente-h u i tièm e o bserva tion. '
Calcul dans la vessie. — Opération de la taille modifiée. — Réunion du lambeau par la suture. — Mort du sujet. — Autopsie.
Laboit (Joseph) , âgé de cinquante ans , natif de Mèze, département de l’Hérault, tourmenté depuis plusieurs années par un calcul vésical, se rendit, vers la fin de septembre 1824, à l’hôpital Saint- Éloi pour y subir l’opération de la lithotomie. On
doit pas mettre autant de soin à faire cicatriser la plaie ; en pareil cas, nous avons vu passer le doigt à travers l’incision du périnée, dans le but de l’empêcher de s’oblitérer, et nous n’hésiterions pas à en faire autant.
(1) Après avoir indiqué la situation qu’il faut donner au malade , la manière de chercher et d’amener la pierre , Celse dit : Cum jeun eo venit , incidi — juxtà anuni cutis , plagâ lunata , usque ad ceivicem v es ica: debet , cornibus ad coxas spectantibus paulüm. (Liv.VIl, c. 2.6, édit, de Léonard Tarya.)
APPLIQUÉE AUX GRANDES OPÉRATIONS. 58q
commença par explorer la vessie à l’aide du cathéter, et l’on s’assura qu’il existait un calcul , même assez volumineux. Le 8 octobre, l’opération fut pratiquée de la manière suivante :
Le malade étant placé comme à l’ordinaire, le cathéter introduit dans la vessie et confié à un aide, l’opérateur, armé d’un bistouri convexe, traça sur le périnée une incision semi-circulaire dont la convexité répondait à quelques lignes au dessous de l’arcade du pubis, et les deux extrémités se terminaient tout près des tubérosités ischiatiques ; ce lambeau fut disséqué jusqu’à sa base, en ayant le soin de laisser à sa face interne beaucoup de tissu cellulaire. On mit ainsi à découvert le bulbe du canal de l’urètre et sa partie membraneuse : alors cette dernière fut incisée avec un bistouri que l’on porta directement dans la cannelure du cathéter.
Par cette même ouverture, on fît parvenir le lithotome jusque dans la vessie ; on retira le cathéter, et, au lieu d’inciser simplement le col sur la ligne médiane , l’opérateur, dirigeant d’abord son instrument à droite et ensuite à gauche, pratiqua deux incisions sur les côtés de la prostate, et ménagea ainsi une large ouverture pour l’extraction du calcul. En effet, la pierre fut saisie à l’instant et portée au dehors.
Quelques artérioles ayant été ouvertes durant l’opération, on en fit sur-le-champ laligature. Quant au mode de pansement, on releva tout aussitôt le lambeau périnéal, et on le maintint dans cette position au moyen de plusieurs points de suture. Une
sonde en gomme élastique, engagée dans l’angle droit de la plaie, et se portant jusque dans la vessie, devait faciliter l’issue des urines.
Immédiatement après l’opération, on donna une potion de trente gouttes de laudanum de Sydenham, et le soir on fit au bras une saignée de dix onces.
La nuit fut assez agitée, et le lendemain, à la visite du matin, le pouls est encore très faible. Le malade éprouve quelques douleurs à l’épigastre, et est tourmenté par la soif. (Saignée au bras de douze onces, réitérée le soir; eau de veau nitrée, et infusion de graine de lin , alternativement. )
Le 10, tout paraît aller mieux; on enlève les points de suture ; le lambeau périnéal a un bon aspect, et paraît en grande partie recollé.
Les jours suivans, l’état du malade change; il devient triste et morose, se plaint par intervalles de quelques légères coliques; dans certains momens de la journée, le pouls acquiert un peu plus de vitesse. (Diète, application de douze sangsues sur la région hypogastrique. )
Le lambeâu, qui jusque-là avait paru réuni, se détache peu à peu; il est baigné fréquemment par les urines, et souffre du contact de cette humeur; il prend dans certains points de son étendue une couleur noirâtre. (Lotions mucilagineuses fréquemment répétées.)
Le mal-être continue, Laboit s’affaiblit de jour en jour; l’insomnie, la diarrhée et la fièvre le ruinent, et le 18 octobre le malade meurt.
APPLIQUÉE AUX GLANDES OPÉRATIONS, 5g I
À l’autopsie, nous trouvons quelques flocons aU bumineux très petits , répandus eà et là sur le péri» toine. L’estomac, ie tube digestif et le rectum offrent à peine quelques légères ecchymoses; la vessie est très petite, très épaissie, et sa membrane muqueuse d’une couleur rouge mélangée de noir, et parsemée de petits corps jaunâtres du volume d’un grain de millet. Un peu de matière purulente dans le petit bassin , rien dans les autres organes.
Réflexions. Cette opération, que nous eussions pu nous dispenser de faire connaître, si nous n’avions contracté l’obligation de tout dire , est un de ces exemples instructifs qui prouvent que les meilleurs moyens sont aussi susceptibles de produire de fâcheux effets. Que dans l’opération de la taille on tente la réunion en maintenant les cuisses du malade dans un état de rapprochement , rien de plus naturel, rien de plus raisonnable. Ce moyen contentif n’est pas tellement puissant que l’urine ne puisse, au besoin, se frayer un passage à travers la plaie; mais qu’après avoir détaché un lambeau du périnée et ouvert derrière lui largement la vessie, on veuille réunir immédiatement les tégumens, alors que l’ouverture faite au réservoir de l’urine peut encore donner issue à ce fluide, c’est ce que nous ne croyons pas que l’on puisse faire sans danger.
A la vérité , une sonde avait été placée dans l’un des angles de la plaie pour exporter l’urine ; mais outre qu’en prenant meme cette précaution , une partie de cette humeur passe toujours sur les côtés
5g2 DÉ LA RÉUNION IMMÉDIATE
de l’instrument, la disposition seule du lambeau en forme de valve devait en rendre l’infiltration encore plus facile. Aussi remarquez que la vie des tégumens n’a été bien compromise que du moment que la réunion a été faite en grande partie. Pour que ce moyen fût réellement efficace, il faudrait que l’on pût obtenir à la fois l’oblitération de l’incision faite à la vessie , et l’adhésion des parties extérieures. Au demeurant, le professeur Delpech lui-même a senti tous les inconvéniens attachés à ce mode opératoire, et a fait voir, en y renonçant complètement, ce que l’on devait en penser : il a fait plus, il a eu la générosité de le dire.
3°. Ce cas n’est pas le seul où nous pensions qu’on ne doive pas avoir recours à la réunion à la suite de l’opération de la lithotomie. Peut-être sera-t-on étonné de nous en entendre dire autant à l’égard de la taille hypogastrique.
Trente-neuvième observation .
Calcul volumineux, taille sous-périnéale. — Impossibilité d’extraire le calcul. — Opération par le haut appareil. — Réunion de la plaie hypogastrique par quatre points de suture. — Mort quarante-huit heures après l’opération. Ouverture du cadavre.
Le nommé Allègre, âgé de vingt et un ans, natif de Saint-Guilhen-le-Désert, département de l’Hérault, avait commencé à éprouver , dès l’âge de neuf ans, des douleurs de reins et des difficultés d’uriner, suivies par momens de l’expulsion de quelques petits calculs. Vers le 3 novembre 1820, il se décida à se faire transporter â Montpellier pour y être opéré,
APPLIQUÉE AUX GRANDES OPÉRATIONS, 5ç)5
car il savait qu’il avait une pierre dans la vessie.
Lorsque nous le vîmes pour la première fois , l’altération profonde de sa face annonçait déjà un état fâcheux; il était maigre et continuellement souffrant, dévoré par une fièvre lente, agité de quelques mouvemens convulsifs, et dans un état permanent d’anxiété.
A sa visite, le professeur Delpech trouva des excoriations nombreuses sur la verge, les bourses et la partie interne des cuisses, et apprit que les urines, toujours bourbeuses, charriaient souvent du pus. Enfin, la sonde, portée dans le canal, rencontra au col de la vessie un calcul dont on ne put bien déterminer le volume.
La diète , les boissons mucilagineuses, les bains, et l’opium donné sous toutes les formes, purent à peine amener un léger soulagement. On considéra les accidens comme étant sous la dépendance immédiate du calcul , et l’on opéra comme à l’ordinaire.
Le calcul fut d’abord saisi; mais l’opérateur ne pouvant ni l’extraire par le périnée, ni le briser, eut recours sur-le-champ au haut appareil. Cette fois-ci, on fut plus heureux, on parvint à retirer une pierre très volumineuse. La plaie de l’hypogastre fut réunie par quatre points de suture, qui ne comprenaient que les tégumens, et recouverte de quelques emplâtres de diachylum; les cuisses maintenues rapprochées à la faveur d’un bandage en huit de chiffre, et le malade placé dans son lit.
Dans la journée, il y eut une petite hémorrhagie
594 DE la réunion immédiate
par la plaie clu périnée, et en pressant légèrement sur les côtés cle la suture faite à ïhypogastre y on s'aperçoit quil suinte un peu d'urine. On supprime deux fils, et on introduit par cette ouverture une petite languette de linge dans la vessie. Une potion fortement opiacée avait été donnée après l’opération, on la réitéra dans l’après-midi.
Le second jour, le malade parait être dans un état moins alarmant : la sécheresse de la peau et de la langue est diminuée, les traits sont moins grippés, le pouls est plus libre et plus régulier dans ses battemens, les urines filtrent par la plaie à l'hypo gastre; on place une sonde dans celle du périnée, afin de prévenir l’épanchement.
Tout à coup , à ce moment de rémission succède un collapsus considérable , et le malade meurt quarante-huit heures après l’opération.
A l’examen de son corps , on trouve des tubercules en assez grand nombre dans les poumons et notamment dans le droit, le sommet de ce dernier présente même les traces d'une cicatrice qui a servi à oblitérer une caverne.
Les intestins, rouges et injectés dans divers points, contenaient quelques vers lombrics. Le péritoine n’offre que peu de vestiges d’inflammation, et seulement vers la partie latérale gauche de l’incision hypogastrique.
La vessie , très petite et très racornie , attestait plutôt qu’elle avait été le siège d’une phlegmasie chronique que celui d’une inflammation récente : un peu de sérosité sanguinolente dans le tissu cel-
APPLIQUEE AUX GRANDES OPÉRATIONS. 3q5
lulaire du petit bassin et quelques gouttes d'urine .
Quant aux reins, iis avaient l’un et l’autre deux à trois fois leur volume naturel, et se trouvaient creusés d’un nombre infini de cavités remplies de matière purulente; à peine pouvait-on en reconnaître la texture.
Les urétères, très dilatés et égalant les dimensions de l’intestin grêle, étaient aussi remplis de pus.
Réflexions. Si les douleurs inséparables de deux opérations aussi graves que celles que le malade a successivement subies ne suffisaient pas pour se rendre raison de sa mort , l’état dans lequel il se trouvait avant l’opération, et la nature seule des lésions pathologiques que l’on a trouvées à l’ouverture du cadavre , pourraient au moins servir à l’expliquer. Mais ce n’est pas là le point de vue sous lequel nous devons envisager ce fait.
Puisqu’il s’agit de la réunion , rappelons-nous ce que le chirurgien fut obligé de faire quelques heures après l’opération. Déjà il existait une ouverture au périnée, et cependant l’urine séjournait à la région hypogastrique. Dès lors, on supprime deux points de suture , on engage une languette de linge dans la plaie et l’on place une sonde dans celle du périnée. Le malade meurt dans quarante-huit heures , on explore les parties avec soin et Von voit dans le petit bassin de la sérosité sanguinolente et quelques gouttes d'urine.
Voyons s’il en sera de même dans un cas plus simple, et où l’opéré vécut quelques jours de plus.
Quarantième observation.
Calcul très volumineux. — Taille hypogastrique sans incision au périnée. — Réunion immédiate. Mort le cinquième jour. — Autopsie.
Le nommé Laidet, âgé de soixante-cinq ans, habitant à Cette, éprouvait, depuis environ douze ans, des douleurs néphrétiques très vives , accomgnées de quelques difficultés dans l’émission des urines. Lassé d’avoir épuisé une foule de remèdes contre sa maladie, il vient à Montpellier vers la lin de janvier 1824.
A cette époque, il ressentait encore des douleurs profondes dans l’hypogastre, un sentiment de démangeaison presque continuel au bout du gland, parfois beaucoup de difficulté pour rendre les urines, et dans d’autres cas une émission involontaire de cette humeur. La sonde, introduite dans la vessie, touchait partout un calcul. Si l’on portait un doigt dans le rectum , et que l’on pressât avec l’autre main sur l’hypogastre, on le sentait également. Tout faisait présumer que la pierre était très volumineuse, ce qui décida à employer le haut appareil. ,
La sonde à dard fut introduite à travers le canal de l’urètre jusque dans la vessie, et l’opération exécutée comme d’usage. Seulement on incisa un peu sur l’attache inférieure des muscles droits, afin de faciliter l’extraction du calcul , et l’on plaça dans la vessie une sonde à demeure, mais très courte. La plaie à l’hypogastre est réunie par première intention.
Le 2 février, jour de l’opération, réaction très vive dans l’après-midi : le malade est saigné deux fois à six heures d’intervalle.
Le lendemain , le malade éprouve quelques douleurs au dessus de la plaie , lesquelles augmentent par la pression. Le pouls est encore vif, la sonde que l’on a laissée dans la vessie remplit bien ses fonctions, et laisse écouler une grande quantité d’urine mêlée de sang. Il n’en sort qu’une petite quantité par la plaie. (Vingt sangsues sur le point douloureux, le soir saignée au bras.)
Troisième jour, le pouls est peu fébrile, l’abdomen moins sensible à la pression , la langue humide, la soif moindre; mais les urines coulent en petite quantité.
Quatrième jour. Le malade a été agité dans la nuit; la face est triste, les traits serrés, la langue sèche; le pouls petit, profond et irrégulier; la douleur de l’abdomen s’est propagée vers la partie supérieure, et Laidet éprouve une sensation qu’il exprime en disant qu’il semble qu’on lui serre le ventre avec une corde : les urines ont repris leur cours.( Eau vineuse, quelques cuillerées de bouillon.)
Cinquième jour. Affaissement extrême, pouls faible , température basse , abdomen soulevé à droite, urines rares, langue sèche, soif intense, découragement profond. (Mort dans la nuit.)
A l’ouverture du corps, on reconnaît que le péritoine n’a point été ouvert, et l’on trouve à peine un peu d’injection dans les points correspondans à l’iléon et au cæcum.
Quant à la vessie, elle est fortement rapetissée, vivement enflammée, et présente en arrière du trigone vésical une espèce de cloison transversale qui la sépare en deux’ cavités; ce qui rend raison des difficultés que l’on a éprouvées pour l’extraction du second calcul, car il en existait deux.
En disséquant les muscles droits , on voit que le tissu cellulaire qui entoure leurs attaches inférieures a été mortifié par le contact de V urine qui s’ était infiltrée dans les environs .
Piéflexions. Quoique l’opération ait été un peu plus laborieuse qu’à l’ordinaire, on conviendra que ses suites eussent dû être moins graves, en ce que l’on avait pu se dispenser cette fois-ci de faire la taille périnéale; aussi avait-on eu la précaution de laisser une sonde à demeure dans le canal de l’urètre. Eh bien! l’urine ne s’est pas moins infiltrée dans le tissu cellulaire du bassin.
Il reste donc bien démontré que quels que soient les soins qu’on se donne pour empêcher ce fluide de passer en partie par la plaie hypogastrique , on n’y réussira jamais. Toutes les fois que cet organe se contractera pour se débarrasser de l’humeur qu’il contient, quelques gouttes au moins tendront à s’échapper par cette ouverture ; et si elle est fermée, elles s’infiltreront dans le tissu cellulaire circonvoisin. Ce n’est pas tant la plaie extérieure que l’incision de la vessie qu’il importe d’oblitérer, et l’on oublie que l’on ne fait rien pour cette dernière.
4°. De nos jours, M. Amussat, gand partisan de la taille hypogastrique, voulant concilier en quel-
que sorte les opinions et les procédés, a conseillé le mode de pansement suivant : le calcul étant extrait, il introduit dans la vessie, par la plaie de l’hypogastre, la canule dont il se sert pour donner issue à l’urine. Afin d’y parvenir plus sûrement, il fait glisser cet instrument sur le doigt indicateur de la main gauche, qu’il a préalablement placé dans la cavité de l’organe pour lui servir de conducteur; sans cette précaution, dit-il, on pourrait s’exposer à porter la canule derrière la face postérieure de la vessie dans le tissu cellulaire ambiant, parce qu’après l’extraction du calcul, la poche urinaire s’aplatissant derrière le pubis, et l’ouverture qui y a été pratiquée se resserrant par la contraction des fibres musculaires, il serait difficile de faire pénétrer sans conducteur la canule dans cette ouverture (1).
La canule étant introduite , elle sert à nettoyer la vessie au moyen d’une injection , et on procède ensuite à la réunion par première intention de toute la partie supérieure de la plaie.
Pour obtenir cette réunion d’une manière plus prompte et plus facile , M. Amussat éponge avec le
(1) Cette canule en gomme élastique est semblable à celle dont on se sert pour pratiquer des injections dans le vagin. Longue de buit à neuf pouces, pour les adultes, et large de cinq à six lignes, elle est recourbée dans le sens de la longueur, et doit être placée de manière que sa concavité corresponde à la symphyse du pubis. Son extrémité vésicale est munie d’une olive, sur les côtés de laquelle on pratique deux larges ouver-
plus grand soin les bords de la plaie pour enlever le sang et l’eau dont ils ont été baignés, et les rapproche le plus exactement possible avec les doigts, tandis qu’un aide applique au dessus de longues bandelettes de diachylum qui s’étendent d’un côté de l’abdomen à l’autre.
Il établit ensuite un point de compression de chaque côté de l’incision pour favoriser le rapprochement de ses bords , à l’aide de petites compresses graduées placées les unes au dessus des autres, et par dessus les bandelettes agglutinatives. Le tout est recouvert de compresses ordinaires, et maintenu par un bandage de corps.
On voit que M. Amussat, quoique pénétré de l’importance de la réunion immédiate, a senti la nécessité de ménager une issue à l’urine, crainte d’un épanchement dans le petit bassin; mais at-il entièrement rempli le but qu’il voulait atteindre? Nous ne le pensons pas, et nous ne voyons pas comment un tube de gomme élastique, malgré même la position que M. Amussat donne à son malade, pourrait suffire pour exporter complètement le liquide qui arrive à chaque instant dans la vessie. Quand on pense que les sondes même les
tures. L’autre extrémité est taillée en bec de flûte dans la moitié de son épaisseur et dans l’étendue de deux pouces environ, de sorte qu’elle forme dans ce point une espèce de gouttière; là où cette dernière commence , sont fixés quatre fils qui servent à fixer l’instrument. ( Communication faite à l’Académie , le 29 janvier 1829. )
plus volumineuses placées dans le canal de l’urètre n’empèchent pas toujours l’urine de passer en partie à travers ce conduit , il est bien difficile de concevoir qu’une canule engagée dans une ouverture accidentelle faite à la vessie rie permette pas au liquide quelle renferme de suinter sur les côtés de cet instrument. S’il était possible de comparer un phénomène physique à un phénomène vital, nous proposerions de presser sur une vessie déjà remplie d’eau, à travers les parois de laquelle on aurait pratiqué une incision pour placer une canule ; on reconnaîtrait assurément que le liquide ne sort pas en totalité par la sonde.
M. Souberbielle, qui s’est beaucoup occupé de la taille hypogastrique , nous apprend que si l’on cherche à obtenir la réunion, le rapprochement n’ayant lieu qu’à l’extérieur, l’urine ne peut s’échapper par la canule qu’après avoir rempli ce trajet de la plaie jusqu’au point où s’exerce l’action des agglutinatifs : elle ne sort alors , dit-il, que par regorgement , ce qui donne précisément lieu à V accident quon veut éviter, savoir: l’infiltration mineuse et tous les désordres quelle entraîne , comme l’expérience l’a démontré . Sur quatre malades opérés à Paris par le même praticien et traités par ce procédé , trois sont morts par suite de ces accidens , et chez le quatrième la plaie était encore fistuleuse le quarantième jour (i).
(i) Observations sur des opérations de cystotomie suspu— bienne , Académie royale, séance du 3o octobre 1828.
Si l’on n’adopte pas en entier l’explication de M. Souberbielle, au moins ne niera-t-on pas les faits qu’il a rapportés en présence de l’Académie , et l’on sera forcé de convenir qu’il y a quelque chose de vrai dans les reproches que nous adressions au mode de pansement suivi par M. Amussat. Cependant, en signalant les inconvéniens de la méthode , ne faisons pas comme tant de gens, ne cachons pas les succès que ce jeune et habile opérateur obtient. Nous l’avons vu nous-même opérer avec autant de dextérité que d’avantage ;maisau moment que nous quittions le malade, déjà une petite ^quantité d’urine s’écoulait sur les côtés de la canule.
5°. D’après le langage que nous venons d’entendre tenir à M. Souberbielle, il est facile de prévoir quel est le mode de pansement qu’il préconise : après avoir poussé par le canal de l’urètre une injection pour débarrasser la vessie et la plaie du sang qui pourrait s’y trouver, il panse la solution de continuité de l’hypogastre absolument à plat, n’y introduisant aucun corps étranger, pas même la bandelette effilée qu’employait le frère Côme. Il applique une compresse fenêtrée enduite de cérat, et par dessus un plumasseau de charpie et une compresse; le tout libre, sans bandage ni agglutinatif quelconque.
Il y a dix ans , dit-il, que je suis ce mode de pansement, d’après l’expérience que j’ai acquise des inconvéniens mêmes et des dangers qu’il y a à rapprocher les lèvres de la plaie extérieure, avant que la vessie soit cicatrisée; car c’est de ce dernier point que part la guérison.
D’abord, en opérant comme le veut M. So Liberbielle, on n’a pas l’inconvénient de laisser à travers la plaie de l’hypogastre une grosse «canule, qui par sa présence doit exposer encore davantage la vessie à s’enflammer; en admettant que l’écoulement de l’urine par le canal de l’urètre soit suspendu, cette humeur s’échappe aussitôt par la plaie, et toute infiltration devient moins facile.
Quoique M. Souberbielle ne fasse rien pour obtenir la réunion , souvent il arrive à ce résultat avant le temps qu’exige le mode de pansement conseillé par M. Àmussat. Ainsi, M. Buin , opéré , le 4 décembre 1828, par ce dernier, n’a été guéri que le vingt- quatrième jour, tandis que le curé d’Ussy, diocèse de Meaux, opéré par M. Souberbielle, a pu, le douzième jour après l’opération, aller dire sa messe à leglise de l’Assomption.
Ce que les faits démontrent, l’analogie l’explique : ne peut-011 pas, en effet, considérer la canule de M. Amussat comme un corps étranger engagé dans une plaie que l’on s’efforce de réunir? Or, ne vaut-il pas autant livrer la solution de continuité aux soins de la nature? Si nous devions nous décider à employer une sonde, nous préférerions assurément nous servir de la sonde à chemise présentée par M. Itigal de Gaillac à l’Académie de médecine, encore même ne la laisserions -nous séjourner que le moins possible dans la vessie.
Ajoutons, pour ne pas tronquer le procédé de Ah Souberbielle, que l’introduction de son siphon composé à travers le canal de l’urètre est d’un grand
secours pour dériver les urines. Sur dix-huit opérations de taille hypogastrique dont il a parlé à la séance de l’Académie de chirurgie ciu 3o octobre 1828, dont dix pratiquées chez l’homme, et huit chez la femme, deux hommes seulement sont morts, et encore meme l’autopsie, faite en présence de praticiens recommandables , tels que MM. Larrey, Husson, Gendrin, Bourgeoise, a-t-elle prouvé que les malades avaient succombé à des causes étrangères à l’opération. Depuis lors, M. Souberbielle en a pratiqué un grand nombre d’autres, et ses succès se multiplient tous les jours.
Qu’on ne se le dissimule pas : l’urine ne s’épanche ni dans le péritoine, ni dans le petit bassin aussi facilement qu’on pourrait le supposer. Laissez-lui une issue, dit M. Souberbielle , et elle saura en profiter; si vous la gênez dans son cours, il faudra bien quelle s’infiltre clans les tissus environnans. Si cette vérité de fait acquérait par la suite plus de consistance, il faudrait bien se ranger de l’avis de M. Souberbielle, et considérer la taille hypogastrique comme offrant des chances très grandes de succès , et même supérieures à toutes les autres méthodes.
Il est encore une circonstance opératoire à laquelle tous les praticiens n’ont pas porté la même attention, et qui pourrait jusqu’à un certain point expliquer le plus grand nombre de succès qu’obtient M. Souberbielle: cette circonstance est rela-' tive à la manière de faire les incisions.
Quelques chirurgiens tourmentés par la crainte
de léser le péritoine n’ont rien de plus empressé, dès l’instant qu’ils sont arrivés au dessous de la ligne blanche, que de quitter leur instrument, et de labourer avec les doigts le tissu cellulaire jusqu’à ce qu’ils soient parvenus à la vessie. Or, cette dilacération du tissu lamineux donne à l’urine la plus grande facilité pour s’infiltrer, et c’est là probablement la cause des accidens que l’on a signalés comme étant le résultat inévitable de l’opération.
S’il n’en était ainsi, comment se rendrait-on raison del’innocuitépresque complète delà ponctionhypogastrique, au moins sous le rapport des infiltrations urineuses? Il fut une époque, nous a dit M.Lisfranc, où à la Pitié on pratiquait très fréquemment cette opération , et jamais il n’a vu l’urine s’infiltrer dans le petit bassin. M. Yiguerie, à l’hôpital Saint-Jacques à Toulouse, a eu aussi plusieurs fois l’occasion de faire cette meme opération sans qu’il en soit résulté d’épanchement. Si la canule restait toujours en place, en pourrait encore concevoir le défaut d’infiltration par l’oblitération complète de l’ouverture faite à la vessie; mais il est des cas où cet instrument est sorti peu de temps après l’opération, et le résultat a été le même.
Quand les tissus n’ont pas été trop violemment lacérés, il suffit de quelques jours , et parfois de quelques heures, pour qu’une lymphe plastique les pénètre et les rende désormais imperméables à l’urine.
Cette manière d’envisager les effets de la ponction hypogastrique comparativement à ceux de la taille
par le haut appareil, a donné l’idée de faire cette opération à l’aide d’un trois-quarts renfermant une lame dans son épaisseur, et susceptible de se déployer dès que l’instrument aurait pénétré dans la •vessie. Les essais que l’on en fera plus tard peuvent seuls nous apprendre jusqu’à quel point ce mode opératoire l’emporte sur celui usité jusqu’à ce jour.
6°. A propos de la taille hypogastrique et du fait qui nous a fourni le texte de ces quelques réflexions, disons un mot sur la lithoîritie, d’autant que le malade dont nous venons de parler avait déjà été soumis à cette opération.
Il devait en être de la litho tritie comme de toutes les grandes découvertes : d’abord elle a soulevé contre elle toutes les passions, et si ceux qui tenaient le plus à la propager n’eussent déployé autant de ténacité, la chirurgie serait déjà privée de cette précieuse ressource. Mais le procès est enfin jugé , et la postérité reconnaissante honorera le nom de celui auquel nous en sommes redevables. Cependant tout n’est pas fait encore: il y a loin de l’application à l’étude approfondie des cas qui peuvent t en réclamer l’usage et de ceux qui pourraient en contre -indiquer l’emploi.
Quoique porté en faveur de la lithotritie (et il serait difficile de ne pas l’être quand on a vu, comme nous, opérer MM. Civiale, Leroi et Ileurteloup)., nous nous plaisons à faire cette dernière remarque , parce que, parmi les malades taillés par M. Souherbielle, quatorze avaient été déjà soumis
au broiement de la pierre. Espérons qu’à mesure que l’on perfectionnera les instrumens Jithontriteurs(i)et que les calculeux se soumettront plus tôt à l’opération , on verra d’un côté les accidens diminuer , et de l’autre la reproduction de la maladie devenir plus rare.
Bientôt , on ne sera plus excusable si l’on ne s’exerce de bonne heure à broyer des calculs sur le cadavre; il ne sera même plus permis de pratiquer l’opération de la taille sans s’être demandé pourquoi l’on ne ferait pas celle de la lithotritie.
Le parallèle de ces deux modes opératoires serait-il moins intéressant à retracer que celui des diverses méthodes relatives à la cystotomie? Puisse l’Académie, déjà engagée dans cette voie, n’en pas sortir sans avoir épuisé la matière !
ARTICLE VII