VITALISME DE BICHAT
Préparé par de fortes études en anatomie et en physiologie, Bichat, disciple de Marc-Antoine Petit, un des plus beaux géniesde la chirurgie moderne, essaya de faire passer dans la médecine cette clarté et cette méthode qui avaient jeté tant d’éclat sur ses travaux en anatomie et en physiologie. Obligé de choisir entre toutes les doctrines qui se disputaient alors l’empire de la science, il se prononça en faveur du vitalisme hippocratique, et il adopta sans réserve les préceptes de Chaussier qui voulait qu’on étudiât exclusivement les lois de la vie dans les êtres vivants, et indépendamment de toute application physique, mécanique et chimique. Partant de ces principes, Bichat conçut le projet d établir un système complet de médecine basé à la fois sur les phénomènes de la vie, sur I anatomie et la physiologie, sur la distinction des tissus, sur la connaissance des sympathies, sur l'observation des effets locaux et généraux des médicaments, et enfin sur les altérations organiques trouvées après la mort et offertes par l’autopsie. Puis,
pénétré des idées de Bacon et de Newton, il essaya de (aire pour les sciences médicales ce que ces deux grands génies avaient déjà réalisé pour les sciences physiques; toutefois, en marchant sur la trace de ces illustres devanciers, il se garda bien de confondre ces deux sciences dans une sorte d’unité ou d’identité. Il voulut, au contraire, qu’on établît catégoriquement la part et la portée de l’une et de l’autre, et qu’on laissât à chacune son génie et son indépendance. « Comme les sciences physiques, dit-il, ont été perfectionnées avant les sciences physiologiques, on a cru éclaircir celles-ci en y associant les autres; on les a embrouillées, c’était inévitable; car appliquer les sciences physiques à la physiologie, c’est expliquer par les lois des corps inertes les phénomènes des corps vivants : or voilà un principe faux; donc toutes les conséquences seront nécessairement fausses. Puisqu’il en est ainsi, laissons à la chimie son affinité, à la physique son élasticité, sa gravité, et n’employons pour la physiologie que la sensibilité et la contractilité. J’en excepte cependant les cas oii le même organe devient le siège de phénomènes vitaux et physiques, comme l’œil et l’oreille, par exemple. »
Après s’être livré avec ardeur à l’anatomie, avoir étudié et pratiqué la chirurgie sous Marc- Antoine Petit et sous Desault, et après avoir fait un grand nombre d’expériences sur les animaux vivants, et professé avec distinction l’anatomie pathologique encore naissante, Bichat jeta le germe de sa philosophie médicale dans plusieurs mémoires qu il présenta à la Société d’émulation dont il fut un des fondateurs. Puis il publia son Traité des membranes , ses Recherches sur la vie et la mort et son Anatomie générale , c’est-à-dire autant de livres qui resteront dans la science comme des monuments de son immortel génie.
Suivant Bichat, les sciences physiologiques se composent de deux ordres de connaissances : de la connaissance des phénomènes vitaux et de celle des rapports qui existent entre les phénomènes vitaux et les propriétés vitales qui en sont les causes directes.
En partant de ces vues, Bichat rattacha tous les phénomènes vitaux physiologiques et pathologiques à la nature particulière des tissus dans lesquels ils se manifestent, et il forma de tous les actes de la vie soumis ainsi à des propriétés vitales un système physiologique très méthodique.
Analyser avec précision les propriétés des corps vivants; mon-
RÉSUMÉ DF. LHISTOIRE HE LA MÉDECINE, im- (|ue les phénomènes physiologiques se rapportent définitiveinent à ces propriétés considérées dans leur état naturel; que tous les phénomènes pathologiques dérivent de leur augmentation, de leur diminution ou de leur altération; que tout phénomène thérapeutique a pour but leur retour au type naturel dont ils s’étaient écartés, voilà la doctrine de Bichat peinte par luimême.
Bichat forma d’abord des séries de faits dépendants des propriétés vitales dont jouissent les divers tissus de l’économie; puis pour lier et coordonner ensuite toutes ces séries de faits , il les soumit, comme à leur cause première, à l’action d’un principe permanent de réaction ou, pour mieux dire, à l’action directe d’une force unique inhérente à la matière organisée, qu’il supposa répandue à diverses doses dans les différents tissus de l’économie et à laquelle il donna le nom de force vitale.
Après avoir posé comme un axiome le grand fait de la force vitale, Bichat, descendant pour ainsi dire de cette idée principe à ses conséquences, chercha parmi les phénomènes vitaux ceux qui se présentaient comme les plus généraux, et les ayant découverts, il désigna sous le nom de propriétés vitales, les forces telles quelles qui les produisent. Il en admit quatre, savoir : la sensibilité et la contractilité organiques, la sensibilité et la contractilité animales. Ce sont ces forces qui président, dans les organes, à tous les phénomènes de la sensibilité et de la locomotion, et à tous ces goûts et à tous ces dégoûts qu’on rapporte à l’instinct. Enfin, dans celte théorie, tous les actes de la vie sont méthodiquement classés en deux grandes divisions qui comprennent ceux qui sont propres à la vie organique, ou de nutrition, et ceux qui appartiennent à la vie animale ou de relation.
Pour Bichat, la force vitale est le principe même de la vie et la cause de tous les phénomènes cjui la caractérisent. La sensibilité est la faculté en vertu de laquelle léconomie sent ou perçoit 1 action des stimulants; la contractilité est la faculté par laquelle léconomie impressionnée on modifiée par les stimulants réagit contre eux. Les propriétés vitales dérivent de ces forces et des divers tissus de léconomie; elles sont tellement inhérentes aux corps vivants qu’on ne peut les concevoir sans elles.
En effet, supposez qu'ils en soient tout à coup privés, et à l’instant même tous les phénomènes de la vie s’arrêteront et la matière seule existera. Le chaos n était que Ja matière sans
temps de lutte et de PERFECTIONNEMENT. 239
propriétés. Pour animer l’univers, Dieu le pénétra de gravité, d’élasticité, d’affinité, d’électricité; puis, à une partie des êtres créés il donna en partage la sensibilité et la contractilité. En résumé, selon Bichat, la sensibilité et la contractilité sont les causes de tous les phénomènes qu’on observe dans les corps organisés. Il aime à répandre cette idée et il la reproduit souvent dans ses ouvrages sous différentes formes. Le rapport des propriétés comme causes avec les phénomènes comme effets, est, dit-il, un axiome presque fastidieux à répéter aujourd’hui en physique, en chimie et en astronomie. Si mon ouvrage établit un axiome analogue dans les sciences physiologiques, il aura rempli son but. Le chimiste rapporte tous les phénomènes qu’il observe à l’affinité; le physicien voit partout dans la science la gravité, l'élasticité, l’électricité. Dans les sciences physiologiques, au contraire, on n’a pas encore remonté, d’une manière générale au moins, des phénomènes aux propriétés dont ils dérivent... La digestion, la circulation, les sensations ne rappellent point au physiologiste l’idée de la sensibilité ou delà contractilité, comme le mouvement d’une montre rappelle au mécanicien que c’est l’élasticité qui est le premier moteur de ce mouvement; comme la roue d’un moulin et celle de toute machine que l’eau met en jeu en coulant, rappelle au physicien la force de gravité.
Déjà avant Bichat, Sanchez, Aristote et beaucoup de naturalistes avaient divisé les fonctions vitales en deux classes : l’une comprenant les fonctions relatives à l’entretien du corps, et l’autre, les fonctions qui mettent l’homme en rapport avec la nature. Bichat adopta, développa et popularisa cette division. Il admit des appareils propres aux fonctions de nutrition et des appareils particuliers aux fonctions de relation, puis il divisa la vie en vie animale et en vie organique. Il Y a, dit-il, deux classes d’êtres, deux classes de propriétés, deux classes de sciences.
Les êtres sont ou organisés ou inorganisés; les propriétés générales sont ou vitales ou non vitales ; les sciences sont ou physiques ou physiologiques. La physiologie animale, la physiologie végétale et la médecine, composent les sciences physiologiques ; l’astronomie, la physique et la chimie, composent les sciences phy. siques. Ces deux classes de sciences ont uniquement rapport aux phénomènes; deux autres classes relatives aux formes extérieures et intérieures, à la description par conséquent, leur correspondent : ce sont la botanique, l’anatomie et la zoologie, pour les
2/(0 JlÊSUMÉ l)K l’hMTOIIIK DE i.A MÉDKCIKfc.
corps organisés, et la minéralogie pour les corps inoigauises. Les fonctions qui mettent l'homme en rapport avec les objets extérieurs ont pour instruments des organes doubles ou symétriques dont l’action est intermittente. Les fonctions qui accomplissent le travail de la nutrition ont pour instruments des organes non symétriques, qui agissent d’une manière continue. Tout ce qui est relatif à l’entendement incombe aux organes de la vie de relation; touL ce qui est relatif aux passions appartient aux organes delà vie.de nutrition. Les propriétés vitales qui président à ces deux ordres de fonctions sont latentes ou évidentes. La vie animale est obtuse dans le fœtus, elle se perfectionne par l’éducation ; la vie organique domine chez le fœtus, elle n’a pas besoin d’éducation. Selon Bichat, toute théorie exclusive de solidisme ou d’humorisme est un contre-sens pathologique, comme une théorie dans laquelle on mettrait uniquement en jeu les solides ou les liquides en serait un physiologique.
Tout en faisant résider les propriétés vitales dans les solides, Bichat a soin cependant de faire observer que tous nos fluides sont pénétrés de vie. » Dire ce qu’est cette vitalité des fluides, cela est évidemment impossible, s’écrie-t-il, mais son existence n’est pas moins réelle. Cependant le chimiste qui veut analyser les fluides n’en a que le cadavre, comme l’anatomiste n’a que celui des solides qu’il veut disséquer. Observez en effet que dès que le principe de vie a abandonné les fluides, ils tendent aussitôt à la putréfaction, et se décomposent comme les solides privés de leurs forces vitales. Lui seul empêche donc ce mouvement intestinal, qui sans doute entre pour beaucoup dans les altérations dont les fluides sont susceptibles. Le sang jouit pour ainsi dire des rudiments de la sensibilité organique; suivant que la vie qu il possède le met plus ou moins en rapport avec les autres fluides, il est plus ou moins disposé à se combiner avec eux et à les pénétrer de cette vie qui 1 anime. Quelquefois il repousse longtemps les substances qui lui sont hétérogènes. Qui ne sait si la vitalité des fluides n influe pas sur leurs mouvements. C’est plus que probable. Il est difficile à croire que des fluides purement inertes pussent, s’ils se trouvaient seuls dans des vaisseaux animés par la vie, y circuler comme des fluides vivants. De même, des fluides animés parla vie ne pourraient point se mouvoir d’eux-mêmes dans des vaisseaux qui en seraient privés. La vie est donc également nécessaire dans les uns et les autres. »
Toutes les maladies consistent en une lésion des propriétés ivilnles de la sensibilité ou de la contractilité, d’où il résulte que les maladies sont d’autant plus nombreuses, que les corps organi- *sés sont doués d’un plus grand nombre de propriétés vitales. Les icauses de maladie existent en nous et bois de nous; elles portent Heur action sur les solides et sur les fluides. Les fluides sont sou- -vent le véhicule delà matière morbifique; ce sont particulièreiment les fluides destinés à la composition des organes qui apporitent la maladie aux solides, tandis que les fluides destinés à la ^décomposition emportent plutôt la maladie: c’est par eux que s’opèrent les crises.
Bichat divise les maladies en deux grandes classes :1a première classe comprend celles qui troublent spécialement la vie animale; la seconde classe embrasse celles qui altèrent particulièrement la vie organique. Bichat ajoute: « Je dis particulièrement; car tel est l'enchaînement des deux vies, que l’une ne peut guère être altérée sans l’autre. » Ainsi les fièvres qui troublent la vie organique occasionnent des transports cérébraux qui agitent la vie animale, et de même les affections cérébrales primitives troublent sympathiquement la circulation et la respiration. Bichat divisait encore les maladies en maladies organiques et maladies vitales: il entendait par maladies organiques celles qui altèrent le tissu des organes, et par maladies vitales celles qui laissent ce tissu intact. Il divisait encore les maladies en maladies aiguës et en maladies chroniques. Enfin il voulait qu’on établît une différence entre les maladies qui sont indépendantes de tout principe inhérent à l’économie et celles qui proviennent d’un principe morbifique qui, vénérien, scrofuleux, scorbutique, cancéreux ou dartreux, a son siège dans l’économie et y attaque alternativement les divers organes ou la masse du sang.
Bichat essaya d’opérer une réforme profonde dans la matière médicale et dans la thérapeutique. On retrouve la plupart de ses essais sur ce double sujet dans la thèse de M. Pairier, où ils sont parfaitement systématisés. « On dit que la pratique de la médecine est rebutante; je dis plus, s’écrie Bichat, elle n’est pas, sous certains rapports, celled un homme raisonnable quandon en puise les principes dans la plupartde nos matières médicales. En effet, à quelles erreurs ne s’est- ou pas livré dans 1 emploi et la dénomination des médicaments? On créa des désobstruants quand la théorie de l’obstruction était en vogue; les incisUs naquirent quand
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celle de l'épaississement des humeurs lui fut substituée; quand il fallut envelopper les âcres, on créa les inviscants et les incrassnnts. Ceux qui ne virent que relâchement ou tension des fibres dans les maladies, que le laxum et le slrictum , employèrent les astringents et les relâchants ; enfin les rafraîchissants et les échauffants furent rnis en usage par ceux qui eurent spécialement égard dans les maladies à l’excès ou au défaut de calorique. »
Bicliat pose en principe que tout médicament, même un cataplasme, modifie les propriétés vitales, et que nous n'agissons jamais que par et à travers la sensibilité de nos organes. Tout médicament a pour but de ramener les forces vitales au tvpe naturel dont elles s’écartent dans les maladies. Dans les inflammations, il y a exaltation de la sensibilité organique et de la contractilité insensible; il faut diminuer cette exaltation par les cataplasmes, les fomentations et les bains locaux. Il blâme la théorie de ceux qui ne voient dans les maladies que force ou faiblesse, et ne reconnaissent d’autres agents thérapeutiques que les fortifiants et les débilitants. Enfin il recommande expressément d’administrer les médicaments un à un, afin de mieux étudier les effets locaux, généraux et sympathiques qui échappent ou se confondent lorsqu’on administre plusieurs médicaments à la fois.
Bicliat poursuivait avec ardeur ses recherches sur l'action des médicaments, lorsqu’une mort prématurée l'enleva en quelques jours à la science et à l’humanité. Il succomba, durant l’eufântement d’une pathologie et d'une thérapeutique anatomico-physiologiques.
Quoique vitaliste, Bicliat se livra avec beaucoup d ardeur aux travaux d’anatomie pathologique, et il est juste de dire qu’en fécondant cette science alors toute nouvelle , il contribua beaucoup aux succès dont elle a joui plus tard. Malheureusement il se laissa déborder par elle.
Selon Bicliat, l’anatomie pathologique comprend non seulement les dérangements organiques qui arrivent lentement et comme des conséquences des maladies chroniques, mais elle embrasse encore toutes les altérations que nos parties peuvent éprouvera quelque époque qu’on examine leurs maladies. L’anatomie pathologique se compose de deux grandes parties : la première fait connaître l’histoire des altérations communes à chaque système, quel qup soit l’organe à la structure duquel il concourt
net la région qu’il occupe; lu seconde comprend l'examen des n maladies propres à chaque légion ou à tel ou tel organe. Plus tard, Bichat, se laissant entraîner par son imagination , agrandit encore les domaines déjà trop vastes de l’anatomie pathologique. « Otez, dit-il, certains genres de fièvre et d’affections nerveuses, tout est presque alors en pathologie du ressort de l’anatomie pathologique.» Ces paroles ont eu un grand retentissement, et elles fermentent encore dans la tête de bien des gens qui se croient médecins parce qu’ils exercent imperturbablement la médecine. Quoi qu’il en soit, à dater de cette époque, on confondit plus que jamais les maladies avec les dégénérations organiques qui n’en sont que les résultats éventuels et les conséquences. Alors l’anatomie et la chirurgie étouffèrent la médecine, et elles conquirent une sorte de prééminence dont elles jouissent encore dans l’esprit de ceux qui les regardent comme les bases de la médecine. Erreur singulière et pleine de dangers pour l’humanité, qui paie toujours de son sang les sottises homicides des systématiques.
La doctrine de Bichat diffère de celle d’Hippocrate, de Van Helmont, de Stahl et de Barthez en ce que, au lieu d’attribuer les phénomènes de la vie à la nature, à lame, à l’archée ou au principe vital ayant puissance de cause absolue, elle les rapporte à certaines propriétés dont les unes appartiennent aux tissus et les autres à une force qui pénètre toutes les parties solides et liquides de 1 économie, et qu’on ne saurait confondre avec les forces physiques et chimiques.
Sans vouloir diminuer eu rien le mérite de Bichat, nous pouvons dire qu’il a puisé une grande partie de ses idées dans les œuvres de Bordeu, de Barthez et de Pinel. En effet, on retrouve le fond de ses vues sur les membranes dans le Traité du tissu muqueux de Bordeu; et il est certain qu’il a trouvé de précieux matériaux dans le livre intitulé : Nova doct.rina de funclionibus corporis humani , ouvrage dans lequel Barthez examine successivement toutes les fonctions et indique dans chacune le rôle que .joue le principe vital, et celui que Ion doit attribuer à la structure organique, à 1 influence mécanique ou chimique et à l’âme. Enfin Bichat rend lui-méme hommage au génie de Pinel dans son Traité des membranes , où l’on trouve cette phrase que nous reproduisons textuellement : «Pinel a établi un judicieux rapprochement 1 entre la structure différente et les différents affections des membranes. » C’est en lisant son ouvrage que I idée de celui-ci
2/)Ü RÉSUMÉ UK l’hISTOIBE DE LA MÉDECINE.
s’est présentée à moi, quoique cependant plusieurs résultats s’y trouvent, comme on le verra, très différents de ceux qu'il a énoncés.