RÉSUMÉ DR F’HISTOME UF. FA MÉD'ECÏSK
IATRO-CHIMIK.
On donne le nom d’ iatro-chimie à un système fondé par Van Helmont et qui résulte de la combinaison des principes d Hippocrate sur la nature et de ceux de Basile Valentin sur l’archée avec un système nouveau de chimie organique. Ce système a servi de souche aux doctrines de Stahl, de Bordeu et même de Bichat.
Après avoir combattu les principes de Galien que Paracelse avait plutôt tournés en ridicule que discutés, Van Helmont substitua au jargon de son prédécesseur un langage plus convenable et plus épuré.
Comme Hippocrate et comme Platon, Van Helmont crovait à une force active et universelle qui est l ame du monde et qui le remplit, qui anime la matière et qui lui communique le mouvement. Cette force il la nommait archée. Elle, était aussi la cause de tous les phénomènes vitaux, elle les 'produisait en agissant sur les ferments. Selon Van Helmont, l’archée, ou le principe de vie, est un être actif et intelligent, essentiellement distinct, comme principe, des forces mécaniques et chimiques. C’est l’archée qui donne à la matière ses dispositions et ses formes, et qui, en raison de ses idées éternelles, maintient les molécules de toutes ces formes dans ce mouvement continuel qui est l’expression de la vie. C’est lui qui, de l’orifice supérieur de l’estomac où il a son siège, préside en souverain à toutes les fonctions de 1 économie animale. Sans l’archée, le' médecine ne peut rien; elle est impuissante, et l’art véritable consiste à prendre ses ordres, à imiter ses procédés , à l’aider ou à le ramener dans sa voie habituelle qitfutd'par hasard il s’en écarte. Àu-dessous de cet archée général, il ÿ a toute "une légion d’archées subalternes actifs et intelligents. Ce sont les blas, qui résident dans chaque viscère et sont tenus d’exécuter les ordres de l’archée général et de diriger les fonctions des divers organes, comme autant de ministres dirigent les affaires de leurs départements respectifs. Enfin du concours harmonique de tous ces archées secondaires ou blas dirigés par l’archée féodal, résulte le mouvement général de la vie, qui est la cause active des admirables métamorphoses dont la matière animale est l’objet.
Tant que les archées subalternes demeurent dans le respect et l’obéissance; tant que les blas dirigent avec intelligence et avec soin les affaires qui leur sont confiées, tout va bien, l’harmonie de
] ensemble se soutient et la santé est florissante. Mais si un des archées éprouve un caprice, ou de la mauvaise humeur; s’il est 1 objet (1 u^c résistance sérieuse de la part des organes soumis à ses ordres; enfin s il s acquitte mal des fonctions qui lui sont dévolues, la santé se dérangé et 1 affection commence. Alors l'archée supérieur se fâche et s’emporte, car il est sujet à la colère; il rassemble toutes ses forces, il réunit tous ses inférieurs et il entietient pendant un temps plus ou moins long une tourmente cpii est, à proprement parler, la maladie, c’est-à-dire l’effort de la nature médicatrice contre la cause morbifique.
N an Helmont signala le premier l’action puissante de l’estomac sur les agires organes. Il fut aussi le premier qui fit connaître 1 existence des forces épigastriques. Chaque organe, dit-il, quoique subordonné à l’ensemble du système, a pourtant sa sensibilité paiticulière et des qualités propres qui Je distinguent des autres organes. L’art du médecin consiste à diriger d’abord l’action du principe central ou de. l’archée supérieur, et à exciter ensuite 1 action des archées inférieurs, mais il faut pour cela qu’il sache quand on doit provoquer leur ardeur et quand on doit au contraire réprimer leurs caprices ou arrêter leur fougue. Indépendamment de 1 archée, esprit subtil et invisible répandu de toute part dans la nature et dans les divers corps de la nature, esprit •que Ton peut considérer comme l’étincelle de vie, sinon la vie «elle-même, Van Helmont admettait encore dans les corps d’autres principes qu’il appekrit ferments. C’est en agissant sur les fervents, dit-d, que l’archée allume la vie, qu’il préside au développement successif de l’organisation, et qu’il entretient tous Iles phénomènes qui en sont la conséquence, le résultat et la loi. •Suivant \an Helmont, l’archée existe dans la semence avant la fécondation, et il s en sert comme d’un ferment pour allumer la •vie et entretenir les phénomènes merveilleux qui la caractérisent. •
Van Helmont fut le premier qui fixa l’attention des physiciens -sur la nature des fluides aériformes ; il prouva que ces fluides différaient des vapeurs et de l’air, et il leur donna le nom de tjas (qu’ils portent encore aujourd’hui. Cet esprit inconnu jusqu’à ^présent, dit-il, qui ne peut ni se maintenir au sein des vaisseaux.
se manifester sous une forme visible , je l’appelle du nom de Les fluides élastiques émanent , selon lui , des solides et des liquides, et ils alimentent la flamme qu’Aristote et ses disciples
178 résumé de l'histoire de La médecine.
regardaient comme un quatrième élément de la matière. Malheureusement Van Ilelinont surcomposa son système de toute-) Ie3 théories chimiques, et il altéra ainsi le caractère de sa doctrine si bien conçue jusqu’alors dans l’esprit du vitalisme.
Après avoir associé la doctrine de l’archée à celle des agents chimiques , Van Helmont déclara que les maladies aiguës provenaient d’un acide qui coagulait toutes les humeurs et qu’on ne pouvait chasser du corps que par les sudorifiques et les remèdes alcalins. Il soutint aussi que d’autres maladies avaient pour cause la prédominance des alcalis dans la masse des humeurs et du sang;et, une fois engagé dans ces théories, lesalcalis et les acides, les sels et les ferments qui existaient, selonjui, dans chaque partie du corps , usurpèrent bientôt la place qu’avaient occupée les quatre humeurs dans le système de Galien. Enfin, la doctrine des crises et des jours critiques ne fut plus, à l’entendre, que le fruit de la pusillanimité. Il basa toute sa pratique médicale sur une foule de données hypothéliqùçs^et l’activité de la médecine vint remplacer, comme il le dit lui-méme , l oiseuse expectation des tendances douteuses de la nature.
Les idées de Van Helmont sur la nature des maladies méritent d’être connues. En les débarrassant de leur couleur poétique et fantastique, on retrouve en elles la souche des théories vi’tales les plus modernes ; et il est bien certain que le pneumatisme, l’animisme, le dynamisme d Hoffmann et le vitalisme de Barthez n’ont pas eu d’autres sources , et que c’est airx*mèmes courants que Bordeu et Bicliat ont puisé leurs grandes idées.
La maladie, véritable réalisation d une idée, n’est autre chose, selon Van Helmont , qu’un plan de campagne plus ou moins compliqué que le maître-archée ( poiestas monarcha lis) conçoit , entreprend et exécute à 1 occasion soit d’un ennemi de léconomie, soit de la rébellion d’un des blas ses vassaux. C’est une lutte ou un coinbatengag’é entre l’archée et un agent morbifique, ou bien entre l'archée supérieur et un ou plusieurs des archées inférieurs trop indolents, inquiets ou révoltés ; c est quelquefois aussi le combat de 1 archée contre une altération matérielle j>roduile par un agent morbifique. Dans tous les cas, si dans cette lutte l’archée supérieur est digne de lui-méme, s il sait employer ses forces et les diriger avec art. sur les points atteints ou menacés, il triomphe du mal ; et alors 1 ordre et 1 équilibré se rétablissent dans l’organisme ; mais s’il agit trop vite on trop lentement, s il
TEMPS DE LUTTE ET DE PEÜFF.CTION NEMENT. 17y
abuse maladroitement, sans tactique et sans art, des moyens puissants qui sont en son pouvoir, enfin s’il adopte un mauvais plan d’attaque ou de combat , il perd sa cause et il compromet l’économie tout entière. Bientôt alors une première faute est suivie d’une seconde, puis d’une troisième, et l’organisme court à sa perte, à moins que le médecin attentif et éclairé n’intervienne à temps et ne rétablisse l’ordre en remettant l’archée dans sa voie et en dirigeant ses efforts vers un but sagement arrêté.
Cette doctrine est au fond exactement semblable au natur isme. Elle en diffère seulement en ce que Van Ilelmont nomma archée ce qu’Hippocrate avait nommé nature. De plus, Van Helmont donna a ses archées des attributs que nous retrouvons sous d’autres noms dans des systèmes modernes et particulièrement dans celui de Bichat, qui traite à fond des propriétés vitales.
Malgré les abus que Van Helmont a introduits dans la médecine, malgré le crédit dangereux qu’il a donné à quelques unes des folies de Paracelse, il n'est pas moins digne cependant d’occuper un rang distingué parmi les auteurs célèbres. En effet, on doit le considérer comme le précurseur de la chimie pneumatique et le véritable fondateur de la chimie organique qu’on s’efforce de remettre à flot aujourd’hui. Il a écrit de belles pages sur les propriétés que possède le suc gastrique de dissoudr e les corps les plus durs et jusqu’à des fragments de verre. Les instructions qu’il nousa laissées sur le sang sont encore aujourd’hui très précieuses. Il a eu aussi le mérite de faire sortir de l’histoire fantastique de l’archée, l’histoire plus complète de la force vitale dont il indique, dans des termes seulement trop poétiques, les diverses manières et les modes infinis. Enfin , pour- peu qu’on soit juste, on conviendra qu’on retrouve dans les écrits de Van Helmont le germe des idées régnantes sur la sensibilité des organes et sur l’existence des fonctions animales et organiques. Enfin, il est certain qu’il reconnaissait dans l’économie animale deux ordres de mouvements, les mouvements volontaires et les mouvements involontaires, ainsi que le prouve le paragraphe suivant que nous lui empr untons :
« Duplex blas in nobis, unum nempè quod naturali molli, alte- >■ rum verô volun'arium quod per internum velle sibi motor » exisiit. »
En résumé, la doctrine de Van Helmont est une de celles qui ont exercé le plus d’empire sur les esprits et elle est devenue assez
promptement la source de deux systèmes, la chémiâtrie et lani-
misme, qui ont joué plus tard un grand rôle dans l’histoire de la médecine.
DE LA CHÉMIÂTRIE OU UE L HUMORISME DE LE JBOÉ SVLVICS.
Jusqu’au temps de Roger Bacon et d’Albert le Grand, la chimie, ou l’art hermétique, ne fut guèrecultivée que dans l’espoir d’arriver au terme du grand œuvre, c’est-à-dire à la découverte de la pierre philosophale, ou tout au moins d’une panacée universelle capable
de changer la nature de l’homme , de guérir les maladies et de
prolonger la vie infiniment au delà des limites ordinaires. Plusieurs chimistes perdirent leur raison et leur fortune dans ces folles entreprises ; cependant ils firent sur la route quelques découvertes précieuses , et leurs successeurs, en grimpant en quelque sorte sur leurs épaules, parvinrent à la longue à tirer parti des faits acquis par eux au prix de tant de travaux et de recherches. Roger Bacon , Arnaud de Villeneuve et Basile Valentin avaient bien essayé de réunir et de coordonner tous ces faits épars, mais ils avaient échoué dans leur entreprise, et ce ne fut guère que sous Van Helmont que la chimie reçut sa première constitution scientifique. A cette époque tous les travaux éprouvèrent une nouvelle et heureuse direction , et les découvertes se multiplièrent à l’infini. Glauber et Brandi créèrent la chimie médicale, et Bacon de Vcrulam ouvrit d’un seul coup la porte de toutes les sciences en faisant connaître les lois de la philosophie expérimentale et inductive. Sous de tels auspices , les sociétés s’organisèrent de toutes parts et les préceptes de Bacon y furent rnis en pratique. Enfin, peu de temps après, ils reçurent un nouvel appui des leçons mêmes d’Isaac Newton qui, en continuant l’œuvre de ses prédécesseurs, apprit au monde entier, qui l’avait oublié , qu’il fallait en toute science rapporter les phénomènes divers qui la composent à un certain nombre de lois générales } qui ne sont en définitive que l’expression d’un fait de premier ordre et d’une première loi.
Durant celte salutaire agitation des esprits, Becker et Geoffroy se signalèrent à l’envi ; Becker, en expliquant, au moyen de trois éléments, l’action des corps les uns sur les autres; Geoffroy en rapportant tons les phénomènes de faction chimique à une pro- I priélé unique, qu’il désigna sons le nom ( Y affinité . Dans le même j temps, d’autres chimistes, entraînés par le mouvement des esprits, 1
TEMPS DE LUTTE ET DE PJiHFËCTlON INEMENT. 181
essayèrent de faire l’application îles théories chimiques à la science médicale. Déjà Paracelse avait préludé dans ce genre, en s efforçant d’élever une théorie physiologique d’après les vues et selon les principes des alchimistes. Van Helmcnt avait augmenté ces hypothèses de Paracelse, de tous les ferments chimiques dont nous avons parlé. Enfin, Sylvius de Le Boé voulut couronner l’œuvre de ses prédécesseurs, et, dans ce but, il créa cette médecine humorale , cette médecine allemande, que nous connaissons tous sous le nom de C/iemiàlrie , et que quelques uns rapportent à Sennert, ce fameux et diffus écrivain surnommé le Galien de l’Allemagne, tandis que d’autres l’attribuent à Corneille Van Hogheland, l’ami de Descartes.
Selon Sylvius, tout est chimie dans l’économie animale. C est aux ferments de Van Helrnont qu’il faut rapporter tous les mouvements de la vie, enfin, l’action chimique est la véritable source de tous les phénomènes que présente l’économie animale dans l’état de santé et dans celui de maladie. L’élément vital et tous les principes actifs résident exclusivement dans les liquides de 1 économie ; les solides au contraire sont muets et presque insensibles ; leur office est de contenir les liquides qui sont à la lois les éléments et les causes de la vie. Telle est l’idée culminante sur laquelle repose toute la chémiâtrie, et c’est en la développant cpie Sylvius, le fondateur de cette doctrine, est arrivé à formuler, à titre de dogmes, les propositions suivantes : La digestion bien comprise est une fermentation opérée à l’aide d’un ferment, elle a lieu par le fait du mélange de la salive avec le suc pancréatique etaVec labile. Lechyle n’estautre chose quel esprit volatil des aliments chimiquement analysés. Les esprit vitaux ont beaucoup (1 analogie avec l’esprit-de-vin. Ils se forment dans l’encéphale par une véritable distillation. Le sang est la source et comme l’océan des humeurs. La réaction seule des molécules des liquides les unes sur les autres produit les différentes humeurs; elles se séparent du sang, ou elles se mêlent à lui, sans que les solides prennent la moindre part à ces métamorphoses continuelles. Les mouvements mêmes du sang ont pour moteurs et pour régulateurs, 1 effervescence du fluide volatil huileux, de la bile etde 1 acide dulcifié de la lymphe. Ces principes dans leur rencontre produisent dans le cœur une fermentation puissante, qui développe la chaleur vi - ! laie et liquéfie le sang. Quand le sang a atteint ce dernier état, il ! pénètre dans les lisons en vertu de ses affinités et des lois cbimi.
182 ' RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE Dli LA MÉDKClitE.
ques. Enfin, le lait se forme dans les mamelles par l’afflux d'un acide très doux, quichange en blanc l'humeur rouge du sang. Quant à la bile, elle n’a pas sa source dans le foie, mais elle préexiste toute formée dans fa tuasse du sang.
La pathologie de Sylvius était exactement calquée sur les principes de physiologie humorale que nous venons d’exposer. Lacreté était pour lui la cause procbaineet générale de toutes les maladies. il admettait deux sortes dacreté, i’âcreté acide et l’âcreté alcaline qui engendrent toutes les maladies , qu il rapportait à deux classes. La première classe renfermait toutes celles qui étaient produites par l’âcreté acide; la seconde toutes celles qui étaient déterminées par l’âcreté alcaline, puis chacune de ces classes offrait plusieurs variétés qui dépendaient de la nature de l’âcreté principale. Enfin Sylvius rapportait toutes les différences qui existent entre les maladies, soit aux modifications produites parles opérations chimiques des ferments qui président aux fonctions de l’économie, soit aux modifications occasionnées par les âcretés principales qui agissent toujours à la manière des causes morbifiques. Ainsi donc, pour Sylvius toute la pathologie consistait dans l’histoire des ferments et des âcretés, et le plus grand médecin était celui qui résolvait avec le plus de succès ces deux grandes questions fondamentales.
Follement contempteur des vrais principes de l’art, Svlvins méprisait les grands modèles et ne suivait en rien les préceptes de ses devanciers. Pour lui, toutes les ressources de la thérapeutique étaient dans la chimie, et il soutenait publiquement que toutes les maladies sans exception devaient être traitées par les réactifs chimiques, les seuls remèdes sur lesquels on pùt compter. Il ne tenait compte ni de l’âge, ni du sexe, ni de la constitution, ni du tempérament de ses malades , ni de leurs habitudes ou de leur profession. Il n’attachait non plus aucune importance aux conditions météorologiques et atmosphériques, aux influences de la saison ou du climat, aux constitutions épidémiques ou médicales; mais, la tête farcie des théories humorales, il procédait toujours chimiquement , les mains pleines de drogues et de remèdes. En un mot, tous ses efforts avaient pour objet de traiter chimiquement la nature chimique des maladies, c’est-à-dire d'opposer les acides aux alcalis, les alcalis aux acides, et d'abuser en tout étal de cause, des sels, des élixirs et des panacées. Néanmoins. malgré tout ce qu’elle avait d’extravagant et d’absolu, la
chémiàtrie se répandit promptement en Europe. Les Allemands furent les premiers qui l'accueillirent. Willis 1 introduisit en Angleterre. Chirac s’efforça de la donner à la France, mais il rencontra là un vigoureux athlète, Riolan, qui, à la tête de la Faculté de médecine de Paris, s'opposa de toutes ses forces à cette dangereuse invasion, et défendit avec courage les principes d Hippocrate et de Galien dont il se faisait honneur d être le continuateur.
Sur ces entrefaites, les travaux anatomiques de \ésale, de Dubois, d'Eustache, de Fallope et de Fabrice d’Aquapendente jetèrent sur la chirurgie un éclat qui rejaillit bientôt sur la médecine : Stahl et Boerhaave parurent presque en même temps : le premier créa le système de l'animisme; le second fonda le mécanico-dynamisme. Tous ces événements portèrent à la chémiâtrie une terrible atteinte, et bientôt elle s’écroula tout à fait par suite des idées auxquelles donnèrent lieu la philosophie de Bacon et la découverte de la grande circulation.
Guillaume Harvey, né en 157 8 à Folkstone, dans le comté de Kent, en Angleterre, passe généralement pour avoir découvert la grande circidation du sang; cependant, si Ion en croit quelques critiques, il n’aurait fait que vulgariser des idées déjà entrevues ou connues même avant lui. Il aurait été mis sur la voie par les travaux de l’infortuné Michel Servet, sur la circulation pulmonaire; ou bien, il aurait été guidé par quelques écrits de Galien sur la petite circulation. Enfin, certains historiens soutiennent qu’il a continué l’œuvre de Fabrice d Aquapendente, son maître, professeur à Padoue, tandis que d’autres affirment, au contraire, qu’il a copié André Césalpiu, auteur célèbre dans la littérature italienne, qui a décrit d’une manière presque conforme a celle des anatomistes modernes les canaux destinés à la circulation du sang, ainsi que les valvules des artères et du cœur dont il a également bien assigné l’usage et l’importance.
Quoi qu’il en soit, l’honneur de la découverte est aujourd hui universellement rapporté à Guillaume Harvey, et cest justice, car ce fut lui qui démontra le fait autant par un grand nombre d expériences que par une infinité d’arguments irréfragables. Guillaume Harvey fit connaître, pour la première fois, ses idées en 1019, mais, par un excès de prudence, il se défia lui-même dune théorie qui était complètement en désaccord avec les théories reçues, et il eut la modestie et l’admirable courage de recom-
1 8 Zl RÉSUMÉ UE LHlSTOlllE UE LA MÉDECINE,
mencer ses travaux et de renouveler ses épreuves pendant neuf ans. Enfin, en 1628 il soumit définitivement sa découverte au jugeaient elà la critique du monde savant. Il s’appliqua d abord à démontrer que les artères ne sont pas destinées à charrier dans le corps l’esprit aérien ou 1 epneuma, comme les anciens le soute- ) liaient; mais qu’elles ont, au contraire, pour objet de conduire et ) de répandre le sang rouge dans la profondeur de 1 économie, i Puis, quand il eut bien assis cette proposition fondamentale, il | expliqua le mécanisme de ce mouvement du sang en se fondant particulièrement sur l’analogie des vaisseaux pulmonaires avec les autres vaisseaux sanguins.
Cette grande découverte fit à la fois un peu de bien et beaucoup de mal! En effet, elle dissipa quelques ténèbres et porta le dernier coup à l humorisme exclusif et à la ebémiâtrie de Svlvius, mais en revanche, elle augmenta la manie des systèmes et la rage des expérimentations souvent, hélas ! si déplorables et presque toujours pleines de danger. On vit des gens de toute espèce ne plus songer qu’à trouver le moyen de faire couler le sang plus librement, de détruire sa viscosité, et même de le refaire de toute pièce. Eu un mot, le corps humain fut traité comme une machine stalo-hydraulique, pourvue d’un grand nombre d’instruments de mécanique, et l’on répéta à l’envi que le bon état du corps et la conservation de la santé dépendaient exclusivement de la libre circulation du sang. Passant alors de ces théories à leur application, on soutint qu’on ne pouvait guérir les maladies qu’en inondant les malades de boissons délavantes, incisives ou rafraîchissantés; ou bien, en les soumettant au traitement continu des saignées coup sur coup. Telle fut aussi la source de ce misérable délire qui semble revenir de plus belle et qui consiste à verser le sang par torrents et sans crainte! Telle fut encore la déplorable origine de la transfusion, de sanglante mémoire, donlla jugulante pratique coûta si souvent ou la vie ou la raison à ceux qui se soumirent niaisement à son oeuvre homicide.
Disons maintenant, et pour rentrer dans notre sujet, qu’il v a dans la ebémiâtrie de Svlvius nue faute qui engendre et qui explique toutes les autres, à savoir, l'identité qu’on a voulu établir entre les phénomènes vitaux et les phénomènes chimiques. Cette identité, qui n’est que le produit d'une comparaison forcée, forme un ccueil contre lequel la philosophie des meilleurs esprits est venue souvent se briser; aussi verrons-nous bientôt une les nié-
TEMPS UE LUTTE ET UE PEtll'ECTlONNEMENT. , 185
caniciens et les physiciens, en partant île ce faux principe, ont échoué comme les chimistes aux portes de la raison.
Oui, sans doute, la physique, la chimie et la mécanique peuvent nous venir en aide d’une manière très avantageuse dans la recherche des propriétés générales des corps et de certains effets généraux de la matière animale. Oui, sans contredit, elles peuvent répandre de vives lumières sur la composition des machines vivantes et sur le jeu de certaines opérations physiques ou chimiques qu’elles exécutent. Mais jamais aucune de ces sciences appliquée et interprétée isolément, ne pourrait à elle seule soutenir l’cdifice entier de la médecine, aucune d’elles ne saurait donner une idée complète du principe constitutif de la vie et de la cause première des phénomènes prodigieux autant cjue variés qui en dépendent, il y a donc dans les actes de l’économie animale de la physique, de la chimie, de la mécanique; mais cette physique, cette chimie, celte mécanique sont vivantes, si l’on peut s’exprimer ainsi ; et, a ce litre, elles opèrent vitalementau sein d’organes sentants et réagissants, qui surcomposent d’une électricité vitale les mouvements et les combinaisons ordinaires de l’électricité produite parles corps inorganisés. Il en résulte que pour connaître la vie et ses admirables mystères, et arriver à la notion capitale et fondamentale du principe vital et des lois qui président aux métamorphoses continuelles qui résultent de leur action, il faut absolument etudier l’univers tout entier et la vie dans ses effets les plus simples et ses mouvements les plus compliqués. Et dans ce but il faut appeler toutes les sciences à son secours, mais il faut aussi se rappeler toujours que la science de la vie les absorbe toutes et rend raison de toutes, de telle sorte que la physique ou la chimie des corps inorganisés n’est réellement, à bien prendre, qu une dépendance de la physique et de la chimie des êtres organisés, eest-à-dire de la science qui a pour objet le magnétisme universel qui est tour à tour la cause, l’état et l’effet de tous les j phénomènes de la nature.
Quoi qu il en soit, les chimistes ont fourni à fa médecine des remèdes bien précieux. Elle leur doit l’éther sulfurique, la pierre : infernale, le précipité rouge; plusieurs sels purgatifs, tels que le ■ sel de (dauber, le sel cathartique : mer, le sel polychreste et la creme ce tartre. Elle leur doit encore les antimoniaux et les tnercuruiux qui servent de bases à une foule de préparations plus ou moins composées, telles que l'émétique, le soufre doré d'unti-
186 II lis IJ M K Di; l/TitSTOIliE U K LA médecine.
moine, le kermès minéral, le calomélas, le sublimé corrosif, etc. Mais à côté de ces avantages, ils ont apporté aussi leur mauvaise part. Ainsi tous ces chimistes bouffis d’orgueil et comme enivrés de quelques succès obtenus dans le traitement des affections vénériennes ou cutanées, contre lesquelles l’art antique avait plus ou moins échoué avant eux, ces chimistes, disons nous, ne craignirent pas de persuader au crédule public que tout ce que les anciens avaient dit, professé ou écrit sur les maladies et leur traitement n’était qu’un fatras de redites inutiles et mensongères, et qu’on pouvait sans toutes ces choses d’une prétendue science guérir parfaitement les maladies à l’aide de la chimie, de ses panacées et de ses arcanes. Quelques uns même soutinrent qu ils possédaient un élixir souverain à l’aide duquel ils pouvaient rendre I homme immortel, ou du moins prolonger sa vie jusqu’au terme atteint autrefois par les patriarches antédiluviens.
Par une conséquence naturelle, l’analyse des différentes humeurs devint le point de départ de la médecine et la pierre de touche de toutes les maladies dont le creuset seul devait faire connaître les causes et les états. De ce moment, les chimistes ; égalèrent en imposture les astrologues les plus téméraires, et toute la thérapeutique, en reposant sur un amas d’hvpothèses | chimiques, ne fut plus que l’œuvre muette des alambics et des corn lies.
On ne peut disconvenir d’autre part que la chimie n’ait enrichi l’hygiène d’une foule de procédés plus simples et plus économiques, pour préparer nos alimenLs et nos boissons; pour purifier nos habitations, ou nos hôpitaux, ces vastes loyers de maladies et de mort; qu’elle n’ait mis entre nos mains des ressources jouissantes contre l infeclion et la contagion ; et qu’elle ne nous ait indiqué les moyens propres à découvrir les sophistications que la cupidité fait subir aux aliments et aux remèdes; en un mot, qu’elle n’ait considérablement augmenté la part de la matière médicale ei de la pharmacie. Mais tous ces services, que nous sommes les premiers à reconnaître, ne justifient pas les efforts de ceux qui veulent en faire la base et le principe de la médecine. 1
Répétons-le donc, la chimie peut certainement jeter de vives i lumières sur la médecine, mais il faut pour cela qu elle soit employée philosophiquement et à la manière de Fourcroy. Ce chimiste célèbre ne dérogea jamais aux lois d’une méthode sévère, tj dans 1'appliqation qu’il essaya de faire de la chimie à la physio-
TEMPS DE LUTTE ET DE l'Elft’ECTlONNEMEiNT . 187
loyie et à la médecine. Il sc garda bien surtout d élever 1 édifice de la médecine sur les bases des théories chimiques, mais il se contenta de faire la part de la chimie, dans les phénomènes de l’économie animale. Il prouva que la digestion, la cliylification, la métamorphose du sang dans l’organe pulmonaire, la vaporisation des fluides et la solidification des liquides, sont autant d opérations qui ont la plus grande analogie avec les opérations chimiques, mais il n’essaya jamais d’expliquer par cette science, les phénomènes propres de la vie qui dépendent d’une physique et d une chimie vivantes, si l’on peut s’exprimer ainsi. Cependant, pour être juste, nous devons déclarer que les fautes et les erreurs de Sylvius, l’auteur de la chémiàtrie et le promoteur de toutes les applications qu’on a voulu faire de la chimie à la médecine, ont été rachetées par le service éminent que cet homme, d ailleurs très distingué, a rendu à la médecine en créant 1 enseignement clinique, qui a porté si haut la réputation et la gloire de 1 école de Leyde. Il est même à regretter que Sylvius ait été moissonné si jeune (à cinquante-huit ans), car il aurait pu servir utilement la science dans la carrière nouvelle qu’il venait d ouvrir.
Pendant que la chémiàtrie régnait encore, René Descartes, non satisfait d’avoir dissipé les ténèbres du péripatétisme, et débarrassé la philosophie de la poussière des écoles, voulut encore opérer une révolution complète dans toutes les sciences et il porta d’abord la main sur la médecine. Il remplaça les qualités aristotéliques par les fausses lois du mouvement, et par une foule de principes gratuits et arbitraires sur la matière subtile. Il assigna aux maladies des causes notoirement faussés ou idéales, et il prétendit expliquer tous les phénomènes de l économie animale au moyen du rôle qu’il faisait jouer aux atomes. Il soutenait que le corps animal, semblable aux corps inertes, était anatomiquement formé de corpuscules et de pores qui laissent circuler dans l’intérieur de leur masse, de nouveaux atomes ou corps corpusculaires; en un mot, Descartes remit sur la science médicale 1 ancienne doctrine de Démocrite et d’Épicurc, toute renouvelée des Grecs et habillée à la mode de la nouvelle philosophie, dont elle | prit en quelque sorte les livrées.
llégis, Bentekoé, Blanchard et Waldschmidt, se prononcèrent en faveur de cette doctrine; mais ils furent peu écoutés, et ils ne purent soutenir longtemps les théories vacillantes du maître. En °ffet, pendant que Descartes et ses sectateurs agitaient l’Europe par
nÉsuMii uk Histoire uf. la médecine.
leurs idées nouvelles, et que de vaines et (utiles hypothèses cherchaient à usurper l’autorité de la médecine traditionnelle, l’Angleterre produisit un homme de génie qui, en offrant un guide sur aux médecins déjà égarés sur la route, eut le bonheur d'élever un rempart contre les erreurs du siècle; nous voulons parler de Thomas Sydenham.
Quand Sydenham parut, le véritable esprit d observation médicale élaiL à peu près perdu, et toute la médecine était ou mécanique ou chimique. Sydenham attaqua de front les préjugés régnants et les combattit avec ardeur. Intimement persuadé que le seul moyen de débarrasser la médecine des erreurs grossières qui l’encombraient, consistait à s’attacher purement et simplement à l’observation patiente et docile de la nature, en laissant au génie de la postérité le soin d’en tirer des principes théoriques généraux, il suivit fidèlement le plan expérimental tracé par Hippocrate, et, en ce qui concerne l’art ou la pratique, il se renferma dans un empirisme raisonné qui, comme un instinct précieux, lui tint lieu de tout.
Au lieu d’entasser les unes sur les autres une foule d observations indigestes, comme avaient fait ses prédécesseurs et comme le font encore aujourd’hui beaucoup de praticiens, on bornés ou stériles, qui au fond ne comprennent rien à ce qu'ils font, parce qu’ils ne savent ni abstraire, ni généraliser, ‘ni systématiser, Sydenham s’appliqua particulièrement à animer les résultats de 1 observation et à les ériger en principes et eu dogmes. Au lieu de s’attacher aux hypothèses des mécaniciens et des chimistes, il étudia patiemment la marche de la nature, et il chercha a surprendre le secret de ses admirables mouvements. La nature se prêta à ses desseins, et, après un long et opiniâtre travail , il présenta à 1 Europe un vaste système de médecine -pratique solidement établi sur 1 observation, l’expérience et le raisonnement.
La thérapeutique de Sydenham opéra une véritable révolution dans la médecine-pratique. Les chimistes traitaient alors la plupart des maladies par les cordiaux, les esprits ardents, les sudorifiques, les excitants et les alexipharmaques. Sydenham prouva que cette méthode était souvent dangereuse et quelquefois raeurti i fie. On abusait surtout de ces remèdes dans le traitement des affections aiguës. Sydenham démontra qu'il était fort imprudent d agit ainsi, surtout au début des maladies, et il conseilla d avoir lecoui?, au contraire, aux boissons délayantes, aux bains, aux
temps de lutte et de perfectionnement.
saignées, en un mot, à la méthode antiphlogistique. On combattait la petite vérole , la scarlatine et la rougeole par les sudorifiques et les excitants. Sydenham prouva que cette méthode avait été plus fatale à I humanité que les batailles les plus sanglantes, et il recommanda de traiter ces maladies par les émollients et par les délayants. Il ne fut pas écoulé d’abord, mais sa doctrine se fit jour par le succès et elle reçut ultérieurement la sanction des plus savants médecins de l’Europe.
Quoi qu’il en soit, le plus beau litre de gloire de Sydenham est tout entier dans les livres qu’il nous a laissés sur les épidémies et les constitutions médicales. Hippocrate avait ouvert en maître cette large voie d’observation : Bâillon, après plusieurs siècles perdus pour cet enseignement, avait élargi encore les données de cette médecine aussi vaste (pie profonde ; Sydenham couronna dignement l’œuvre admirable de ses prédécesseurs. Il fit connaître les lois générales des constitutions atmosphériques, et il indiqua successivement la nature des constitutions épidémiques, l’espèce d’empire qu elles exercent sur les maladies particulières, la manière dont elles se comportent dans leurs successions, dans leurs rapports et leur enchaînement avec les constitutions atmosphériques ; le traitement particulier qu’elles exigent et toutes les modifications qu’il faut donner aux modes de traitements ordinaires. En un mot, Sydenham imprima une véritable consistance à la science des constitutions médicales que Stoll , Bordeu et Lepecq de La Clôture cultivèrent ensuite avec tant de succès et tant d’éclat.
Sydenham, qu’on peut regarder comme le restaurateur de la medecine hippocratique, ne fut pas moins recommandable par ses qualités que par sa vaste instruction. Il possédait toutes les vertus du médecin, et ce fut au concours de tous ces avantages qu'il dut l’estime de ses concitoyens et le surnom d’Hippocrate anglais qu on lui donne encore aujourd hui.
Durant le temps que nous venons de parcourir ou vit paraître et tomber plusieurs systèmes ; l’Allemagne reçut les erreurs d’une secte d’illuminés qui, sous le nom de Rose-Croix , se vantaient publiquement de guérir toutes les maladies par la foi et par l’imagination ; la France donna naissance è une société à peu près pareille ; et tandis que Bobert Fludd professait en Angleterre toutes les chimères de l’astrologie, l’Écossais Macwel, disciple de Fludd et précurseur de Mesmer, développait la théorie du magnétisme
RÉSUMÉ DE i/mSTOIRK DK KA MÉDECINE, ti ni mal et expliquait les (mes sympathiques pur la comtnunicati > n des esprits qui adhèrent à tout ce qui se dégage du corps humain.
mathématicisme oc mécanicisme de bobelli.
Au siècle brillant de Bacon, de Galilée, de Descaries et un peu avant l’animisme de Sfahl , les sciences mathématiques et physiques prétendirent donner la solution de tous les phénomènes de l’économie animale. La vie fut regardée par Borelli et ses sectateurs comme une manière d’être de la mécanique; et ces novateurs ne se contentèrent pas de rattacher pour les expliquer toutes les opérations de la vie aux lois de la statirpie et de l’hydraulique, mais ils prétendirent encore soumettre lejeu de toutes ces opérations à la rigueur du calcul.
Les chimistes avaient déjà compromis leur doctrine par l’exagcration de leurs principes, Borelli lui porta le dernier coup en publiant son bel ouvrage De molu anima liwn , dans lequel il expliqua tous les mouvements musculaires par les lois de la statique. Quelques uns prétendent que Borelli fut amené là par 1 heureuse application qu’il avait faite antérieurement des principes de la statique à la théorie du mouvement des aninîaux. D autres soutiennent (ju’il fut mis sur la voie par les expériences de Slénon qui avait en quelque sorte préludé à ce genre d explication en démontrant qu’à l’occasion des simples déviations qui ont eu lieu dans les angles des muscles, il se passe des changements notables dans leurs mouvements et dans l’action de la fibre.
Quoi qu’il en soit, le système de Borelli est tout simplement un mélange du système de Descartes , qui soutient que les animaux ne sont que des automates ou des machines perfectionnées, et du système de Sylvius, qui explique toutes les maladies parles lois de la chimie appliquée et par les altérations des humeurs.
Selon Borelli, l’état de santé est le produit du mouvement des fluides proportionné à la réaction des solides. Le dérangement de cet équilibre, de quelque manière qu’il arrive, constitue l’état de maladie. On ne doit chercher la cause et le siège des maladies que dans les altérations primitives des solides ou des liquides. On trouve les principales causes de maladies, soit dans les modifications vicieuses de la tonicité, de 1 élasticité ou de la contractilité des solides, soit dans les altérations de densité, de fluidité, de vélocité ou de direction des fluides.
T EM P’ DE LU TT K ET DK ITItFECTlONNKMKNT.
Borelli passe, clans l’esprit de quelques auteurs, pour avoir entrevu le premier le principe île l'atlraclion , qui devait plus tard immortaliser Newton. Selon Borelli. la digestion est une opération entièrement physique ; 1 estomac de 1 homme est tout à fait semblable à celui des oiseaux; il jouit, dune force triturante dont on peut évaluer la force à celle d’un poids de treize cents cinquante livres. Le cœur est un organe musculaire qui possède une force énorme. Les mouvements que les poumons opèrent sont entièrement passifs : le fluide nerveux, mêle au sang, produit à lui seul le mouvement musculaire. Lacreté du fluide nerveux, en irritant le cœur, occasionne la fièvre. La thérapeutique de Borelli repose sur toutes ces données mécaniques, hydrauliques et chimiques. Le grand art consiste à rendre aux solides leur degré normal et naturel de tonicité, d’élasticité et de force; à maintenir libre et facile le parcours des divers fluides ; à prévenir les dépôts ou les engorgements qu’ils pourraient former en s’amassant ;à délayer ou à épaissir le sang selon qu’il est surchargé de parties routes, ou dissous dans une sérosité trop abondante ou morbide; à atténuer ou à épaissir la lymphe; à régulariser la circulation des liquides et à les maintenir dans une bonne température.
Cette doctrine a été favorisée : 1° par l’engouement qui régnait alors pour les sciences physiques et mathématiques; 2° par la découverte de la circulation assimilée d’abord aux phénomènes de 1 hydrostatique; 3° parles travaux remarquables de Sanctorius, enfin et surtout par la philosophie de Descartes, renouvelée d Epicure et d’Asclépiade, qui prétendait expliquer tous les phénomènes vitaux par la figure et le mouvement des atomes.
A Borelli succéda Laurent Bellini , médecin de Florence, tout à la fois poète, physicien et géomètre. Initié aux sciences mathématiques par Borelli et à l’anatomie par Malpighi, il voulut expliquertous les phénomènes vitaux, physiologiques et pathologiques par les lois de la mécanique et de 1 hydraulique. Et, sous ce double rapport, il dépassa encore son maître en extravagance et en exagération. Il définit le corps humain un ensemble de machines mises en mouvement par des fluides et tendant toutes à la production d’un même effet. Pour lui, la différence que les vaisseaux présentent dans ieurs diamètres tient simplemcntà la courburedes vaisseaux sécrétoires et à la variété des angles sous lesquels ils se séparent des artères. Il explique, par les lois de la chimie, l’action et le mouvement des humeurs. Enfin, il attribue l’inflammation
et la fièvre elle-même
nÉSLMIC DK J-’ à l’altération la stagnation
lll-STOI l'.i: DM LA MF: DEC IN F., des mouvements du cœur, produisant i et l'épaississement du sang dans les
vaisseaux capillaires.
Après Bcllini, vint Bernouilli; il appliqua à la physiologie et à la pathologie, le calcul différentiel et intégral, ainsi que la théorie des combes qu’il venait de découvrir, et, à l’aide de ces moyens, il eut la prétention d’expliquer le mécanisme et le jeu de l’économie animale.
Pitcairn (le maître de Boerhaave), Cole et Kiel, adoptèrent le système iatro-mécanique deBorelli, de Bc-llini et de Bernouilli, et ils l’augmentèrent encore considérablement. Suivant Cole, le système nerveux lie vitalement toutes les parties du corps. Ce système produit un fluide qui est le fluide nerveux : ce fluide pénètre tout le corps, et il se meut exactement d’après les lois de la mécanique et le rapport des parties. Kiel surcomposa encore de la théorie de l’attraction le système iatro-mécanique, déjà augmenté du calcul des logarithmes, et à la faveur des formules que Newton venait d indiquer, il expliqua le mécanisme des sécrétions et une foule de mouvements vitaux. Enfin. Thomson, Painbersten et Robinson , appuyèrent de leur suffrage ce gigantesque système, dans lequel tous les instruments ordinaires de la physique, à savoir, les leviers, les coins, les poulies, les canaux, les filtres, les cribles, les colonnes, les couvercles et les poutres, trouvèrent, sans exception , leurs analogies parmi les organes du corps humain. De ce moment , les artères et les veines ne furent plus regardées que comme des canaux élastiques ouverts au cours des liquides; les muscles furent présentés comme des ressorts destinés à communiquer au corps tous ses mouvements; et l'économie tout entière fut représentée comme une vaste machine pourvue d appareils destinés à des usages absolument mécaniques. Ce système fut parfaitement accueilli .en Angleterre; nos voisins d outre-Manche, qui s’étaient déjà montrés tris enthousiastes du système de Newton, n hésitèrent pas à croire qu'on pourrait, à la faveur de toutes ces idées et de ces applications nouvelles, imprimer à la médecine une certitude égale aux sciences j hysico-chimiques. L Allemagne fit également un bon accueil au système iatro-mécanique et mathématique; cependant Brendel, Schreiber et Kru gel lui firent subir quelques modifications. Quant à la l rance , elle résista d abord ; mais, au bout d un certain temps , Sauvages, le célèbre médecin de Montpellier, adopta certains
TEMPS DE LUTTE ET DE PERFECTIONNEMENT. { y 3
principes de ce système, et il finit par se les approprier si bien qu il les mêla à quelques dogmes de 1 animisme et présenia plus tard cet ensemble comme étant une doctrine à lui.
Il n est point étonnant que le système iatro -mécanique ait été accueilli avec enthousiasme et qu’il ait joui pendant longtemps d'une grande faveur. Il parle aux sens, et c’est là, sans contredit , un immense avantage. Mais cependant il ne faut pas se laisser trop entraîner par les séductions de ces conducteurs souvent très téméraires. Certes, il est bien démontré que le mécanisme de l’économie animale est en partie subordonné aux lois de la statique et de l’hydraulique pour les mouvements qu’exécutent les solides et les liquides considérés comme rouages. Mais il faut tenir compte aussi d’un élément immense , de l’élément vital qui pénétré tous ces rouages et qui fait qu ils sont animés ou vivants comme les forges de Vulcain. Du reste, on ne saurait donc être trop circonspect dans ses comparaisons ni trop se défier de la manie dangereuse de soumettre les actions vitales, même les plus physiques, à la rigueur mathématique du calcul.
Le système de Borelli et des mécaniciens n’a pas été cependant sans utilité pour la science médicale : il a détruit ce que la chémiâtrie avait d’exagéré; il a mieux fait ressortir la part que jouent les solides dans le mécanisme de l’économie animale ; il a simplifié la thérapeutique jusqu’alors trop chimique ; il a fixé l’attention sur l’action nerveuse; enfin il a ouvert la voie aux recherches qui ont été entreprises dans le but de démontrer l’action puissante que les lois générales du monde physique exercent sur l’économie, ainsi que les rapports merveilleux qui existent entre les phénomènes vitaux et les phénomènes électriques.
DU SOL1DISME.
Après l’avénement de la physique expérimentale dans le monde philosophique, et sous l’action directe du système des premiers mécaniciens, on vit paraître un nouveau système, le solidisme. Ce système expliqua tous les phénomènes physiologiques et pathologiques par les contractions de la fibre animale. D’après ce système, les solides s’emparent des matériaux nutritifs, les élaborent et en forment des liquides qui sont ensuite absorbés par les organes qui s’en assimilent les principes. Quant aux liquides, ds sont passifs et les solides seuls sont actifs. Enfin, tout dans
l’économie animale dépend des solides ; eux seuls sont affectés ou du moins sont primitivement affectés.
Baj’livi passe généralement pour le fondateur du solidisme; cependant il e>t juste de dire qu’avant Baglivi, Glisson, professeur à Cambridge, avait jeté les premières bases de cette doctrine dans un ouvrage intitulé : De venlncu/o et inlestinïs ; ouvrage dans lequel le professeur anglais accorde à la fibre animale une force motrice qu’il appelle irritabilité et à laquelle il rapporte comme a leur cause tous les mouvements de l’économie , ainsi que les forces diastqltiques et péristaltiques. Quelques critiques vont plus loin; ils soutiennent et non sans raison cpie le solidisme, professé avec succès par Baglivi, parMarini etPaechioni, n est en définitive que le méthodisme de Tliéinison rajeuni et surcomposé des théories du siècle, avec cette différence que les nouveaux soiidi.stes, B.igliv i en tête, reconnaissaient, avec Hippocrate, que le mécanisme animal ou l’agrégat matériel est pénétré d’une force vivifiante qui anime tous les rouages et discipline tous les mouvements. Quoi qu’il en soit, les idées de Glisson mieux appréciées , et les découvertes de Nevyton en physique contribuèrent à imprimer au nouveau solidisme une vogue qui se répandit par toute l’Europe; car il est bien certain que cette doctrine, qui n est au fond qu’une généralisation hardie du principe dichotomique des méthodistes, s’est propagée jusqu'à nous tout en subissant le joug et les vicissitudes de la philosophie régnante.
Voici les principes généraux du solidisme tels que Baglivi les a fait connaître dans son beau traité De Jibrâ motrice.
Le corps humain est un cercle qui n’a ni commencement ni fin. Néanmoins, si l’on veut étudier les mouvements des parties qui le composent, on découvre bientôt les principaux moteurs de cette machine merveilleuse. Il y en a deux, le cœur et les membranes du cerveau, qui deviennent également le centre des mouvements oscillatoires des nerfs, des membranes proprement dites et de toutes les parties membraneuses. Le cerveau et le cœur sont les deux organes qui impriment le mouvement aux fibres et aux solides. Dans ce but, ils envoient à travers les vaisseaux les fluides propres à faire entrer les fibres et les solides en contraction. Ces fluides sont le sang et le fluide nerveux. Toutefois le cœur est sous la dépendance du cerveau; car, pour remplir ses fonctions, il a besoin des muscles et de la pression atmosphérique, taudis que la dure-mère, sans employer de secours étrangers, transmet
nu loin et dans toutes les parties membraneuses les oscillations qui lui sont propres.
Baglivi compare les dents à des ciseaux , l’estomac à une bouteille, les artères et les veines à des tuyaux hydrauliques, le cœur au piston d'une pompe, les viscères à des cribles, le thorax à un soufflet, et enfin, 1 économie tout entière à une machine hydrostatique.
La santé résulte de l’harmonie parfaite du cœur et du cerveau. La maladie est la conséquence nécessaire de la cessation de cette harmonie. C’est dans le désordre des mouvements diastal ticjues et péristaltiques que le médecin doit chercher et trouver la cause de toutes les affections qui tiennent sans exception aux lésions des fonctions de la fibre. Quant aux fluides, ils sont purement passifs ; ils circulent dans l'économie au hasard et sans résistance, en raison seulement de l’impulsion qu’ils reçoivent des solides. Ils ne peuvent pécher que par leur épaississement ou leur ténuité, et ces deux altérations de consistance en plus ou en moins dépendent absolument des organes fibreux qui concourent à leur formation. Enfin, dans l’économie animale, tout est soumis à la puissance et à la contractilité de la fibre.
C’est sur ce canevas mécanique que Baglivi a brodé sa pathologie, qui n’est comme nous l’avons déjà dit, que le développement de l’ancien méthodisme ou de la doctrine de la contraction et du relâchement des organes. O11 a dit à ce sujet, que la médecine de Baglivi n’était cpie de la mécanique appliquée : c’est possible, mais c’est du moins de la mécanique vivante, car c’est de la mécanique réglée par les principes du vitalisme hippocratique. En effet, Baglivi était un des plus grands admirateurs d’Hippocrate, et fidèle aux préceptes du père de la médecine, il suivait les règles qu il avait tracées. Pour lui la médecine consistait dans l’observation, l’expérience et le 1 aisonnement , et surtout dans l’observation des faits médicaux et des moyens de la nature médicatrice. C’est particulièrement dans son Trai'.é de médecine pratique, qu il expose avec un grand luxe d’érudition et de style, les immenses avantages de la médecine d’observation, ainsi que les causes qui ont nui aux progrès de la vraie méthode; il en compte six, savoir: le mépris que l’on professe pour les médecins de l’antiquité; les fausses opinions et les préjugés auxquels on est attaché comme à des idoles; les mauvaises comparaisons; l’abus des inductions; les lectures faites sans choix et sans discernement;
196 HÉSUMé Uli h HI8T0IHE D! LA MEDECIN K.
l’interprétation mal entendue des auteurs et la manie de créer des systèmes; enfin, la désuétude de la langue aphoristique.
Ba'divi n'a pas écrit de livre particulier sur la pathologie, mais il a basé sur un grand nombre d’observations, une foule de préceptes généraux relatifs à la médecine pratique. Il a donné sous la forme aphoristique des préceptes et des règles importantes sur le pronostic et le traitement des maladies. Il recommande entre autres d’être excessivement circonspect dans l’administration des purgatifs et des excitants, au début des affections aiguës, et surtout des fièvres éruptives, attendu que la matière morbifique étant encore dans un état de crudité, on ne saurait l’évacuer dans cet état sans compromettre la situation et quelquefois même la vie des malades. Il faut, disait-il, observer toujours la marche de la maladie et la tendance des efforts de la nature [qui nalura vergit), afin de les seconder s’ils sont salutaires, et de les combattre s’ils sont contraires. Il insiste ailleurs sur l’importance du régime diététique, et sur les cures extraordinaires qu’on obtient par le moyen des spécifiques quand on sait les manier habilement. Il recommande surtout d’employer peu de remèdes. Il en faut peu, dit-il, si la maladie est susceptible de guérison, et ils ne pourraient que hâter le moment fatal si la maladie est nécessairement incurable. En effet, c’est en abusant des remèdes et en les prodiguant sans mesure et discernement, cpie le médecin se met en quelque sorte du côté de la maladie contre le malade; et c’est ainsi que les maladies s’aggravent et dégénèrent en une foule d’altérations que le médecin ignorant prend pour les effets même du mal, alors qu’elles ne sont que l’oeuvre de son imprudence et le produit de ses folles prescriptions.
Si nous cherchons à apprécier l’influence que le solidisme de Baglivi a exercée sur l’état de la médecine, nous reconnaîtrons, 1° qu il a affranchi la science médicale des théories galéniques et de la chémiàtrie de Sylvius; 2° qu'il a ramené les esprits à la véritable observation, en faisant refleurir les dogmes de la médecine hippocratique ; 3° tj u il a ouvert la voie aux grandes découvertes en physiologie, et qu il a sous ce rapport préparé les admirables travaux de Haller sur l’irritabilité.
Le solidisme a été a son début parfaitement accueilli en Angleterre, en Hollande et en Allemagne. Il a eu plus de peine à pénétrer en France; cependant Chirac, Dodart et Sauvages lui ont emprunté quelques vues et ils sont devenus ainsi les premiers
temps de lutte et de perfectionnement.
apodes de 1 école inécauico-dynamique à jamais fameuse entre autres titres, par 1 application quelle a faite des formules de Newton à la médecine.
anatomo-pathologisme.
L anatomie pathologique, longtemps réduite aux faits épars consignés dans les ouvrages de Plater et de Bartholin, et aux observations presque insignifiantes publiées par Vésale et Fernel, s’est enfin dégagée de ses entraves et montrée au grand jour vers les dernières années du dix-septième siècle. Théophile Bonet fut, sinon le fondateur, du moins le promoteur de cette nouvelle science, qui plus tard donna naissance à la médecine anatomique. Il rassembla et coordonna tous les faits d’anatomie pathologique recueillis par ses prédécesseurs et par ses contemporains, et il composa de toutes ces pièces un ouvrage très remarquable, auquel il donna le nom de Sepulchretum ctnatomicum.
Dès que le travail de Théophile Bonet fut connu, la pathologie cessa de reposer sur la surabondance ou sur la dégénération des humeurs élémentaires et de leurs qualités cardinales, et elle prit pour hases 1 altération des tissus et la dégénération des organes.
En poursuivant cette voie, on parvint à découvrir les causes matérielles de quelques affections, de celles surtout qui dépendent de lésions internes capables d’occasionner la mort. Alors, Théophile Bonet, trop confiant dans ses premiers travaux, osa se vanter lui-même de révéler par le scalpel les causes cachées de toutes les maladies du corps humain. Omnium humani corporis ajfectuum causas réconcilias revelans. Il conçut ensuite l’idée de rattacher les symptômes aux altérations organiques appréciables après la mort. Et sur les rapports généralisés des uns et des autres, il fonda un corps de doctrine qui constitue ce que nous croyons pouvoir appeler la médecine anatomique..!
Morgagni ajouta encore aux travaux de Théophile Bonet sur lanutomie pathologique, et publia sur ce sujet un bel ouvrage, intitulé : De sedibus et causis morborum per anatomen indajatis. Cette publication du célèbre médecin de Padoue marque pour nous la seconde époque de l’anatomie pathologique. Elle a été cultivée depuis et avec éclat par Meckel, Hunier, Mascagni, Corvisart, Bayle et Laënnec, et par Bichat, qui l’a fécondée encore de toutes les ressources de son génie.
Quelques critiques représentent Théophile Bonet comme un
fcoftipilateur villgaire et sans goût. Ils ont tort : Bonet fut, au contraire, un auteur intelligent, judicieux et original, et cet hommage lui a été rendu par le célèbre Ilaller, qui u dit de lui : « ludustrius collertor, neqiie propriis destitutus adnotalionibus. » La vérité est ipie Théophile Bonet a constamment mêlé les richesses de son propre fonds aux idées et aux travaux de ses devanciers.
La médecine anatomique est pleine de dangers. Elle substitue l'observation muette du mort ou du cadavre à 1 observation active de l’homme vivant et réagissant, et, par une conséquence funeste, elle prescrit de rechercher, avant tout, le siège des maladies, alors qu il est démontré, par la saine raison, que les maladies n’ont pus de siège, et que ce mot n’est applicable quà certaines conditions matérielles en quelque sorte exceptionnelles , ou tout au plus à des altérations de texture que les fonctions pathologiques produisent dans les parties solides ou liquides de l’économie animale.
Sur cette fausse route on a perdu de vue l’activité propre de l’organisme qu’Hippocrate présentait sous les noms de nature conservatrice et médicatrice, comme étant le principe et la fin de toute la médecine, princfpium et'fons medicincé ; on a confondu les maladies avec les altérations matérielles ou les dégénérations des organes qui n’en sont que les produits éventuels, les résultats ou les conséquences. Enfin , on a perverti et corrompu le langage médical, et l’on est arrivé d’erreurs en erreurs jusqu à l’anéantissement complet de la thérapeutique. Il est piquant, du reste, de savoir comment les médecins anatomistes procèdent ordinairement, afin de ne jamais les imiter. Voici ce qu’ils font : un cadavre étant donné, ils l’ouvrent, le creusent, le vident et le rnicroscopisent; puis, quand ils ont découvert une induration, une ulcération ou une tumeur, ils l’étreignent avec enthousiasme, ils la décrivent avec complaisance et ils en montrent à la foule ébahie les énormités et les raretés. Ils groupent ensuite autour de ces descriptions tristement pittoresques , les svmptômes nombreux de toute espèce qu’ils ont pu observer pendant la vie; puis, arguant magistralement des lésions matérielles comme causés aux lésions fonctionhelles, comme effets, ils posent dogmatiquement en principe irréfragable que les lésioùs matérielles constituent;! la fois la cause, I ctat et le siège de la maladie, et que les symptômes en bloc ne sont que les manifestations phénoménales de cet état morbide dont la gravité est toujours est rapport exact
avec l’étend ne on la profondeur du désordre matériel on anatomique.
Ainsi donc, s il est bien reconnu que l’anatomie pathologique a rendu des services importants à la médecine en jetant quelques lumières sur le diagnostic et le pronostic des maladies, en faisant connaître le mode de formation des fausses membranes, en apprenant à distinguer, malgré la conformité de leurs symptômes, des affections fort différentes sous le rapport des organes qu elles intéressent, et en prouvant que des maladies, en apparence très différentes, à en juger par les symptômes, sont au fond parfaitement identiques, il est bien prouvé aussi qu elle a contrebalancé tous ces avantages : 1° par l’application forcée qu elle a voulu faire de quelques découvertes anatomiques, à la médecine tout entière dont elle a altéré les principes et corrompu le langage; 2° par l’idée qu elle a eue de substituer l’observatioiT'de la nature morte à celle de la nature vivante; 3° enfin, par la manie de rapporter, d’une manière absolue, à des dégénérations organiques, une foule de phénomènes anormaux qui ne sont, en réalité, que l’expression de fonctions pathologiques, parfois salutaires, quand on n’entrave pas leurs mouvements, par les manœuvres imprudentes, par des remèdes incendiaires ou mal administrés. On se fera Une idée des incertitudes et des doutes auxquels les médecins, purement anatomo-pathologistes , sont continuellement exposés, si l’on veut bien se donner la peine de réfléchir qu’indépendatnment des altérations on des modifications produites par le travail ou l’état morbide, il y a des lésions qui sont le résultat pur et simple des progrès de l’âge, qu’il y en a qui tiennent au déport de la vie, et qui sont les suites mêmes de la mort; qu’il y en a d’autres qui consistent en de simples défauts de conformation , nullement dangereux pour la vie, dont les instruments se suppléent très facilement. Enfin, qu’il y en a beaucoup qui , comme l’exhalation abondante d’une lymphe fcoagulable , Comme le gonflement partiel du système organique, comme i'injectioti des vaisseaux sanguins , et comme la gangrène elle-même, dans certains cas, ne sont, en réalité, que des modifications Utiles, que des productions nécessaires, organisées par la nature médicatr ice pour lutter contre la violence des puissances morbiflqltos ou pour remédier aux désordres qu elles ont produits.
A routes ces considération- majeures, notion ajouteront eue re
IlÉSUMÉ DK L HISTOIRE DK LA MEDECINE.
une qui nous semble dominer toutes les autres, c’est qu'une altération organique, quelle qu’elle soit, a toujours été produite par quelque chose, par une cause morbifique quelconque, ou par certaines conditions qui agissent à la manière des causes morbifiques; et qu’il en résulte nécessairement qu’une altération organique n’est jamais primitive dans la véritable acception du mot, mais quelle est seulement secondaire, ce qui prouve qu’au-dessus des lésions organiques, causes secondaires de phénomènes ultérieurs, il y a des causes primitives qui engendrent tous les désordres, et que c’est par conséquent du côté de ces causes primitives que l’attention du médecin doit se porter d’abord.
Maintenant, et en nous appuyant sur ces données, nous disons qu’il faut user sobrement des lumières de l’anatomie pathologique; qu’il ne faut jamais perdre de vue que la vie rend seule raison de la vie; et, enfin, qu’il faut retenir toujours, comme un fait dûment établi, que l’anatomie pathologique se réduirait à pende chose, si la médecine ne venait, par la physiologie, ranimer les organes éteints, et les rappeler, par la pensée, à la série de phénomènes qu’ils ont éprouvés et manifestés.
de l’animisme.
Lorsque Stahl parut, la médecine était le jouet des théories mécanico-chimiques, et les médecins se divisaient en deux camps. Les uns, avec Borelli, Keel et Pamberston, s’obstinaient à expliquer tous les mouvements de la vie par les lois de la mécanique; les autres, avec de Le Boé Sylvius s’efforcaient de donner à la médecine une base toute chimique.
Dans cet état de choses, Stahl qui, de concert avec Becker dont il était l’élève, avait déjà changé la face de la chimie et porté dans cette science les lumières de la philosophie, Stahl s’efforça d’opérer en médecine une révolution semblable, en ramenant tous les faits à un fait primordial, à un principe absolu assez fécond pour expliquer les phénomènes de la santé et ceux de la maladie. En poursuivant ce travail, il fonda ï animisme. On nomme ainsi le système qui représente l’âme comme étant la cause immédiate de tous les phénomènes physiques et moraux et qui a pour hase cette idée fondamentale. Quelques auteurs soutiennent que Stahl ne fit que développer les idées philosophiques de Descartcs et de Malebranche; d’autres, et Haller est de ce nombre, prétendent, nu contraire, queStahl puisa sa doctrine dans les essais
de Claude 1 crrault, ce savant distingué, physicien, architecte et médecin, à qui nous devons la magnifique colonnade du Louvre. Il est difficile de se prononcer sur cette question, mais ce qu’il y a de cet tain, cest que 1 animisme, tel qu’il existe, est bien et dûment l’œuvre de StahJ.
Stahl s appliqua d’abord à faire ressortir les erreurs grossières dont la doctrine des mécaniciens et des chimistes était entachée; puis, remontant en quelque sorte aux idées de Van Helmont, il substitua à 1 archée de ce fougueux réformateur l’existence d’une ame raisonnable qu’il présenta comme la source de tous les mouvements vitaux. G est moins, selon Stahl, la structure et le mécanisme des organes q n il faut étudier, que les forces, le jeu, les tendances et le but de ces organes en action, car la philosophie des causes finales est également applicable à la médecine; et le meilleur moyen d assurer le perfectionnement de cette science est de mettre sur le second plan les études de la physique, de la chimie et même de 1 anatomie; attendu que la matière organisée est entièrement passive et quelle ne doit sa force et son activité apparentes quà la présence d’un principe immatériel qui veille sans cesse sur elle pour la diriger et pour la conduire. Ainsi donc Stahl avait parfaitement compris que le premier devoir du vrai philosophe est de séparer de la multiplicité des observations et des laits les idées générales ou principes; et, en partant de cette donnée philosophique, il s’était franchement appliqué à ramener la médecine aux faits généraux qui lui appartiennent et qui peuvent seuls fournir des lumières véritables sur la nature de I homme malade et sur les moyens de le guérir. Malheureusement Stahl perdit bientôt la voie qu’il s’était lui-même tracée, et il finit par s égarer dans les méandres d’une métaphysique subtile qui faillit compromettre la réputation et la fortune de sa doctrine, d ailleurs si élevée et si pure.
Partant de ce principe reconnu par tous les bons observateurs que I économie animale est pénétrée d’une force radicale en vertu de laquelle elle résiste à l’action des causes morbifiques et répare le mal occasionné par elles, Stahl fut amené, comme de source, a établir en principe cpie l’âme de l’homme est ce dieu inconnu, Deus ex nwchmâ, qui préside à la conservation de son enveloppe matériel le, et qui règle l’économie de ses mouvements organiques et moraux, en vertu de certaines facultés dont elle est douée; acnl té.s, les unes intellectuelles dont elle a conscience; et les
202 m'csuMK de i. ii liront I-: »e ea médecine.
autres corporelles cju’elle sent, mais dont elle n’a pas conscience. Du reste, Stahl ne fit sous ce rapport que développer les pensées de plusieurs pères de l'Eglise et notamment de saint Augustin qui, dans une lettre sur l ame, intitulée De (juantiïate animée, avait cherché à expliquer l’union de la matière et de l’esprit d après des lois essentielles à la nature de l’homme vivant; ce qui plus lard détermina Descartes à aborder aussi cette question dans un travail qu il intitula: la Doctrine de l’alliance.
Selon Stahl , l’âme est un être immatériel et intelligent qui a la faculté d’acquérir des idées et de diriger d’après les lois éternelles tous les mouvements et toutes les opérations du corps qui n’existe que par elle et pour elle et qui ne pourrait sans son secours ni sentir, ni se mouvoir, ni vivre. L’âme possède en virtualité plus de science infuse que nous ne saurions en acquérir par l’observation et par l’étude; cependant il lui arrive parfois de se tromper, mais c est très rare, et c’est chez elle une erreur passagère qui tient à la dégradation morale dont elle a été frappée après le péché dont elle expie encore la faute.
Physiologiquement parlant, l’action de lame s’exerce sur l’économie tout entière dont elle anime et dirige le mécanisme. C est elle qui digère dans l’estomac, qui respire dans le poumon et qui pense dans le cerveau. Si nous remarquons des différences dans les opérations des organes, il faut en rapporter la cause à la texture et à la structure des différentes parties, car ce sont les conditions différentes de constitution et d’organisation qui modifient I ’àliie et lui font éprouver les appétits ou les caprices que nous sommes â même de remarquer. Voici donc l ame soumise à certains égards aux conditions du mécanisme et par conséquent matérialisée par Stahl. Oui, mais hâtons-nous de le dire, ce ne lut pas 1 intention du célèbVe médecin de Halle, et la preuve c’est qu ayant reconnu plus tard l’ambiguïté de ses termes et !e vagué de ses expressions, il revint honorablement à une sorte de résipiscence et il mît un soin tout particulier à distinguer : 1° Due vie naturelle ou du corps qu’il appelait l’activité de l’âme dans le corps et a laquelle il rattachait tons les phénomènes de la vie organique; 2“ une vie spirituelle fondée sur les rapports de 1 homme avec Dieu; 3° une vie primaire ou essentielle qui est l’existence de l’âme en tant qu’esprii.
Quant à l’organisme (dont Stahl semble cependant avoir entrevu l’activité, à en juger du moins par quelques passages de su
dissertation de Motu tonico), c’est un mécanisme passif dépourvu de toute force propre, liiais disposé de manière à exercer les fonctions de la vie dès l’instahf bü il est ibis en mouvement par l’àtiVe intelligente qui est la sOtfice et le soutien de tous les phénomènes vitaux. En résumé, on pëilt rameher tbüte la philosophie médicale deStahl aux principes fondamentaux que Voici:
1° Il y a au sein de l’économie animale une cause active et générale qui dirige tous les mouvements vitaux. Cette cause qu’Hippocrate avait reconnue et nommée nature, Ivo^wv, c’est lame elle-même : elle est immortelle, raisonnable et intelligente.
l2° Tous nos organes, toutes nos parties sans exception sont pénétrées de cette cause active et vivifiante, mais toutes la modifient en raison de leur texture et de leur structure. Et c’est à ces modifications qu’apportent les conditions matérielles qu’il faut rapporter les manières diverses de sentir et d’agir que présentent les différentes parties de l’économie animale.
3° La médecine est la science qui a pour objet la connaissance des divers modes d’exercice de la cause -âme ou du principe immatériel par lequel le corps vit et résiste aux causes riombreuses de destruction qui l’érivirOnilent. Elle nous apprend à agir avec connaissance de cause et avec art tantôt sur tel ou tel système d’organes, tantôt sbr le svstème entier des forces de 1 économie, et toujours dans le but de maintenir ou de rétablir l'équilibre des parties et l’harmonie de l'ensemble. La pathologie de Stahl est entièrement calquée sur sa physiologie. Toute maladie consiste dans un trouble particulier qui s’opère dans l’économie toutes les fois que l’âme, qui est l’agent immédiat de tous les mouvements et de tous les changements vitaux, vient ellemême â négliger les affaires de son gouvernement ou à subir momeutanémebt les atteintes violentes d un ennemi, c’est-à-dire d’une cause hiorbifique. On voit que sous ce rapport Stahl ne fait que redonner cours sous un autre nom aux idées de Van Helmont qui a fait de l’histoire fabuleuse de l’archée I histoire véritable des principaux phénomènes de la vie. La pléthore des humeurs et la pléthore sanguine en particulier doivent, Selon Stahl, être considérées comme les causes générales et en quelque sorte universelles des maladies. La veiné porte, par ses engorgements passifs 1 est le foyer principal de nos maladies, et elle mérite sous ce rapport le surnom de porte des maladies, matorum porta... Il arrive quelquefois que lamé dirigé sur un organe le sang surabondant
206 RÉSUMÉ DK LHISTOIRE DK LA MÉDECINE,
qui l’opprime, mais que l’organe, n étant point assez fort pour s’en débarrasser, succombe dans un temps pi us ou moins long sous cette exubérance de forces. C’est ce qu’on voit souvent dans la phthisie pulmonaire : le poumon succombe parce qu’il est étouffé... Enfin, dans la majorité des cas, la surabondance des humeurs est la cause prochaine des maladies, si elle ne constitue pas l’affection môme.
Avec de pareils principes en physiologie et en pathologie, la thérapeutique de Stahl ne pouvait guère être que très peu active, aussi consistait-elle simplement en quelques émissions sanguines aidées d’un régime hygiénique et favorisées, dans des cas encore exceptionnels, par l’emploi de quelques purgatifs légers. Du reste, toute la thérapeutique de Stahl se trouve à l’état de principes dans ses admirables écrits, intitulés : Dissertalio de lherapiâ; Dissertatio de affeclibus incurabilibus ; Dissertatio de medicinâ sine medico ; De ' autocratiâ natures ; Ars sanandi cum expectalione. Dans tous ces mémoires qui valent des livres par l'immensité des choses qu ils contiennent, Stahl revient sans cesse sur l’autocratie de la nature : et sur la puissance de celte souveraine qu’il appelle 1 âme. Elle veille sans cesse à la conservation de la machine qu elle anime et elle guérit toutes nos maladies ; elle emploie dans ce but la fièvre et les hémorrhagies. Jamais, dit-il, la fièvre ne tend à une fin pernicieuse; mais son but est toujours d expulser la cause morbifique ou de réparer le désordre causé par elle. Quant aux hémorrhagies, elles doivent être considérées comme des évacuations utiles produites par des mouvements toniques organisés par l àme intelligente dans un but de guérison, et l’on doit, dans la majorité des cas, les respecter.
La doctrine de Stahl a été vivement attaquée à son début par Frédéric Hoffmann, qui a su cependant conserver à l’égard de l’auteur toutes les convenances que son mérite et sa haute position commandaient. Elle a été défendue aussi par des hommes très recommandables, entre autres, par Mead, Gaubius et Sauvages.
Les œuvres de Stahl, dont l’énumération seule remplirait huit ou neuf pages, sont considérées à juste titre comme le bréviaire et le vade mecum du médecin théoricien. Elles sont à la science ce que les œuvres de Sydenham sont à l’art, le produit délicat d’une méthode pure et élevée; de plus , elles ont l’avantage d’étre rédigées dans des vues parfaitement conformes à celles du père de
]a médecine. On n y rencontre pas ces riens pompeux dont les livres de médecine plastique regorgent ordinairement et qui sont plus propres à occuper les esprits minutieusement oisifs, qu’à satisfaire la curiosité active des penseurs ; mais on y trouve de brillantes et de savantes discussions sur un sujet qui domine comme principe la médecine théorique et pratique, c’est-à-dire sur l’autocratie de l ame considérée comme puissance absolue et providentielle.
Tels sont les dogmes principaux de l’animisme professé par Stah-1 , surnommé avec raison le Platon de la médecine. Si nous cherchons maintenant à le caractériser, nous reconnaîtrons que si la simplicité et la portée des vues constituent réellement le caractère distinctif d’un grand système, celui de Stalil a véritablement sous ce double rapport la prééminence sur tous les autres , attendu qu’un seul principe le domine, et qu’un petit nombre de propositions déduites de ce principe suffisent pour en lier toutes les parties et assurer ainsi 1 harmonie de l’ensemble.
La doctrine de Stahl a été en général assez mal comprise; elle a été aussi plus ou moins défigurée autant par ses critiques que par ses admirateurs, ce qui tient au vague et à l’ambiguïté du mot âme qui revient sans cesse dans les écrits du maître et qui jette une grande obscurité dans les esprits.
Stahl a affranchi la médecine de l’empire absolu des théories physiques et chimiques. Il a rajeuni le système des forces vitales; il a fait ressortir toute l’importance et la nécessité d’un premier principe dans la science; enfin il a continué l’œuvre d’Hippocrate et élucidé les systèmes de Van Helmont et de Paracelse.
D’autres ne trouveront peut-être en lui qu’un fauteur de théories métaphysiques ou nébuleuses ; nous soutenons contre eux qu’aucun auteur n’a mieux vu et surpris la nature dans ses admirables évolutions; et nous ajoutons que les lumières qui brillent sans cesse sur le vitalisme moderne, remontent en partie aux sources ouvertes par ce grand génie , soit qu elles résultent des idées qu’il a si éloqiîemment professées, soit quelles proviennent de l’impulsion hardie qu’il a donnée aux esprits, et dont le choc se perpétue encore au grand profit de la science et de 1 humanité.
L’animisme de Stahl a régné sous les couleurs propres du maître jusqu’à la moitié du xvm* siècle. A cette époque, d a été commenté et modifié par plusieurs auteurs, entre autres, par
•J06 ItÉSL'MÉ DF. L’iMSTOir.E DK LA MKDfcCINE.
Ernest Platner, professeur à Leipsjck. Enfin, aujourd’hui même c’est encore l'esprit de Subi que nous retrouvons au sein de l'école de Montpellier, dont les maîtres toujours illustres ne font c|uedévelopper,en les fortifiant, les grandes penséesd’Hippocrate, de Paracelse, de Van Hehnont, de S tu 1 1 1 et de Barthez
MÉCANICO-DVN A MIS ME d’ HOFFMANN.
Le célèbre Frédéric Hoffmann, professeur à Halle, est l'auteur ij de ce système qu’on désigne aussi sous le nom de so/idisme. Selon Frédéric Hoffman, le corps humain est une machine très compliquée dans laquelle s’exécutent des mouvements d une mécanique supérieure, et la vie elle-même n’est que le produit de l’organisation mise en mouvement par des lois dévolues à la matière organisée. Ce système, qui ressemble beaucoup à celui que Baglivi a exposé dans son beau traité De Jibrâ motrice et morbosâ , a par le fait ses premières racines dans des théories beaucoup plus anciennes; il remonte incontestablement au méthodisme de Thémison, que Prosper Alpin avait déjà essayé de rajeunir et de mettre en vogue. Cependant nous devons dire qü il y a cette différence très remarquable entre le système d Hoffmann et celui de Thémison, qu’avec Hippocrate, Hoffmann admettait que le corps est gouverné par une force vive dont les fonctions ne peuvent être connues que par l’observation th?s mouvements vitaux, tandis que Thémison , d’accord sur ce point avec Épicure, son maître, prétendait îtu contraire que le corps vit et se gouverne par la seule et propre énergie de ses atomes constituants.
Hoffmann et son école posent en principe que la vie et ses phénomènes se passent dans les solides ( solidum vivens ), et que les modifications éprouvées par les liquides ne sont que le résultat et le produit des actions exercées par les solides, Voilà ce qu’on trouve à chaque page dans les nombreuses dissertations d Hoffmann et particulièrement dans son ouvrage intitulé : Medicina rationalis syslemalica.
Frédéric Hoffmann soutient que l'économie animale exerce les fonctions qui lui sont propres en vertu de propriétés dévolues à la matière organisée; propriétés on forces de cohésion, de résis- 1 tance et de tonicité dont l'activité réside essentiellement dans la Puissance d'un éther sécrété par le cerveau et porté dans toutes les parties de l’opganismc par un appareil organique très compliqué. Cet éther est pour lui la cause primordiale et efficiente de tous
les mouvements vitaux. C est lui qui anime tous les organes, et chacun deux cesse d exercer ses fonctions du moment où il ne reçoit plus 1 éther \ivifiunt et animateur. Cest ainsi que la vue et l’ouïe se perdent par le retrait du fluide nerveux. Toutefois Hoffmann se gai de bien d imiter les médecins mécaniciens qui pi etendaien t soumçtti e les phénomènes de la vie aux rigueurs stériles du calcul ; il regarde, au contraire, l'application des sciences physiques à la médecine comme impossible et erronée. Lame est, selon Frédéric Hoffmann, une substance toute différente de l'éther. File est le principe de la conscience et la source du rab sonnement. Elle est effectivement unie au corps, mais elle en diffère essentiellement, et l’éther seul est la cause de la vie. En un mot, Frédéric Hoffmann fait dépendre la vie de l’organisation et nullement du principe spirituel qui habite momentanément cette organisation et que l’on appelle lame. Du reste il faut lire ses ouvrages pour voir avec quel soin délicat il a tracé la ligne qui sépare la religion de la médecine. Tout le monde connaît la fameuse proposition de M. de Bonald : « L’homme est une Intel? ligence servie par des organes. » Eh bien, c’est à Frédéric Hoffmann que cette grande pensée doit être rapportée comme à son auteur, car c’est lui qui, Je premier, a exprimé cette belle idée dans la définition qu il a donnée de l’esprit et du corps, et particulièrement dans la part qn’il a faite à la médecine relativement à 1 action quelle peut exercer sur Je corps et sur l’esprit. Il dit, dabord : « Quôd sit mens, sive substantia intelligens et libéré agens, uni ta cum corpore organico ar li ficiosissi mè cou tracto, vivo.» Puis il ajoute, et c’est là que nous retrouvons en substance la définition de M. de Bonald : « Neque vero mens est subjecium roedt^jsj^piia est naturæ indivisibilis et immutabilis , adèoque in eam directe medicina non ullam habet poteslatem ; sed subjectum medicinæ est vij^m corpus, quod ine?ilis tantisper instvumentum est, ejusque operalionibus inservit. »
Ea vie, selon Hoffmann, est le mcmvtment circulatoire du sang et des humeurs, produit et entretenu par l’impulsion du cœur et qes artères, par faction vigilante du cerveau, par les contractions 4e la dure-mère et par les vibrations des méninges. Considéré en lui-même, le mouvement vital est un mouvement élastique de dilatation et de rétrécissement, d expansion et de Resserrement. Indépendamment de faction qu’il accordait à la circulation , Hoffmann admettait encore un autre mouvement fondamental de
208 ItÉSUMÉ DK LHISTOIBE DK LA MÉDECINE.
Ja vie, à savoir: la systole et la diastole des méninges qui poussent l'éther ou le fluide nerveux (car Hoffmann emploie aussi cette expression) dans toutes nos parties, qui se trouvent ainsi pénétrées de mouvement. Par suite de ces propositions, toutes les fonctions animales sont rapportées au mouvement de la fibre et l’ordre entier des sécrétions est présenté par Hoffmann comme dépendant du diamètre des vaisseaux, de la ténuité de la fibre et de la force de ses mouvements.
La maladie est une grande mutation dans l’ordre des mouvements, des solides et des liquides. Le tumulte qui en résulte consiste dans l’accélération ou dans le ralentissement du mouvement vital, qui peut être altéré dans sa totalité ou seulement dans ses parties. Dans tous les cas, le désordre a toujours une tendance qu’il faut examiner, tendance au rétablissement de la santé, ou à d’autres maladies, ou à la mort. Le spasme et l’atonie sont les deux modes principaux d’altération du mouvement. Il y a spasme dans une partie, quand ses mouvements sont convulsivement accélérés; il y a atonie lorsque les mouvements sont languissants et faibles. Le spasme est universel ou local. Il en est de même de l’atonie. La plupart des maladies ont leur siège dans l’estomac ou dans les premières voies. Les causas principales des maladies sont les spasmes des solides et du genre nerveux, la pléthore des humeurs ou du sang, les embarras des premières voies, les passions, les venins et le vicieux emploi des six choses appelées par Galien non naturelles. Les parties nervoso-membraneuses et nervoso-musculaires sont toujours celles qui ont le plus d’affinité pour les causes morbifiques. La manie, l’épilepsie, la mélancolie, les convulsions, les vertiges, n’ont souvent d’autres causes que l’embarras des premières voies, et la preuve c’est qu^^**emissements et les purgations triomphent presque toujours de ces affections, quand on sait les employer *%ivant les règles de l’art.
Suivant Hoffmann, la fièvre est une contraction spasmodique de tout le système nerveux, jointe à une lésion de toutes les fonc- i tions. Elle a pour cause formelle et fondamentale une irritation qui porte les fluides vitaux, de la périphérie au cœur et des gros vaisseaux aux parties intérieures , jusqu’à ce que la systole du cœur et des altères étant augmentée, les iiquides soient repoussés i dans les vaisseaux de la circonférence. Ce mouvement se perpétue jusqu’à ce que le spasme cessant, les excrétions se rétablissent-
La fièvre est une affection qui mérite à juste titre dette appelée universelle; elle a^ite le genre nerveux, trouble les fonctions, altère le ib^ thme du cœur, dérangé le cours des humeurs et du sang, et pervertit même jusqu’à l'esprit.
Hoffmann recommande d'étudier à fond l’anatomie et la pathologie, comme étant les seules bases solides de la médecine; il recommande aussi d’étudier la chimie dont il faisait le plus grand cas, mais il ne la présente que comme pouvant éclairer utilement la médecine sur la nature et la propriété des substances employées comme aliment ou comme médicament.
Hoffmann avait une confiance raisonnée dans la puissance de la nature médicatrice. Il disait qu’il ne fallait pas trop compter sur elle, mais qu’il fallait cependant savoir y compter assez. Sans abuser de la saignée, il l’employait avec succès dans une foule de maladies; il connaissait toutes les ressources de l’hygiène, et comme il était très habile dans l’art d’employer la méthode diététique, il guérissait beaucoup de maladies par la diète, le repos, l’exercice et l’eau froide. Pourtant il avait une grande confiance dans les diffusibles, et quelquefois même il prodiguait une fameuse liqueur minérale dont il était l’inventeur, et qui porte encore son nom ; mais il était si-bien privilégié de la nature, que son tact et son bon sens pratique le ramenaient toujours au loyer de la prudence , et que l’on peut dire que ses prescriptions étaient l’expression formulée du savoir et de ia raison.
Le système d Hoffmann , présenté et professé par lui avec une grande clarté, s’est promptement répandu dans toute l’Europe. U est devenu la source des principes qui ont fait pendant longtemps la fortune scientifique de l’école d’Edimbourg, et il est entré plus<ttard dans le système encyclopédique de l’école de Montpellier, grâce aux modifications que lui ont fait subir Bordeu, Venel et Lamure. Le système d’Hoffmann est un admirable travail de coordination : nulle part on ne trouve une théorie mieux liée et mieux soutenue; nulle part on ne voit un accord plus parfaitentre les principes ei l’application, entre les préceptes et les règles; en un mot, c’est un véritable monument scientifique. Puis, en disant au monde savant que le corps, en tant que c°rps, est une machine soumise aux lois d une mécanique supérieure, le génie de Frédéric Hoffmann a réellement formulé une de ces grandes vérités qui illuminent la raison humaine, et qui la conduiront au terme de la vérité quand elle sera assez forte et
‘jjO " RÉSUMÉ DK KHISTOIRK DE KA MÉDECINE, assez indépendante pour marcher d un pas assuré dans les domaines de la physique animale expérimentale.
IATRO-MÉCANICISME DK BOERHAAVE.
Ilermann Boerliaave est le fondateur d’un système ainsi nommé, parce qu’il repose sur ce principe, que le corps de l’homme est une machine animée. Avant de se livrer à l’étude de la médecine, Boerliaave avait déjà cultivé toutes les sciences; il était également versé dans la philosophie, les mathématiques, la physique, la chimie et la botanique, pour laquelle il avait éprouvé, de jeune âge, un goût particulier. Cette vaste érudition, en imprimant à son esprit une trempe vigoureuse, !e rendit exigeant et difficile. Il apporta ces dispositions heureuses dans l’étude de la médecine, et il ne se contenta pas, comme tant d’autres , de théories mesquines et incomplètes. Il étudia, analysa et commenta les auteurs de tous les temps et de toutes les sectes: il s’attacha aux modèles dans tous les genres, et il s’efforça d'élever ensuite un véritable monument scientifique en coordonnant les vérités apportées par les représentants et les maîtres de toutes ces sciences, vérités qui constituent par leur ensemble 1 encyclopédie de l’esprit humain.
Boerliaave s’appliqua à coordonner les doctrines des vitalistes, des solidistes , des humoristes, des physiciens et des chimistes. Mais il s’attacha surtout à ramener la médecine à sa simplicité primitive comme science et comme art.
Partout il recommande expressément l’étude de la nature, et partout il cite les dogmes du père de la médecine comme des dogmes purs et immuables et comme des chefs-d œuvre. Mais, malheureusement, il se laissa déborder par les théories physiques et mécaniques, et ce ne fut qu après avoir épuisé en ce genre tous les essais, qu’il revint enfin aux principes philosophiques du vitalisme hippocratique.
Complètement imbu des principes de la physique, de la mécanique et de la chiipie, et trop confiant dans les procédés absolus des sciences mathématiques , Boerliaave fut naturellement entraîné a ne voir dans les fonctions du corps vivant que des propriétés et des actions faciles à apprécier par les lois de la physique et de la chimie. Tel fut aussi le point de départ de ces idées médicales; mais il reconnut bientôt que le corps tout entier est pénétré de forces et de facultés actives , et cette seconde instruc-
TfcMPS DK I.UTTE KT l)K I‘K H F ECT 1 0 N N E M E N T . ^tl
tion imprima a sa théorie naissante une physionomie nouvelle et plus imposante.
Quoi qu’il en soit, on peut considérer riatro-mécanicisine de Boerhaave comme l’expression systématique et la coordination raisonnée de toutes les connaissances humaines appliquées à la médecine, et cela devait être; car, comme nous l’avons déjà dit, Boerhaave était l’homme de toutes les sciences. Il s’était livré à la physique et aux mathématiques par vocation , à la théologie par état, à la chimie par curiosité, à l’histoire naturelle, à la botanique, par une sorte d’entraînement; et il en résulta que toutes ces sciences s’emparèrent de lui comme il s’était emparé d’elles, se combinèrent dans son esprit par leurs affinités réciproques , et le conduisirent naturellement à ériger sur un vaste plan le corps de doctrine le mieux combiné et le plus complet qui ait paru depuis Hippocrate. On y retrouve les vues larges et fécondes du père de la médecine sur la nature médicatrice ; on y retrouve l’atomisme d’Épicure et de Descartes, l’humorisme de Galien et des arabistes, le solidisme de Thémison , de Bellini et de Pitcarne, le chimisme de Van Helmont, la chimiatrie de le Boë Sylvius: tout cela organisé et coordonné avec un art qui fait de la médecine un ensemble important et grandiose.
Selon Boerhaave, la fibre qui compose tous les organes est douée d’une force radicale de cohésion qui la rend apte à céder dans une mesure convenable à 1 impulsion des liquides, et lui permet de réagir contre ces liquides. La santé dépend de l’état normal de cette force radicale. Vient-elle à pécher par excès ou par défaut, letat morbide en est le résultat immédiat et nécessaire. L’augmentation de la force radicale produit la rigidité; la diminution de cette force produit la faiblesse ou le relâchement. La faiblesse de la fibre a lieu tantôt par l’effort même des liquides circulants, tantôt parce que le mouvement vital est trop augmenté. Le relâchement de la fibre tient à un défaut d’élasticité qui lui permet de s’allonger sans se rompre par une impulsion quelconque. La faiblesse de la fibre est une source d’accidents de toute espèce; elle détermine la dilatation et la rupture des vaisseaux, le défaut de réaction de ces vaisseaux sur les fluides, et enfin la stagnation et l’extravasation des liquides contenus dans ces vaisseaux. La rigidité de la fibre produit encore d’autres altérations, savoir : le rétrécissement des vaisseaux, les résistances trop considérables, et enfin les obstacles à la circulation. Toutes les parties solides de 1 économie sont su-
212 itésu.MÉ de i. msToini; de la médecine.
jettes à des affections analogues aux altérations de la fibre organique et constituante. D’autre part, l’acidité et l’alcalinité cfes humeurs agissent aussi comme des causes d’affection, mais elles sont déjà par elles-mêmes de véritables affections. L’économie est exposée encore à une dégénération glutineuse spontanée et à certaines acrimonies qui provoquent et entretiennent de grands désordres au sein de l’organisme. Enfin , le point le plus curieux du système pathologique de Boerhaave est, sans contredit, sa théorie de l'inflammation par obstruction et erreur de lieu ; mais pour en avoir une idée complète, il faut consulter 1 auteur luimême. C’est donc dans les ouvrages de Boerhaave qu'il faut étudier cette théorie qui repose au fond sur une pure hypoth se, sur l’existence des vaisseaux décroissants.
Selon Boerhaave, l’erreur de lieu a pour cause 1 augmentation du mouvement circulatoire, qui occasionne consécutivement ; accroissement de la chaleur, le dégagement des parties aqueuses du sang, l’épaississement de celte humeur, la dilatation des troncs vasculaires , l’afflux d’un liquide plus consistant dans les vaisseaux capillaires, et enfin l’introduction des globules rouges dans des vaisseaux qui n’admettent communément que des parties séreuses.
L’obstruction des vaisseaux dépend tantôt de l’erreur de lieu du sang, tantôt du rétrécissement des vaisseaux , tantôt de l’augmentation de volume des molécules fluides qui yabondent, tantôt enfin du rétrécissement produit par la rigidité de la fibre.
La thérapeutique de Boerhaave était parfaitement en rapport avec ses vues théoriques. Il recommandait de suivre les leçons de la nature, les préceptes de l’hygiène, et d’employer tous les moyens reconnus lions pour combattre la rigidité ou la laxité de la fibre, le défaut ou l’excès de mouvement circulaire, la viscosité spontanée, la ténuité morbifique, l’obstruction des vaisseaux et les altérations acrimoniales.
Pour se faire une idée du système encyclopédique de Boerhaave, il faut lire et méditer ses ouvrages. Nous recommandons ses instituts de médecine et ses aphorismes de médecine pratique cju Hippocrate lui-même n’aurait pas désavoués ; ses discours sur les moyens d arriver à connaître la vérité dans les sciences physiques ; ses recueils intitulés : Mcthodus discendi medicinam ; De honore medici et servitute. On peut considérer ce dernier mémoire comme son testament scientifique.
JLes Instituts de Boerhaave sont, divisés en cinq livres qui comprennent :1a physiologie, la pathologie, la séméiotique, l’hvgiène et la thérapeutique; ils renferment aussi une excellente histoire philosophique de la médecine au point de vue de la science et de l’art. Ses Aphorismes présentent un bon résumé de la science des anciens et des modernes. Dans son traité De comparcindo ccrto in physicis , il indique le meilleur moyen d’arriver au terme de la vérité : c’est de se contenter de l’autorité et des dépositions des faits et de la raison, sans avoir recours à des opinions hypothétiques. Dans son discours De honore medici et servitute, il fait connaître toute sa foi médicale; enfin, dans son discours intitulé: j\ fethodus discendi médicinaux, il trace avec une grande supériorité de vues l’ordre que tout élève préparé aux sciences médicales par une éducation libérale doit rigoureusement suivre dans ses études. Ce discours a toujours servi de modèle aux médecins allemands. qui se sont occupés de méthodologie et qui ont écrit sur ce sujet. ,
Reconnaissons maintenant que si, dans le cours de sa carrière médicale, si vaste à la fois, et si bien remplie, Boerhaave s’est laissé un peu déborder par ses doctrines mécaniques, il est cependant toujours revenu aux principes immuables et vrais de l'iiippocratisme, comme l’attestent ses instructions dans lesquelles il recommande à ses élèves d’épier sans cesse les mouvements de la nature médicatrice, de les favoriser et de les imiter au besoin. Si nous cherchons à établir un parallèle entre Stahl et Boerhaave, nous reconnaîtrons que ces deux génies de la médecine moderne appartiennent au petit nombre d’esprits d’élite que la nature semble former à des rares intervalles pour opérer de gl andes révolutions, et pour exercer un pouvoir souverain sur les idées de leurs contemporains. Stahl et Boerhaave méritent d’être placés tous les deux sur la même ligne , mais ils diffèrent essentiellement sous certains points de vue : ainsi Boerhaave possédait à un degré éminent l’art délicat de réunir sous des traits généraux les laits épars et isolés ; Stahl, au contraire, génie original et créateur, jouissait du rare talent de soumettre avec exactitude la science tout entière à la discipline d’un fait principe. Or, en partant de ces données, on peut considérer le système de Boerhaave comme une machine très ariistement compliquée que beaucoup de puissances animent et mettent en mouvement ; tandis que celui de Stahl apparait comme un ensemble de parties
216 RI5SUMK UK I-'hIsTOIHB UK LA MÉDECINE,
admirablement soumises à l’action <1 un seul moteur ou d un seul principe. En un mot, le système de Boerhaave est 1 œuvre de rattention aidée de tous les secours de l’industrie; et celui deStalii est le produit du génie toujours guidé par la raison et quelquefois emporté par l’imagination.
En résumé, Boerhaave, en creusant toujours la voie ouverte par Borelli, Baglivi et Hoffmann, a été le véritable promoteur d’une série de travaux entrepris par des médecins cpte nous appelons physiciens, parce qu ils rapportent tous les phénomènes vitaux à des conditions matérielles, physiques ou chimiques, et qu’ils soutiennent qu’il n’y a dans l’univers qu’une seule et même loi pour le monde organique comme pour le monde inorganique. Certains esprits repoussent ces doctrines parce qu elles blessent leurs principes religieux et alarment leur foi; ils ont tort, car sans entamer ici une discussion qui trouvera sa place ailleurs, nous sou* tenons que ces principes n’atteignent en rien la morale religieuse. En et fet, il est évident qu il y a une grande différence entre la force vitale qui préside aux mouvements périssables de l’économie, et qui en assure l’équilibre, et l’âme humaine qui vit temporairement au sein du corps en raison de rapports établis par la volonté de Dieu, dont nous devons respecter les décrets, sans jamais chercher à les pénétrer.
SYSTÈME DE BOIIDEU, OU ORGANO-PH YSIOLOGISME.
Nous voici arrivés à une des époques les plus fameuses de la médecine, au temps où Bordeu, qu’on peut regarder comme le fondateur de l’école organo-physiologique, publia ses importants travaux et dégagea la vraie physiologie du naturisme qui l’enveloppait.
Avant Bordeu, l’observation directe de l’organisme vivant et réagissant était sinon complètement abandonnée, du moins très négligée. On avait, à quelques exceptions près , perdu de vue les grandes idées d’Hippocrate sur ce sujet. En revanche, on appuyait la science médicale sur quelques principes généraux de mécanique, et toute la sagacité des novateurs s’épuisait à faire ressortir les rapports souvent imaginaires et toujours exagérés de ces principes mécaniques avec les mouvements vitaux considérés d’une manière vague et générale. Stahl , à la vérité, s’était élevé avec une grande vigueur de pensée et de raison contre l’application abusive et forcée des sciences physiques et chimi-
TEMPS DE LUTTE ET DE l’EHFECTIONNEMENT. 215
(jiics à la science de l’homme, mais il s’était lui -même laissé entraîner trop loin, et il avait, à cause de cela, cessé d'étre écoulé. Bord eu parut sur ces entrefaites : il fit la part de tous les systèmes; il classa comme ils devaient l’être le mécanisme, la chimie et l’animisme. Puis, continuant la réforme commencée par Sauvages, il créa un système mixte qui fut comme la transition entre les théories métaphysiques et mécaniques d’une part, et les théories dynamiques de l’autre, qui conduisent elles-mêmes à la doctrine des propriétés vitales. Van Helmont avait, dans un langage allégorique , formulé de grandes idées physiologiques sur les sympathies qui unissent les organes entre eux et qui les placent en quelque sorte sous la dépendance du centre épigastrique. Bordeu féconda hardiment ces aperçus profonds, et dans des termes plus sévères et plus scientifiques il développa les idées de Van Helmont sur la vie propre des organes.
Selon Bordeu, l’essence de la vie animale est tout entière dans le sentiment et dans le mouvement. Toutes les fonctions naturelles et vitales participent de cette double source, et cest à ces deux grandes facultés générales de sentir et de réagir qu’il faut en définitive rapporter toutes les fonctions. Cependant le domaine de la sensibilité est beaucoup plus étendu que celui de la mobilité, car la mobilité est subordonnée à la sensibilité, et tous les phénomènes de l’animalité peuvent y être également rapportés. La sensibilité a son siège partout où il y a des nerfs, néanmoins elle a pour foyers principaux, et en quelque sorte pour pôles, la tête et la partie moyenne du corps attenant le cœur, le diaphragme, l’estomac et les intestins. Cest de la sensibilité que dérive la faculté en vertu de laquelle les corps vivants ont conscience de leur propre existence et de celle des objets extérieurs qui ont quelques rapports avec eux. L action de cette sensibilité est des plus étendues : elle dirige toutes les fonctions ; elle conduit le mouvement morbide; elle règle 1 action des remèdes; elle vaiie et se modifie dans toutes les parties qu elle unit, de telle soi te que liées entre elles par un intérêt commun et a peu près comme les membres d’une république, chacune travaille à son profit et concourt ainsi à la conservation de l’ensemble. Cette sensibilité est commune à l’homme et aux animaux, mais elle est éclairée et relevée dans celui-ci par l’action de laine qui Ie place natun bornent à la tête de tous les êtres de la création.
La sensibilité et la mobilité sont des propriétés primitives
216 nÉSUMÉ DJ î LiUSTOlilli DL la MLDLCIN! .
inhérentes à la fibre animale; elles constituent les attributs caractéristiques de la matière vivante.
Borde u a préludé à la division de la contractilité en contractilité organique et contractilité animale, car il a dit que sous la dépendance du cerveau et des nerfs il se formait deux ordres de mouvements vitaux : le mouvement tonique et le mouvement musculaire. Il y a, dit-il, dans chaque partie du corps une action particulière ; de l’harmonie de toutes ces actions réunies résulte la santé, de leur dérangement résulte au contraire la maladie. Toutefois chaque organe, ainsi que chaque individu, possède en quelque sorte une vie individuelle, ce qui fait que la santé est toujours un état purement relatif. Tous les organes nont pas la même importance. Il y a trois foyers principaux auxquels tous les autres sont subordonnés; ce sont : le cerveau, le cœur et le centre épigastrique. Ils forment le triumvirat de la machine humaine ou le trépied de la vie.
Néanmoins nos organes ne seraient rien sans les nerfs et le fluide nerveux, qui leur donnent le sentiment et la vie, comme Willis l’a démontré dans son beau travail sur le système nerveux.
Du reste, ces idées de Bordeu et de Willis ont pris aujourd’hui plus d’importance encore, grâce aux travaux et aux leçons de Beil , de Mascagni , de Bogros , de Humholdt , de Lohstein , de Fodéré, de Durand de Lunel : il n’est question, dans les écrits de ces savants, que de l’agent nerveux, de l’éther nerveux, de l’atmosphère nerveuse, des conduits nerveux et de l’accumulation du fluide nerveux.
Bordeu soutient que la différence des tempéraments est le produit de certaines manières d’être déterminées par l’action des organes qui prédominent chez tel ou tel individu, et il ajoute que le moral de l’homme, comme son physique, dépend de cette même influence prépondérante.
Il a rappelé l’attention sur les anciennes divisions longitudinales et latérales des anciens. Il considère l’homme et les animaux des espèces supérieures connue étant partagés dans le sens de leur longueur en deux systèmes, l’un supérieur et l’autre inférieur, cjui ont entre eux des différences et des rapports nécessaires établis de telle sorte, cpie les parties du même côté se communiquent de haut en bas et en ligne droite : ai nsi, par exemple, l’épaule, le foie et la jambe droites; ainsi l'épaule, la rate et la jambe gauches. Buis il considère encore chaque individu comme un être
double dans le sens de sa largeur, et formé de deux moitiés égales et symétriques adaptées l’une à l'autre, et cependant séparées par une ligne médiane verticale qu’il appelle raphé général.
Parmi les parties du corps, les unes agissent toujours de concert; les autres, au contraire, ne peuvent jamais agir ensemble. Enfin, il y en a qui semblent destinées à remplacer l’action de celles qui n’agissent pas. On retrouve dans ces idées de Bordeu l’origine de la théorie des sympathies, professée plus tard par le célèbre Barthez.
Bordeu a donné du corps une définition curieuse: il se réduit, dit-il, à un amas de substance muqueuse et albumineuse qui n’est, en dernière analyse, que l’extrait des aliments diversement travaillés. Celte substance, déposée comme un tissu spongieux en couches, lames et cellules, forme le tissu muqueux et cellulaire, dans lequel s’attachent, s’implantent et se nourrissent toutes les parties fibrillaires et nerveuses, et les productions ou les allongements de tous les vaisseaux, qui ne sont eux-mêmes que des tuyaux ou des glandes cellulaires plus ou moins spongieuses et criblées d’une innombrable quantité de voies où s’insinuent les humeurs. On a suivi dans ce tissu cellulaire les esquisses ou les dessins des départements organiques; l’état des forces qui se contre-balancent , et qui maintiennent l’équilibre nécessaire aux mouvements si diversement variés dont le corps vivant est continuellement agité. Ces mouvements sont dus aux efforts continus de la sensibilité, et ils sont provoqués et entretenus par les variations de 1 atmosphère et par les agents physiques et moraux. Le corps tremble, frémit et s agite continuellement jusque dans ses parties les plus déliées , et les mouvements sont sans cesse réglés par la sensibilité, qui dirige toute la machine par des lois fort différentes de celles qui président aux mouvements des corps sans âme. Enfin, on peut suivre dans le tissu cellulaire les divers torrents d humeurs, qui, comme les nuages de l’atmosphère, forment les amas, les courants, les dépôts et les congestions.
Bordeu est l’auteur d’une partie très importante de la médecine, nous voulons parler de l’art sphygmique, auquel il a imprimé une vie nouvelle. En effet, jusqu’au temps où il publia ses recherches sur le pouls, celte source d’indications n’avait été que d’un faible secours à la médecine, malgré les observations d’Hippocrate et dHérophile et les travaux de Galien; mais à dater de cette époque elle prit un grand essor. Bordeu s’inspira des travaux de ses
prédécesseurs, particulièrement des publications de Nihel, médecin anglais, et des recherches fie l’ingénieux Solano, médecin espagnol, et il publia sous le titre de Recherches sur le pouls, un livre fameux qui devint en peu de temps l’objet de critiques et d’éloges également exagérés.
Dès que cet ouvrage fut connu, le pouls, qui n’avait offert jusque-là que des indications générales, devint en quelque sorte la boussole du médecin. A l’aide du pouls, consulté avec attention, le médecin se prononça non seulement sur l’état de force ou de faiblesse du malade, mais il prédit, pour ainsi dire, la solution et le genre de solution de la maladie. Et saisissant habilement les intentions de la nature et ses tendances, il désigna même jusqu’au siège de l’évacuation critique.
Selon Bordeu , le centre épigastrique est de toutes les parties de l’économie la plus sujette aux affections morbides. La plupart des affections peuvent être rapportées à des irritations, à des spasmes, à des atonies. Toutes les maladies débutent par un état de malaise et de trouble, le plus ordinairement accompagné d’un état d’irritation; puis, à cette première période, en succèdent deux autres, savoir : la période de coction et la période d excrétion, durant laquelle la nature choisit l'émonctoire le plus propre à expulser la matière morbifique qui est la véritable cause de l’affection. Quant aux affections chroniques, elles ne diffèrent des affections aiguës que par la lenteur et 1 irrégularité de leur marche et par 1 imperfection des crises.
En fait de thérapeutique, Bordeu suivait tous les préceptes d’Hippocrate. Comme lui et comme Stahl, il croyait à la puissance de la nature médicatrice. En un mot, il était expectateur. Cependant il prétendait que, pour guérir une maladie chronique, il fallait la changer en aiguë et la réduire aux éléments les plus simples.
Bordeu a démontré : 1° Que le solidisme ne doit pas être établi sur l’état purement mécanique de l’organisme animal, mais sur la connaissance expérimentale des propriétés vitales inhérentes à chaque organe considéré isolément comme un des instruments vivants de la mécanique animée; 2° que lorsque les humeurs sont altérées dans les maladies, ce qui a lieu très souvent, elles ne subissent pas de modifications identiques avec la putréfaction des liquides privés de la vie, mais seulement des modifications vitales comme celles des solides. Enfin, Bordeu a indiqué les sympa-
T KM PS DK LUT 1 K Kl DK PKHKEUTiONNKMKNT. 219
tbies qui exislent entre les diverses parties de l'économie, et il a a montré comment un organe, étant modifié ou lésé, l’alfection qu’il éprouve retentit, en quelque sorte, dans toute l’économie, en i raison de la solidarité qui enchaîne tous les rouages de l’orgai nisme.
En recommandant l’étude de la nature médicatrice et en rétablissant le naturisme sur ses véritables bases, Bordeu a revivifié la médecine hippocratique et resserré la chaîne qui liait l’école de Montpellier à l’école de Cos; chaîne qui, sans se rompre précisément, s’était plus d’une fois relâchée, comme l’a fort bien fait observer Frédéric Bérard. De plus , en remettant en honneur les dogmes de l’hippocratisme dont les hypothèses des mécaniciens avaienL éloigné les esprits, Bordeu a ouvert la voie de perfectionnement dans laquelle la médecine a marché sous les auspices et la conduite des hommes considérables que l’école de Montpellier a constamment fournis.
Ainsi donc Bordeu a fixé l’attention des esprits sur les lois vitales qui, mieux étudiées, plus approfondies et réellement comprises, ont donné naissance à la doctrine physiologique. On peut donc le considérer, sous ce rapport, comme le promoteur de la physiologie organique envisagée , non pas comme elle I a été au point de vue des éléments anatomiques, mais au point de vue plus élevé et plus philosophique de la considération des forces vives, radicales, qui pniinent chaque organe et qui lui donnent une manière propre de sentir et de porter au loin son action.
L’influence que Bordeu a exercée sur les esprits est immense. C’est lui qui a guidé les physiologistes dans les recherches qu’ils ont faites sur l’irritabilité. Haller lui-raéme a largement profité de ses vues; et bien que Backius, médecin de Rotterdam, Bohnius, professeur à Leipsick, et Glisson aient, antérieurement aux liuvauxde Bordeu, publié quelques essais sur l’irritabilité, il n’est pas moins vrai que ce fut lui qui féconda leurs idées pai les lumières qu’il répandit sur les conditions et les lois du mécanisme animal. Enfin, Bordeu a fait pour Bichat ce que Bichat a fait plus tard pour Broussais : il a ouvert la voie et placé les jalons; et il est bien démontré aujourd’hui que les vues physiologiques de ces deux réformateurs appartiennent réellement a Bordeu, dont la \ie trop rapide a été cruellement enrayée par de terribles injustices et de grands malheurs.
isésuMK uk l’histoiuk de la médecine.