‹ Traité de la science médicaleChapitre 43 sur 106 · DU MÉTHODISME · texte numérisé non relu

DU MÉTHODISME

Thémison île Laodieée exerça la médecine à Rome sous le régne d’Auguste. Il adopta franchement la doctrine corpusculaire des pores larges et étroits, et la division générale des maladies en maladies aiguës et en maladies chroniques, division présentée et soutenue par Asclépiade, son maître, Mais, tout en adoptant ces principes , Thémison s’appliqua particulièrement à en rendre la théorie plus simple et la pratique plus méthodique, bien persuadé qu il ne pouvait rien y avoir, en médecine, audessus d’une méthode concise et à la portée de tout le monde. Ce fut, dit-on, à cause de cette méthode que cette doctrine fut appelée le méthodisme , et que les médecins qui en suivirent le3 principes reçurent eux-mêmes le nom de méthodistes.

Selon Thémison, la médecine repose sur un très petit nombre de principes. C est, disait-il, une méthode évidente qui conduit à faire connaître avec précision et clarté ce que les maladies ont de commun entre elles. La recherche des causes est inutile, il suffit de faire attention aux analogies et aux rapports communs des maladies. Toutes les maladies peuvent être rapportées à trois classes : J°au striclum , ou au genre resserré; 2° au laxum, ou au genre relâché; 3° enfin au mixlum, ou au genre mixte, qui participe à la fois du resserrement ou du relâchement. La première classe, morbi slrictura , comprend l’épilepsie, la catalepsie, la léthargie et la j*lu part désaffections que nous appelons nerveuses. La seconde, morbi solutiones, embrasse les alfeclions avec humeur, telles que le choléra, le flux cœliaque, le flux hémorrboïdal, la passion cardiaque, les hémorrhagies. Enfin la troisième classe renferme la pleurésie, la pneumonie et les inflammations en général. Thémison attachait une importance particulière aux différentes phases des maladies; il distinguait soigneusement le commencement, l’accroissement, l’état et le décroissement, afin d’appliquer à chacun de ces temps de la maladie un traitement méthodique tout à fait indépendant de toutes les considérations de saison, d’âge ou de tempérament qu’il appelait des considérations routinières.

Il soutenait que les maladies parvenues à l’état d’accroissement

l/j/i RÉSUMÉ DK KHIST01UK DE LA MÉDECINE.

exigeaient un autre traitement que celles qui commencent ou qui touchent à leur fin. Il appelait ces convenances rapports tempo - i vaux, et ces rapports temporaux étaient pour lui comme autant de sources d’indications (pii devaient diriger le médecin dans le choix de la méthode curative.

Cependant, tout en prescrivant l’étude des causes occultes si vantée par les dogmatiques, Thémison voulait qu’on étudiât les causes immédiates et prochaines des maladies. Elles seules, ditil, nous font connaître la nature des maladies et nous mettent sur la voie du traitement qui leur convient. Or, nous devons ici le reconnaître, ce point de doctrine aurait très certainement acquis beaucoup de gloire à Thémison, s’il ne fût tombé dans une erreur profonde en réduisant toutes les causes prochaines des maladies au laxum et au strictum, et en ne tenant compte ni des considérations générales, ni des indications tirées de l’âge, du sexe et d’une foule de conditions importantes.

Ce qui nous frappe surtout dans celte doctrine, c’est que Thémison, en rattachant les maladies au reserrement ou au relâchement des pores, a réellement posé les premières bases de la médecine, qu'on appelle encore aujourd’hui la médecine organique. Effectivement, en faisant connaître les causes matérielles d une infinité d’affections morbides ; en rattachant méthodiquement les phénomènes et les symptômes des maladies à des altérations organiques; enfin, en démontrant la nécessité de rapporter tous les phénomènes vitaux, physiologiques et pathologiques, à des conditions organiques, c’est-à-dire à l’état anatomique des parties, il a réellement créé le solidisme, le mécanicisme, l’anatomisme et même la doctrine dite physiologique ; et partant. Borelli, Boerhaave, Prosper Alpin, Baglivi , Cullen, Brown et Broussais, qui passent généralement pour les fondateurs de ces systèmes, n’ont fait en réalité qu’appliquer et développer les idées conçues et professées bien des siècles auparavant par Thémison de Laodicée.

Thémison puisait les indications thérapeutiques dans les conditions matérielles ou anatomiques des organes, dans le striction ou le laxum des parties. Il fut le premier qui emplova les sangsues en médecine', il les faisait appliquer aux tempes dans les affections aiguës du cerveau. Il prescrivait l’eau froide en grande quantité et souvent; enfin, il passe pour 1 inventeur d’un purgatif particulier composé d’aloès et de safran, désigné sous le nom d 'hiera picra.

TEMPS DE FONDATION. 1 h 5

Les méthodiques étaient en général très heureux dans leur pratique, et on le conçoit aisément, quand on songe qu’ils avaient particulièrement recours aux ressources de l’hygiène et à des moyens thérapeutiques très simples, qu’ils employaient encore ( malgré leur doctrine opposée à ces principes), sous la réserve expresse des droits de la nature.

Ils conseillaient aux malades qui étaient atteints d’affections chroniques, de se coucher de bonne heure, de se lever matin, de prendre des distractions agréables, de marcher en plein air, de manger peu et de choisir leurs aliments et leurs boissons parmi les substances les plus naturelles. Us opposent les aliments relâchants aux maladies par tension, et les aliments toniques aux maladies par relâchement. Enfin dans les maladies les plus graves, ils se contentaient le plus souvent de prescrire des bains, des lavements, des lotions, des fomentations, quelquefois des toniques, plus rarement des purgatifs, et dans les cas extrêmes des saignées locales.

Cette nouvelle doctrine, qui réduisait l’étude de la médecine à si peu de chose, et pour l’exercice de laquelle il suffirait de saisir les rapports communs des maladies, attira à Thémison de nombreux adeptes, parmi lesquels on cite d’abord Procul us et Eudoxe, qui furent ses disciples particuliers; puis Antonius Muza, Celse, Thessalus de Tralles, Soranus d’Ephèse, Cœlius Aurelianus et Androinaque, qui ajoutèrent tous à la réputation et aux principes du maître.

Antonius Muza se distingua particulièrement par sa pratique ; il passe pour avoir mis en vogue les bains froids. Mais ce qui mit le sceau à sa réputation et le rendit cher aux Romains , ce fut la guérison d’Auguste, qu’il opéra assez promptement dans des conditions difficiles. César le combla de présents, et lui donna l’anneau d’or.

Celse, qui fut tout à la fois rhéteur, philosophe et médecin, publia des ouvrages qui lui valurent le surnom de Cicéron des mé- 1 decins.

Cœlius Aurelianus se rendit également recommandable par ses » écrits: il a laissé un traité sur la goutte, un essai sur la catalepsie ' et un ouvrage sur la rage.

Andromaque, médecin de Néron, n’est guère connu que par la thériaque dont il est l’inventeur; mais cette composition, qui (ut pendant longtemps préparée exclusivement dans le palais des

1/|f) RÉSUMÉ DR LHISTOinE DE LA MÉDECINE,

rois, lui valut une telle réputation, rjii’elle lui mérita le titre d'archiâtre, qu’il n’eût très certainement jamais obtenu par sa science seulement. L’archiâtre du palais tenait, sous les empereurs romains, le second rang dans l’empire; il était exempt de toute espèce d’impôts et il jouissait des plus grands privilèges.

Enfin, de tous les disciples de Thérnison le plus laineux, sinon par sa science, du moins par sa forfanterie, ce fut, sans contredit, Thesêalus de Tralles. Il débuta par blâmer vertement tout ce tpii avait été fait ou écrit par les médecins des autres secies; puis, après avoir ajouté quelques préceptes à ceux déjà consacrés par Thérnison ; après avoir proclamé les avantages thérapeutiques d’une abstinence de trois jours au début de toutes les maladies, méthode qu'il appelait cyclique; après avoir inventé la métasyncrèse, qui consistait à changer par un régime empirique l’étal des pores de la partie malade, il se proclama lui-méme Je vaiuqueurdes médecins, se targuant orgueilleusement d’avoir rendu 1 étude de la médecine si facile et si simple, qu’on pouvait désormais l’apprendre très aisément dans le court espace de six mois!... Prétention aussi ridicule qu’insensée, follement renouvelée de nos jours par Broussais et ses imitateurs faciles. Quoi qu'il en soit, Thessalus a joui à Pmme d’une très grande réputation, ce qui prouve le peu de cas que l’on doit faire de la vogue et de 1 estime élastique et niaise que le peuple de toutes les classes accorde si gratuitement aux charlatans de tous les étages.

Au rapport de Pline , jamais individu ne parut en public accompagné d’un si grand cortège (col lège ou amas d’ânes, comme on a dit plus tard en parlant de ses disciples). Il écrivit tant d ouvrages, que, selon le même historien, il faudrait six mois au moins pour les lire. Galien soutient que Thessalus ne parvint aux honneurs que par des bassesses, et qu’il se fit auprès des grands un marchepied de ses turpitudes.

Pendant que le méthodisme jouissait encore de tout son éclat, on vit surgir plusieurs sectes rivales. Ce fut d’abord Tépisyuthétique ou la ramasseuse, fondée par Léonide d’Alexandrie; puis la pneumatique, qui eut pour chef Athénée; et enfin l’éclectique, qui fut créée par Agathinus, de Sparte.

Nous avons insisté sur le méthodisme (qui du reste a réellement régné depuis Jules César jusqu au temps des empereurs Commode et Sévère et au delà) , parce que celte doctrine a souvent reparu sur la scène médicale sous des noms différents, et que dernière-

TEMPS DE FONDATION. l/,7

nient encore elle était en vogue dans nos écoles; car, comme nous l’avons déjà dit, Brown et Broussais n’ont réellement fait que rhabiller le méthodisme de Thémison, et leur dieholomisme n est en définitive que le laxum et le slrictum renouvelé des Grecs.

LE PNECfoATISME.

Ce système fut fondé par Athénée, d’Attalie en Cilicie , peu de temps après la mort de Thémison et pendant que le méthodisme était encore en vogue. Athénée ne fit qu’appliquer à la médecine le système philosophique de Zénon de Citium , fondateur de la secte des stoïciens ; ou , pour mieux dire, il essaya d elever l’édifice de la médecine sur le dessin et d’après les principes de ce système.

An lieu de regarder les atomes et les pores comme l'unique base des corps terrestres et de l'organisation, Athénée soutint que tous les corps étaient pénétrés d’un pneuma ou principe immatériel qui en est à la fois 1 animateur et le soutien. Ce pneuma est l’esprit par excellence, il est doué de facultés pleines elles-mêmes de qualités diverses. La santé et la maladie sont l'œuvre du pneuma qui dirige les mouvements du cœur et celui des artères; la santé est le produit du bon état du pneuma. La maladie survient dès qu il souffre ou qu il reçoit quelque atteinte. Enfin, Archigène et ses sectateurs, qu on appelait les pneumatiques ou les spirituels, ne considéraient point comme éléments le feu, l’eau , l’air et la terre; mais ils regardaient comme tels les qualités de ces quatre substances, c est-à-dire le chaud, le froid, 1 humide et le sec. Tels furent les principes généraux des pneumatiques qui comptèrent parmi eux des hommes très recommandables, tels que Agathinus de Sparte, Hérodote, Erasistrate et Arétée. le sévère Arétée qui se fit plus tard éclectique et dont les livres ont été surnommés par Hoffmann les monuments d'or. Du reste, on doit reconnaître que, malgré les hypothèses et les subtilités dont les pneumatiques ont encombré leur doctrine, ils ont cependant ajouté de bonnes choses à la science de leurs prédécesseurs, et qu’ils ont décrit avec beaucoup d exactitude et de sens une foule de maladies alors peu connues.

On retrouve les souches philosophiques du pneumatisme non seulement dans les ouvrages de Zénon , qui regardait le pneuma comme l’âme du monde , mais encore dans les écrits de Platon et d Aristote. En effet, Platon avait longuement parlé d’une sud-

stance aérienne et immatérielle dont il avait vraisemblablement puisé l’idée dans les livres d’Hippocrate, où Vcncr.non, ou la cause du mouvement, joue un si grand rôle et remplit une si large place; et, d’autre part , Aristote avait réellement donné une idée plus complète encore de ce pneuma en décrivant le mécanisme à l’aide duquel il s’introduit dans le système sanguin par les voies pulmonaires.

Ce qu’il y a du moins de certain , c’est que Zénon et Athénée en créant le pneumatisme médical lurent réellement les fondateurs de l’animisme généralement attribé à Stahl, et qui n’est au fond qu’une brillante interprétation du naturisme d Hippocrate dont Virgile a donné une pompeuse définition, lorsqu il a dit dans son magnifique langage : « Totamque infusa per artus Mens » agitat molem et magno se corpore miscet. »

DE LECLECTISME.

L’éclectisme a été fondé par Archigène d’Apamée, qui exerçait la médecine à Rome du temps des empereurs Domitien, Nerva et Trajan. Archigène conçut 1 idée de former une doctrine modèle en rassemblant ce qu’il trouverait de meilleur entre tous les principes enseignés par les sectes rivales dogmatiques, empiriques et pneumatiques ; préludant ainsi aux habitudes des faiseurs de nos jours qui, en fait de créations, n’arrivent qu’à des mosaïques qu ils composent avec efforts des débris mêmes enlevés à tous les systèmes de philosophie ou autres ! Il parvint en partie à son but, mais sa doctrine, véritablement composée de morceaux rapportés et mal assise sur des ruines, s’écroula avec fracas comme un château de cartes !

Apprécié à sa juste valeur, l’éclectisme ne constitue ni un système, ni une doctrine proprement dite, mais seulement une méthode ou une manière générale d’étudier les faits, de les choisir et de les coordonner. Or cette méthode ne fut point inventée par Archigène , mais il en retrouva le modèle dans la secte choisissante fondée par Potamon à Alexandrie , sous le règne des Ptolomée. En effet, pendant que la philosophie grecque était livrée à la faconde des rhéteurs et des sophistes qui se vantaient pu! liquement de soutenir avec le même avantage le pour et le contre en toute question, Potamon eut l heureuse idée de choisir au milieu de cette foule de systèmes, d’hypothèses et de théories ce qu il y avait entre toutes de plus vrai et de plus vraisemblable, et d'en

former un résumé méthodique et un corps de doctrine. Potamon réussit dans cette entreprise, et sa manière de procéder réellement bonne, comme moyen d'investigation et de composition, fit promptement fortune dans le monde savant. Beaucoup d’hommes éclairés l’adoptèrent, et on les nomma les éclectiques, du nom même de la méthode qu’ils professaient. Ce fut à cette époque qu’Archigène, qui voyait avec douleur toutes les imperfections des diverses doctrines médicales et qui avait d’ailleurs l’intime conviction qu’aucune théorie exclusive ne pouvait expliquer d’une manière satisfaisante tous les phénomènes de la vie, s’efforça d’appliquer à la médecine la méthode de Potamon, et créa ainsi l’éclectisme médical. Ce système, plus prudent que brillant, ne valut pas à Archigène une grande renommée; cependant il fut proclamé le concilateur des partis ; il fut bien vu des philosophes et il se fit quelques disciples fort distingués, parmi lesquels on cite Philippe de Césarée, et Arétée, de Cappadoce.

L éclectisme médical, que l’on peut regarder comme le beau idéal de la médecine, est, dans l’esprit de bien des gens, un ensemble de vues et de principes choisis; la quintessence de tous les systèmes et comme la doctrine par excellence; c’est du moins ce que disent, au premier abord, ceux qui jugent les choses par impression et qui parlent sans réflexion; mais ils sont dans une erreur grossière, car l’éclectisme n’est rien moins que tout cela. En effet, comment peut-on avoir l’idée de former un tout homogène avec des éléments hétérogènes? Comment veut-on rapprocher méthodiquement et logiquement des principes qui se heurtent ou qui se détruisent? comment pourrait-on enchaîner, dans une synthèse rigoureuse, des dogmes positivement opposés? Tenter un pareil travail, c’est tout simplement essayer l’impossible. Or, ce que l’on peut faire, c’est de coordonner sous la discipline inexorable d’un fait primordial, ou d’un principe qui a force de loi, tous les faits apportés par les divers systèmes, qui ont tous en définitive quelque chose de vrai. Mais par cela même que l’on soumet à la rigueur d’un fait-principe tous les faits secondaires épurés par les divers systèmes, on cesse de faire de l’éclectisme; on fait, au contraire, de l’ absolutisme, si l’on peut parler ainsi, car toutes ces idées choisies dans tous les systèmes rentrent en dernier ressort sous la subordination absolue du fait-principe qui les discipline et qui les explique.

E éclectisme a, comme toute espèce de choses, ses avantages

150 RÉSUMÉ DK l’histoire DK LA MÉDECINE,

et scs inconvénients; c’est ce qui explique pourquoi il a reparu tant de fois sur la scène médicale, sans avoir jamais pu y régner d'une manière absolue.

L’éclectisme, ou pour mieux dire la méthode éclectique, peut être d’une grande ressource, dans un temps comme le nôtre, où l’on remet en question les vérités les mieux établies et le plus généralement reconnues; dans un temps où la logomachie est accueillie de toutes parts; où l’on discute gravement sur des propositions oiseuses, sur des mots creux ou sonores; dans un temps, enfin, où l’on voudrait réduire mesquinement toute la science médicale à quelques notions organiques, anatomiques ou thérapeutiques, sous le dangereux prétexte de serrer le raisonnement, et d’éloigner du foyer de la science ce que l’on nomme très sottement des abstractions.

Sous d’autres rapports, la méthode éclectique est dangereuse aussi et pleine d’écueils. Elle paralyse la verve; elle refroidit l’enthousiasme; elle sème le désordre et quelquefois l’anarchie jusque dans les convictions; enfin, elle conduit au scepticisme, et c’est un grand malheur, car avec cette manie desséchante de ne vouloir admettre que ce qui est palpable aux sens extérieurs, on est souvent entraîné à rejeter des révélations instinctives qui sont effectivement au-dessus des moyens de vérification matérielle, mais qui ne sont pour cela ni moins précieuses, ni moins vraies, parce qu’elles se rattachent aux inspirations intimes et providentielles qui viennent du cœur, de la conscience ou de la raison- Choisissons donc, mais attachons-nous à bien choisir; en un mot, soyons éclectiques avec goût et discernement. Tenons-nous toujours à une égale distance des extrêmes. Et en observant ce précepte, depuis longtemps si ancien, nous acquerrons le secret de parler juste et d’agir sagement, quoique éclectiques, et nous éviterons ainsi le désagrément de déraisonner aujourd'hui avec celui-ci et demain avec celui-là, ce qui arrive constamment à ceux (jui se fient trop facilement aux propos de l'éclectisme et qui s’abandonnent ingénument à ses façons.

Après plusieurs siècles perdus pour la science de 1 homme, il était bien temps qu’un génie transcendant se montrât et rendit enfin à la médecine son premier lustre et sa splendeur. Il était bien à désirer que la médecine, tristement assoupie depuis six cents ans . se réveillât définitivement pour rentrer dans les voies

delà raison en revenant aux leçons de la nature, cette source de toutes lois , dont elle n’aurait jamais dû s’écarter. Cette heureuse révolution s’opéra , Galien parut ; il remit à flot la médecine hippocratique , et lui imprima un éclat qu’elle n’avait point eu à son origine. Cependant, il faut le reconnaître, la médecine acquit alors une parure nouvelle, plutôt qu’une richesse véritable, et les dogmes d’Hippocrate perdirent véritablement de leur force et de leur pureté sous la main de Galien, tout en prenant un caractère plus séduisant, et peut-être même plus systématique.

Claude Galien, le plus illustre des médecins anciens après Hippocrate, était fils de TSicon, architecte célèbre, homme instruit et fort opulent. Galien fut tout ensemble médecin, chirurgien et pharmacien; car, dans son livre des antidotes, il nous apprend qu’il avait un magasin de drogues ( offlcinn ) dans la voie Sacrée, magasin qui fut brûlé sous le règne de l’empereur Commode, dans l incendie qui réduisit en cendres le temple de la Paix et plusieurs autres édifices. Élevé par son père, qui prit soin de former son esprit et son cœur, il puisa, dans ce commerce délicat et sûr de l’éducation paternelle, un goût prononcé pour les sciences , un vif amour pour l’étude et un profond respect pour les grands maîtres , et surtout pour Aristote , dont il se montra constamment le disciple et l’admirateur. Il se livra d’abord à l’étude des sciences, à la culture des lettres , des mathématiques et de la philosophie, et quand il eut apprécié, jugé, épuisé l’esprit des différentes sectes, il adopta les principes graves el sévères de Zénon et des stoïciens et la philosophie d’Aristote. Ce fut alors que sa vocation pour la médecine se révéla ; il n’eut qu’une seule idée., celle de devenir médecin. Il parcourut , dans ce but, toutes les écoles de la Grèce et de l’Egypte, afin de puiser la science à sa source. Il s’arrêta à Alexandrie , qui était alors le sanctuaire des sciences et le rendez-vous de tous les savants; il étudia, commenta tous les auteurs, et, lorsqu’il se fut fait une doctrine de toutes leurs doctrines, et qu’il se sentit en état d’exercer la médecine avec connaissance de cause et avec succès, il revint à Pergaine, sa ville natale, où il exerça pendant deux ans environ. Une révolution terrible vint l’arracher à ses habitudes douces et austères, et il se rendit dans la ville des Césars, où l’attendaient la célébrité et la fortune , et , avec elles aussi , les épreuves, les injustices et tous les dégoûts réserves à ceux qui ont le tort ) impardonnable d’avoir du mérite et quelque bonheur.

Galien avait à peine trente ans lorsqu’il vint à Rome ; il se concilia promptement l’estime et l’affection des chevaliers. Il sut plaire au consul Bœtlius , au préteur Sergius Paulus, et même à Sévère. Mais, comme nous l’avons déjà dit, de cruels retours l’attendaient! Sa supériorité et son bonheur lui firent beaucoup d’ennemis, même parmi ses confrères; et il eut à subir tous les outrages et les noires calomnies. Enfin, après avoir lutté longtemps et courageusement contre ses détracteurs qui furent assez puissants pour faire fermer son cours d’anatomie, où l’on arrivait en foule de tous les pays; fatigué, harcelé, abreuvé d’amertume, il se décida à quitter la capitale du monde, et il reprit tristement le cours de ses pérégrinations.

Galien passa ainsi cinq années à voyager : mais , au bout de ce temps, cédant, avec raison, aux sollications de ses amis et aux vives instances de Marc-Aurèle et de Lucius Vérus, il revint à Rome.

Les médecins étaient alors divisés en plusieurs sectes ; il y avait des dogmatiques, des empiriques, des méthodistes, des pneumatiques et des éclectiques. Galien se déclara contre toutes ces sectes à la fois, et les traita toutes avec un égal mépris. Fidèle aux leçons de la nature, Hippocrate fut le seul maître dont il accepta les dogmes et suivit les préceptes. Il s’attacha à commenter les écrits du père de la médecine, et il apporta dans ce genre de travail toutes les ressources que purent lui fournir son esprit éclairé, son érudition prodigieuse et son ardente imagination. Galien savait beaucoup, mais la manie de vouloir tout expliquer l’entraîna au delà des bornes de la sagesse, et on le vit à regret s’aventurer à plaisir dans une foule d’hypothèses qui souillèrent sa doctrine et faillirent compromettre sa réputation.

Ainsi donc, Galien commença bien et finit mal: cependant il est juste de dire qu’il répandit les idées les plus sages sur les forces de la nature médicatrice, sur les affinités morbides, sur la nature et les crises des maladies, et que ses ouvrages , qui ont été pendant longtemps regardés comme des oracles , renferment réellement des vérités de premier ordre. Il eut encore un autre mérite, celui d’employer toute la puissance de son esprit et l’autorité de son nom à ramener les médecins dans la bonne voie, et à leur montrer la supériorité des écrits d’Hippocrate sur tous ceux qui sortaient des mains de ses adversaires. Disons-le donc. Galien eût certainement égalé Hippocrate, si avec moins d’imagi-

naiion ei d’indépendance il eût ignoré la philosophie d Aristote. En effet, avec un esprit moins enthousiaste et moins libre, Galien se serait contenté de commenter Hippocrate et de perfectionner sa doctrine, tandis qu’entraîné par la fougue de son imagination, il ne put se résoudre à remplir un rôle qu’il regardait à tort comme secondaire ; et il s’égara sur la route.

Quelques partisans fanatiques de Galien ont voulu en faire l’émule d'Hippocrate ; c’est un tort, car Hippocrate n’a jamais eu de rivaux, et Galien lui -même, dont tout le monde connaît la superbe, eût très certainement repoussé un semblable parallèle. On peut dire à sa louange qu'il a toujours montré, pour le père de la médecine, une admiration qui allait jusqu’à la vénération, et qui avait sous ce rapport quelque chose de religieux et de sacré. En comparant ces deux hommes illustres, on peut établir ainsi la part de chacun : Hippocrate possédait au suprême degré le génie de l’observation patiente, du raisonnement méthodique et de la généralisation prudente. Il observait d’abord, il raisonnait ensuite, puis il généralisait sagement. Galien au contraire, esprit brillant mais audacieux, impatient et rapide, généralisait sans délai et bâtissait en l’air des théories et des systèmes sur un petit nombre défaits encore incomplets et souvent saisis au vol. Attentif et judicieux, Hippocrate suivait pas à pas les procédés de la nature qu’il aimait à prendre sur le fait; il l’épiait, l’interrogeait et limitait; Galien procédait plus hardiment: ennemi du joug, il ne pouvait supporter la résistance, il marchait toujours en avant et sur son chemin il assujettissait violemment les faits à l’idée qu’il en avait conçue tout d’abord. En un mot, Galien expliquait les faits par des hvpothèses, tandis qu’Hippocrate se contentait d’observer les phénomènes de la nature sans les expliquer. Tous les deux étaient animés du zèle le plus ardent et des intentions les plus pures ; tous les deux voulaient agrandir l’horizon de la science, mais cette noble ambition n’avait d’autre mobile chez Hippocrate que l’amour de son art et le plus grand bien de l’humanité, tandis que chez Galien elle semblait être subordonnée au besoin de la gloire et à la soif de la renommée. Les révolutions ont respecté la doctrine d Hippocrate, elles ont anéanti la médecine de Galien.

Reconnaissons maintenant que Galien associait aux immenses ressources d’un génie supérieur des connaissances excessivement variées et qu’il avait pour ainsi dire approfondi le système encyclopédique de son temps. A l’exception de la physique et de

1 5 A HÉSUMÉ DE EHiSTOIBE DE LA MÉDECINE.

lu chimie, il n’y a aucune partie de la médecine qui n’ait été traitée par Galien. Il a écrit sur la matière médicale, sur la composition des remèdes, sur l'anatomie, et ses œuvres nous offrent le tableau le plus compleL que l’antiquité nous ait laissé du corps humain et de ses fonctions, il y traite des os, des ligaments, des cartilages, des muscles, de la peau, du cerveau, du cœur, des nerfs et do leurs membranes, de l’estomac, des intestins, du foie et de sa vésicule, de la rate, des reins, du pancréas, de la vessie, des organes de la génération dans les deux sexes. En physiologie* Galien a traité des mouvements du cœur, de la systole et de la diastole, et il semble ne pas avoir ignoré la petite circulation. Ses ouvrages, qui, la plupart, ont été brûlés dans I incendie du temple de la Paix, lui avaient conquis une réputation immense et vraiment méritée. Quant à sa doctrine, nous pouvons dire, par anticipation, qu elle a régné sans partage jusqu à la fin du seizième siècle.

Signalons ici un fait assez curieux : c’est qu’il arrive bien souvent que celui qui affecte d’ignorer ou d’estimer peules écrits de Galien ne fait bien souvent qu’exprimer en d’autres termes des pensées dont il a puisé le germe dans les dissertations de cet auteur. Eu résumé, il est certain que Galien a souvent abusé des définitions et des divisions, et qu’il faut beaucoup de persévérance pour suivre jusqu’au bout le raffinement de logique et tout ce déluge de mots qui abondent dans ses livres ; mais en définitive, s il est reconnu, et tout le monde est d’accord sur ce point, que I on ne doit juger les grands hommes que relativement aux lumières du siècle où ils ont vécu, nous devons avouer qu on n’a pas été juste envers le médecin de Pergame. En effet, la plupart de ses vues sont sublimes, et l’on peut dire que si elles n’ont pas eu le même succès que celles de Bacon, cela tient à ce que, pour en arriver là, il fallait que le genre humain eût acquis encore seize siècles de maturité.

Après avoir honorablement exercé la médecine sous les empereurs Antonin-le-Pieux , Marc-Aurèle, Commode et Pertinax, Galien retourna dans sa patrie sous le règne de Caracalla, et il y mourut sous celui de Septime Sévère. Pergame, sa ville natale, reconnaissante des services qu'il lui avait rendus, et fière aussi d’avoir donné le jour à un si grand génie, loi fit élever une statue et frapper des médailles ; l une d’elles le représente debout, tenant à la main un long bâton blanc, sorte d'attribut accordé par l’antiquité aux grands philosophes.

DIT GALÉNISME.

Imbu de la philosophie d’Aristote, Galien prétendait que les : corps organisés, comme tons les corps de la nature, étaient composés de quatre éléments ou principes possédant eux-mêmes quatre qualités principales. Les quatre éléments étaient le feu, H'eau, la terre et l’air. Et les quatre qualités de ces quatre éiéunents étaient le chaud, l’humidité, le sec et le froid. Enfin, les (quatre éléments et leurs qualités constituaient la première trame ide toutes les parties du corps ou de l’économie animale.

Selon Galien, le corps animal est composé de trois parties distinctes, savoir: de parties solides, de parties liquides et d esprits ou de moteurs. Galien était, sous ce rapport, palaitement d accord avec Hippocrate qui avait admis de parties contenantes ou des solides, des parties contenues ou des liquides, et, enfin, des forces ou des esprits, {ùopptüvra, impetum facientes. Galien appelait parties ce que nous appelons les solides, et il divisait les parties en parties similaires et parties organiques. Les parties similaires ont cela de particulier qu elles sont toujours et en tout semblables à elles-mêmes dans leurs dernières molécules. Elles comprennent les os, les ligaments, les membranes, les veines, les artères, les nerfs, la graisse, les glandes et la chair. Les parties organiques ou composées sont formées de la réunion de toutes ou de presque toutes les parties similaires. Galien les appelait aussi les parties instrumentales, parce qu’il les regardait comme des rouages ou des instruments destinés à exécuter les mouvements, les travaux et les fonctions de la vie. L’œil, l’oreille, la main, le pied, le cœur, les intestins, l’estomac et les viscères appartiennent aux parties organiques ou instrumentales.

Galien admettait quatre humeurs principales ; le sang, la pituite, la bile jaune et la bile noire; le sang est le liquide par excellence et la source de toutes les humeurs ; la pituite comprend tous les fluides séreux et muqueux; puis, dans chacune de ces humeurs prédominent telle ou telle des qualités primitives des éléments. Ainsi, le sang est une humeur chaude et humide; la bile jaune est une humeur chaude et sèche; la pituite est froide et humide; la bile noire est froide et sèche. Enfin la plupart des maladies dépendent primitivement ou consécutivement de 1 excès, du défaut ou de l'altération de ces quatre humeurs fondamentales et de leurs qualités cardinales.

156 HÉSÜMÉ DK I.HISTOIBE DE LA MÉDECINE.

. Galion admettait trois sortes d’esprits : les esprits naturels, les esprits vitaux ei les esprits animaux. Les esprits naturels consistent dans une vapeur subtile qui se dégage du sang qui se forme lui-même dans le foie; ils se rendent au cœur ou ils se combinent à l’air et donnent ainsi naissance aux esprits vitaux qui se changent dans le cerveau en esprits animaux.

Ces trois espèces d’esprits sont la source de trois facultés correspondantes qui existent en puissance dans les organes où ils se forment, et qui deviennent ensuite les mobiles de leur action. Ces trois facultés sont : la faculté naturelle, la faculté vitale et la faculté animale qui produisent des actions naturelles, des actions vitales et des actions animales.

La faculté naturelle a son siège dans le foie; le foie préside à la digestion, à la nutrition et à la génération. La faculté vitale réside dans le cœur qui, par la voie des artères, répand partout la chaleur et la vie. Enfin, la faculté animale, la plus importante des trois facultés, a son siège dans l’encéphale; elle est la source du sentiment et du mouvement; elle est présente à tous les points de l’économie par le moyen des nerfs; elle gouverne tout.

Galien admettait encore en chaque action naturelle, vitale et. animale plusieurs sortes d’actions ; des actions internes et des actions externes : les actions internes de la faculté naturelle produisent la sanguification et la digestion; les actions externes de la faculté naturelle donnent lieu à la circulation veineuse et partant à la présentation du sang à tous les points de l'économie ayant pour objet l’accroissement de l’individu et la propagation de l’espèce.

Les actions internes de la faculté vitale font naître les passions violentes, celles-ci ont leur foyer dans les viscères; les actions externes de la même faculté vitale déterminent le mouvement et la pulsation des artères et la distribution du sang artériel dans toutes les parties.

Enfin, les actions externes de la faculté animale président aux sensations et aux mouvements musculaires, tandis que les actions internes de la même faculté ont pour objet de produire l'exercice des fonctions intellectuelles, d’où résultent l'imagination, le jugement et le raisonnement.

Puis, au-dessus de ces trois facultés primordiales et d’une série de facultés secondaires inhérentes comme des propriétés vitales aux différentes parties du corps, Galien plaçait en dernier ressort une première force, une force-mère, qui est la source et 1 âme de

Î toutes les facultés, et comme la vie elle-même dans son essence et dans son principe, cette puissance, cette force, qui domine ï toutes les autres : c’est la nature, comme disait Hippocrate.

Galien possédait en anatomie des connaissances très étendues, ?eu égard au temps où il vivait. 11 a dépassé sur ce point Erasistrate «et Hérophile, et il a laissé divers ouvrages fort précieux même (aujourd'hui. Il est le premier qui ait disséqué des muscles et qui ait fait connaître leur forme, leur situation et leur direction. Toutefois il n’a guère disséqué que des singes, car les lois de JRome défendaient de toucher aux morts, et ce n’était que par exception ou par fraude que les médecins pouvaient se procurer les cadavres des voleurs tués sur le grand chemin ou des hommes tombés sur le champ de bataille. A Alexandrie même, à l’excep- 'tion de l’ostéologie, toutes les autres parties de l’anatomie étaient (démontrées sur des animaux et particulièrement sur des singes. Les connaissances de Galien en physiologie, en pathologie et en séméiologie, étaient bien restreinteset souvent pleines de subtilités et d’erreurs. Mais nous devons reconnaître que ses erreurs mêmes ont excité la curiosité des observateurs, qu’elles ont élé utiles sous ce rapport, et qu elles ont même servi la science indirectement. Continuateur d’Erasistrate et d’Archiçène, Galien s’est livré avec beaucoup de zèle et d’application à l’étude du pouls. C’est, dit-il , dans la connaissance du pouls que le médecin puise les meilleures instructions, et l’état du pouls doit toujours lui servir de guide. Le pouls est tantôt simple, tantôt composé, long, large, élevé, fréquent; tantôt véhément ou lent; faible ou mou; dur, inégal, intermittent; tantôt enfin dicrote ou à deux pulsations, ondoyant, tremblant, convulsif. Eh bien, toutes ces variations sont comme autant désignés et de sources d’indications; elles dépendent de différentes causes parmi lesquelles l’âge, le sexe, le tempérament et les changements dans les six choses non naturelles jouent un rôle très important. Du reste, on se fera une idée des recherches de Galien sur le pouls, en songeant qu’il a écrit dix-sept livres sur ce sujet. Galien s’est montré aussi instructif et aussi fécond dans les instructions qu’il nous a données relativement aux divers états et changementsderurine, ainsi qu’aux indi- 1 cations et aux présages qu’on peut tirer de cette excrétion pendant • le cours des affections et des maladies. La santé, selon Galien , dépend de l'harmonie et du tempérament des quatre humeurs et des quatre qualités qui leur sont propres. Tant que ces humeurs

158 RÉSUMÉ DK LHISTOIAE DE EA MÉDECINE,

sc tempèrent les unes les autres, et que la proportion naturelle des parties similaires est maintenue; tant (pie les humeurs conservent une juste température et des qualités douces, 1 économie jouit de toutes ses ressources ; elle est en pleine santé et alors les Tondions organiques s’exécutent suivant les lois de leur constitution normale; mais au contraire dès que le désordre se met dons les éléments, et que les qualités de ces éléments viennent à changer; dès qu’une humeur ou les humeurs viennent a pécher soit par défaut, par excès, soit par qualité ou par proportion, l’équilibre est rompu, 1 intempérie commence, et en passant des parties similaires aux parties organiques elle entraîne nécessairement Je trouble des fonctions, alors la maladie se déclare tantôt peu à peu et tantôt tout à coup. La santé existe dans toute sa plénitude, lorsqu’il y a un rapport complet et un équilibre parfait entre les éléments, les qualités élémentaires, les humeurs, les esprits, les solides similaires et les solides organiques. C’est en partant de ces principes que Galien a établi la série des tempéraments. Il en admettait quatre principaux, savoir : le tempérament sanguin, le tempérament phlegmatique, le tempérament bilieux et le tempérament mélancolique. Chacun de ces tempéraments est chaud ou froid, sec ou humide, selon que l’une ou l’autre de ces qualités élémentaires prédomine sur les trois autres. Il divisait ensuite ces tempéraments en quelque sorte primitifs en d'autres tempéraments plus composés qui résultent de la combinaison de deux qualités élémentaires réunies; ainsi, par exemple, il admettait un tempérament chaud et sec; un tempérament chaud et humide; un tempérament froid et humide et un tempérament froid et sec. Enfin il admettait encore qu’en dehors des tempéraments normaux simples ou composés, il pouvait arriver qu’un individu eût en quelque sorte un tempérament particulier et propre à lui-méme. Il désignait ce genre particulier de tempérament sous le nom d’idiosyncrasie, et il prétendait que l’idiosyncrasie résultait de la modification apportée aux tempéraments ordinaires par certaines dispositions particulières ou propres à l’individu. Toutefois la différence des tempéraments et leur éloignement du type naturel ne constituait pas une maladie, mais seulement une disposition à la maladie, et tout individu en cet état est encore réputé bien portant malgré l’altération de son tempérament, tant que l'intempérie qui domine n’est pas assez puissante pour empêcher le jeu des parties. Galien admettait aussi une constitution neutre : c’était

un état intermédiaire à la santé et à la maladie, un véritable état d indisposition, et compte un état de transition entre l’état de la santé florissante et l’empêchement des parties qui est le commencement de la maladie. On lira avec fruit dans les livres du médecin de Pergame les signes de cette constitution neutre et ceux de la bonne et de la mauvaise constitution du corps.

La maladie, selon Galien, est un état contre nature dont la principale condition est de nuire à l e.xercice des fonctions. C’est une des positions anormales du corps qui empêche premièrement et par elle-même que ses parties ne s’acquittent de leurs fonctions et ne remplissent leur action. Voilà la définition générale que nous devons à Galien ; mais elle n’est pas la seule qu’il ait donnée. Il dit, dans son Traité île la différence des symptômes, que la maladie consiste dans la surabondance , la pénurie ou l’altération des humeurs, modifications vicieuses, qui se rattachent toutes au désordre de leurs éléments ou de leurs parties. Or, sous ce rapport, Galien est complètement rentré dans les idées d’Aristote, son maître, qui avait défini la maladie : Le désordre des éléments dont 1 harmonie constitue la santé.

Considérées sous ce point de vue, les maladies sont, pour Galien, ou sanguines, ou bilieuses, ou pituiteuses, ou atrabilaires, selon que l’une ou l’antre de ces humeurs agit comme cause de ces maladies soit par excès, soit par défaut ou par qualité, ou par vice de circulation ou de mouvement. Elles réclament, par conséquent, des moyens curatifs différents. Aussi , tantôt il faut atténuer les humeurs ou les délayer, tantôt il faut les augmenter ou les épaissir, les rafraîchir ou les échauffer, les purifier ou les évacuer selon les cas. Il y a pour cela deux médications différentes et spéciales ; celle qui emploie les remèdes doués de la propriété de purifier les humeurs et de les ramener à l’état normal sans provoquer d’évacuations , et celle qui met en usage les remèdes qui évacuent les humeurs viciées ou surabondantes.

Galien recommande d’établir une distinction fondamentale entre l’affection et la maladie. L’affection consiste dans une viciation intime, générale et directe de l’économie animale qui semble comme pénétrée d’un \icc ou d’un principe humoral morbide qui infecte toute la masse animale solide et liquide. La maladie , au contraire, n’est que la manifestation de cet état profond et caché, de cette viciation qui mine et détruit l’économie. En d’autres termes, la maladie est un mode particulier, local et phénoménal

de l’affection, qui elle, au contraire, constitue foncièrement un état morbide général. Soit, par exemple, une maladie cancéreuse. Elle présente un état général et un état local : l’état général , c’est la viciation humorale, c’est la diathèse cancéreuse, c’est le vice ou l’état cancéreux , c’est l’affection ; l’état local , au contraire , c’est le cancer manifesté, c’est le cancer en évidence, c’est la maladie. Enfin l’affection reste souvent en puissance au sein de l’économie sans manifester précisémentsa présence; mais, du moment qu elle détermine un ensemble de réactions , elle constitue alors ce que Galien appelle la maladie proprement dite.

Galien, imitateur d’Hippocrate sous ce rapport, divisait les maladies en maladies épidémiques, endémiques, sporadiques, aiguës, chroniques, bénignes et malignes. Il admettait de plus trois ordres de maladies : le premier ordre comprenait les maladies des parties similaires ; le second comprenait les maladies des parties organiques; le troisième ordre, enfin , embrassait les maladies qui sont communes aux parties similaires et aux parties organiques. Les maladies du premier ordre consistent en une intempérie des parties similaires ; cette intempérie existe avec ou sans matière. L’intempérie avec matière a lieu quand la chaleur naturelle, augmentée ou diminuée, est entretenue par une humeur morbide ; l’intempérie sans matière existe quand la température normale d’une partie est altérée indépendamment de la présence d’une humeur morbide.

Le second ordre de maladies comprend toutes les irrégularités dont les parties organiques peuvent être atteintes, soit par rapport à leur forme, à leur volume ou à leur nombre, soit par rapport à leur situation, à leur union ou à leur séparation contre nature.

Enfin le troisième ordre renferme toutes les blessures et toutes les plaies produites par les agents physiques ou chimiques, par le fer ou par le feu. Il rangeait encore dans cette catégorie les solutions de continuité qui ont lieu par incision, par meurtrissure on rupture.

Galien admettait encore une intempérie simple et une intempérie composée, une intempérie égale et une intempérie inégale ; mais nous ne le suivrons pas dans ces distinctions subtiles qui tiennent à la trempe aventureuse de son imagination.

Galien attachait la plus grande importance à l'étude des causes morbifiques. Ce sont elles, disait-il, qui nous font connaître la nature véritable et en quelque sorte individuelle de chaque mala-

TEMPS DE FONDATION. \ g \

die, car toute maladie est nécessairement contenue dans sa cause, comme chaque effet est contenu dans son principe.

Galien divisait les causes des maladies en causes externes et 1 11 tei nés, manifestes ou évidentes, non évidentes ou cachées.

] ai mi les causes externes, il rangeait six choses qu’il appelait non natui elles ; ce sont elles qui president à la conservation de la santé, quand on en fait un usage raisonnable, et qui produisent au contraire les maladies quand on en abuse ou quelles sont de mauvaise qualité. Ces six choses forment encore aujourd’hui six classes principales, que nous désignons en bloc sous le nom de matier e de 1 h\ giene. Ce sont : 1 air, les aliments et les boissons, le repos et le mouvement, le sommeil et la veille, les rétentions et les exci étions du corps, les passions de 1 ame et les mouvements de la pensée.

Il admettait deux sortes de causes internes: la cause antécéoenle et la cause conjointe. La cause antecedeute n’est reconnaissable que par le raisonnement: elle consiste presque toujours dans le vice des humeurs qui pèchent ou par excès, ou par défaut, ou par cacochymie. La cause conjointe s’estime par les forces du malade.

L’état des humeurs est une source féconde en causes de maladies. Toutes les humeurs sont sujettes à la pléthore. La pléthore est tantôt générale et tantôt locale. Elle est générale quand elle existe dans toutes les humeurs; elle est locale quand elle consiste dans l’abondance d’une seule humeur.

Il y a deux sortes de pléthore: la pléthore par rapport aux vaisseaux (ad vasa ), et la pléthore par rapport aux forces (ad vires).

La pléthore aux vaisseaux a lieu lorsque les vaisseaux, artères ■ou veines, réservoirs ou conduits, semblent ne pas pouvoir contenir les liquides qu’ils charrient. La pléthore aux forces a lieu lorsque le malade, en raison de sa constitution, ne peut supporter une faible quantité de liquides ou d humeurs.

Il y a cette différence entre la pléthore sanguine et les autres 'espèces de pléthore, bilieuse, pituiteuse ou mélancolique, que le ! sang qui constitue la pléthore sanguine peut se trouver en surabondance dans l’économie, sans altérer la qualité des autres butineurs; tandis que la pituite, l’atrabile ou la bile, venant à l’etn- ] porter en quantité sur les autres humeurs, infectent tous les liquides et jusqu’au sang, qui ainsi altéré peut produire consécuti\ement la cacochymie générale.

Toutefois les humeurs peuvent encore éire dans un état de cacochymie uniquement par la dégénéralion de leurs qualités primitives. Enfin, la cacochymie résulte aussi de ce que, sous l’action de certaines causes morbifiques, les humeurs deviennent ou plus chaudes ou plus froides, ou plus sèches ou plus humides, ou plus douces ou plus salées, ou plus âcres ou plus aigres qu elles ne le sont dans l’état normal. Chaque affection primitive des humeurs a ses caractères particuliers qui la décèlent. La pléthore sanguine, humide et chaude, se reconnaît aux signes suivants: on ale teint chaud, animé, ardent, le pouls fort, la respiration difficile et courte, la tète chaude et le corps chargé d’embonpoint ; on tombe facilement en état d’assoupissement, on est tourmenté par des rêves durant lesquels on croit voirdes lumières ou du feu. Enfin, ces signes prennent encore plus de consistance si le sujet mène une vie sédentaire, s’il mange et boit beaucoup, s’il est très sanguin, s il a éprouvé la suppression de quelque évacuation habituelle.

La cacochymie bilieuse, chaude et humide, se reconnaît à la couleur jaune de la peau et des yeux, à l’enduit ocreux de la langue, à l’amertume de la bouche, au besoin continuel de boire frais, au dégoût, aux nausées dont se plaint le malade, à l'irascibilité de son caractère, enfin et surtout, aux évacuations bilieuses qui ont lieu par haut et par bas. Les causes qui prédisp sent à cet état sont un tempérament sec et chaud, les veilles, les passions et l’action soutenue d’une température tiès élevée.

La cacochymie pituiteuse, humide et froide, se reconnaît à l’alanguissement général de l’individu souffrant, qui est ordinairement très sensible au froid; il a la peau pâle et froide, le pouls laible, lent et mou, l’urine abondante et décolorée; enfin, il est sujet aux pertes blanches, aux flux séreux, au xcatarrlies et aux tumeurs l œdémateuses.

Cet état de cacochymie pituiteuse est favorisé par un séjour prolongé dans des lieux bas, humides et mal éclairés, par une nourriture végétale et crue, par des boissons aqueuses et abondantes.

Enfin, les signes qui annoncent la cacochymie mélancolique, froide et sèche, sont des flatuosités, des borhorvgmes , un état ordinaire dé constipation ou de diarrhée continuelle, un appétit insatiable et dépravé, des insomnies continuelles ou des rêves effrayants. Les chagrins, les passions, les excès et une mauvaise

nourriture prédisposent extraordinairement à cet état. Galien signalait encore comme autant de causes matérielles des maladies, le changement ou l’altération dans la disposition, la grandeur, la figure et la situation des parties organiques, et, à l'exemple d’Hippocrate, il répétait que l’introduction de l’air dans les vaisseaux sanguins était la cause la plus commune désaffections nerveuses.

Galien entendait par cause conjointe celle qui est le plus étroitement liée à la maladie, celle qui la provoque directement et qu’on appelle de nos jours la cause prochaine.

Galien définissait le symptôme, une affection contre nature qui dépend de la maladie et qui la suit comme l’ombre suit le corps. Il admettait trois sortes de symptômes : 1° ceux qui proviennent d’un vice de sécrétion ; 2d ceux qui se rapportent aux excrétions troublées; 3° ceux qui tiennent à l'empêchement des parties.

Selon Galien , le signe est ce qui fait connaître une affection inconnue et comme enveloppée dans les symptômes. Il y a deux sortes de signes, les signes diagnostiques et les signes pronostiques. Les signes diagnostiques sont ceux qui caractérisent la maladie ; on les divise en signes pathognomoniques et en signes adjoints ou incertains. Les signes pathognomoniques sont ceux qui caractérisent exactement la maladie et la dénotent irrévocablement ; les signes adjoints ou incertains sont ceux qu’on rencontre dans une infinité de maladies et qui ne sont pas absolus dans l’espèce. Les signes diagnostiques se tirent, selon Galien : 1° de l’essence même de la maladie ; 2° de la cause ou des causes de la maladie ; 3° des symptômes ; h° des dispositions particulières de chaque individu.

Les signes pronostiques sont ceux qui dénotent la durée et l’issue probable de la maladie. On les tire : 1° des formes et de la nature de 1 affection; 2° de la constitution régnante; 3° de l’état de la saison ; h° du malade lui-même , de l'état de ses forces , de son âge, de son tempérament, de ses habitudes, et de sa constitution physique et morale.

Galien insiste beaucoup dans ses ouvrages sur la nécessité de localiser les maladies. Rien n’est plus important , dit-il , que de connaître l’organe affecté ou malade, autrement dit le siège de 1 affection. Fidèle aux préceptes d’Hippocrate sur les sympathies, Galien recommande d’analyser avec un soin scrupuleux tout ce qui compose l’état morbide avant de se prononcer sur la nature de cet état; il recommande surtout de n’en venir aux moyens thérapeutiques qu’après avoir anatomiquement établi la part de

RÉSUMÉ DF. LHISTOIRE DE LA MÉDECINE, l'état idiopathique et celle de l’état symptomatique concomitant ou sympathique. La connaissance que l’on a de l’état des différentes fonctions du corps à l’état normal est la source même du diagnostic, et le dérangement des fonctions indique l'état morbide de l’organe dérangé. Ainsi une digestion laborieuse et longue indique que l’estomac est affecté ; une grande difficulté d’uriner indique l’obstruction de la vessie ou la lésion des dépendances de l’appareil urinaire ; l’altération persistante du pouls est souvent le signe d’une affection du cœur; enfin , le défaut de mouvement de certaines parties indique parfois une affection fies nerfs. D’autre part, les fonctions peuvent être dérangées par la sympathie qui règne entre certains organes : c’est ainsi , par exemple, que le vomissement dépend souvent d’une affection des reins, et qu’il n’est alors qu’un effet sympathique. Or ceci mérite de fixer l’attention du médecin, car les remèdes qu’on opposerait dans ce cas à une prétendue affection de l’estomac deviendraient non seulement inutiles, mais dangereux.

En dépit du proverbe trop follement répété : Hippocrate ditoui, et Galien dit non, nous soutenons que la thérapeutique de Galien était, dans la majorité des cas, parfaitement conforme à celle d’Hippocrate, dont il admettait du reste et d’une manière absolue la doctrine des crises et des jours critiques. La santé, di-ait-il , doit être conservée par ce qui a du rapport avec elle; et la maladie, qui est en réalité quelque chose de contraire à la nature, la maladie doit être combattue par ce qui lui est contraire. Ainsi donc, comme nous venons de le faire observer, Galien rentrait complètement dans les vues d Hippocrate, qui a formulé cet axiome : Contraria contrariis curantur.

Le premier devoir du médecin est de prévenir les maladies, et son premier effort doit être de cherchera les guérir lorsqu’elles se déclarent malgré le sage emploi des moyens de l’hygiène. Pour prévenir les maladies, il faut fuir ou détruire les causes qui les produisent: tel est le premier dogme, le dogme par excellence. Galien a composé plusieurs livres sur le régime et les diverses modifications qu’on doit lui fane subir, suivant lage du malade et la saison de l’année, suivant l’état de santé ou de maladie. Les nombreux écrits de Galien sur cette matière peuvent être considérés avec ceux d'Hippocrate comme les véritables souches des ouvrages d hygiène les plus modernes. Dans les règles qu'il donne relativement à la conservation de la santé, il s’étend longuement

ü sur les ressources que présentent l’exercice, l’usage ordinaire des ] bains, les frictions et les évacuations. Il recommande la prome- : nade en voiture ou sur une litière , les bains suspendus , la navigation, l’exercice de la voix , la déclamation et le chant. Il donne ensuite d’excellentes instructions sur la manière de régler et de graduer les différents exercices. Personne ne s’est plus occupé que Galien des indications et des contre-indications. Et aujourd'hui même on ne peut qu’admirer encore les préceptes qu’il a tracés à ce sujet, ainsi que les conseils qu’il donnait de son temps aux gens de lettres.

Redoublez de sobriété , leur disait-il, à la suite des veilles ou des études forcées; promenez-vous en plein air; prenez des bains plutôt frais que chauds; usez d’aliments de facile digestion; tenez-vous le ventre libre ; prenez souvent des bains de pieds, et si tout cela ne suffit pas, faites-vous saigner. D’après ces préceptes, avant d’entreprendre le traitement d’une maladie , il faut examiner et peser en quelque sorte les diverses circonstances et tirer ensuite de leur opposition l’indication thérapeutique. Ces circonstances, on les trouve dans la considération attentive de l’âge, du sexe et du tempérament du malade, et particulièrement dans 1 examen de l’état de ses forces et de ses habitudes. Il faut avoir égard aussi à l’importance de l’organe affecté ; car il y a des organes nobles et des organes secondaires. Le cerveau, le cœur et le poumon sont les trois organes les plus importants. En tout cas et en tout événement , c’est la maladie, cause elle-même de tous les symptômes, qui doit fixer tout d’abord les vues et l’attention du médecin ; c’est contre elle et c’est surtout contre la cause qui l’a produite qu’il doit principalement diriger ses moyens et employer ses remèdes. L’art tout entier est dans ce précepte. Le médecin doit s’attacher ensuite à saisir l’indication; or, l’indication, suivant les termes deGalien, c’est l’insinuation de ce qu’on doit faire par rapport à quelque chose qui existe soit dans cette chose, soit hors de cette chose. Ainsi, par exemple , relativement aux maladies, Galien puisait l’indication dans la nature même de 1 affection et dans l’état du sujet malade. Relativement à l’alfection, il examinait la cause de cette affection et ses symptômes, qu’il analysait avec un soin minutieux. Relativement au sujet, il examinait sa constitution , son tempérament et ses forces qu’il envisageait sous tous les rapports et sous toutes les laces. ^ ; ^ Galien était un grand partisan de la saignée, il l’employait très

1G6 iiésumé ue i-’his roi r.ic de x.a médecine.

souvent; quelquefois même il la faisait répéter jusqu’à la défaillance du malade. Cependant il ne la prescrivait jamais avant d’avoir mûrement réfléchi à toutes les indications et à toutes les contre-indications. Il avait recours à la saignée pour détruire la pléthore ou les accidents produits par elle. Il l’employait rarement chez les enfants au-dessous de quinze ans, et il avait toujours soin de proportionner l’évacuation sanguine à I état de leur tempérament et surtout de leurs forces. Il vaut mieux, disait-il, se tromper dans l’espèce plutôt par défaut (pie par excès; et certes il avait bien raison. Galien employait aussi les sangsues , les scarifications et les ventouses scarifiées; il ouvrait les veines jugulaires , et pratiquait même l’artériotomie dans les cas graves et pressants. A l’exception de la thériaque et de l’opium qu il prescrivait pour procurer le sommeil, calmer les douleurs et arrêter les évacuations excessives, Galien employait fort peu de remèdes internes ; et cependant il s’est beaucoup occupé de la nature des aliments , de celle des médicaments, ainsi que de leurs effets. Selon lui , toutes les propriétés des médicaments dépendent de leurs qualités élémentaires, le chaud , le froid, l'humide et le sec ; de plus, il y a des degrés pour chacune de ces qualités , de sorte qu’un aliment ou un médicament peut être froid ou chaud au premier, au deuxième ou au troisième degré, et que sous ce rapport il répond aux qualités froides ou chaudes de la maladie: d’où il résulte que contre une maladie chaude ou froide à l'un de ces quatre degrés, on doit employer un médicament doué de qualités opposées au même degré de chaud ou de froid.

Tel est le système de Galien ; c'est, sans contredit, un des plus fameux qui aient jamais paru : il a pendant plusieurs siècles rempli le monde entier de ses préceptes. Du reste, il a partagé cet honneur avec l’hippocratisme, dont il n’est au fond que la continuation, et c’est même ce qui explique la faveur dont il a joui en Europe, en Asie et en Afrique pendant un espace de plus de treize cents ans.

Si nous cherchons à analyser le galénisme, nous trouverons que c’est un mélange de vitalisme, de solidisme et d'humorisme. Il tient au vitalisme par les idées d Hippocrate dont il n'est que le développement. En effet , que sont les facultés vitales auxquelles Galien rapporte comme à leurs causes la plupart des phénomènes vitaux, si elles ne sont les forces mêmes de la vie découlant de cette force principe qu’Hippocrate appelait nature, tvoppov , et que

nous désignons aujourd'hui sous les noms de force vitale , force nerveuse, force électro-vitale. Enfin, épurons encore le langage de Galien, et nous retrouverons, sous des expressions ébauchées, les propriétés vitales de Bichal , et toutes ces choses que nous nommons fonction^ animales et organiques, forces digestives, assimilatrices, musculaires, etc.

I.e galénisme tient au solidistne par tout ce que Galien a écrit avec tant de verve sur les parties similaires et sur les parties organiques; ou pour mieux dire, le solidistne a ses racines dans le système de Galien, qui est aussi lcr véritable point de départ de la médecine organique et anatomique.

Enfin, on retrouve encore dans le galénisme la véritable souche de ce vieil humorisme qui, venu de Thalès., u régné dans les temps les plus anciens, d’abord sous des noms plus ou moins obscurs, puis sous les termes pompeux de médecine des Arabes, d’alchimie, de chimiatrie, d’iatro-chirniatrie, etc. Ce qu’il y a de certain, c’est que Galien, parfois très obscur, se montre toujours très lumineux lorsqu’il développe scs vues hardies sur les humeurs et le rôle qu’elles jouent dans l’économie; et c’est ce qui l’a fait surnommer le père de U humorisme.

DE l’aBABISME, OU DE LA MÉDECINE DES ARABES,

Après la mort de Galien, la science médicale se laissa absorber par la philosophie mystique de Zoroastre, et elle devint bientôt un tissu grossier de théories absurdes. L art médical, frappé du

dre (je Tralles, qui firent tout ce qui dépendit d eux pour soutenir la dignité et 1 honneur de la médecine grecque.

An xue siècle, l’Italie, justement effrayée de l’irruption des peuples du Nord, devint un pays à peu près perdu pour les sciences. Mais heureusement, pendant qu elles languissaient sous le plus beau ciel du monde, Alexandrie leur offrit 1 hospitalité et devint ainsi le centre des sciences et des arts. Disons plus. Alexandrie servit réellement de patrie aux sciences et aux lettres jusqu au temps où les Sarrasins, après avoir soumis 1 Egypte et incendié le plus beau monument de 1 antiquité, la bibliothèque des Ptolémées, détruisirent aussi cette fameuse école d Alexandrie, et chassèrent avec une sorte de fureur les philqsophes et les médecins qui l’illustraient1. Cependant, quelques quvTogcs de

168 HESUMK DK L HIST01UE DK I.A MEDECINE,

médecine échappèrent à ce vandalisme, par suite de l’iutérét instinctif que les hommes même les plus stupides portent secrètement à la science quia pour objet de guérir les douleurs ; et aussi, comme quelques uns le prétendent, à cause de 1 idée généralement répandue à cette époque, que les livres contenaient le fameux secret des alchimistes, c’est-à-dire l’art de faire de l’or à volonté.

Plus tard, les Arabes reconnurent tout ce qu’avait d humiliant . la position d’un peuple dépourvu de lumières; ils se mirent à l’œuvre, et ils recueillirent de toutes parts et avec le plus grand soin les débris de tant de richesses inconsidérément et brutalement détruites par les barbares. Ce fut alors que les sciences et les lettres vinrent se naturaliser chez eux. On éleva des écoles publiques à Antioche, et bientôt les lumières de la médecine se répandirent sur toutes les provinces de l’empire sarrasin. Bagdad devint le séjour des califes et le centre de toutes les connaissances. Almamon fit de grandes dépenses pour enrichir la bibliothèque et la remplit promptement de plusieurs milliers d’ouvrages précieux. Les livres d’Aristote furent ceux qui inspirèrent aux Arabes le plus vif enthousiasme. Ilien ne convenait mieux, en effet, à la trempe aventureuse de leur esprit que les abstractions bizarres de la métaphysique péripatéticienne. Les écrits de Galien furent aussi l’objet de leur admiration; ils les traduisirent avec beaucoup de soin et les commentèrent ensuite de mille manières. Quoi qu i! en soit, les progrès des Arabes furent, en général, d une lenteur remarquable, particulièrement en ce qui concerne la médecine ; et l’on peut dire qu’ils l’ont plutôt défigurée et corrompue que perfectionnée.

Les Arabes se firent une médecine en partie de la philosophie d’Aristote, et en partie de l’humorisme de Galien surcomposé de préceptes populaires et de pratiques superstitieuses. Rhazès fut le fondateur de cette oligarchie pseudo-scientifique. Plus tard, Avicenne ajouta encore à l’œuvre du maître, en combinant ce grossier humorisme avec un spiritualisme vague et bâtard, et l’on donna à cet étrange amalgame le nom pompeux de médecine des Arabes. Cette médecine s’introduisit en Europe du temps des croisades. Et les Juifs, qui étaient alors les seuls qui entendissent la langue arabe, furent naturellement les premiers qui la communiquèrent aux Italiens et aux Siciliens.

On ne saurait trouver dans la médecine des Arabes la précieuse simplicité de la doctrine d Hippocrate; 1 humorisme même

, Je Galien n’y est que confus et défiguré; enfin on y chercherait «en vain ce génie médical qui est à la science ce que le goût est s aux arts.

Les Arabes étaient en général beaucoup plus partisans des Jhvpothèses que de l’observation calme et patiente; c’est pourquoi ils n’atteignirent guère que le second plan ; on peut même «dire que leur véri table place fut plutôt au milieu des compilateurs .et des commentateurs qu’au sein des auteurs hardis et originaux. Néanmoins Mésué , Hali-Abbas, Rhazès, Avicenne et Averroès durent certainement des médecins très remarquables : Rhazès ■est le premier qui ait décrit la petite vérole et la rougeole. Les médecins arabes ont réellement imprimé un mouvement favorable à la pharmacie; ils ont introduit dans la pratique les purgatifs doux appelés minoratifs , et ils ont enrichi la matière médicale d’une foule de compositions chimiques.

Vers le commencement du xvie siècle, un prince, ami des lettres, Frédéric 11, roi de Danemark, protégea et encouragea les savants, les gens de lettres et les médecins. Par son ordre les ouvrages arabes furent traduits en latin ; on éleva des universités et le fameux collège de Salerne fut rétabli. Ce collège, sur l’origine duquel on n’est pas entièrement d’accord, resta dans une véritable obscurité jusqu’au moment où l’on vit paraître le fameux poème diététique attribué à Jean de Milan, et qui porte encore le nom d’école de Salerne ( Schola scilernitana).

Cet ouvrage, assez digne de son siècle, obtint cependant une certaine réputation. Il fut commenté par Arnaud de Villeneuve, médecin justement recommandable par son esprit, par son érudition, et surtout par ses connaissances en astronomie et en astrologie judiciaire. Ce qui ne l’empêcha pas de perdre toir^on crédit en un seul jour, pour avoir eu le malheur de survivre a^la prédiction qu’il avait faite de la fin du monde déjà et tant de, lois faussement annoncée. , \

Durant la longue époque que nous venons de signaler, les ouvrages des Arabes formèrent à eux seuls le code sacré des médecins, qui prirent, à cause de cela, le nom d 'arcibistes. L observation fut répudiée ; les hypothèses les plus hardies lurent accueillies et accréditées; on théorisa sur tout et à l’occasion de tout ; on entassa sans choix et l’on accumula sans réflexion les remèdes et les arcanes. Enfin l’esprit humain subit à sa honte tous les genres d’excentricité et d’extravagance. Telles furent les

17 0 RÉSUMÉ UE l’histoire DE LA MÉDECINE,

véritables souches de cette polypharmacie dégoûtante qu’on vit si longtemps en vogue parmi le vulgaire et parmi les médecins. Tels furent aussi les commencements de l'astrologie judiciaire et de la magie, ces sources impures de toutes les sottises qui eurent crédit en médecine pendant le xvic et le xvn* siècle.

Page 1