‹ Traité de la science médicaleChapitre 46 sur 106 · MÉDECINE PHYSIOLOGIQUE DE CULLEN · texte numérisé non relu

MÉDECINE PHYSIOLOGIQUE DE CULLEN

Pendant que Bordeu em jiloyait toutes les ressources de son talent à perfectionner la science médicale, une réforme plus grande se préparait et éclata. Elle était inévitable, car partout où il y a des faits nouveaux, partout où de nouvelles observations apportent de nouvelles vérités, ou est bien forcé de corriger ou de modifier la théorie régnante et de la subordonner aux principes qui découlent de ces faits.

Cullen fut le véritable auteur de cette révolution médicale; toutefois nous devons reconnaître qu’elle avait été préparée par ses prédécesseurs. En effet, si nous ouvrons les fastes de la science, nous reconnaîtrons que la doctrine physiologique avait été entrevue par les meilleurs observateurs du xvme siècle, etque Cullen avait été mis sur la voie et guidé dans ses recherches par les travaux de Bordeu, de Haller, de Willis, de Boei haave et de Whitt. Ainsi Bordeu posa pour ainsi dire la première base de cette doctrine en fixant l’attention du monde savant sur les effets merveilleux de la sensibilité qui coordonne les mouvements organiques et qui les dirige. D’autre part, il n’est pas moins évident que la théorie du célèbre Haller sur l’irritabilité et les controverses ardentes dont elle fut l’objet devinrent, par les recherches et les expériences qu elles provoquèrent de part et d'autre, la source des connaissances les plus lumineuses et les plus exactes.

Cependant ces réserves une fois établies, nous devons dire aussi que la plupart des auteurs qui ont traité ces questions ont presque toujours fini par gâter leur ouvrage en s efforçant de donner à leur théorie un caractère d’inflexibilité entièrement opposé au génie de la science médicale : c’est ainsi que Willis, après avoir attribué la plupart des maladies à la lésion des nerfs, en est venu, à force d’explications et d hypothèses, à détruire ou à faire oublier tout ce qu’il y avait de bon dans son système. C'est encore ainsi qu’Hoffmann, après avoir parfaitement démontré la part active que jouent les nerfs dans la production des phénomènes physiologiques et pathologiques, a compromis le sort de ses doctrines en les surcomposant d’une philosophie vague et souvent incohérente Enfin, Boerhaave lui-même ne sut échapper au torrent, et c’est très regrettable , car il aurait certainement atteint le but, si, plus fidèle observateur d'une maxime philosophique qu’il

exposait dans ses leçons et qu'il mettait rarement en pratique : « Attachez-vous a être simple clans vos théories, car la simplicité est le cachet de la vérité, » il eût consacré tout son talent à . développe! ses idées sur le système nerveux qu’il désignait comme étant la source du sentiment et du mouvement; et si, partant de ce piincipe, il en eût logiquement tiré des conséquences plus étendues et plus rigoureuses.

En résumé , c’est au célèbre professeur d’Edimbourg , c’est à Cullen que revient la gloire d’avoir fait la plus heureuse application des lois de l’action nerveuse à la pathologie, et d’avoir érigé sur cette base un corps de doctrine si lumineux et si philosophique, qu’il a acquis en fort peu de temps l’approbation et l’admiration de l Europe entière.

Ennemi juré des hypothèses, Cullen sebornaàcomparer les faits entre eux et à en tirer les conclusions qui en dérivent directement. Jamais il ne se prononça sur la simpleautorilé des opinions, et chaque fois que la comparaison des faits fut insuffisante pour lui fournir un résultat logique, il eut le courage d’avouer avec candeur l’imperfection de la science ou de l’art. Voilà la véritable cause et la cause honorable de cette continuelle vacillation entre le doute et l’assertion, qu'on rencontre si souvent dans ses ouvrages. Enfin, Cullen s’est distingué par l’ordre qu’il a su mettre clans Je développement de ses principes, et surtout par le sage et philosophique emploi qu’il a fait de la méthode analytique.

Rejetant d’abord les théories deBoerhaave sur la fibre élémentaire et sur les altérations chimiques des liquides, Cullen adopta franchement les principes généraux d’Hoffmann, et il s’appliqua aies développer et à en étendre judicieusement l’application. Pour lui, toute la physiologie doit reposer sur la connaissance de l’action nerveuse; et, parlant de ce principe, il recommanda d étudier toujours la force nerveuse et les lois de cetie force qui imprime le sentiment et le mouvement à l’organisme. Puis, par une conséquence rigoureuse, il appuya toute la pathologie sur la physiologie de l’action nerveuse. Enfin, persuadé que les phénomènes de l’économie animale, ceux de la sensibilité et de J’irritahilité , se rattachent tous à celte action, il présenta les phénomènes de la vie comme étant identiques dans leur source et dépendant tous de la force vitale. Par la même raison, la santé et la maladie ne furent pour lui que des modes divers de l’action meneuse, qui doit elle-même son existence à la présence d’un

222 RÉSÜMÉ DE L HISTOIRE DK I.A MÉDECINE.

fluide exactement semblable au fluide électrique, et qui a reçu à

cause de cela le nom de fluide nerveux.

Poursuivant son œuvre, il prétend que le spasme et l’atonie sont les causes organiques du plus grand nombre des maladies, et que la faiblesse est le commencement de la fièvre et de beaucoup d’affections. Cullen a constamment fixé l’attention des médecins sur la cause prochaine ou efficiente des maladies, et sous ce rap. port il s’est distingué de la plupart de ses prédécesseurs, qui ne se sont guère piéoccu|>és que des causes éloignées ou prédisposantes, ainsi que des symptômes sans nombre qui précèdent ou accompagnent les maladies, Admirons-le donc d’avoir procédé ainsi, car il est bien certain que la connaissance de la cause efficiente est de la plus haute importance en médecine, tandis que la recherche des causes éloignées plonge trop souvent le médecin dans une foule de suppositions qui , au lieu de répandre quelque clarté sur la nature des maladies, ne font au contraire que couvrir cette question des plus épaisses ténèbres. Cullen tirait ses indications curatives de la présence ou de l'absence des signes de réaction ; il était hippocratiste sous ce rapport. Il s’éleva toujours contre l’abus que l’on faisait des toniques et des médicaments excitants dans les affections aiguës.

Les principes généraux de Cullen furent à peine répandus, nue des changements immenses et salutaires s’opérèrent dans toutes les parties de l’art de guérir. De ce moment, la physiologie, qui avait eu tant à souffrir des théories chimiques et des explications mécaniques, fut naturellement entraînée à étudier, au point de vue de l’action nerveuse, les grandes fonctions qui se montrent chez les êtres vivants, et le système nerveux devint le principal et le plus noble objet des méditations du médecin.

La pathologie, la séméiologie et la thérapeutique s inspirèrent aussi de ces grandes études, et elles en retirèrent bientôt les meilleurs avantages. Les pathologistes rayèrent beaucoup d’acrimonies humorales du cadre des affections, et ils s’attachèrent à distinguer les troubles des puissances motrices et à classer les maladies d après leurs causes prochaines, méthode bien capable de relever le crédit de la nosologie regardée alors par beaucoup de savants comme un pompeux étalage de distinctions vagues et incohérentes. Les séméiologistes redressèrent les erreurs accréditées par le peuple des médecins; ils rejetèrent avec raison 1 examen minutieux des symptômes insignifiants, et ils ne diri*

TEMPS DE LUTTE ET DE P E IlE E CT 1 0 N N EM E N T . 216

gèrent plus leurs vues que sur les véritables signes des maladies et sur les causes immédiates de la destruction ou de la mort. Enfin les thérapeutistes ne cherchèrent plus leurs ressources dans l’aventureux emploi de certains médicaments prétendus infaillibles, mais ils employèrent seulement des remèdes capables d’opérer des changements favorables dans l'économie en modifiant selon les règles de l’art les conditions physiologiques et pathologiques de l’état dynamique.

La doctrine de (Julien a fortement ébranlé l’humorisme; elle a sous ce rapport rendu un très grand service à la science. Toutefois cette doctrine n’a pas atteint le degré d’importance auquel elle aurait pu prétendre : d’abord parce que Cullen na pas posé assez de principes, ni assez étendu 1 application de ceux qu il a formulés; et ensuite parce que son scepticisme a été cause qu il s’est égaré iui-méme dans une foule d’idées vagues, incertaines et stériles, parmi lesquelles le lecteur attentif chercherait en vain des dogmes et des points d’appui véritables. On reproche encore à Cullen d’avoir émis trop souvent sur le compte de ses prédécesseurs et de ses contemporains des réflexions défavorables. Et c est une grande faute, car alors même qu’on n’accorderait aux idées d’un auteur d’autre valeur que celle de pure opinion, il faut bien reconnaître qu'il arrive souvent que les opinions que Ion rejette tout d’abord deviennent plus tard, grâce aux progrès du temps, des vérités de fait dont on tire judicieusement d’excellents principes. Ainsi donc le véritable critique, le critique judicieux et sage, est celui qui, également éloigné d un respect superstitieux pour les anciens et d’un enthousiasme faux ou intéressé pour les modernes, compare avec impartialité les uns et les autres, rend hommage à qui de droit, et sait mettre à contribution et à profit les lumières de tous les temps et les découvertes de tous les siècles.

En résumé, on peut dire que si la doctrine de Cullen n’a pas fait école précisément, elle a du moins envahi 1 Europe, où elle s’est naturalisée, grâce aux modifications que d’illustres interprètes lui ont fait subir.

VITALISME DE BAHTHEZ.

Citer Barthez, ses principes et ses doctrines, cest nommer le chef de la médecine philosophique et faire connaître la doctrine de Montpellier, déjà fameuse au xnr siècle, puisque au rapport

de Césarius on la désignait à cette époque comme la métropole de l'art : « Monspesulanus ubi Ions e=L artis medicinæ. » Quand Barthez parut, la physiologie existait a peine comine science, malgré les efforts de Stalil, de Lacaze, de Bordeu et de Haller, et il en résultait que la médecine hippocratique, altérée par toutes sortes d’applications forcées de la physique, de la chimie et de la mécanique, languissait oubliée dans une sorte de stérilité. Barthez sentit le besoin de la ranimer, et il y parvint. Elève de Magnol, d’IIaguenot et de Fizes, il sut profiter de leurs lumières. Déjà Bordeu avait prouvé que la science de la vie n’est pas une branche de la physique ou de la chimie, mais qu elle forme une science à part, et qu’on doit l’étudier dans toute la série des êtres vivants. Barthez acheva ce que Bordeu avait commencé, et i! couronna l’œuvre de son prédécesseur. Il s’efforça de faire de la médecine une science exacte, et dans ce but il coordonna tous les faits recueillis avant lui ; puis, après avoir dégagé les faits principes de la multiplicité des autres faits, il appuya son édifice scientifique sur la connaissance expérimentale des lois qui président au développement et à la succession des phénomènes de la vie ou dé la force vitale représentée elle-même comme le fait principe de la science médicale. Or, comme on le voit, déjà la plus grande gloire de Barthez fut de transporter dans les habitudes de la médecine les méthodes de Bacon, qui ne sont, au fond, que les méthodes d’Hippocrate. Ainsi donc Barthez fut le créateur de la philosophie médicale, qui n’est, en définitive, que la médecine posée sur ses bases fondamentales, c’est-à-dire sur le fait principe qui contient tous les effets et qui les domine.

Après s’être bien pénétré de l’esprit des grandes méthodes exposées dans le Novum organuin et dans l’ Instaw nlio magna , méthodes léguées par Bacon à la postérité studieuse pour éclairer tous les sentiers de la science; après s’être fortement imbu de la philosophie inductive qui recommande d’observer d’abord tous les faits, de s élever ensuite du connu à l inconqu, des phénomènes aux lois, des lois aux forces qui les dominent, et de ces forces à la force unique qui les dirige; après avoir franchement adopté cette philosophie qui n ajoute rien à ce qu’elle découvre et qui n est en toute chose que 1 expression sincère de la vérité, Bailliez s attacha a réduire la médecine à des rapprochements de faits bien observés, à des analogies simples et étendues, cl enfin à des lois spéciales indiquées par ces analogies et qui permettent

i le condenser logiquement tous ces faits, d’en tirer des principes, tet de formuler ensuite, par une généralisation philosophique, les idogmes fondamentaux qui découlent de ces principes.

Barthez ne se contenta pas de créer la philosophie de la médecine-science, il voulut créer aussi la philosophie de la médecine-art. Et il fonda la science des indications et des méthodes (thérapeutiques, qui est à la pratique ce qu’est la tactique ellennême à l’art militaire. De plus, il compléta le méthode analytique entrevue par Sauvages, et il mil de l’ordre dans la physique des corps vivants, rendue très lumineuse dans son bel ouvrage intitulé : Nouvelle mécanique des mouvements de l’homme \el des animaux. Enfin , il érigea en principes ou en dogmes les maximes vagues de la médecine pratique.

Barthez s’appliqua surtout à étudier les phénomènes qui se (passent dans les corps organisés vivants; il les isola de tous les (phénomènes étrangers, quoique semblables en apparence, il en irapporta l’action à des facultés spéciales, et en dernière analyse il rattacha toutes ces facultés spéciales h une cause première et absolue dont il avoua ne connaître ni la nature ni l’essence, et qu’il nomma le principe vital, pour se conformer à l’idée d’Aristote, comme nous le verrons plus tard.

Selon Barthez, la philosophie médicale a pour objet la recherche des causes vitales et des lois qui président à leur action. Elle classe les faits et les généralise; elle seule peut et doit créer la vraie science médicale. Expliquer un phénomène, c’est démontrer que les divers temps qu’il présente se suivent dans un ordre analogue à l’ordre de succession d’un autre phénomène plus familier, et par conséquent mieux connu. Toute action physiologique ou pathologique suppose une force qui la produit; il faut d’abord remonter à cette force, puis examiner ensuite les conditions vitales et organiques dans lesquelles l’action de cette force s’exerce, ainsi que les lois qui président à la manifestation de son action. Cette méthode est la meilleure; en la suivant, on donne une place commode à tous les faits, même à ceux que l’avenir cache dans son sein. Tout système de physiologie qui ne se complète pas par la classification philosophique des faits pathologiques, etdont on ne peut tirer des préceptes de médecine pratique conformes aux données de l’observation, est par cela même défectueux et incompatible ; car, pour procéder logiquement dans la science de la vie, il faut observer les faits vitaux, les rapprocher, les compa-

226 RÉSUMÉ dk l'histoiür de la médecine.

rer et les classer suivant leur ordre naturel de succession et de !

manifestation.

Barthez nous a légué les propositions suivantes, comme autant i de préceptes : 1° L’état particulier de chaque science doit y faire i admettre un certain nombre de causes expérimentales qui cor-, respondentà la comparaison analytique des phénomènes propres! à chacune de ces sciences. 2° Il est également nuisible à la marche des sciences de trop étendre le nombre de ces causes ou de le. trop restreindre. 3° Dans toute science naturelle, les hypothèses qui ne sont pas déduites des faits propres à cette science, maisde faits empruntés à une science étrangère, sont contraires a la bonne méthode de philosopher. ti° C’est en déterminant le nombre respectif des faits bien observés qui se rapportent à chaque, cause générale ou faculté expérimentale dûment établie qu’oni parvient à découvrir les lois secondaires de cette cause. 5° Üm proclame l’existence générale d'une cause, mais on ne dit rien sur la nature de cette cause, ni sur son mode d’action. Tout ce que l’on sait, tout ce qu’on avance, c’est que celle cause agit. On étudie cette cause dans ses propres effets, et l’on essaie de déterminer ensuite les lois de ses effets. 6° Dans la recherche des lois , secondaires d’une cause ou force expérimentale, on doit employer le nom de cette faculté préférablement à tout autre. Ainsi on doit employer le mot sensibilité lorsqu’on étudie les lois de cette propriété, quoiqu’on ne sache pas ce que c’est que la sensibilité, et que cette dénomination ait un sens vague et indéterminé. Tous les mots de ce genre n indiquent rien par eux-mêmes; ils n’expriment, ou plutôt ils ne signalent que la cause inconnue des phénomènes connus. Ce sont des moyens artificiels de classification; ils ne doivent avoir d’autre sens que celui que leur donnent , les faits eux-mêmes : ces mots remplissent les mêmes fonctions | que les X dans les mathématiques.

Quant aux causes, nous ne pouvons guère les étudier qu’à travers leurs effets. Ainsi l'expérience ne saurait bien souvent nous faire connaître en quoi consistent les causes en elles-mêmes. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de constater les effets ou les résultats de ces causes; l’ordre de succession des phénomènes qu’ils présentent, et les lois auxquelles ces phénomènes se montrent soumis. En un mot, une cause est ce quelque chose parfois d’inconnu pour nous, qui fait cependant que tel ou tel phénomène connu est produit, et vient toujours à la suite de ce quelque chose.

temps de lutte et jjk PehPectionnemknt. ‘227

| Il y a dans Fliomme trois sortes de phénomènes à observer: des phénomènes physiques, des phénomènes vitaux et des phénomè- ! nes moraux. Ces trois ordres de phénomènes différents sont produits par trois ordres de causes différentes, savoir: les phénomènes physiques par des causes physiques; les phénomènes vitaux par ries causes vitales, et les phénomènes moraux par des causes inorales, qui dérivent toutes de la cause suprême de l’âme. Puis, chaque ordre de phénomène produit par ces causes distinctes entre pour un tiers, comme élément, dans la physiologie et la pathologie, qui ont la philosophie pour base.

Barthez rapportait à la structure des organes la station, la progression et les phénomènes physiques que présentent les corps organisés ; il attribuait à la force vitale les sensations, les contractions, la digestion, la nutrition et les fonctions organiques. Enfin, il rattachait la perception, l’intelligence et la conscience à une cause morale, à lame proprement dite. Le système des forces vitales se compose de forces sensitives et de forces motrices, provenant de l’esprit de vie, qui, par des lois qui lui sont propres, soutient pendant un temps plus ou moins long le corps organisé qu’il anime. Les forces vitales diffèrent essentiellement des forces physiques : ces dernières sont isolées et indépendantes ; les forces vitales au contraire se correspondent, s’unissent et se lient de manière à ne former qu'une sorte d'unité. En partant de ces considérations, Barthez crut ne devoir admettre qu’une cause unique de la vie, et il donna à cette cause le nom de principe vital ; mais il eut grand soin de dire que ce nom n’indiquait que la cause quelle qu elle fût de la vie, et qu’on pouvait, le remplacer par tout autre, par un de ceux-ci, par exemple: cause de la vie, puissance vitale, force vitale, être vivant, système vivant. Du reste, ce mot principe vital, qu’on a tant et si amèrement reproché au célèbre professeur de Montpellier, Barthez ne l’a point inventé; on le trouve dans les écrits de Platon, d’Érasistrate et de 'Galien , et Barthez, loin de prétendre à l’honneur de l’avoir créé, rappelle au contraire qu’il avait été employé autrefois par Aristote.

Déjà les stoïciens admettaient dans l’homme une âme raison- :nableet une âme non raisonnable, qu’ils appelaient le principe vital, «et ils soutenaient que l’organisme était tout ensemble le corps, le | principe vital et l’âme. Mais, sans remonter jusqu’aux stoïciens, «on retrouve dans Bacon cette distinction entre le principe vital et Il âme pensante. « L’homme, dit-il, a deux âmes: l’une raisonnable

22g RÉSUMÉ UK L’HISTOIRE 1>E LA MÉDECINE.

et qui lui vient de Dieu ; l’autre, irrationnelle, produite par la matière et qui lui est commune avec les bêles. Cette dernière âme est la véritable cause des phénomènes vitaux: c’est une substance corporelle atténuée et rendue invisible par la chaleur; elle tient delà nature de l’air, dont elle a la mollesse pour recevoir des impressions; elle tient de la nature du feu, dont elle a la force pour propager au loin son action. Cette substance a dans les animaux parfaits son siège principal dans la tête. Kl le parcourt les nerfs, et elle s’entretient par le sang spiritueux des artères. «

Selon Barthez , on ne saurait décider si le principe vital est un principe matériel ou métaphysique; s’il a une existence distincte de celle du corps et de l’àme, ou s’il n’est qu’une simple modalité de la substance organisée. Cependant il doit être conçu par des idées distinctes de celles que l’on a des attributs du corps et de J’àme. Toutefois, voulant éviter l’écueil de ses prédécesseurs qui i avaient abusé du mot âme , en l’employant pour désigner la cause i de plusieurs phénomènes qu’ils ne pouvaient expliquer, ni par les lois de la physique ou de la chimie, ni par celles de la mécanique, ni par celles de l’irritabilité, Barthez ajoute formellement: j « On mauqueaux règles delà vraie et saine inéthodephilosophique, : lorsqu’on assure que l’âme seule produit dans l’homme la pensée et les mouvements vitaux. Cependant on ne doit point affirmer qu’il soit impossible que la suite des temps n’amène la connais- : sance de faits positifs, qui sont ignorés aujourd'hui, et qui pour- : ront prouver que le principe vital et lame pensante sont essentiellement réunis et confondus dans un troisième principe plus général. »

Barthez regardait tous les phénomènes vitaux, phvsiologiques ou pathologiques, comme étant produits parle principe vital. Tous les phénomènes vitaux, dit-il, se rattachent commeà leurs causes, soit à la sensibilité, soit à la motilité, qui dérivent du principe vital. Les liquides, comme les solides, sont doués de la faculté de sentir et d'agir. La chaleur vitale ne dépend ni du froissement des parties, ni du mouvement chimique, mais du mouvement tonique des molécules vivantes. La respiration sert à modérer la chaleur vitale et à ramener la température du corps au degré normal de constitution. Or, toutes ces choses se font par l’activité du principe vital. Barthez regardait les sympathies comme des suites contingentes de l’action vitale qui les occasionne , et il appelait synergies toutes les sympathies qui sont la suite néces-

saire d’une action vitale, physiologique ou pathologique. Il y a sympathie lorsque l'affection d’un organe occasionne sensiblement et fréquemment une affection correspondante dans un autre organe sans que cette succession puisse être rapportée au hasard ou à l’action mécanique réciproque des organes. Il y a synergie lorsque plusieurs organes agissent de concert dans le but d’opérer l’accomplissement d'une fonction. Les sympathies et les synergies dérivent de la liaison qu’ont entre elles les forces vitales, sensitives et motrices.

La définition que Barthez nous a laissée de la maladie est, sans contredit, l’expression la plus heureuse et la plus large de la haute philosophie qu’il professait. La maladie, dit-il, est l’œuvre du principe vital, c’est une sorte de fonction propre à l’état morbide qui, comme les fonctions de l’état physiologique, a un but utile et consiste dans un concours d’actions harmoniques régies par des lois. Cette définition , qui contient en germe toute la philosophie de la médecine pratique, a été une source féconde à laquelle les meilleurs esprits ont puisé. Nous devons à Barthez les méthodes thérapeutiques. Il désigne par méthodes thérapeutiques , les divers plans de traitement que l’on doit opposer aux maladies. Il y a trois sortes de méthodes thérapeutiques : la méthode naturelle , la méthode analytique et la méthode empirique. Le médecin doit nécessairement adopter une de ces trois méthodes, et il se laisse diriger en cette occasion par une autre science, par la science des indications, qui est, selon Barthez, la philosophie même de la médecine pratique.

Lorsque les mouvements vitaux se développent et s’enchaînent d’une manière favorable, le médecin emploie la méthode naturelle : elle consiste à seconder la tendance salutaire de la nature, en maintenant habilement ses efforts dans leurs limites naturelles. Lorsque les mouvements vitaux prennent, au contraire, une fausse direction, lorsqu’ils ne tendent pas à la guérison, lorsque les efforts de la nature sont défectueux ou incomplets, le médecin a recours à la méthode analytique. Alors il s’elforce de découvrir les affections essentielles ou élémentaires qui, par leur réunion, constituent l’action morbide, et il attaque chacun de ces éléments par des moyens proportionnés à leur force et à leur importance. Enfin, lorsqu’une affection, très composée, se refuse à l’analyse, ou bien encore lorsque tous les moyens qu’on a employés jusque-là ont échoué, le médecin a recours à la méthode

2 B 0 RÉSUMÉ DE LHJSTOIftli DE DA MÉDECINE.

empirique. Elle consiste dans l’emploi des spécifiques: on nomme ainsi des médicaments qui guérissent la maladie en vertu de certains rapports d’affinité directe qu’ils ont soit avec le mal, soit avec la cause du mal. Barthez a compté, parmi ses disciples, les hommes du premier mérite, Grimaud , Dumas , Lordat, Frédéric Bérard. Ces législateurs de la médecine moderne ont établi, avec lui, une école qui régnera bientôt sans partage. L’esprit de cette école est toujours expérimental , lors même qu’il s’élève aux sublimités de la philosophie transcendante. Mais il est en même temps essentiellement pratique et toujours dirigé vers les progrès d’une science qui aspire à formuler les dernières vérités expérimentales. Tous les dogmes du vitalisme se lient entre eux -sous la discipline du fait initial qui les domine, et, semblables aux meilleurs gouvernements qui font entrer dans leurs formes les •éléments les plus opposés, l’école de Montpellier, comme le dit Pétiot, fait reposer sa doctrine non pas sur un seul ordre de faits, mais sur l’ensemble de tous les faits physiologiques, pathologiques et thérapeutiques. En d’autres termes, ce n'est pas seule- -ment dans des considérations isolées d’anatomie, de physiologie, j de physique, de chimie, d humorisme, de spiritualisme ou d’organicisme qu elle puise les matériaux de ses principes, mais elle i les cherche et elle les trouve dans tous les systèmes sans exception 1 et dans toutes les considérations fournies par les diverses branches ! de la science de l’homme.

Page 1