‹ Traité de la science médicaleChapitre 63 sur 106 · Partie scientifiqnc · texte numérisé non relu

Partie scientifiqnc

Les premiers livres de la Faculté de Paris furent de simples registres qu’on désignait sous le nom de Commentaires ; le plus ancien de ceux qui ont été épargnés par le temps porte la date de 1395. Jacques Desparts, chanoine de la cathédrale de Paris et premier médecin de Charles Vil, donna à la Faculté naissante plusieurs manuscrits précieux, un Abrégé alphabétique des maladies et des remèdes, un volume sur le régime, et enfin un catalogue général des médicaments internes et externes. Telle fut la souche de la bibliothèque encore existante.

notices însToniQUES.

Lu Faculté de médecine fît venir de la bibliothèque de l’Escurial (Coi'doue) plusieurs traductions d’Hippocrate et de Galien. Elle se procura aussi les Préceptes diététiques de l’école de Salerne, l’Anatomie d Héropbile, la Botanique de Dioscoride, les livres de Rhazès et d Isaac , et le Traité des urines de Théophile, disciple de Galien.

Tout l’enseignement de la première Faculté avait pour objet la connaissance de ces divers traités, qui étaient fidèlement expliqués et commentés par les maîtres et par les bacheliers.

Plus tard, la Faculté fît encore l’acquisition de quelques ouvrages importants; on cite parmi les plus fameux : la Concordance de Jean de Saint-Amand ; la Concordance de Pierre de Saint-Flour ; le livre de Galien De usu partium ; les Médicaments simples de Mézué; la Médecine pratique de Mézué; le Traité de la thériaque d’Audromaque : l’Antidotaire d’Albucasis; l’Antidotaire clarifié de Nicolas Mirepse; et enfin le fameux Totum continens de Rhazès, qui constitua pendant longtemps le plus beau joyau de la Faculté. Jean Avis, doyen de la Faculté, en 1471, rapporte à ce sujet que Louis XI , avant voulu posséder une copie du Rhazès pour sa bi-

bliothèqueparticuhère, députa près de la Faculté de médecine Jean

Ladriesse, président de la cour des comptes, à l’effet de deman-

der à la docte compagnie de lui prêter son Rhazès. La surprise et l’inquiétude furent grandes parmi les membres de la Faculté; ils s’assemblèrent plusieurs fois au bénitier de Notre-Dame, pour délibérer sur cette grosse affaire, et enfin après bien des discussions et des péroraisons, il fut décidé qu’on ne confierait le fameux livre que sous bonne caution : c’est-à-dire après dépôt lait de douze marcs d’argent et d’un billet de cent écus d or, souscrit par un riche bourgeois nommé Malingre, qui répondrait du loi. Les conditions furent acceptées, le livre fut prêté, et au bout d un an on rendit fidèlement et le Rhazès et les gages d’or. Ceci se passait au xve siècle.

La Faculté n’eut pas d’autres livres jusqu’à Fernel. Ils lui suffisaient, ils contenaient toute la science de ces temps-là, et le génie et la patience des plus capables n’avaient d’autre objet que de s’exercer à les lire, à les comprendre, à les commenter et a les réciter. Les médecins de la Faculté ne connaissaientque ledogme et la parole écrite, et ils s’élevaient avec indignation contre tous ceux qui osaient attaquer ces pures traditions. Fa decouverte de l’imprimerie changea cet état de choses. La médecine, comme les

298 IIÉSUMÉ df. l’iii.stoiük de la mfdecine.

sciences et les arts, prit un nouvel essor, et peu à peu le Faculté, secouant le joug de la scolastique, devint enfin l’artisan de ses propres pensées. File essaya même d’appliquer les méthodes et les principes des sciences physiques et chimiques à la médecine, mais ses tentatives sous ce rapport furent toujours infructueuses.

Quoi qu’il en soit, la Faculté de médecine prit successivement une constitution scientifique, grâce aux leçons et aux travaux de Fernel, Houllier, Duret, Bâillon, Guy Patin, Riolan, Hecquet, , Ambroise Paré, J. -Louis Petit, Fabre, Lecat, Mareschal, de La Peyronie, Antoine Petit, Portai, Pinel, Vicq d’Azyr, Bichat, Béclard, Corvisart, Laënnec, Bayle, Chaussier, Cabanis, Roussel, Alibert, Thouret, Desault, Uupuvtren, Broussais, Landré Beauvais, et beaucoup d’autres qu’il serait trop long d’énumérer; mais ce qui a souvent manqué à cette constitution, et ce qui lui manque encore aujourd’hui, c’est l’homogénéité.

En effet, à la Faculté de Paris il n’y a point de doctrine générale, unitaire et absolue. Chaque professeur a la sienne, et la philosophie de l’école est de n’en pas avoir. Puis, comme il n’y a pas de chaire de philosophie médicale, la science des méthodes y est i inconnue, et il en résulte que l’enseignement manque à la fois de , solidité, de grandeur et d’éclat, parce qu il est dépourvu de direction, de base, de principes et de critique. On y recueille des faits j et beaucoup de faits, mais comme on ne s’attache pas à les géné- : raliser, ils s’éteignent avant qu’on puisse les rattacher à des lois fondamentales.

Comme il n’y a pas de chaire d histoire, on ne remonte guère au passé, ou, pour mieux dire, on n’y remonte pas du tout. On se borne à proclamer le résultat d’une expérience toute personnelle, étriquée, caduque et infidèle.... Tout se réduit là, et c’est à peine si les élèves connaissent une seule doctrine parmi toutes celles qui ont régné despotiquement; or comme la médecine n’est en définitive que l’ensemble coordonné des diverses vérités apportées par chaque doctrine , il s’ensuit naturellement que les élèves ne savent rien ou presque rien en fait de science médicale. Ils ne connaissent ni l’ordre, ni la succession, ni la coordination des faits scientifiques. Ils sont hors d’état de juger si les nouvelles choses qu’on leur propose sont réellement des progrès ou simplementdespas rétrogrades; ils ne sauraient indiquer dans la série des âges les faits de la médecine s’avançant naturellement et pro-

gressivement vers un but commun. Enfin, pour eux, la médecine date d’hier ou d’aujourd’hui; il n'y a ni religion médicale, ni famille médicale, mais chacun sent et agit à sa manière, selon sa force, dans toute son indépendance et dans sa liberté (1).

Comme il n'y a pas de chaire de doctrine hippocratique, il n’y a pas d’enseignement dogmatique et traditionnel ; par conséquent on étudie au jour le jour le système du professeur en vogue , et l’on ne se doute même pas qu i! existe une médecine scientifique, source de tout art et de toute pratique dont les bases ont été posées il y a deux mille ans par le génie d’Hippocrate.

Comme il n’y a pas de chaire pour l'exposition et l’inter] rétation des cas rares, on ne sait plus les cas rares, on n’y croit plus; ou jette un voile épais sur les faits les plus curieux de l’ordre physiologique et pathologique, et Ion met, comme on dit, la lumière sous le boisseau.

Comme il n’y a pas de chaire de bibliographie médicale , les élèves ne savent à quel auteur s’adresser, et ils se fourvoient à chaque instant par cette raison qu’en fait de livres, comme en fait de gens, il y a aussi la bonne et la mauvaise société.

Enfin, comme il n’v a ni chaire de méthodologie , ni chaire de biographie médicales , les élèves ne savent par où commencer, ni par où aller, ni par où finir, et Us ignorent la véritable influence que chaque homme célèbre a exercée sur son siècle. Enfin , sevrés de tons les enseignements utiles qui découlent de la vie anecdotique et savante des intelligences délite, ils perdent les biens les plus profitables aux jeunes gens , c’est-à-dire les grands

exemples et les grands modèles.

En résumé , ce qui fait défaut à la Faculté de Paris , c’est le haut enseignement ; mais le mal est parfaitement réparable , puisqu’il ne tient qu’au pouvoir de le compléter, et que le pouvoir a à cœur tonte œuvre de haut et légitime perfectionnement.

D’autre part, comme l’anatomie descriptive, l’anatomie pathologique et toutes les autres anatomies sont enseignées à la Faculté deParis avec un grand luxe de matière et d’exhibition ; il en ré-

(i) Depuis que nous avons «?crit ce paragraphe, M. le professeur Amiral, charge du cours de pathologie et de .hérapeutique générales a la Faculté de .ncdrc.ne a fait entrer l’histoire de la médecine dans le programme de son enseignement , il a rendu Je la aorte un service signalé aux élèves, et l’école elle-même ne peut être que hère et reconnaissante de l’initiative généreuse que le savant encyclopédiste a prise dans celte circonstance,

300 BÉSCMÉ DK l’iiistoibiî de ka médecine.

sullc que les élèves abondent clans les sentiers vicinaux de la

science proprement dite, et qu’ds sont de première force sur le

cadavérisme.

Puis, comme il n’y a pas deux professeurs qui soient exactement d’accord sur les principes de la science et de l’art , il s’ensuil naturellement que les élèves sont eux-rnémes indécis sur les bases d’une science dont la condition fondamentale est de reposer sur l’unité de vues, l’unité de principes et l’unité d’application.

Ainsi s’expliquaient la confusion et la cacophonie qui font de l’enseignement actuel un chaos qui arrête les esprits positifs sur le seuil du sanctuaire.

Il y aurait un moyen certain de remédier à ces inconvénients pleins de périls, ce serait de créer des chaires nouvelles, et d'abord, et surtout, de convoquer un congrès médical, et de le charger de fixer dogmatiquement les principes de la science et de l’art.

Qu’on fasse dans ce but un appel honorable à tous les hommes de la médecine. Que tous soient conviés des plus petites localités comme des plus grands centres de population, pourvu qu’ils soient capables, diligents, sincères, et I on pourra consom- j mer l’œuvre de la régénération scientifique.

Il suffit de soumettre au savant aréopage le programme des différentes doctrines qui se disputent l’empire de l’opinion médicale avec ordre de les étudier, de les analyser et de les comparer 1 dans leurs principes, dans leurs conséquences et leurs applica- ^ tions. Ce travail, une fois accompli, l’assemblée se répartirait en autant de sections qu’il y aurait de doctrines représentées dans son sein, et alors une discussion sérieuse, une argumentation complète s’engagerait entre les rapporteurs de chacune de ces sections ; puis, après le débat, l’assemblée tout entière se prononcerait sur la valeur de chacune de ces doctrines, et fixerait par un vote la suprématie de celle qui lui aurait paru l’emporter sur toutes les autres. Alors cette doctrine, revue et perfectionnée dans son ensemble, et posée ensuite par les efforts de tous sur sa base véritable, serait l’objet définitif d’une dernière élaboration qui, par un travail synthétique, l’immatriculerait en autant de principes qui seraient enseignés par toutes les écoles sous l'autorité du dogme et de la loi.

C’est ainsi que procéda au moyen âge saint Benoît de ISursia, fondateur de l’ordre des Bénédictins. Les associations religieuses

suivaient, en Occident des règles différentes. Saint Benoît les soumit toutes aux mêmes principes et à la même discipline, et sa règle, quoique très sévère, fut approuvée par saint Grégoire et suivie par toute l’Église latine. Grâce à cette énergique constitution, l’ordre des Bénédictins devint célèbre et il rendit les plus grands services à la religion, à l’humanité et aux lettres. Les nouveaux apôtres portèrent la foi aux barbares, reculèrent les limites de la civilisation, et transmirent à l’Europe entière les chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque et romaine.

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