DOCTRINE DE LINCITATION, OU SYSTÈME PHYSIOLOGIQUE DE BROWN
Pendant que Barthez professait à Montpellier les vérités de la médecine hippocratique et créait défait la vraie philosophie médicale, une autre doctrine, sortie d’Écosse, où elle n avait pu s établir sous la main de son auteur, se répandit en Allemagne, où elle avait été importée par un certain Christophe Girtanner, qui selforça, mais en vain, de la présenter comme lui étant propre. Cette doctrine est celle de Jean Brown l Écossais. Quelques circonstances favorisèrent, dit-on, son avènement. On cite, entre autres, la chute des doctrines mécaniques , physiques et cliimiques, dont 1 insuffisance et les vices nombreux avaient fait oublier momentanément les principes de Stahl, d'Hoffmann et de Boerhaave.
Le b rownisme, qu on a surnommé aussi le système de l’incita-
don, est incontestablement un des plus simples qui aient jamais paru. Son auteur, le célèbre professeur d’Edimbourg, réduisait I toute la physiologie aux divers modes d’action d’un seul et même principe qu’il nommait Yincitabi/ité. Il rattachait 1 étiologie à deux «causes fondamentales : aux puissances incitantes et débilitantes «externes et internes; la pathologie à deux états morbides : à l’état i. sthénique et à l’état asthénique; la thérapeutique à deux ordres de médicaments : aux stimulants et aux débilitants. Or, en partant de ces principes, il ne fallait ni études préliminaires, ni anatomie, ni physiologie, ni philosophie : en revanche, on recherchait avec soin à quelles causes sthéniques ou asthéniques l’affection, devait être rapportée, et la thérapeutique consistait à prescrire des stimulants quatre-vingt-treize lois sur cent, et des débilitants dans des proportions mathématiquement inverses. L économie animale, comme l’économie de tous les êtres vivants, est pénétrée d une force active à laquelle elle doit la sensibilité et le mouvement dont elle est douée. On ne connaît ni la nature, ni l’essence, ni l’origine de cette force, mais ses effets sont réglés par des lois qu’il est facile de saisir et qui sont immuables. Celte force, selon Brown , c’est lincitabilité : elle distingue la matière animale et végétale de la matière minérale, c’est-à-dire la matière vivante de la matière morte; tous les êtres organisés lui doivent leur aptitude à vivre, et c est par elle qu ds exécutent les fonctions qui constituent l’attribut de la vie.
Quelle que soit la nature de cette force active et radicale; qu'elle dépende d’un fluide électrique, comme le disait Cullen, ou d’un fluide nerveux qui tantôt augmente, tantôt diminue, toujours est-il qu elle est la vie elle-même et que c est elle qui, en animant les organes, les met à même d exciter les phénomènes physiologiques et pathologiques qui constituent les grandes expressions de la vie.
Selon Brown, tout être vivant possède une certaine dose d’incitabilité, mais cette dose varie chez les divers individus au gré de mille circonstances. L’incitabilité a son siège dans la substance médullaire du cerveau et des nerfs ainsi que dans la fibre musculaire. Plus elle est abondante, plus l’animal est susceptible d’agir sous la pression des impulsions qu’il reçoit des incitants ou des causes excitatrices de 1 incitabilité.
L incitabilité est une propriété générale une et indivisible dans tout l’organisme; néanmoins elle resterait dans I inaction, si elle
232 JIÉ8UMÉ UK LlllSTOIHK IJK KA MEDECINE.
ii^cLüit 1 1 i isc? en mouvement per les puissances incitantes qui unissent sur elle en vertu d’une véritable affinité. L’incitabilité mise en jeu par les puissances incitantes produit I incitation. Et l incitation bien comprise est en dernier résultat la vie tout entière. Ainsi donc, selon Brown, la vie est un résultat; c est le résultat de l’action des incitants sur 1 incitabilité, et elle ne se soutient qu’à cette condition. L’incitabilité se consume et se dissout par l’action des incitants; elle s’accumule et elle augmente, au contraire , par le ralentissement d action des incitants. Brown a constaté cet ordre de faits, et il est arrivé à expliquer tous les phénu nènes vitaux physiologiques et pathologiques par l’accumulation et la consommation alternatives de l’incitabilité. Enfin, la mort n’est, selon lui, que l’effet nécessaire de la consommation entière de l’incitabilité.
Ainsi donc Brown rapporte tous les phénomènes de l’économie à la vitalité; et l’incitabi lité , les incitants et l’incitation constituent en quelque sorte le trépied de sa doctrine : l'inci ta bilité est l’étoffe de la vie; les incitants en sont les soutiens et 1 aliment. Voici du reste une image empruntée au docteur Christie, qui rendra encore plus sensible la théorie de Brown.
Représentez-vous d’abord un foyer établi sur un gril tout couvert de charbon qu’on renouvelle à mesurequ il s’épuise, au moveu d’un tuyau fixé au fond de la cheminée; figurez-vous ensuite ce charbon. peu combustible, comme étant alimenté par l'action soutenue de plusieurs courants d’air dirigés sur le fover par un soufflet à plusieurs tubes, et vous aurez le tableau de la vie. En effet, le gril représente l’organisme ou le mécanisme animal; le charbon représente la matière de la vie ou 1 incitabilité ; le tuvau fixé sur la cheminée représente la faculté inhérente à tous les corps vivants de reproduire l’incitabilité incessamment usée et incessamment renouvelée; le soufflet à plusieurs tubes et à plusieurs courants d’air représente les différents incitants qui mettent en jeu 1 incitabilité vitale; enfin la flamme qui s élève dans le foyer sous l’action de toutes ces forces est l image de la vie et le produit des incitants sur l'incitabilité.
On appelle puissances incitantes tous les agents capables de déterminer 1 exercice des facultés du corps. Ces puissances sont externes ou internes. Parmi les puissances externes , Brown cite d’abord l’air, les aliments et les boissons. Il range parmi les puissances internes le sang et les fluides, les contractions musculaires,
TBMI*S Dli LUTTE ET DE PERFECTIONNEMENT. 233
les mouvements péristaltiques, et enfin la pensée et les passions, qui sont le résultat de l’action cérébrale.
Les incitants sont généraux ou locaux. Les incitants généraux incitent directement tout le système; les incitants locaux incitent seulement telle ou telle partie et n’agissent sur l’ensemble de l’organisation cpie d’une manière secondaire. Mais , en dernière analyse, tous les incitants agissent de la même manière, et il en résulte qu’il n’y a qu’une sorte d’incitation ; que toute action prétendue spécifiqueest identique avec toute autre, et que la spécificité est une fiction. Il peut se faire que les puissances incitantes dirigent plus particulièrement leur action sur un organe que sur un autre en raison de ses sympathies ou de sa puissance naturelle ; mais il ne saurait y avoir de différence que dans le degré et jamais dans la qualité. L’incitation est toujours proportionnée à la force de l'incitant. Si l’action des incitants est en rapport harmonique avec la somme d’incitabilité dévolue à l’économie, la santé est le produit de cet équilibre harmonique; si, au contraire, l’action des incitants pèche par excès ou par défaut, il y a dans le premier cas épuisement de lincitabilité ou faiblesse indirecte ; il y a dans le second accumulation de l incitabilité ou faiblesse directe. L’état de santé et celui de maladie ne sont pas d’une nature différente , mais ce sont deux effets ou deux modes différents du même principe d’action de l’incitabilité. L’opportunité aux maladies est un état intermédiaire entre la santé et la maladie. Il n’y a cpie deux causes générales de maladies , savoir : une incitation trop forte et une incitation trop faible. Il n’y a pas de causes spécifiques de maladies. Cependant il y a des affections organiques purement locales produites par des causes vulnérantes , toxiques ou venimeuses , et il y a aussi des altérations organiques qui résultent de certaines affections , telles que la gangrène, le squirrhe et l’anthrax. H y a deux sortes de maladies générales : les maladies sthéniques et les maladies asthéniques. La disette de sang ou l’anémie est la cause débilitante la plus active; la pléthore sanguine est, au contraire, l’incitant le plus puissant de l’économie. Il y a quatre sortes d inflammations, deux sthéniques etdeux asthéniques. Une sthénique générale et une sthénique locale, une asthénique générale et une asthénique locale. L’inflammation sthénique générale est un état commun à la partie enflammée et au reste du corps ; 1 inflammation sthénique locale consiste dans un vice organique ou dans
23/i 1IÉ8UMÉ DK LHISTOIHE DE LA MÉDECINE,
une solution fie continuité. On ne doit jamais oublier qu'une inflammation locale ne s’étend jamais au delà de son foyer si la partie est peu sensible ; mais qu elle se répand, au contraire, dans toute l’économie où elle simule une maladie générale, si la partie enflammée est un organe essentiel à la vie et très sensible, comme le cerveau, l’estomac et les intestins. Enfin, une affection primitive locale ne produit une inflammation générale qu’autant quelle coïncide avec une diathèse inflammatoire ou sthénique. Elle dégénère souvent en typhus quand la diathèse est faible ou asthénique. Selon Brown, il faut, dans l’exercice de la médecine, avoir moins égard au nom des maladies et à leur classement méthodique qu’à l’intensité de l'incitation dans chacune d'elles ; il faut peu compter sur les symptômes, parce qu'ils sont trompeurs, mais il faut avoir égard à la nature de 1 opportunité sthénique ou asthénique qui a précédé la maladie. Un juge de l’état actuel de l’incitation dans une maladie par la prédisposition et l’opportunité assez fidèlement indiquées par les habitudes antérieures du sujet. Il ne faut étudier que ce qu’il v a de nécessaire en anatomie, et il faut bien se rappeler que l’autopsie et l’examen du malade n’indiquent rien sur l’origine d’une maladie générale. La plus grande difficulté dans la pratique est de bien saisir la juste proportion des incitants qui, eu égard à la constitution individuelle, ne doivent être ni trop forts ni trop faibles. C’est toujours graduellement et avec ménagement qu'il faut diriger l’action des puissances incitantes; c’est aussi graduellement et avec une grande prudence qu’il faut les réduire.
Le médecin, appelé au lit du malade , a deux choses à considérer : 1° si la maladie est générale ou locale; 2° si elle est sthénique ou asthénique. On doit, dans les affections sthéniques , avoir recours au repos du corps et de l’esprit, aux vomitifs, aux purgatifs doux et à la saignée. Dans les affections asthéniques on emploie , au contraire, les incitants en commençant par les plus diffusibles. Le plus actif de tous les diffusibles est l’opium : il excite toutes les facultés physiques et morales ; il chasse le sommeil et produit un état de veille plein de puissance et de gaieté. Le vin et les liqueurs spiritueuses sont aussi d excellents incitants. Un favorise leur action par un air pur, un sommeil modéré, par une bonne nourriture animale, par 1 exercice du corps et de l’esprit, et par toutes les passions réparatrices.
iels sont les deux modes de traitement préconisés par Brown ;
ils formaient toute sa thérapeutique. Quant à leur application, elle doit être subordonnée au rang que les maladies occupent dans l’échelle de l’incitation. Quelle que soit l’opinion qu’on se fasse du brownisme , on est forcé de reconnaître que l’auteur de ce système a rendu d immenses services à la médecine. C est flrown qui, le premier, en formulant scientifiquement les rapports des incitants et de l'incitabiüté, a véritablement appliqué à la pathologie la plus grande loi physiologique qui ait jamais été entrevue. Brown se targue dans ses ouvrages d’avoir le premier considéré le corps humain comme un tout indivisible dans 1 état de santé et dans celui de maladie. Il y aurait là, sans doute , matière à discussion ; toutefois nous devons admettre, pour être justes, qu’en rapportant tout dans l’homme à la vitalité et en présentant l’action vitale comme la seule cause de tous les phénomènes de la santé et des maladies , Brown a réellement continue l’œuvre d’Hippocrate, et qu’il a ramené ainsi aux saines doctrines les esprits qui se laissaient entraîner au delà du raisonnable par les pompeuses promesses de la physique et de la chimie.
Ainsi donc la doctrine de Brown a son bon côte , lorsqu on la réduit à ce qu elle vaut et qu’on renonce à la présenter abusivement comme l'expression d une règle absolue identique et applicable à tous les cas ; mais vouloir restreindre a deux formes exclusives toutes les affections qui frappent 1 humanité , et n admettre pour les guérir que deux méthodes curatives , c est insulter au bon sens, à la vérité, à l’expérience et aux règles les mieux établies de la médecine pratique. En un mot, c’est rendre dangereux par ses principes un art qui ne l’est que trop souvent par 1 étendue et la complication du sujet qu il comporte, par 1 ignorance et l’inhabileté des artistes qui l’exercent.
On ne saurait dire précisément où Brown a puisé la première idée de son système , mais on en retrouve les racines dans le strictum et le laxum de Thémison, d Asclépiade et des méthodistes, et plus près de nous, dans les écrits de Frédéric Hoffmann qui faisait consister la vie dans le mouvement, et les maladies dans les vices du mouvement. Enfin, certains auteurs prétendent que Brown n'a fait que développer les idées de Cullen, son maître, qu'il modifia ensuite, d'après le conseil de Hunter.
Ce qu’il y a de certain , c’est que le système de Brown fut parfaitement accueilli à son début en Angleterre, en Allemagne, en Espagne et en Italie , où il trouva de célèbres partisans et de très
236 niisüMK de l'iiistoibk de la médecine.
ardents défenseurs, parmi lesquels on cite Moschati et Solinghi. Quant à la France, elle le reçut froidement, malgré l’appui que lui prêtèrent Bertin c*L Fouquier, et il devint plus tard l’objet de vives attaques dirigées par Pinel , qui s’attacha à démontrer qu’il était infidèle et vicieux à beaucoup d’égards. Néanmoins on retrouve les traces du brownisme dans les théories de Itasori et de Thomasini ; et il est certain que les Allemands l’ont combiné, les uns avec le mysticisme (Roeschland), les autres avec le chimisme (Reil), d’autres enfin avec le naturisme (Kilian etTroxler).
Un des plus grands reproches qu’on puisse faire à Brown, c’est d’avoir confondu dans une seule expression ( l’incitabililé ) deux facultés bien différentes, savoir : la sensibilité qui est la source du sentiment, et l’irritabilité qui est la source du mouvement. En effet, comme l'a fort bien dit le docteur Coutanceau , après les belles expériences de Haller, on ne saurait confondre sous la même dénomination la sensibilité et l’irritabilité qui peuvent bien n’étre que deux modifications du même principe de vie, mais qui, ayant une manière d’agir différente et présidant à deux ordres distincts de phénomènes vitaux, doivent à cause de cela être étudiées isolément, sinon dans leur nature inconnue, du moins dans leurs effets, quand on veut apporter quelque exactitude dans l’exposition systématique des actions propres à l animalité.