DB LA DETTE FRANÇAISE
La dette publique actuelle de la FraDce est d'origine toute récente. — Elle est i'œurre presque exclusive du xix* siècle. — En Tan VI, après la banqueroute des deux tiers, la dette française n*est que de 40 millions de francs en intérêts. — Très faiblo augmentation sous le premier Empire.
Les charges do la Restauration. — Les créations et les rachats de rentes sons ce régime. — Tort de la Restauration de n'avoir pas contracté ses emprunts en fonds 6 ou 7 p. 100. — Progrès du crédit public à cette époque. — Grands mérites de Padminislration financière de ce temps.
Embarras du gouvernement de Juillet à son début. — Bapide essor du crédit publie après quelques années. — Cours très élevés des rentes françaises. — Rcl&chement de l'administration des finances : déficits constants depnis 18«0. — La dette consolidée n'est que faiblement accrue sons le règne de Louis-Philippe, mais la dette flottante est démesurée.
La dette de la France en 185?. -^ Emprunts incessants sous le second Empire. — Très grand développement de la richesse publique. — On escompte les plus-values d'impôts pour gager les emprunts. — Prodigieux succès des souscriptions publiques. — Multiplication du nombre des rentiers. — Situation de la dette française au !•' janvier 1870.
Les charges de la guerre de 1870-71. — Remarquable fermeté du crédit public an mili<^u de ces catastrophes. — Pourquoi nos fonds baissèrent beaucoup moins en 1870-7! qu'en 1831 ou en 1848. — Les ressources avec lesquelles on a pourvu à nos dépenses de guerre et au payement de l'indemnité allemande. — Nos grandi emprunts. — Le .chiffre actuel en intérêts et en capital de l'ensemble de notre dette. — Comparaison de cette dette avec celle de l'Angleterre et celle des Etats- Unis, avec l'ensemble de notre badget et avec l'ensemble de la fortune des Français.
Des chances de diminution du capital et des intérêts de la dette française, el la France jouit de la paix. — De ce que pourraient produire l'expiration des annuités à terme et les conversions successives de la dette consolidée. — De quelques contre- parties de notre dette publique; du remboursement éventuel par les com» p>«gnie8 de chemin de fer des avances faites par l'État à titre de garanties d'intérdu ; du retour de la propriété des diemins de fer au domaine public
Ce qui frappe dans Texamen des origines delà dette publique de la France, c'est la date récente des engagements qui la composent. La somme que nous devons en capital et dont nous payons les arrérages annuels a été empruntée, sauf un vingtième environ, depuis soixantedix ans. Nos ancêtres, par des procédés sommaires que condamnentla loyauté et Tintelligence ûnancière de notre temps, se sont débarrassés de la plus grande partie des dettes de l'ancien régime. Nous n'avons pas l'intention d'entrer ici dans le dédale de l'administration de la vieille monarchie ou de la Révolution, ce serait une étude rétro-
LES OniGINSS ET LK DËVICLOPPËMBNT DE hk DETTE FRANÇAISE. 593
spective sans intérêt pratique. On sait combien étaient divers les engagements d'alors : il y avait des dettes constituées et perpétuelles, des dettes viagères, des dettes criardes, anticipations, assignationsp rentes sur la couronne, sur les pays d'Élat, etc. : Ténuméralion com« plète en serait aussi fastidieuse que longue. On eut Tidée d'unifier toutes ces obligations, et de procéder ainsi à une liquidation générale. La loi du 24 août 1793 créa donc le Grand-Livre de la dette publique, qui ne devait contenir que des rentes perpétuelles, mais rachetables» en 5 p. 100. Les rentes intégrales susceplibles d'être inscrites dans ce Grand-Livre s'élevaient à 174,716,000 francs d'arrérages anjnuels. Pendant toute la tourmente révolutionnaire, ces intérêts étaient payés, rarement en numéraire, quelquefois en assignats, le plus souvent un quart en espèces et trois quarts en valeurs fictives dites « bons « des trois quarts » et échangeables contre des biens nationaux. Aussi c'était une profession singulièrement précaire que celle de rentieri 9t qui parfois s'alliait à l'indigence. Sous le Directoire, dans un mo* ' ment de grande détresse, on s'avisa de régulariser cet état de choses; la nation, croyait-on, pouvait se considérer comme un commerçant malheureux qui offre à ses créanciers un concordat. Au surplus on ne changeait guère leur situation en donnant un caractère définitif à des arrangements qui étaient pratiqués depuis plusieurs années; en vertu de la loi du 9 vendémiaire an YI, on consolida le tiers de la dette publique et l'on mobilisa les deux autres tiers, c'est-à-dire que l'on conserva sur le Grand -Livre le tiers des rentes dues à chaque créan* cier et que l'on remboursa en valeurs fictives, en bons échangeables contre des biens nationaux, les deux autres tiers. Les arrérages de la dette publique, après diverses annulations de rentes reçues en paye» ment de biens domaniaux ou confisqués sur les émigrés et les mainmortables, ne montaient plus qu'à 40,216,000 francs. Ce n'est certes pas sans un sentiment pénible de confusion et de regret qu'on pense aujourd'hui à cette opération irrégulière ; mais alors plusieurs siècles de désordre et d'arbitraire avaient persuadé aux esprits que l'État est le souverain arbitre de la justice, et que son intérêt immédiat doit être la règle suprême de sa conduite. Aujourd'hui, par trois quarts de siècle d'une loyauté qu'aucune épreuve n'a pu ébranler, nous avons réparé cette faute originelle et lointaine.
A la fin du siècle dernier, lorsque fut institué le consulat, notre dette publique était ainsi presque insignifiante. Un poids annuel de 40 mil- 'lions de francs pour une nation qui comptait 25 millions d'habiiants et dont le budget s'élevait à 600 ou à 700 millions, c'était un fardeau singulièrement léger. La Grande-Bretagne, à la même époque, ayant une population moitié moindre, prélevait sur ses ressources, pour le "• 38
service des Intérêts de sa dette^ 422 millions de francs. La Hollande,
' expiant les fautes commises par ses gouvernants au dix-septième et au dix-huitième siècle, avait une dette triple de la nôtre. Celle de l'Autriche était assez notablement supérieure à la dette de la France.
Les entreprises guerrières du maître qui lança pendant quinze ans la France dans une série d*aventures glorieuses et épuisantes n'eurent pas immédiatement sur Tétat de nos finances Tinfluence perturbatrice qu'il semblerait qu'elles eussent dû exercer. Napoléon était épris de l'ordre et de la bonne administration : il se trouvait admirablement secondé par deux hommes de talent, Gandin et Mollien ; quoiqu'il manquât de la connaissance des vrais principes économiques, ses qualités, comme ses défauts, le portaient à ménager soigneuse- ^ment les ressources du pays. Il avait en horreur l'emprunt ouverteuoient conclu, comme une sorte d'aveu de faiblesse de la part d'un gou- 'vernement, 11 recourut, il est vrai, à des mesures qui étaient des emprunts détournés: il payait parfois en rentes les fournisseurs de rses armées ; la vente obligatoire au profit de TÉtat des biens des communes, en 1813, et la création de rentes livrées comme compensation
' aux localités était encore uneopération de ce genre. Cependant c'était surtout TËxtraordinaire des guerres, leà contributions des pays conduis et les réquisitions qui alimentaient les dépenses des armées. On €st étonné de la faible augmentation de notre dette nationale sous le régime de i8L0 à 1814. Au 1*' avril de cette dernière année, les arrérages de la dette consolidée, qui n'était composée que de 5 p. 100,
' montaient seulement à 63,307,637 francs. Si l'on se rappelle que le Consulat avait trouvé une dette de 40 millions, on voit que jus-
' qu'en 1814 il n'y avait été ajouté que 23 millions en intérêts ou 460 millions en capital nominal. Encore doit-on dire que sur cette «omme 6 millions de rentes en chiffres ronds représentaient les dettes des pays réunis à la France; 10 millions de rentes avaient été créées pour pourvoir à l'arriéré et aux dettes criardes que le Directoire mourant laissa à la charge de son successeur. Ainsi, de 1800 -k 1814, la dette contractée par le Consulat ou l'Empire pour ses propres besoins ne dépassait pas 7 millions de rentes ou 140 millions de capital nominal.
L'invasion, les Cent-Jours, nos propres frais de guerre dans la
- courte et dernière campagne de l'Empire, l'indemnité exigée par nos vainqueurs, vinrent accroître dans d'énormes proportions cette dette publique si réduite. La Restauration se vit, dès ses premiers jours, <dans une situation singulièrement embarrassée, ayant à payer aux
- alliés 700 millions de contributions de guerre en cinq ans, à entretenir 'tSO.OOO hommes de troupes étrangères pendant le môme temps, à
liquider les dettes que laissait TEmpire croulant, à réparer la spoliation dont les émigrés avaient été les victimes, et à consolider ainsi dans les mains de leurs nouveaux détenteurs la propriété des biens nationaux. Il n'entre pas dans notre plan de décrire par quels efforts d'économie et de bonne administration financière tous ces résultats furent obtenus. Jamais nos finances n'ont été conduites avec autant de prévoyance, de rigueur, d'honorable et nécessaire parcimonie que par MM. Louis, Gorvetto et de Villèle.
Les ministres de la Restauration eurent pour premier principe de respecter scrupuleusement «tous les engagements des régimes antérieurs. Des membres exaltés du côté droit de la Chambre demandaient qu'on répudiât les dettes formant l'arriéré de FEmpire, ou qu'on les payât en 5 p. 100 au pair, quoique ce fonds d'État fût alors à des cours fort inférieurs. Le gouvernement eut la probité et l'intelligence de se refuser à de semblables mesures. Il chercha à se rendre un compte exact du fardeau qui allait peser sur lui sans essayer d'en rejeter une partie ; il recourut à la fois au crédit public et à l'impôt pour faire face au capital, à l'intérêt et à l'amortissement de cette charge. Du i*' avril 1814 au 1*' août 4830, la Restauration émit 164,779,000 francs de rentes nouvelles, sans compter celles qui furent créées en remplacement des rentes 5 p. 100 converties en 1825. Ces émissions successives venant s'ajouter aux 63 millions de rentes existantes au 1*" avril 1814 auraient porté lors de la révolution de Juillet à 228 millions de francs en chiffres ronds le total des arrérages de la dette consolidée de la France; mais, par la conversion de 1825, il y eut une réduction de plus de 6 millions sur les intérêts annuels de la dette, l'amortissement racheta pendant la môme période près de 54 millions de rentes, et 3 millions et demi de rentes furent annulées après avoir fait retour à la couronne. Aussi, au 1*' août 1830, la dette consolidée de la France ne s'élevait qu*à 164 millions et demi en arrérages. Ce chiffre était minime, si l'on tient compte de la di* versité et de l'étendue des engagements auxquels il fallut poui^ voir. La dette de la France à cette époque ne représentait pas le quart de celle de l'Angleterre, dont le service exigeait 718 millions par année, et elle ne dépassait guère en capital la dette de la Hollande.
Il y aurait beaucoup à dire sur les emprunts contractés par la Restauration, tant sur les méthodes que sur les taux d'émission. Un emprunt peut être négocié avec de grandes maisons de banque sans que l'on provoque entre elles une concurrence ; il peut encore être placé fractionnairement à la Bourse par les agents du Trésor; il peut être contracté avec des banquiers ou des réunions de capitalistes par le procédé de l'adjudication, c'est-à-dire attribué au groupe de financiers
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qui font les conditions les meilleures après une mise «luz enchères ; il peut enfin être directement émis sans intermédiaire par la voie d'une souscription publique, TÉtat fixant le taux d'émission, les mode» déversement, et recevant lui-même les offres de tous les capitalistes, grands, moyens ou petits. Ces diverses méthodes ont été, soit successivement, soit simultanément employées en France ; le mérite en est inégal. Les deux premiers modes sont évidemment défectueux, sauf pour des emprunts de modique importance, les deux derniers sont plus parfaits : mais un liilai n'a pas toujours le choix entre les divers procédés d'empruuts. S'il n*ii qu'un crédit précaire, s'il lui faut de Targent dans le plus bref délai, si les sommes dont il a un besoin pressant sont d'ailleurs restreintes, il se voit parfois obligé de placer directement des titres à la Bourse ou de les négocier sans publicité et sans concurrence à des maisons solides et de bonne volonté. G*est à ces deux moyens que recourut la Restauration pour tous ses emprunts de 4816 à 1818: c'est aussi le second de ces procédés qu'employa en 1870 la 'délégation de Tours pour l'emprunt appelé Morgan. Dans de pareilles circonstances, l'État doit payer cher les capitaux qu'il se procure. La Restauration emprunta ainsi, en 1816 et en 1817, plus de 414 millions de francs effectifs. En 1818, le crédit du nouveau régime était mieux établi, on avait appris à connaître, par l'expérience de quelques années, la prudence de son administration. L'État eut alors Taudace de faire un appel direct au pays et de lui demander par la voie de la souscription publique un capital nominal de 298 millions de francs, représentant un versement efi'ectif de 198 millions. Il se produisit ce qu'on a toujours vu depuis lors, un empressement inou! aux guichets du Trésor, une sorte d'emportement général pour obtenir quelque parcelle de l'emprunt en vue d'une plus-value probable: la sommede rentes offerte parl'Étatfut quinze fois couverte par les demandes du public, les fonds haussèrent en quelques mois de près de 20 p. 100; mais ce succès inespéré eut bientôt son revers. Une foule de souscripteurs s'étaient engagés au delà de leurs ressources et ne pouvaient faire face aux échéances: la rente baissa dans la même proportion qu'elle avait monté. La Restauration, qui était un régime sérieux et réfléchi, jugea sévèrement, après cet essai, la méthode des souscriptions publiques : jamais elle n'y revint. Les financiers de la Restauration et du gouvernement de Juillet préférèrent le procédé de Tadjudication à des maisons de banque : trois grandes opérations de crédit, en 1821, en 1823 et en 1830, furent faites suivant cette méthode.
Si le mode d'émission d'un emprunt, la manière dont il vient ai> jour et se répand dans le public a de l'importance, les conditions-
IBS OBIGINES ET LE DÉVET.OrPEMENT DE LA DETTE FRANÇAISE. 597
«ubstantielles de Temprunt, le prix etTépoque de remboursement, le taux de Tintérèt, en ont une plus grande encore. Tous les emprunts de la Restauration, sauf le dernier, celui de i830, furent constitués •en rentes perpétuelles 5 p. 100. Le crédit de l'État ne permettait pas, surtout dans les premières années, de négocier aux banquiers ou de placer dans le public ces titres au pair, c'est-à-dire au cours de 100 francs pour chaque rente de 5 francs ; on les écoula à des taux beaucoup plus bas qui s'échelonnèrent de 52 fr. 50 cent, à 67 fr, 60 cent, jusqu'en 1818. La dette nominale dont la Restauration, pendant ces trois premières années, greva la France, fut donc supérieure environ <les deux cinquièmes à Tensemble des sommes que lui procurèrent ces opérations de crédit. Cette méthode d'emprunter en fonds portant un intérêt nominal peu élevé, mais dont les titres sont livrés au public fort au-dessous du pair, est devenue assez générale en Europe, quoiqu'elle soit aujourd'hui reconnue pernicieuse. Tous les écrivains financiers ont bl&mé ce procédé et en ont fait ressortir les immenses inconvénients pour l'État qui s'y abandonne : le remboursement et l'extinction de la dette deviennent singulièrement difûciles dans un -système où l'État, imitant les fils de famille prodigues, souscrit des billets pour une somme plus forte que celle dont il a profité. Le célèbre historien de la dette anglaise, Hamilton, et l'économiste Mac* €ulloch ont démontré par des chifi'res rigoureux que les emprunts contractés ainsi depuis la fin de la guerre d'Amérique jusqu'en 1815 en fonds nominalement peu élevés, mais dont les titres étaient émis à 30ou40 p. 100 au-dessous du pair, avaient grevé l'Angleterre d'une surcharge de plusieurs milliards que lui aurait épargnée un système plus rationnel. Les mêmes observations pourraient s'appliquer aux emprunts de la Restauration : ceux de la période de 1815 à 1818 ont coûté an Trésor un intérêt qui variait de 7 fr. 50 cent, à 9 1/2 p. 100. Si au lieu de créer du 5 p. 100, on eût eu le courage de créer du 7 ou du 8 pour 100, ou tout au moins du 6 p. 100, comme l'ont fait les États-Unis d'Amérique pendant la guerre de Sécession et la délégation de Tours en 1870, on n'aurait guère augmenté la charge annuelle en intérêts et l'on eût singulièrement facilité le remboursement du capital.
A partir de 1821, le crédit de la France se relève avec rapidité : l'emprunt émis dans le courant de cette année et adjugé aux maisons Hottinguer, Hope, Baguenault et Dclessert est placé au cours de 85 fr. 55 centimes; c'est presque exactement le même taux que celui de notre récent grand emprunt de 3 milliards. Enl823, legouvernementadjugea à la maison Rothschild frères 23 millions de rentes 5 p. 100 au cours de 89 fr. 55 centimes, et le 12 janvier 1830 celte même maison sous*
â9B TRAITÉ DE LA SCIENCE DES FINANCES.
crivit à un emprunt de 80 millions de francs en i p. 100 au taux dd 102 fr. 07 centimes 1/2. Cette dernière opération de crédit est une des plus remarquables et des plus recommandables de notre histoire financière : elle montre qu*un État qui a de bonnes finances n'a pas besoîa, pour se procurer des sommes importantes, de solliciter les capitalistes parTappàt d*une plus-value considérable sur les titres qu*il leur livre; il suffit de leur accorder un intérêt rémunérateur et qui soit en harmonie avec la situation générale du marché des capitaux. L'emprunt de 4830 est le seul qui en France ait été émis légèrement au-dessus du pair, c'est-à-dire au-dessus du taux de remboursement ; en 1832» un autre emprunt, cette fois en 5 p. 100, fut émis presque au pair, à 98 fr. 50 centimes. Nous espérons que, si jamais la France recourt de nouveau au crédit, elle s'inspirera de ces deux exemples et renoncera à l'imprudente habitude de reconnaître aux rentiers un capital nota* blement plus considérable que celui qu'ils lui versent.
Quoique tous les emprunts de la Restauration, sauf celui de janvier 1830, aient été conclus en 5 p. 100, c'est ce gouvernement qui a créé aussi les deux fonds 4 1/2 et 3 p. 100, le 4 1/2 par la conversion facultative du 5 sous le ministère de M. de Yillèle, et le 3 p. 100 par cette même conversion et par l'indemnité dite du milliard accordée aux émigrés. Nous n'avons aucun préjugé en faveur du prétendu principe de l'unité de la dette publique. La Convention nationale et Gambon, passionnés, selon le goût de l'époque, pour tout ce qui est simple et uniforme, avaient fait une sorte de loi majestueuse de cette unité de la dette, qui ne devait consister qu'en fonds 5 p. 100, théorie singulièrement puérile, comme si le crédit de l'État ne devait pas subir les mêmes fluctuations que le crédit des particuliers, comme si un gouvernement avait la puissance de fixer une fois pour toutes le taux de l'intérêt qu'il pourra et devra payer à l'avenir I On doit regretter néanmoins, comme une faute ayant eu de graves conséquences, la création du fonds 3 p. 100. Jamais en France, pas même sous le gouvernement de Louis-Philippe, le 3 p. 100 n'a assez approché du cours de 100 francs pour que l'État eût avantage à emprunter en ce fonds. L'habitude d'y recourir a grossi prodigieusement le capital nominal de notre dette, et en rendra l'extinction coûteuse. Il y avait toutefois à la création des rentes 3 p. 100, pour indemniser les émigrés et les anciens propriétaires de biens nationaux, une raison spécieuse : on voulait restituer à ceux-ci, au moins en apparence, tout ce qu'ils avaient perdu, sans charger l'État outre mesure ; on assimilait la rente 3 p. 100, pour la solidité du placement et pour le taux de capitalisation, aux revenus fonciers ; l'on pouvait se vanter d'avoir pleinement dédommagé ces propriétaires évincés en leur restituant la tota-
lUé de leurs reTenus d'autrefois et un capital nominalement équivalent quoique effectivement très inférieur à celui qu'ils avaient perdu. Oi> sait que ce fameux milliard des émigrés consistait en une série d& rentes 3 p. iOO montant ensemble à un peu moins de 26 millions de^ francs d'intérêt.
Malgré les quelques critiques que nous lui avons adressées, on* doit reconnaître que la Restauration géra les finances du pays avec une remarquable habileté et une inaltérable bonne foi. Elle avait reçu du gouvernement précédent une dette de plus de 63 millions de rentes, elle en laissait une de 164 millions : les emprunts qu'elle avait dû émettre pour payer l'arriéré impérial, les contributions et les charge> de guerre, l'indemnité aux émigrés et pour combler le déficit de ses premiers budgets, s'étaient élevés à près de 165 millions de rentes: mais l'amortissement en avait racheté 53, une conversion de 5 p. 100 en 4 1/2 ou en 3 p. 100 en avait éteint 6, des retours de rentes à l'É-. tat avaient annulé encore près de 4 millions de rentes: c'est ce quir explique le chiffre relativement faible du montant de la dette publique^ en 1830.
Tout gouvernement qui se fonde après une révolution se voit con--traint de recourir immédiatement au crédit : c'est là une loi inéluctable. Il suffit d'un changement de régime politique pour jeter la perturbation dans les recettes et dans les dépenses. Celles-là se trouvent, fatalement réduites et celles-ci accrues. Ainsi, à peine installé, le gouvernement de Louis-Philippe dut solliciter de la nation des fonds^ que les impôts ne lui fournissaient plus en quantités suffisantes. 11 contracta au commencement de 1831 un premier emprunt en\ 5 p. 100 qui lui produisit 120 millions de francs effectifs moyennant une inscription de 7,142,000 francs de rentes. Il nous paraît vraiment . étrange aujourd'hui que le passage de la monarchie aristocratique à. la monarchie bourgeoise ait aussi profondément ébranlé pendant près^ de deux ans le crédit public. Le 12 janvier 1830, la Restauration avaiti adjugea des banquiers un emprunt de 80 millions de francs en^ 4 p. 100 au cours de 102 francs» c'est-à-dire au-dessus du pair ; le^ 19 avril 1831, le gouvernement de Louis-Philippe ne put se procurer- 120 millions effectifs en 5 p. iOO qu'au cours de 84 francs : la révolution de 1830 avait donc autant déprimé le cours des fonds publies^ que l'ont fait la guerre de 1870, la révolution du 4 septembre, Viusurrection de la Commune, la perspective d'une augmentation der. dettes de 10 milliards et d'un accroissement d'impôts de 750 millions. .
A toutes les époques et dans toutes les sphères de l'activité humaine, on voit se reproduire les mêmes illusions et les mêmes entraînements. En 1871 et en 1872, on s'avisa d'ouvrir une souscriplioik
COO TRAITS DB U SCIEiXCB DES HNANCEa.
pour payer à l'Allemagne les milliards ouda moins une notable fraotion des milliards qu'elle exigeait de notre pays mutilé. Les honorables et crédules organisateurs de cette grande manifestatioa ignoraient sans doute que plusieurs essais de ce genre avaient été faits ea France» même dans des temps récents, et qu'ils avaient toujours misérablement échoué. Au mois d*avril 1831, quelques semaines à peine après l'emprunt adjugé à des banquiers et aux receveurs généraux, le gou* vernement fit un grand appel au public. U émit un emprunt national de 100 millions en 5 p. 100 au pair ; il comptait sur l'esprit éclairé et les sentiments patriotiques delà bourgeoisie. On pensaitque le régime nouveau retirerait un grand honneur et un puissant secours de la souscription volontaire de cet emprunt au-dessus du taux que cotait la Bourse. Frivole attente I les capitalistes ne répondirent pas à cette convocation : ils prouvèrent en s'abstenant qu'ils ne confondent jamais un placetnent et un acte de dévouement. Sur les 100 millions de capital demandés par TÉtat en 5 p. 100 au pair, on ne souscrivit que 20 millions. Une expérience semblable fut faite avec le même succès après la révolution de 1818: on réclamait aussi des rentiers à cette époque un prêt de 100 millions en 5 p. 100 au pair quoique ce fonds fût coté i des cours très inférieurs sur le marché; on ne recueillit que 26 millions. Le même sort est réservé à toutes les tentatives de ce genre. 11 est aussi chimérique de compter, pour souscrire des emprunts, sur le dévouement des capitalistes que, pour former et conduire des armées, sur Tenthousiasme et la discipline de volontaires ou de recrues improvisées.
En 4832, le régime de Juillet dut encore faire un emprunt de 150 millions de francs effectifs pour pourvoir aux déficits que les trou* bles et les inquiétudes publiques causaient aux budgets ; mais, cette fois, le crédit s'était sensiblement relevé, les rentes 5 p. 100 forent adjugées à 98 francs 50 cent. Jusqu'en 1840 le Grand*Livre resta fermé. Depuis cette époque et pendant les huit dernières années de la monarchie constitutionnelle, il fut trois fois rouvert. A partir de 1840 en effet, l'Europe est entrée dans une ère nouvelle : elle subit deux entraînements simultanés, l'un légitime et bienfaisant, l'autre condamnable et meurtrier; elle a deux passions qu'elle satisfait à la fois, celle des travaux publics et celle des armements guerriers. Ce sont là les deux causes des emprunts qui furent contractés en 1841, en 1844 et en 1847 ; ils ne furent pas émis en 5 p. 100, qui était alors fort audessus du pair ; ils ne le furent pas même en 4 p. 100, qui était ao pair, ni en 3 et demi p. 100, fonds que l'on aurait pu et dû créer à l'imitation des Anglais : ils furent tous constitués en rentes 3 p. ICO. Les hauts cours de la rente 3 p. 100 dans les dernières années do
règne de Louis-Philippe sont un phénomène aussi curieux que les bas cours du 5 p. 400 dans les premières années de la Restauration. Dans ces deux périodes, notre crédit touche les deux termes extrêmes qu'il ait atteints depuis 1800. En 1814, le 5 p. 100 était descendu k 45 francs ; en 1840, le 3 p. 100 fut à 86 fr. 65 centimes. Les trois derniers emprunts contractés parle gouvernement de Louis-Philippe furent adjugés à des cours dont le plus bas est 75 fr. 25 centimes et le plus haut 84 fr. 75 centimes pour la rente 3 p. 100. Le régime d'alors paraissait plus solide que la Restauration : n'ayant pas eu à subir la liquidation d*une époque désastreuse, il empruntait moins ; l'activité des affaires était considérable, la richesse mobilière commençait à se former en proportions toujours croissantes, les capitaux trouvaient difficilement des placements sûrs. Notre 3 p. 100 tendait alors à devenir ce que sont aujourd'hui les consolidés anglais, un titre donnant un intérêt modique, mais ne baissant pour ainsi dire jamais de valeur, s'élevant plutôt chaque jour par une progression constante.
La dette transmise par la Restauration au gouvernement de Juillet montait à 164 millions et demi de rentes, celle que la monarchie constitutionnelle légua à la république de 1848 s*élévait à un peu moins de 177 millions de rentes. Le règne de Louis-Philippe n*avait donc augmenté notre dette publique que de 12 millions et quelques centaines de mille francs d'intérêts annuels ; les opérations de crédit, soit par la voie d'emprunts, soit par celle de la consolidation des fonds des caisses d'épargne, s'étaient élevées à un chiffre beaucoup plus considérable et avaient créé 38 millions de rentes nouvelles, mais l'amortissement n'avait pas cessé de fonctionner et avait éteint pendant ces dix-huit années 26 millions de rentes. La dette de la France en 1848 était alors la seconde de TËurope par ordre d'importance, dépassant de 50 p. 100 environ la dette publique de l'Autriche, mais ne représentant que le quart de la dette de l'Angleterre, qui était de 21 milliards de francs en capital et de près de 700 millions de francs en intérêts.
On voit combien peu notre dette avait augmenté dans cette période de paix et de liberté constitutionnelle ; cependant c'était trop que d'augmenter même légèrement^ elle aurait dû décroître. Déjà les financiers du règne de Louis-Philippe étaient inférieurs en fermeté et en exactitude à ceux de la Restauration. Il y avait plus de laisser*aller et d'entratnement ; les craintes politiques qui agitaient l'Europe depuis 1840 avaient sur les budgets une influence mauvaise, elles ne réduisaient pas les recettes, elles enflaient les dépenses. Si Ton examine les résultats généraux des budgets de 1814 à
602 TRAtTfi DB LA SCIBTfGE DES FIIfANGBS.
1868, tels qu'on les trouve consignés dans le Compte général de Fad-^ ninUiration des finances pour 1869, on est frappé du rel&cheoient qui oou à peu s'est introduit dans notre gestion financière. De 1819 à i829, tous les exercices ont présenté un excédent de recettes, sauf l'exercice 18â7. De 1840 à 1848, au contraire, toutes les années ont présenté un déficit notable. Si, au lieu de comparer les deux périodes finales des deux régimes, on met en regard les résultats financiers définitifs de chacun d'eux, on voit que l'ensemble des recettes de la Restauration équivaut aux dépenses, sauf un découvert vraiment insignifiant de 20 millions de francs pour quinze années. Il s'en faut au contraire de 997 millions de francs que les recettes des dixhuit années de la monarchie de Juillet aient couvert les dépenses de la même époque.
Pendant les trois années que dura la république de 1848, la dette de la France fut plus augmentée que pendant les vingt-cinq ans qui s'écoulent de 1823 à 1848. Les dépenses s'accrurent en même temps que les recettes se réduisirent ; les engagements trop considérables de la dette flottante devenaient exigibles, et les dépôts des caisses d'épargne étaient réclamés au Trésor dans un moment où il n'avait pas même assez de ressources pour faire face à ses dépenses courantes. Le gouvernement de 1848 se livra donc aux emprunts sous les formes les plus variées, tantôt s'imaginant que les capitalistes iraient faire les plus grands sacrifices en faveur du régime nouveau» tantôt contraignant les porteurs de bons du Trésor ou de livrets de caisses d'épargne à recevoir des rentes au pair, c'est-à-dire à 30 ou 40 p. 100 au-dessus du cours (1), en remplacement de leurs créances exigibles. La dette consolidée de la France fut augmentée de 53 millions de francs de rentes durant ces trois années, et elle montait en 1852 à 231 millions d'intérêts annuels en chifi'res ronds. Ce n'était pas encore le tiers de la dette publique de l'Angleterre à la même époque.
Le régime de 1852 nous fait marcher plus rapidement dans la voie des emprunts. 11 débute cependant par une excellente mesure, l'une des plus irréprochables et des plus efficaces que présente l'histoire financière delà France, nous voulons parler de la conversion du 5 p. 100 en 4 1/2, admirablement exécutée par M. Bineau sur le modèle des conversions britanniques; mais bientôt la série des guerres commence. Par une de ces contradictions qui sont fréquentes à notre époque, les travaux de la paix sont poussés avec activité en même temps que les armements militaires. Les chemins de fer qui bientôt sillonnent tout
(1) Les porteurs de bons du Trésor ou de livrets des caisses d'épargne furent plaa tard indemnisés de cette véritable spoliation.
LES ORIGINES BT LE DiYELOPPPMENT DE LA DETTE FRANÇAISE. 603
le pays, le développement delà liberté commerciale, Taffluz de Torde la Galifornie et de TAustralie, stimulent la production et multiplient répargne. La prospérité générale semble décuplée. Les financiers de cette époque sont assurément des hommes habiles : ils ont delà souplesse et de la fécondité ; mais il leur manque cette rigueur et cett& exactitude qui étaient les traits caractéristiques des financiers de la Restauration, et qu'on ne trouvait déjà plus au même degré chez ceux du règne de Louis-Philippe. Les ministres, d'ailleurs expérimentés, qui conduisirent les finances sous le second Empire, préféraient l'emprunt à l'impOt, en opposition avec la doctrine des hommes d'État de^ l'Angleterre contemporaine, notamment de M. Gladstone. Us savaient combien l'impôt est désagréable ; l'emprunt au contraire est généralement bien vu du public; les banquiers, beaucoup de capitalistes^ nombre de petits rentiers et de petits propriétaires, se féliciteraient, comme d'une manne céleste, de l'émission d'emprunts annuels, si le paiement des intérêts de ces emprunts ne devait pas exiger des augmentations d'impOts. Or précisément le second Empire réalisait ceprodige. C'est une erreur de croire en effet qu'il ait augmenté lesimpôts pendant sa durée ; on a fait le compte minutieux de tous les remaniements des taxes de 1848 à 1865, l'on a constaté que les dégrèvements montaient à 337 millions, et les aggravations à 328 millions, ce qui laisse pour cette période, comme résultat définitif, unediminution des impôts de 9 millions de francs. Toute la politique financière du second Empire consistait à faire des emprunts qui avaient pour gage, non des impôts nouveaux, mais la plus-value espérée des impôts anciens. Cet imprudent système avait la faveur populaire, et la prospérité du pays était telle qu'il put persister sans catastrophe pendant dix-huit ans. Aussi les emprunts survenaient avec une périodicité presque régulière ; on ne compte pas moins de huit grandes opérations de ce genre pendant ces vingt ans. Les années de paix avaient leurs emprunts comme les années de guerre. Les^ expéditions militaires, les grands travaux publics, les déficits des^ budgets, c'est-à-dire cette plaie des finances de l'État comme des finances des particuliers qui s'appelle le coulage et qui est l'eff^et d'une prospérité trop grande, voilà quelles furent les trois causes inégales des emprunts.
Si la France avait eu alors à sa tôte des financiers comme ceux de la Restauration où comme les financiers anglais d'aujourd'hui, tout en faisant les mêmes entreprises, elle eût augmenté sa dette publique beaucoup moins. La guerre d'Orient coûta à peu près la même somme à la France et à l'Angleterre : 1,750 millions de francs à celle-ci, et environ 1,650 millions à celle-là. Or sait-on comment
l*Aiigleterre a payé les 1,750 millions de francs qu'a exigés d'elle la guerre de Grimée? L'emprunt D*a fourni que un milliard, et les surélévations d'impôts ont donné 750 millions. En France, les impôts furent à peine légèrement accrus, soil pour la guerre de Grimée, soil pour la guerre d'Italie. Tandis que les Anglais doublaient l'impôt sur le revenu, la taxe sur la bière, etc., nous relevions de 94 millions seulement en 1855 les impôts indirects : aussi l'emprunt fournit pour la guerre de Grimée 1,538 millions de francs, et les aggravations de taxes 100 millions environ (1).
Un autre trait caractéristique de la gestion financière de ce temps, c'est que tous les emprunts furent émis dans le fonds 3 p. 100, qui était fort au-dessous du pair, à part une très faible fraction des emprunts antérieurs à 1860, qui fut placée en 41/2. On a vu que toute politique prévoyante doit éviter de grossir le capital nominal de la dette publique, alors même qu'en faisant ce sacrifice on allégerait dans une certaine mesure la charge annuelle des intérêts. En créant 130 millions de rentes 3 p. 100 à des cours qui oscillaient entre 60 francs 50 cent, et 69 francs 25, le gouvernement d'alors indiquait assez qu'il ne s'inquiétait guère de l'éventualité du remboursement de la dette. Il est vrai que le public le poussait ou tout au moins le soutenait dans cette voie. Toutes les fois qu'on lui donnait le choix entre des rentes 4 1/2 p. 100 et des rentes 3 p. 100, dût-il payer les dernières relativement un peu plus cher, il préférait le 3 p. 100, aimant mieux un revenu légèrement inférieur avec la perspective d'une plus-value presque illimitée. G'est ce que l'on a vu pour l'emprunt de 1854, les deux emprunts de 1855 et celui de 1859. Dans les trois premiers, le choix ayant été laissé aux souscripteurs entre le 4 1/2 à 92 et le 3 p. 100 à 65, la quantité de rentes 4 1/2 demandée fut infiniment plus faible que celle des rentes 3 p. 100.
Tous ces emprunts furent émis par le mode de la souscription publique, c'est-à-dire par l'appel direct du Trésor à tous les capitaux, grands, moyens ou petits ; l'intermédiaire des grandes maisons de banque était ainsi évité. On aimait à dire que cette méthode était plus avantageuse tant à l'État qu'aux particuliers, que ceux-ci et celui-là se partageaient le bénéfice dont profitaient jadis les ban- <[uiers sous le système de l'adjudication; on soutenait que les rentes arrivaient par ce moyen plus vite dans les mains des souscripteurs sérieux qui voulaient faire un placement définitif. L'expé-
(1) Voir plus haut pages 260 à 263 ot 270 à 273, des rcnseifcnements plus détailles sur les opérations finaucières de rAngleterre et de la France pendant la guerre dt Oimée.
rîence a montré que Ton se trompait. Sous le régime de Tadjudica» tion, tous les grands capitalistes d*Europe se constituent en groupes qui se font concurrence et dont chacun s^efforce d*obtenir la conces* sion de l'emprunt en faisant les conditions les meilleures ; sous le régime de la souscription nationale, les grandes maisons de banque, au lieu de se faire concurrence les unes aux autres, agissent en alliées et de concert pour que l'emprunt soit émis au plus bas prix possible ; c'est d'ailleurs une folie que de prétendre se passer de l'intermédiaire des banquiers : si on les bannit ostensiblement, ils ne viennent pas moins à la dérobée souscrire la presque totalité de Temprunt et le revendre par parcelles à de plus hauts cours au public des rentiers. C'est là l'explication des souscriptions colossales que nous avons vues pour tous les emprunts qui se sont faits par cette méthode ; une spé* culation habile enfle ses demandes outre mesure afin d'enlever tout l'emprunt aux rentiers sérieux et de le leur revendre plus tard avea profit.
Ces moyens m6me ne déplaisaient pas i^u gouvernement; ils je» talent sur lui une sorte de lustre éblouissant. On aimait à faire de chaque emprunt une sorte de manifestation nationale et même dynastique : c'était une expression à la mode dans les écrits et dans les discours que celle de suffrage universel des capitaux. En réalité, ces souscriptions énormes se seraient produites à toute époque par 1& même procédé, qui consistait à déclarer irréductibles les demandes de faibles quantités de rentes, à multiplier le nombre des versements de façon que le premier fût très faible. On a vu que sous la Restauration, en 1818, à une époque où la France était épuisée et où le cré-^ dit international n'existait guère, un emprunt de 198 millions en capital, mis en souscription publique, avait été souscrit quinze fois, les demandes ayant monté à 3 milliards 260 millions. Ce précédent était oublié, et à cette heure il est encore peu connu. Le premier emprunt de l'Empire, celui de 250 millions en 1854, n'eut pas ce succès vertigineux, il ne fut pas deux fois couvert, les demandes n'ayant monté qu'à 408 millions ; mais bientôt les capitalistes et les rentiers se ravisèrent ; ils virent quel intérêt il y avait à se procurer de la rente de première main. L'emprunt de 500 millions, émis quelques mois après, fut couvert plus de quatre fois, les demandes s'élevant à 2 milliards 198 millions. Celui de 750 millions en 1855 réussit encore mieux, les demandes atteignirent 3 milliards 652 millions; il y eut ua chiffre de 2 milliards 510 millions de souscriptions pour l'emprunt de 520 nûl.Uons contracté à la veille de la guerre d'Italie. C'est surtout pour lés deux emprunts des périodes de paix, ceux de 1864 et de 1868, que les résultats furent éblouissants. On demandait au public».
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<]ans la première de ces opérations, un capital de 315 millions, il offrit près de 5 milliards; Temprunt était ainsi plus de quinze fois couvert. Le succès de Temprunt de 1868 fut encore plus prodigieux : le public souscrivit pour une somme de 15 milliards 364 millions à un emprunt dont l'importance nominale en capital était seulement de 450 millions : il était donc couvert trente-quatre fois. Ces merveilles sont inhérentes au système des emprunts par souscription nationale : en 1874 et 1875, deux pays relativement pauvres, le Portugal et la Russie, ayant émis par cette voie dos emprunts pour la construction de chemins de fer, les virent souscrire cent et môme cent cinquante fois. Une observation prouve quelle est la part de la
spéculation en pareil cas : le premier emprunt de l'Empire^ celui de â50 millions en 1854, fut souscrit pour une somme un peu plus im* portante en province qu'à Paris; il est très vraisemblable que les souscriptions provinciales sont sérieuses. Au contraire, pour les emprunts de 18G4 et de 1868, les souscriptions de Paris furent six fois plus importantes que celles des départements, quoique les habitants de nos petites villes et de nos campagnes eussent appris qu'il faut enfler les demandes pour obtenir la somme de rentes désirée. Dans tous ces emprunts, le premier versement, celui que Ton appelle versement de garantie, était très faible, il fut uniformément de 10 pour iOOde la somme due par chaque souscripteur; le nombre des termes fut généralement de 18. Le deroiei emprunt impérial, celui du mois d'août 1870, se fit naturellement dans d'autres conditions. La spéculation avait disparu, il ne restait plus que la confiance des rentiers pour prendre les titres ; on demandait 805 millions, c'est à peine si on les obtint, les souscriptions s'étant élevées seulement à 807 millions.
Nous avons critiqué amplement ailleurs le système des emprunts par souscription publique, il convient néanmoins de leur reconnaître un mérite éminent : ils ont singulièrement contribué à répandre les titres de rentes dans toutes les classes de la population. La France se compose en majeure partie d*un monde de propriétaires et de rentiers ; ceux qui dans notre pays ne sont ni rentiers ni propriétaires sont l'exception. Sur quatre familles, il y en a trois qui ont quelque lopin de terre ou quelque titre de rente. Le morcellement de la terre remonte loin dans notre histoire, mais date surtout de 1789 ; la âifi*usion des titres de rentes vient principalement du système des souscriptions publiques.
D'après un tableau qu'a publié M. le marquis d'AudiS'ret dans son Système fir*anci€r de la France, le chifi're des rentiers en 1830 ne dépassait pas 125,000 personnes, même en supposant qu'il n'y eût pas de double emploi» notamment entre les propriétaires de rente»
:5 p. iOO et ceux de rentes 3 p. 400. Parmi les 108,493 possesseurs de rentes 5 p. iOO, on n'en comptait que 8,000 pour des parties au-dessous de 50 francs de rente. On voit combien peu la rente était alors démocratisée. Si nous nous reportons au Compte généi-al de V administration dei finances de 1869, nous trouvons que le nombre des inscriptions de rentes était alors de 1^254,040, dont 1,084,093 en 3 p. 100, 169,173 en 4 1/2 p. 100 et 769 en 4 pour 100. Il est vrai que parmi ces 1,254,000 inscriptions il y en a 238,000 au por-; teur, dont plusieurs peuvent être réunies dans les mêmes mains ; il est vrai encore qu*une môme personne peut avoir plusieurs in* scriptions nominatives ; mais, même en tenant compte de tous cet doubles emplois, on peut admettre qu'il y avait en France en 1869 environ 7 ou 800,000 propriétaires de rentes, nous ne voulons pas dire 7 ou 800,000 rentiers : cette expression entraîne avec soi une idée d*oisiveté et d'aisance ; or, Ton n'est pas nécessairement oisif et à son aise parce que l'on a une petite rente sur l'État. Il est donc probable que de 1830 à 1869 le nombre des possesseurs de rentes a presque décuplé en France, quoique la dette publique ait seulement doublé dans l'intervalle. Le cbiCTre des souscriptions irréductibles à nos emprunts est une autre preuve de cette vulgarisation des titres de nos fonds publics. On eut l'heureuse idée de déclarer irréductibles toutes les petites souscriptions. Dans le premier emprunt de l'Empire, celui de 250 millions en 1854, ce privilège de l'irréductibilité était attribué à toutes les demandes individuelles ne dépassant pas 50 francs de rente. II se présenta 99,224 sous-^ cripteurs, dont 60,142 irréductibles. A l'emprunt suivant, qui était deux fois plus considérable que le précédent, il s'offrit 180,480 souscripteurs, dont 170,820 irréductibles. Dans l'emprunt de 750 millions en 1855, on vit se présenter 316,976 souscripteors, dont 223,262 irréductibles. L'emprunt de 1859 n'admettait l'irréductibilité que pour les rentes ne dépassant pas 10 francs : il y eut 690,230 souscripteurs, dont 530,893 jouissaient du privilège. Dans les emprunts postérieurs, il n'y eut plus que les souscriptions de 5 francs ou de 6 francs de rentes qui furent garanties contre toute réduction. Le chiffre des souscripteurs monta en 1868 à 832,798. Dans nos derniers grands emprunts, ce chiffre a encore été dépassé. On voit quelle a été la progression de l'empressement du public à souscrire aux immenses et successifs emprunts de la France. Chaque année, nos titres de rentes descendaient dans une couche nouvelle et plus profonde de la population : on ne peut nier que ce ne îùi en partie l'effet de ce système de souscription nationale. Depuis nos grands emprunts de 1870-71 les titres de notre dette publique se sont
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encore plus morcelés : la dette ayant doublé, il eût été naturel que le nombre des inscriptions de rentes doublât : en réalité, il a presque quadruplé : il était, au 31 décembre 4881, d'un peu plus de 4,000,000. :
Si Ton recherche quel a été le développement de la dette publique sous TEmpire, on voit que le chiffre des rentes inscrites ou à inscrire au 1*' janvier i870, c'est-à-dire à la veille de la guerre, était de 363 millions en chiffres ronds ; mais il convient de déduire 3 millions de rentes appartenant à Tamortissement. La dette de la France avant la guerre s'élevait ainsi à 360 millions de francs d'intérêts annuels représentant un capital nominal d'un peu moins de 12 milliards de francs. La somme des rentes existant en 1852 était, comme * nous Tavons dit, de 231 millions de francs ; l'Empire, jusqu*aux événe- v ments de 1870, y avait donc ajouté 129 millions de rentes. Ce chif- fre de 360 millions de rentes pour la dette consolidée n'était pas hors de proportion avec la richesse et la grandeur de la France. On pouvait porter allègrement ce poids. A la même époque, la dette consolidée de l'Angleterre était près du double de la nôtre, montant à 650 millions de francs en inlérèts. La dette de la Russie et celle de l'Au triche-Hongrie atteignaient presque en capital les trois cinquièmes de la dette de la France ; enfin les sommes absorbées annuellement par le paiement des rentes sur TÉtat ne prélevaient pas le cinquième de l'ensemble des crédits portés à notre budget. La dette flottante, d'un autre côté, allégée par les fonds des récents emprunts^ était réduite à des proportions raisonnables, ne s'élevant au 1*' janvier 1870 qu'à 794 millions. Notre situation financière, quoiqu'elle eût pu et dû être meilleure si le gouvernement avait eu plus de prévoyance et de fermeté, n'était pas mauvaise. Les événements de 1870 et de 1871 devaient singulièrement l'aggraver et porter la dette publique de la France à un chiffre en capital et en intérêts qu'aucune au Ire dette de peuple civilisé n'a encore atteint.
Dans uiie série de documents et de tableaux qu'il fit distribuer ai ^Assemblée nationale au commencement du mois de novembre 1873,^ M. Magne, alors ministre des finances, dressait le bilan des charges résultant de la guerre, et des ressources avec lesquelles il y avait], été fait face. Cette statistique comprenait toutes les dépenses extra- ^ ordinaires de guerre faites pendant les quatre années de la période^ 1870-1873 ; on y faisait entrer non seulement le paiement de l'in--^ demnité exigée par les Allemands et les propres frais de guerre de la France, mais encore l'intérêt des sommes dues à l'Allemagne jusqu'au parfait paiement du capital et les dépenses du Compte de liquidation jusqu'à la fin de 1873. Ainsi dressé, ce bilan n'est peutêtre pas d'une précision complète ; il donne toutefois une idée approxi»
inatiTement exacte des charges de la guerre de 1870-71. Ces charges s'élevaient pour la France à 9 milliards 287 millions, en y comprenant les dépenses du Compte de liquidation jusqu'à la fin de i873, et en excluant la contribution de la ville de Paris et les autres contributions municipales.
Dans un rapport postérieur, M. Mathieu-Bodet, qui remplaça M. Magne au ministère des finances, portait à 9 milliards 820 millions 643,000 francs le total des charges de la guerre de 1870-71, la cause principale de la difi'érence entre ces deux évaluations étant les indemnités payées aux victimes de la guerre en annuités, ^ux communes •également en annuités pour Jes dommages causés par le génie militaire. Ces catégories d'indemnités ne figuraient pas dans le compte de M. Magne, qui est du mois de novembre 1873, elles sont au contraire inscrites dans le compte de M. Mathieu-Bodet, qui est du mois de janvier 1875.
Une nation qui se voit subitement contrainte de trouver en plus de ses dépenses ordinaires 9 milliards 800 millions, dont 5 milliards doivent ôtre versés à l'étranger, était un phénomène nouveau en Europe. Heureusement pour la France, la crise effroyable qu'elle traversait n'avait que médiocrement déprécié le cours de ses fonds publics et avait complètement respecté le crédit de la Banque de France. C'est assurément un fait curieux que les rentes françaises n'aient pas fléchi davantage sous le poids de désastres sans précédents. Sous le second Empire nos fonds publics n'avaient jamais atteint des cours très-élevés, de même qu'ils n'étaient jamais descendus à des cours très-bas. Le plus haut cours de notre 3 p. 100 dans les quinze années qui ont précédé 1870 (1) fut celui de 75 fr. 45 cent, en 1856, et le plus bas cours fat celui de 60 francs 50 centimes le 3 mai 1859. On ne vit donc pas flous l'Empire les cours très élevés que la rente avait atteints sous le règne de Louis-Philippe : bien des raisons s'y opposaient. D'abord les complications extérieures étaient plus fréquentes ou du moins aboutissaient plus souvent à des guerres; tous les deux ou trois ans de nouveaux emprunts lançaient sur le marché des masses de titres qui naturellement ralentissaient le mouvement de hausse ; enfin l'activité industrielle était si considérable, les sociétés anonymes si nom* breuses, les émissions de valeurs mobilières si incessantes, que lo public des capitalistes se trouvait en présence d'une foule de titres de toute sorte qui faisaient une concurrence sérieuse à la rente fran-
(1) Nous laissons de c6té les années 1852, 1853 et 1854 qui farenl celles de Téta- Missement du régime nouveau; le 3 p. 100 y fut coté jusqu'à 82 fr. On peut consulter les tableaux des cours des principales valeurs depuis 1797 jasqu*à nos Jours par il. Alphonse Courtois.