‹ Traité de la science médicaleChapitre 68 sur 106 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DE LA NATURE. — DE LA NATURE MÉDICATRICE, DE L’iNSTINCT ET DE LA FORCE VITALE.

« Nec aliud natura, aliud sapienlia dixit. » (Parménide.)

Le mot nature dérive du mot chaldaïque qui signifiera. Or, le feu, que les anciens désignaient sous l’épithète d ecalidum innatum, était pour eux la source de la vie et la cause de toutes choses. Chez les Grecs, le mot qui correspondait à celui de nature, était <p-j 71; qui dérive de vûw, je produis. Ainsi la nature était pour eux aussi une cause active et productive, eL l’objet continuel d un culte spécial. Le mot nature est pris dans des acceptions différentes. Tantôt il désigne la puissance créatrice de l’univers : natura nalurans. Tantôt il exprime l’ensemble des êtres ou le svstème des corps que Dieu a créés; natura naturata. On l’emploie encore pour exprimer l’ordre perpétuel qui préside au mouvement de l'univers. Enfin, pour une secte de philosophes, la nature c’est l ame du monde, cest la force difluse dans toute la matière de l’univers pour la reproduction générale des corps.

Ainsi donc le fait d une cause première et productive a de tout temps frappé les esprits, et pour désigner celte cause universelle et essentiellement active, on a créé différents noms qui, en deinière analyse, sont tous synonymes. Ainsi cest pour désignei la cause qui préside à tous les mouvements organiques et \itaux qu’Hippocrate a créé le mot nature; et cest dans le meme but que Crollius a imaginé son astru.n intemum ; que Michel A hei ii .1

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inventé son principium cnergoumenon ; que Van Helmontacréé son archée , et que Stahl et Claude Perrault ont invoqué la puissance de l ame. Ainsi donc, nature, âme, principe vital, archée, tous ces mots sont synonymes, et il en est de même de ces expressions : Sôvafuç irXtxzixr), ôiivafj.iç Çwnxi?, âp%h xivr/T hwj xa: ytvv>jT(xrj, employés tour à tour par Empédocle, Galien et Aristote, et qui toutes désignent, en dernière analyse, une force active, inconnue dans son essence, mais parfaitement connue par ses effets. Plus tard, et c’est un progrès, on a substitué au mot nature, les mots force vitale, puissance vitale , action nerveuse, citons nos livres sont pleins au jourd'hui d’expressions synonymes, telles que celles-ci : principium vitale (Duret et Barthez}, vis invita, visvitæ (Robert Whvtt), substantia eneryetica natures (Glisson), inipelum faciens (Boerhaave), incitabililé (Brown), irritabilité (Haller et Broussais). En résumé, le mot nature est synonyme de force vitale, puissance vitale, mots qui expriment le grand fait de la vie et le principe qui est la source des phénomènes physiologiques et pathologiques, qui les domine et qui est le terme au delà duquel il n’y a plusd explication. C’est dans ce sens que le mot nature a été compris par Hippocrate qui a posé la science médicale sur ses véritables bases le jour où, après avoir découvert l’activité bienfaisante de la nature dans les maladies, il a signalé la puissance de cet agent qui réagit contre tout ce qui trouble l’état du corps ou ses fonctions. Mais qu’est-ce donc que cette nature, que ce prinium moyens et existens , dont l’histoire est si vaste et remplit en quelque sorte tous nos livres de médecine ? Quelle est cette nature dont le fait est le premier de la science et l'archétvpe de toutes nos théories médicales? Quelle est cette cause première de tant de causes secondes subdivisées à l’infini, et sources elles-mêmes de mille effets qui, dans le cercle de la vie, forment autant de causes qui recommencent îles phénomènes dont la fin se confond avec le commencement? Qu’est-ce enfin, médicalement parlant, que cette nature constamment agissante dont l homme est incessamment pénétré? La nature est la source de tous les phénomènes physiologiques et pathologiques ; c est elle cjui répare nos forces et qui se soulève contre tout ce qui trouble nos fonctions. Elle est si puissante que les médecins ont trouvé dans ses effets des ressources qu’ils n avaient ni prévues , ni obtenues. Elle est formatrice par excellence ; elle est conservatrice tant qu’elle ne préside qu’à l’entretien ou à l’harmonie du corps; elle devient médicatrice du moment qu’une cause morbi-

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firme teiul a tioubler 1 équilibre qui doit régner entre les parties. La nature, cest la force plastique et régénératrice qui refait tout ou partie des organes lésés ou détruits; c’est la chaleur vivifiante qui pénètre notre économie; c’est l’agent invisible [cjuid ignolum) qui rend toutes nos parties irritables et sensibles, et qui préside à toutes nos fonctions physiologiques et pathologiques. C’est ainsi du moins que l’ont toujours compris les plus grands médecins de tous les temps, Fernel , Houillier, Baillou , Duret Sydenham, Baglivi, Lepecq de la Clôture. Tous ont enseigné que la nature de l’homme suffit à tout et que le vrai médecin est celui qui sait l’imiter au besoin. Et de ces données générales sont sortis certains axiomes ou dogmes qu’on trouve dans les livres des plus grands philosophes médecins et dont voici le texte: Il y a un homme intérieur qui gouverne l’homme extérieur, c’est-à-dire ces muscles, ces chairs que l’anatomiste sépare, mais dont il ne trouve plus le moteur (Sydenham). Il y a en nous une nature incomparable qui fabrique des viscères par sa propre science et qui les répare (Duret). Il y a en nous une force propre, organisatrice, savante, sans instruction acquise, qui veut, qui dirige nos forces vitales indépendamment de notre libre arbitre, ou même souvent contre nos volontés particulières. Elle coordonne nos membres; elle établit entre eux des rapports sympathiques même autrement que par l'intermédiaire des nerfs; elle distribue la nourriture en tout lieu de l’organisation ; elle est présente par tout et, au moven de cette conspiration universelle, elle aperçoit aussitôt le mal dans une partie ; elle s’v recueille, pour ainsi parler, afin de combattre , d’expulser la cause nuisible à l’intégrité de l’économie (Virey).

Cette force vigilante qui maintient avec tant de sollicitude la vie des créatures leur indique le plus souvent par des impulsions salutaires ce qui est favorable à la santé et à la guérison des maladies , comme le prouve manifestement l’instinct des animaux. Ainsi la nature est médicatrice des maux : elle cicatrise les plaies, soude les os rompus, ferme les ulcères, débarrasse les premières voies ou les autres parties de l’économie par des évacuations nécessaires, le vomissement, les excrétions, les sueurs, l’expectoration, les hémorrhagies spontanées. La nature nous indique encore les aliments les plus utiles et rejette les superflus , et les substances nuisibles ingérées. Il faut écouter sans cesse ses décisions : Nec a/iud n attira , allnd sapientia dixtt. La nature ne se

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borne pas au bien présent; il est manifeste quelle prévoit l’avenir, surtout clans la propagation des espèces : ainsi elle prépare d’avance tout ce qui est nécessaire pour la formation de nouvelles créatures; elle remplace par des germes tenus en réserve les dents et les ongles qui tombent, comme elle remplace les pinces cassées des écrevisses, les œufs enlevés aux oiseaux, les fleurs prématurément coupées. La nature sait protéger l’existence de ses créatures et particulièrement des germes; de là viennent l’instinct des mères et les soins prodigieux qu elles prennent d’échauffer, d’allaiter leurs petits et de les garantir au péril de leur vie. La nature aspire à l’unité, à l’union, à la génération, à l’amour, à tout ce qui est plaisir; tout ce qui est douloureux ou pénible lui est contraire. La formation des créatures, le plus auguste de ses ouvrages, a lien par la plus ardente des voluptés; l’accroissement, la conservation qui s’opèrent au moyen des nourritures sont déterminés par le plaisir de manger. Toute action naturelle, capable d’entretenir ou de reposer la santé, est accompagnée ou suivie déplaisir: ainsi l’accouchement, débarrassant la mère d’un pesant fardeau, lui cause un épanouissement intime de joie lorsqu’il est terminé et efface aussitôt toutes ses douleurs; ainsi le vomissement, qui dégage l’estomac, procure un soulagement agréable; ainsi toutes les évacuations nécessaires deviennent un agrément. Il en est encore de même de la guérison •' dans les convalescences, on se sent renaître avec joie. Par une raison semblable, tout ce qui se fait avec plaisir et selon la nature donne la vie, la beauté, etc. C’est pour cela que les œuvres de génie ne s’opèrent pas sans une grande volupté mentale. Ainsi s'explique la joie d’Archimède sortant nu de son bain en s’écriant: Eùpjxoc, je l’ai trouvé.

Étudions donc cette nature, cette force conservatrice qui est la vie elle-même; étudions ses appétits, ses instincts, ses voies. Tâchons de ne rien ignorer de ce qui la concerne; approfondissons autant que possible l’effet de ses ressources organisantes et guérissantes sur des sujets soustraits dans ce but à la déplorable action des remèdes violents et à la tourmente des médications perturbatrices. Enfin , étudions sans prévention qeite faculté intime et providentielle par laquelle chaque être vivant, chaque individu est gouverné volontairement ou involontairement. Il y a tant d’enseignements et de si précieux enseignements dans le grand fait de la nature providentielle et médicatrice, qu’il a donné

i>t la nature Médicatrice. 3 5y

lieu par la coordination scientifique des vérités qu’il enseigne à une véritable doctrine médicale qui a sa philosophie, ses procédés, ses méthodes et son langage. Cette doctrine, c’est la doctrine créée par Hippocrate et continuée par Galien, Stahl, Sydenham et les plus grands médecins de tous les siècles; c’est la théoi le des causes (mules appliquée à la médecine. Cette doctrine se perpétue comme le génie des arts par une espèce de l'eu sacré qui s’alimente d’inspiration et de sentiment. Vous la voyez briller comme une étoile dans les écrits des hommes anciens et modernes qui ont le plus illustré la philosophie et la pratique de notre art ; vous la trouvez dans les œuvres de Zénon, d’Arnauld de Villeneuve, de Claude Perrault, de de Sèze,de Grimaud, de Barthez, de Bérard, et dans les ouvrages de MM. Bécamier, Lordat, P. Blaud, Caizergues et Golbn.

De tout temps, les plus grands philosophes se sont attachés à * découvrir le lait-principe entre tous les faits importants. C’est ainsi qu’Empédocle et Parménide s’occupèrent moins de l’étude de 1 univers que de la cause première qui préside à tout et qui gouverne tout.

Hippocrate était pénétré de ces idées quand il a dit : Il est aussi nécessaire de connaître les forces du corps que la nature de ses affections, afin de s’assurer de celles qui l’emportent; et s’il survient quelque chose de divin dans les maladies (to 0£~ov ), il faut en étudier à fond la Providence. Quant à ceux qui, partisans aveugles-nés du hasard éternel, ne veulent admettre en toute chose que la puissance des rencontres et l’intelligence des chocs, et qui nient avec une opiniâtreté follement systématique l’évidence palpable et 1 irrécusable philosophie des causes finales, nous leur dirons : Vous prétendez contester un but. une fin, une destinée à 1 harmonie des choses ; vous voudriez effacer des dogmes de la science la théorie inébranlable des causes finales. Eh bien , dressez vos sens et votre raison sur le spectacle imposant de la nature; examinez les mondes, contemplez l’univers; voyez tout près de vous avec quel arL chaque espèce se gouverne et aspire fatalement à un but réglé d’avance; voyez toute la science qu elle possède sans jamais I avoir apprise ; comptez vous-même ces problèmes si bien résolus des plus grands mystères. Examinez une patte, un poumon, une aile; étudiez-les avec attention , revenez-y encore et dites-nous si ces organes vivants ne sont pas faits pour remplir un but final , et même avec un art

si merveilleux, qu’on est forcé de reconnaître qu’une providence a formé tous ces rouages si délicats et si fidèles ! Voyez aussi avec quelle sûreté de résultat chaque système entre en action, comme un appareil, pour subvenir aux besoins de ses propres intérêts ou des intérêts de l’ensemble. Examinez jusqu'où la force radicale qui anime ces rouages tend d’elle-méme a leur conservation, a leur réparation, et vous reconnaîtrez, avec les vrais disciples de la nature , qu’il y a une intelligence suprême, une volonté éternelle qui dirige l’univers dans ses mouvements, dans ses créations et dans ses admirables métamorphoses. Attribuez telle force active ou expansive que vous voudrez à la matière, et jamais elle ne composera , je ne dis pas un homme , mais seulement un œil avec toutes ses tuniques dont chacune est différemment tissue et fabriquée ! Il faut que les unes soient opaques pour former une chambre obscure, sphérique et noircie à l’intérieur ; d’autres, transparentes pour que les rayons de lumière les traversent; il faut que l’iris se resserre ou se dilate à propos pour n’admettre que tel cône de rayons ; que l’humeur aqueuse de la chambre antérieure, que la lentille du cristallin et que l’humeur vitrée de la chambre postérieure soient placées à des dislances respectives si bien calculées, si parfaitement en rapport pour réfranger les rayons lumineux, qu’il n’y manque rien, afin que les images arrivent correctement et se peignent sur la rétine. Dire ensuite comment de telles impressions se transmettent au cerveau par des nerfs optiques entrecroisés, et comment de deux images même renversées dans nos yeux nous ne voyons cependant qu'un seul objet droit, cela est par trop inexplicable pour nous : ne traitons que de choses plus palpables. Comment le hasard devinera-t-il encore qu’il faut garantir l’œil au dehors de ce qui peut le blesser; lui donner des paupières qui le recouvrent, des sourcils qui l’abritent, des cils pour écarter les insectes ou d’autres petits objets; enfin, une pupille dilatable ou contractile involontairement, afin de n être ni aveuglé d’un trop grand jour, ni plongé dans de trop épaisses ténèbres. Ce n’est pas tout, il faut approprier cet œil au milieu qu’habite l’animal? Comme le poisson doit vivre dans 1 eau, il est certain que l'humeur aqueuse devenait inutile à la chambre antérieure de son œil. Il fallait que la forme de son cristallin corrigeât la trop grande réfraction des rayons lumineux passant à travers un milieu dense comme l'eau. Ce n’est donc plus un cristallin lenticulaire; il est renflé comme

un pois, en sphère presque ronde, et par ce moyen, imaginé et exécuté avec la plus rare précision , le poisson distingue parfaitement les objets sous l’eau , ce que ne pourrait faire l’œil de l’homme. Mais le cétacé tantôt plongé sous les eaux, tantôt respirant à leur surface, avait besoin de voir en ces deux circonstances : aussi ses yeux, comme on vient de le découvrir, sont entourés de deux muscles constricteurs qui tantôt allongent le globe de l’œil en le pressant et tantôt le laissent revenir en sa forme sphérique, afin de changer la distance proportionnelle de chacune des humeurs, et de les mettre à la portée convenable , selon que l’œil reçoit la lumière à l’air ou sous l’eau. De même, dit Virey, l’oiseau destiné à s’élancer dans un milieu rare et subtil , comme l’air des hauteurs de l’atmosphère, devait , au contraire du poisson, avoir un œil tout autrement conformé : aussi la chambre antérieure est fort bombée pour contenir de 1 humeur aqueuse ; son cristallin, au lieu d’étre sphérique, est au contraire plus aplati que celui de l’homme et selon les lois les plus savantes de l’optique. Mais ce qu’il y a de non moins particulier et de merveilleux, c’est que les oiseaux de nuit ont leur œil entouré de pièces osseuses capables de le serrer et de 1 allonger, suivant la nécessité, pour voir de nuit. De plus, la vue de 1 oiseau est piesbvte en volant , parce qu’il est obligé de considérer les objets de loin ; puis quand il est perché sur un arbre , par exemple , il laut qu’il puisse voir d’assez près ce qui l’entoure, et qu il reprenne alors une portée de vue plus courte. Pour obtenir ce résultat, il faut tantôt reculer le cristallin et tantôt 1 avancer, comme on tire plus ou moins les tubes d’une lunette d approche , afin de considérer à diverses distances les objets. Aussi la savante nature a placé dans l’œil de l’oiseau, de la rétine au cristallin, un muscle transparent en losange, nommé la bourse ; il îecule ou laisse avancer cette lentille pour produire, au besoin de 1 animal, telle ou telle portée de vue. Nous pourrions citer encoie les }eux im mobiles et à facettes des insectes, les yeux articulés des ci ustacés. S’il fallait ajouter d’autres faits à de si merveilleux exemples, nous apporterions ceux plus étonnants encoie des oiganessex bien appropriés d’avance avec une prévoyance infinie a la pi J gation de la vie. S’il Y a jamais eu dessein piémédité et mai c’est bien là qu’il e'st impossible d’en douter, non plus que dans toute la conformation des animaux en chaque espèce se destination et ses besoins. Ainsi donc c est la natuie qui \ei

3Zl2 PRINCIPES GÉNÉRAUX DK LA SCIENCE MÉDICALE, nous et qui pourvoit d'avance et (ou jours à tous nos besoins. C'est elle qui nous forme, nous conserve et nous guérit. Nous revenons souvent sur ce fait, parce qu’il est le premier et le dernier de lu médecine, parce qu’il est le fait capital, celui sur lequel toute la médecine repose.

On ne saurait nier l’existence de la nature médicatrice ; elle a ses lois, son but et sa fin. Et cela se conçoit, car, de même qu il y a pour l'économie des éléments de destruction, de même il doit y avoir aussi dans l économie des éléments de conservation. Appelez cette nature force vitale, ou esprit de vie , donnez-lui tel ou tel nom que vous voudrez, mais du moins reconnaissez quelle existe, car tout le démontre et le prouve! C’est elle qui assimile à notre corps les éléments assimilables, et qui rejette ceux qui seraient dangereux ou superflus. C’est elle qui cicatrise les plaies, qui régénère les os et refait chez quelques animaux des organes tout entiers; qui, dans toutes les espèces, s’efforce de repousser les causes du mal, de réparer ses effets, et de rétablir l’équilibre par des insurrections d’organes qui coopèrent par svnérgie au rétablissement de la santé. Du reste, les plus grands médecins ont si bien reconnu la puissance et Faction bienfaisante de la nature médicatrice, que tous ont proclamé qu elle est souveraine dans les maladies. Hippocrate dit formellement que la nature de l’homme gouverne sa propre organisation; et Galien , qui est venu six cents ans après , répète à son tour que la nature agit sagement d elle-même, sans instruction et sans science, et que si le chirurgien possède l’art de réunir artistement les parties fracturées ou lésées, c est la nature seule qui établit la cicatrisation et qui consolide le cal. Enfin, Ambroise Paré a modestement formulé les mêmes pensées quand il a dit, dans des termes pleins d une simplicité éloquente: « Je 1 e pansai , et Dieu le guarit. » Nous revenons toujours sur ces jaropositions, parce qu elles sont 1 expression des principes les plus élevés de la médecine, et qu en dehors de la vérité qu elles énoncent, il n’y a que des hypothèses plus ou moins dangereuses, tandis qu’avec elles tout est lumière dans notre science. En effet, c est en les commentant et en les développant que les Sto! 1 , les Duret, les Bâillon, les Sydenham, ont consolidé les fondements de 1 art et mérité d’être désignés par tous les hommes éclairés comme les dignes continuateurs d’Hippocrate. Mais la nature n’est point énergique ou salutaire au même degré chez tous les individus. Il y a des gens chez qui ellp

est constamment incertaine et inhabile; d’autres, chez qui elle est mal réglée et mal arrêtée ; quelques uns , enfin , chez "lesquels elle réagit irop ou trop longtemps. Dans ces différents cas , la nature est en défaut, mais c’est par exception , et il serait par conséquent fort peu philosophique de tirer une conclusion absolue d’un fait éventuel et isolé. Ce que l’on peut dire, c’est que la nature est sujette à des écarts, à îles erreurs , à des départs , à des aberrations; c'est qu’il arrive quelquefois qu elle ne se détermine à rien, qu’elle s’épuise ou qu elle s’égare. Mais, encore une fois, il y a loin de ce fait exceptionnel à cette assertion erronée et fausse, trop souvent mise en avant par quelques contempteurs de la doctrine d’Hippocrate, à savoir: que la nature n agit pas, qu’elle agit mal , qu’elle conspire à notre perte, et qu il faut la combattre, l’opprimer ou la juguler. Du reste, si 1 on veutseiaire une idée de l’opinion des plus grands maîtres sur la puissance de la nature médicatrice, on peut consulter Sydenham, Zimmermann et Hufeland. Voici ce que dit Sydenham : « Hoc potisshnum » incumbit medico ut naturæ conalus effrenes coerceat, languidos «excitet, inordinatos dirigat. » Et plus loin il ajoute : « Morbus » nihil aliud est quam naturæ conamen morbificæ extermiuatio- » nem in ægris salutem omni ope niolientis. » Zimmermann fait entendre sur le même sujet un langage empreint d une très haute et très forte raison: « La nature, dit il , toujours attentive à la conservation de ses productions, semble quelquefois faire des efforts singuliers, et trouver en elle-même des ressources que ni le i égimi ni la main des hommes ne trouveraient jamais. Si Ion était attentifà profiter de ces heureux mouvements, on retrouverait fi équemmenten soi des forces plus que suffisantes pom sopposeï a ce qui peut nuire et devenir funeste ; mais, .comme on méconnaît ces mouvements, on est aussi dans le cas d ignoiei ses lessources et ses propres forces. On se contente de sentii qu on est malade , on consulte un médecin et l’on meurt, parce qu on ne s adiesse le plus souvent qu à des gens qui ne pensent que poi habitude e ne voient les choses que telles qu on les leui a dites. C est sui t dans les animaux que l’on remarque ces ressources infinies nature , qui conserve toujours dans la brute son cai ai tèi e et se. prérogatives. Pourquoi n en ferait-elle pas autant chez nous la laissions agir avec prudence. On en peut \oii pies dans différentes collections nosologiques. Les forces que 1 homme peut opposer à l’action des causes moibifiques

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vent dans la réparation des pertes en général: dans la réunion et la consolidation de ce qui a été déchiré ou rompu ; dans la séparation de ce qui est vicieux, et particulièrement dans la suppuration , dans l’excrétion de ce qui est nuisible, soit par des voies ordinaires, soit par des voies extraordinaires ; quelquefois dans la fièvre, dans l’aide et le concours des parties compatissantes, dans le régime de vie, dans l’habitude, dans le tempérament, clans certaines singularités de la nature; enfin, dans l’empire de l ame sur le corps. »

Hufeland nous dit : « Toute maladie donne lieu à une activité relative de la nature qui tend à changer et à corriger l’état anormal et rend seule la guérison possible. Relativement aux maladies visibles à l’œil ou chirurgicales, personne ne saurait en douter. Tout chirurgien avoue que ce n’est pas lui qui guérit une fracture, une blessure, un abcès, mais que c’est la nature ellemême, par ses admirables opérations d’exsudation, d agglutination, de suppuration, de séparation et de régénération des parties. Le chirurgien se borne à diriger convenablement ces différents actes et à éloigner les obstacles. Il en est de même des maladies internes soustraites à nos sens dans leurs rapports intimes, avec cette seule différence que nous ne voyons plus de nos propres veux les actes variés delà guérison, les changements qui s’opèrent, la séparation des parties mortes, leur régénération et leur rétablissement dans un parfait équilibre. Ce travail se retrouve non seulement dans les maladies aiguës, où la vie est surexcitée, mais encore dans les maladies chroniques; seulement il se fait moins promptement et d’une manière moins décisive. Dans les affections légères, nous voyons chaque jour le rétablissement s’opérer sans les secours de 1 art. Nous observons même des guérisons spontanées dans les maladies les plus graves. Il n’existe aucune maladie, depuis la fièvre inflammatoire la plus violente jusqu’à la peste putride, depuis la suppression jusqu’à l’excès des sécrétions et des excrétions, depuis les affections dynamiques jusqu’aux dvscrasies, que la nature seule ne puisse parvenir à guérir. Que fait donc l’art par la cure des maladies? Dans les inflammations, nous saignons, nous diminuons les forces, et par là nous croyons avoir guéri. Mais nous avons tout simplement enlevé l’obstacle, c’est-à-dire l’excès de sang et de surexcitation; nous avons mis ainsi la nature à même d’opérer complètement la véritable guérison interne, ce qui doit toujours avoir lieu pour que notre cure réussisse. Nous

croyons sincèrement produire la guérison, quand, dans les fièvres nerveuses et adynamiques, nous soutenons les forces; mais nous n’avons fait que rendre plus énergique la puissance curatrice de la nature, au point qu’elle peut alors se livrer aux actes extérieurs nécessaires au rétablissement. La guérison directe des maladies par les remèdes appelés spécifiques est encore l’œuvre de la nature. En effet, le médicament ne fait que heurter l’organisme, mais la réaction qui suit bientôt et l’amélioration qui survient ne s’opèrent que par les efforts intérieurs de la nature. Et par conséquent , riiomœopathie elle-même, qui se croit si supérieure à la nature, nous fournit justement la meilleure preuve de ses ressources et de sa puissance; car elle n’est rien autre chose qu’une méthode consistant à guérir au moyen de spécifiques; et, en choisissant les remèdes qui développent des symptômes analogues à ceux de la maladie, elle agit précisément sur l’organe malade lui-méme, réveille la réaction de la nature dans cette région , et amène le développement de la médication interne qui guérit la maladie. La puissance médicatrice de la nature peut aussi opérer la guérison dans les syncrasies, même là où l’organisme est infecté d'un poison spécifique. Est-il besoin de rappeler tous ces individus atteints du virus syphilitique qui se rétablissent sans aucun médicament et même sans l’usage du mercure que certains médecins bannissent à dessein du traitement. Et dans la syphilis constitutionnelle, où le virus a pénétré profondément tout l’organisme, à quoi servirait le mercure sans le concours de cette puissance médicatrice interne qui d’abord opère la séparation de la matière vénéneuse et du médicament qui lui a été opposé; qui ensuite produit dans les humeurs saines une régénération nécessaire à la guérison complète; qui replace dans une voie normale les sécrétions spécifiquement altérées, et restaure les parties désorganisées. Combien de fois ne voyons-nous pas que tout usage du mercure sous les formes les plus variées est inutile tant que, par une nourriture substantielle et des moyens fortifiants, nous ne portons pas dans les constitutions affaiblies les forces vitales au degré d’énergie nécessaire pour que les operations internes de guérison puissent s’effectuer, et même peut que le mercure agisse convenablement. La puissance médicatiice de la nature se révèle encore à nous dans ces phénomènes ctou nants que souvent elle fait naître d une façon tout a lait inatten due; dans ces changements, ces crises, ces transformations, ces

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métastases qui tout à coup mettent un terme ou font prendre une autre direction à une maladie {pave et longue <pii avait résisté à tous les moyens de l’art. Tel malade que la veille nous croyions voué à une mort certaine est pris dans la nuit d’une sueur a bon* daute, et le lendemain, de bonne heure, nous le trouvons hors de tout danger. Nous avons à traiter une maladie aiguë très grave, nous lui opposons vainement tous nos moyens : tout à coup un abcès se forme extérieurement, et la maladie est jugée. Oui, ce qui doit faire décerner une couronne à la puissance médicatrice de la nature, c’est son triomphe sur les méthodes de traitement les plus différentes, les plus opposées et souvent les plus irrationnelles. Ne voyons-nous pas journellement les gens de la campagne guérir sans aucun remède, et même en dépit du traitement le plus absurde? Et quant au traitement médical proprement dit, depuis longtemps je suis pleinement convaincu que la plus grande partie des guérisons ont été opérées avec 1 assistance du médecin, mais très peu par son seul secours. »

Il résulte de ces observations judicieusement recueillies par les grands maîtres de l art, qu’il y a une foule d’indispositions, d’étals morbides, d'affections, de maladies, qui sont favorables, nécessaires, utiles, et qui assurent en quelque sorte une santé relative et parfois une grande longévité : ainsi, par exemple, il est certain que l’on contracte avec le temps une certaine habitude de se porter mal , qui vaut mieux en définitive qu’une santé trop robuste, qu’une santé de chêne, passez-nous l’expression, qui se brise sous le vent des causes morbifiques. Il est également démontré que ces affections de bonne nature, si l’on peut s’exprimer ainsi, préservent souvent les êtres faibles et débiles, les roseaux de l'espèce humaine, d une foule d’affections qui moissonnent en quelques jours les plus vigoureuses constitutions. En un mot, il est prouvé que ces indispositions si redoutées sont très souvent des garnisaires qui s établissent chez nous à nos dépens, mais qui, par une sorte de compensation, défendent l’entrée de nos possessions à des ennemis beaucoup plus dangereux. Ce serait peut-être ici le cas d’énumérer la série de mouvements prophylactiques, conservateurs et médicateurs, que la nature déploie à des degrés plus ou moins marqués dans toutes les maladies; mais nous avons déjà traité cetle question dans notre livre de philosophie médicale, et nous renvovonsà cet ouvrage ceux tpii voudraient avoir plus de détails sur cet important sujet. Maintenant que nous avons suffisamment

appelé l'intention sur le fait irréfragable de la nature médicatrice set de sa puissance dans les maladies, nous devons, pour épuiser tcet important sujet de doctrine, parler des écarts et des erreurs de lia nature, car il est parfaitement démontré qu elle est sujette à des imouvements, qui trop violents ou trop indolents, ou dirigés sur des jparties peu convenables, deviennent aussi dangereux et quelquefois [ plus dangereux que les causes morbifiques, et constituent des aggravations ou des complications dont le résultat est de prolonger la maladie et quelquefois même d’occasionner la mort. Dans ces circonstances trop communes , il est du devoir du médecin prudent et éclairé de ne pas rester spectateur oisif de l’état morbide, mais de régler les mouvements de ces phénomènes ; de réprimer les plus violents , d’exciter ceux qui sont languissants, et d’imprimer une direction convenable à ceux qui s’écartent de la bonne voie. Nous devons recommander encore au jeune médecin de ne point s’alarmer trop vite, à la vue de certains mouvements qui trompent le vulgaire, et qui sont loin de pouvoir entraîner les conséquences que lignorance seule peut redouter. En elfet, beaucoup de ces tourmentes organiques, si redoutables en apparence, ne sont en réalité que l’expression consommée de lois établies, s o* pérant médicalement dans un but final et thérapeutique, que le médecin hippocratiste prévoit toujours et sollicite souvent. Ajoutez encore que l’homme malade, comme 1 homme qui se porte bien, est le jouet continuel de mille vicissitudes qui ont toutes sortes de prises sur lui, et qui impriment. à ses réactions mêmes des modifications fâcheuses. Mais ces modifications n ont rien d eflrayant, et quand au lieu d’étre éphémères elles durent plus longtemps, on ne doit pas s’en alarmer , car il n y a pas de victoire qui ne coûte du sang, et cependant 1 État ne périt pas. Ajoutons que cette tourmente des fonctions, si redoutable aux yeux de quelques gens malhabiles, est très souvent une condition nécessaire et comme un travail indispensable aux mouvements des crises. En eflet, il faut parfois que l économie soit soumise durant quelque temps à un certain mouvement d’orgasme, pour que la coction se fasse. Aussi quand ce mouvement fluxionnaire ou nerveux vient à manquer, il n’y a point de crise salutaire, la nature s épuise et le malade succombe. Sous son influence, au contraire, les mouvements décoctoires ont lieu, et la guérison s’opère tantôt à la suite d un flux de sang, tantôt par des sueur-, générales ou partielles, tantôt par ries évacuations alvines, et toujours par des lois choisies pai la

3 A 8 PHINCII’HS GÉNÉKAUX UE LA SCIENCE MÉDICALE.

nature qui dirige les mouvements médicateurs avec un art et une prévoyance admirables. Il est encore à remarquer que pendant la réaciion, un mal plus fort arrête constamment un mal plus faible, ce qui tient à ce que la cause morbifique ou l’affection attirent sur un point les forces de la vie, dont le concours est nécessaire pour opérer une action durable : de là sans doute ces perturbations apparentes, ces insurrections partielles ou générales qui font explosion pendant le cours d’une affection locale d’ailleurs bien caractérisée et qui la jugent définitivement; de là encore tous ces efforts des divers systèmes qui viennent comme des alliés ou d’utiles auxiliaires offrir le concours de leurs moyens aux organes menacés ou affectés. Quoi qu'il en soit, les moyens que la nature op- i pose aux maux qui l’affectent sont très souvent des maux qu il faut dans d’autres circonstances classer parmi les véritables affections : ce sont tantôt des convulsions qui mettent Uniterme à des réactions fébriles trop violentes, tantôt de violents accès de fièvre qui font cesser des convulsions, ou des vomissements qui enlèvent une forte migraine comme par enchantement; ou bien encore des exanthèmes, des sueurs, des évacuations alvines, des débordements de bile, des flux hémorrhoïdaux ou séreux qui jugent favorablement et définitivement des maladies internes qu’on croyait au-dessus de tous les secours de l’art. Enfin, il arrive aussi qu’une salivation opiniâtre ou de violents paroxysmes de rhumatisme ou de goutte mettent un terme heureux à des affections nerveuses intolérables et réputées incurables.

Il est à remarquer que la nature a, suivant les individus, des voies particulières qu’elle choisit de préférence pour opérer plus sûrement la guérison. Les poumons et le foie occupent le premier rang sous le rapport de l’énergie parmi les organes éliminatoires. Ainsi s’agit-il d’agents toxiques introduits dans l’économie par les voies respiratoires, les poumons leur opposent presque toujours une barrière insurmontable, et les éléments de mort sont bientôt neutralisés et expulsés soit par une exhalation, soit par une expectoration abondantes. S'agit-il, au contraire, de substances nuisibles introduites dans les voies digestives avec les aliments ou les boissons, le foie remplace le même office que les poumons : il divise ces substances nuisibles, il les enveloppe dans une sécrétion bilieuse abondante, il les noie en quelque sorte et les pousse au dehors. Enfin lorsque les poumons et le foie n’opèrent qu'à moitié la neutralisation ou l’expulsion des principes

morbifiques, ceux-ci pénètrent clans le torrent des humeurs, mais ils éprouvent aussi de ce côté de grandes résistances; les réactions s’organisent, et, par de véritables inflammations des humeurs ou du sang, elles produisent du pus, des abcès ou des dépôts qui se chargent des matières morbifiques et les entraînent au dehors, comme nous en avons des exemples dans les fièvres éruptives, dans la rougeole ou dans la variole, où la maladie ne cesse qu’autant que le principe morbifique décomposé ou brûlé par la fièvre est rejeté au dehors.

Tous les faits que nous venons d’énumérer sont démontrés par une foule d’observations recueillies avec le plus grand soin par les praticiens les plus éclairés et les plus consciencieux. Et la doctrine d’Hippocrate que nous professons n’est elle-même que l’ensemble coordonné de tous ces faits. Du reste, si la pratique médicale n’est pas à Paris essentiellement et universellement gouvernée par les principes de la doctrine d Hippocrate, la pratique chirurgicale semble, en revanche, vouloir s engager iranchement dans cette voie. « C’est une grande faute, dit M. Leroy d’Étiolles, que de procéder résolûment à l’opération des fistules à l’anus, et de négliger de s’enquérir si cette fistule n’est pas un émonctoire nécessaire, et s il ne résultera pas de sa guérison, ce qui s’observe assez fréquemment, l’explosion prochaine d’une phthisie pulmonaire mortelle. » « Les affections cancéreuses, dit M. Amussat, font encore le désespoir des chirurgiens: s’ils extirpent les tumeurs suspectes sur une région, une ulcération de même genre se reproduit bientôt sur la place même, ou dans le voisinage, ou sur un autre point. Une nouvelle ablation n a pas des effets plus heureux, car l’affection ne tarde pas à reparaître de nouveau, et toujours avec un degré croissant d exaspération ; les organes dépérissent, l’infection cancéreuse se développe de plus en plus, et les malades succombent en définitive par les progrès de cette affection. Il n’en est pas de même quand on livre la tumeur suspecte aux ressources de la nature. Sans doute alors les forces médicatrices ne parviennent pas toujours à vaincre cette affection redoutable, mais au moins la maladie reste stationnaire, ou si elle marche, ses progrès sont si lents, qu on a vu souvent bien des personnes vivre jusqu’à un quart de siècle et au delà avec des tumeurs cancéreuses. Ainsi, d une part, accélération de la maladie après l’opération et terminaison funeste a peu près certaine; d un autre côté, progression lente des symptômes, et

:i!)0 PRINCIPES généraux de i.a science médicale. possibilité de pousser fort loin sa carrière malgré la présence d’une affection cancéreuse, quand on I abandonne à elle-même. » Le mémoire d’Auguste Bérard (professeur de la faculté de Paris) sur l’irrigation par un courant d’eau froide dans le traitement des plaies nous offre encore de grandes et de fécondes instructions sur la puissance de la nature médicatrice. Réduire de plus en plus la part faite à l’acier; accroître sans cesse au contraire 1 intervention des forces naturelles de lu vie; placer en elles toute la confiance que la physiologie bien comprise nous apprend à leur accorder, et s’en faire un auxiliaire lent, mais sûr, de la guérison par une disposition savamment calculée des parties malades, voilA , dit-il , les vrais principes. Auguste Bérard est le premier qui, clans les fractures de la jambe, ait osé faire lever les malades dès le troisième jour; il leur ordonnait de marcher avec des béquilles et les arrachait ainsi à tous les dangers qu’entraînent quarante jours de séjour au lit. Voyez, s’écrie son historien, voyez, comme le chirurgien s’efface pour faire place à un opérateur plus habile que lui : c'est à la nature qu il laisse le soin de réparer des désordres qu’elle saura bien maîtriser; seulement le chirurgien lui en donne le temps en préservant de toute atteinte la santé générale du malade. Il favorise son action en maintenant intactes les fonctions de nutrition dont le concours est si nécessaire. Il la favorise encore en procurant ces alternatives d’exercice et de repos indispensables au maintien de 1 intégrité des fonctions du système nerveux. La vie, c est le mouvement; le repos, c’est la mort. Vraie pour l’ensemble des êtres, cette maxime l est encore pour les pariies les plus ténues de leur organisation. Ce mouvement moléculaire incessant par lequel tous nos tissus tendent à se modifier, tous nos liquides à se déplacer, à changer de composition intime, ce mouvement moléculaire, caractère de la vie, ne s’arrête qu’avec elle. Or, quanti il s’agit de réunir des os brisés, des chairs divisées, des tissus en lambeaux, la main du chirurgien aura rempli sa tâche, si elle est parvenue à s’emparer de ce mouvement moléculaire créateur, à le maintenir dans une voie réparatrice, à 1 empêcher de produire des végétations gourmandes qui gênent la marche de la guérison et qui souvent la rendent impossible à jamais. Dans la guérison rapide d’une plaie par première intention, cette force régénératrice, ce mouvement moléculaire incessant de nos tissus, montrent toute leur puissance. Dans l’ankylose d une articulation fracturée elles

bE LA NATURE MÉDICATRICE. i à l

rl font voir tout leur danger; dans les vastes foyers de suppuration .qui affaiblissent et emportent si souvent le malade, elles montrent une de leurs déviations les plus communes. Auguste Bérard cherchait à prévenir ces déviations, à écarter ce danger, à s’emparer de cette force. Après avoir fait connaître toutes les ressources de la nature médicatrice, nous devons ajouter que s’il est hors de doute que nulle guérison ne saurait avoir lieu sans le concours ou le secours de la nature, il n’est pas moins solidement établi que toute guérison est préparée, favorisée, souvent accélérée, quelquefois même rendue seulement possible par les ressources et les procédés de l’art. Il résulte de là qu’il est de la plus haute importance en médecine de savoir établir en toute maladie les limites et la portée de l’agent morbifique : celles de la nature et celles de l’art. Eh bien, l’art a pour objet d’enlever la cause du mal, de la neutraliser ou de la détruire. Il agit aussi en augmentant, en diminuant ou en réglant, suivant les diverses circonstances, l’économie des forces vitales et la mesure de leur emploi. Enfin, il éloigne les obstacles qui contrarient la guérison et fait naître et durer les conditions qui lui sonl favorables.

On a, dans ces derniers temps, substitué au mot nature cette expression , force vitale, qui désigne la cause des phénomènes vitaux, physiologiques et pathologiques. Et cette expression est devenueensuite pour les médecins ce que ces autres termes, forces électriques et forces chimiques , sont elles-mêmes pour les physiciens et les chimistes, c’est-à-dire les derniers mots de la science. Les études, ainsi dirigées, ont produit de très précieux résultats: on s’est attaché à reconnaître, par 1 analyse de la nature, la sont ce, les propriétés et l’action de la force qui nous anime ; on a eu 1ecours à la méthode de vérification scientifique , à l’observation , à l’expérience , à l’analogisme , à l’induction et à la généralisation, et l’on est arrivé de la sorte à des solutions très satisfaisantes , qui en promettent d'autres plus concluantes encore. Qu’est-ce que la force vitale? La force vitale est la vie elle-même dans son essence

et dans tous ses mystères; c’est l’organisme en puissance et en substance. Du reste, pour avoir une idée de la force vitale, il faut l’étudier dans toute la sérielles êtres animés qui la possèdent, dans les plus simples comme dans les plus compliqués , depuis lec.rou jusqu’à l’homme. Mais , hàtous-nous de le dire, on ne peut aborder avec fruit une question aussi délicate et aussi difficile qu autant qu’on a préludé à ces sortes de recherches par I étude de la

naliire inorganique ou du inonde matériel qui nous montre la vie sous un autre aspect, mais non sous un aspect moins élevé ou moins curieux. L’histoire naturelle peutétre considérée sous ce rapport comme une science préliminaire toutà fait indispensable. Elle nous ouvre les portes de lu nature vivante, et ses révélations constantes nous apprennent que dans une pareille question toute théorie qui n’embrasserait pas la totalité des phénomènes de la vie partout où ils existent, à quelque faible degré que ce soit, dans la pierre, ; dans le polype, comme dans le mammifère, ne serait, en réalité, quun essai éphémère, qu’un tâtonnement, qu un simple apprentissage. La force vitale est le principe et l’agent de la formation et de la génération. Elle agit dans un but marqué d’avance et d après des lois préétablies. C’est elle qui constitue notre tempérament, nos qualités , nos facultés. Selon Galien , elle consiste en esprit et elle sait fabriquer les instruments nécessaires pour parvenir à ses j fins. Elle est plastique lorsqu’elle pourvoit au développement , à i la nutrition, à l’accroissement, ou à la régénération des organes ; son action s’étend jusqu’aux parties les plus déliées de 1 économie. Elle assure ce qui lui est utile, ‘elle repousse ce qui lui est nuisible ; elle est toujours la sauvegarde de l’économie. La vie en tant que principe comburant, est tout entière dans la force vitale; car vivre, c’est en définitive consommer ses forces vitales, son fluide nerveux, son électricité, sa propre substance , substance qu'on reçoit en naissant et que l’on peut ensuite épargner ou gaspiller à sa guise. En effet, tout être organisé , tout végétal , tout animal apporte en venant au monde une dose plus ou moins considérable de vie, de fluide nerveux, c’est-à-dire de force vitale , de vis vitœ, comme disaient les anciens. Et dans tous ces êtres chaque partie de l’organisme est en quelque sorte approvisionnée de ce fluide de vie dans des proportions exactement en rapport avec 1 importance même des fonctions qu’elle doit remplir. Il en résulte que la sage et intelligente économie dans 1 emploi delà force vitale est aussi nécessaire à la conservation de la santé et de la vie que la bonne administration des deniers de l’État l’est elle-même à la conservation et à la prospérité de la force publique. Soyons donc économes et non avares cependant de notre force vitale. Sachons que plus nous en dépenserons follement, moins il nous en restera; mais sachons aussi qu’elle demande à être employée avec une certaine libéralité, et que le trop-plein de fluide nerveux devient, par son excès, aussi à charge à la santé que le trop-plein

OE LA NATUHE MÉD1CATUICE. 353

Je cette citait coulante f|uon a nomrnee le sang. Reconnaissons encore c|ite nous sommes exposés à des pléthores et à des anémies nerveuses , aussi bien cju à des pléthores et à des anémies sanguines. Ainsi , quand notre sensibilité s’émousse, s’appauvrit ou s éteint, 1 épuions-la pat le repos, par le sommeil, par une bonne nourriture, par un air pur et salubre, et même par les douces absorptions du plaisir qui, elles aussi, sont éminemment réparatrices. Quand, au contraire, notre sensibilité s’exalte ou devient trop irritable , calmons-la par des bains tièdes ou froids et par les moyens qui provoquent la réaction sanguine ou la pléthore, dont l’effet est de tempérer et de guérir les insurrections nerveuses. Enfin , retenons encore que chez tous les êtres de la nature organique, la force vitale suit constamment une proportion décroissante depuis lemomentdela naissance jusqu’au dernier terme delà décrépitude, et qu’on prolonge seulement la vie en ne la dépensant qu’avec prudence et mesure. En est- il de même du sens intellectuel, s’affaiblit-il avec les années? Voilà une question pleine d'intérêt, en ce que sa solution tranche en quelque sorte le grand problème de la différence des forces, en démontrant que le sens intellectuel, au lieu de s’affaiblir avec les années , devient , au contraire , plus fort , plus rapide et plus capable. Voici ce que dit à ce sujet le savant bibliothécaire de la Faculté de médecine de Montpellier, M. le docteur Kühnholtz , dans ses commentaires sur la différence que M. le professeur Lordat établit entre le principe vital et le principe intellectuel. « Pour que la puissance vitale et la puissance intellectuelle ne fussent qu’une première subdivision d’un seul et même principe, il faudrait, ce nous semble, qu’à tontes les époques de la vie le développement des facultés vitales et celui des facultés morales et intellectuelles fussent rigoureusement proportionnés , c’est-à-dire qu’ils se présentassent constamment l’un et l’autre au même niveau. Or, on connaît l’histoire des enfants célèbres, celle des gladiateurs de jadis et des porte-faix ou des forts de balle d’aujourd’hui , celle des gens de cabinet, des hommes de lettres tnéritanl ce titre, et des savants qui s’occupent de science toute leur vie. Les enfants célèbres, vrais crétins sous le rapport vital , s’affaiblissent , se détériorent rapidement, et meurent jeunes, précisément à l’époque où leur intelligence atteint l’apogée du développement prodigieux dont elle était susceptible. Chez les gladiateurs et chez les forts de halle, 1 intelligence, on le sait, est toujours en raison inverse du développement du corps ,

des fonctions vitales et des forces physiques. En temps de guerre des gens de lettres et beaucoup de savants seraient d’assez pauvres défenseurs de la patrie ; au lieu de mourir en présence de l’ennemi, les armes à la main et en vendant chèrement leur vie, ils ne peupleraient très probablement que les dépôts , les hôpitaux et les ambulances. Ün sait, enfin , que chez les hommes qui ont consacré toute leur vie à la culture des sciences, le domaine intellectuel s’accroît d’autant plus que le domaine vital se détériore davantage. C’est là ce qui a déterminé M. le professeur Lordat a comparer d’une manière aussi vraie qu ingénieuse la cause vitale à un fuseau dont la forme se renfle d’abord pour diminuer ensuite, en s’amincissant de plus en plus jusqu’à ce que sa pointe se casse quand on cesse de vivre; tandis que la cause intellectuelle lui a toujours paru , au contraire, ressembler à une paraboloïde avant sa partie étroite en bas et dont la base située en haut va s’élargissant de plus en plus jusqu’au moment où la mort arrive. » Depuis ce travail de M. Kühnholtz, M. Lordat a publié un livre infiniment remarquable sur X insénescence du sens intime; c’est à ce travail admirable de pensée et de style que nous renvoyons ceux qui auraient à approfondir les questions de haute philosophie. Ajoutons , d’autre part, et pour rentrer dans notre sujet, que la force vitale est inhérente à l’économie, quelle est intimement liée à nos organes, et qu elle est disposée de manière à être accessible à faction de l’âme qui lui imprime nécessairement une foule de modifications. Puis, sous son influence et par son action, les solides s’agitent et se meuvent, les liquides entrent en circulation, toute l’économie s’ébranle, et de tous ces mouvements divers où les phénomènes se combinent, se modifient et s’harmonisent, résulte définitivement l’état dynamique de l'organisation dont la vie est la sublime expression. La force vitale , ou pour mieux dire le principe vital, a reçu chez les anciens différents nomsen raison des facultés différentes qu ils crurent trouver en lui. Ils le nommèrent imûfMc,tant qu'ils virent en lui un souffle créateur, un éther producteur; ils le nommèrent Gtcf/ov, lorsqu ils le considérèrent comme le principe ou la cause de la chaleur animale. Ils lui donnèrent le nom d èvopfttôv, quand ils virent en lui la sourcedn mouvement. Enfin, ils 1 appelèrent fûatj, ou nature, lorsqu ils eurent reconnu qu il était le mobile de toute la machine qu'il gouverne ; et comme cette idée de premier moteur était pour quelques uns inséparable de l'idée d’intelligence, ils lui donnèrent aussi le nom de xLu^, âme, pour

t»E LA NATURE MÉDICATRICE. 355

désigner son essence impérissable. Du reste, appelez ce principe comme vous voudrez ; appelez-le 0spf/ov, ÈvopjiSv, 7cvcüpwt, ç, nature, esprit, instinct, providence, âme, mais reconnaissez sou existence; convenez qu’il existe, qu’il agit, et qu’il faut par conséquent donner un nom à cette force, à ce cri intime , à cette voix de conservation qui résonne à tout moment dans notre économie menacée.

On doit regarder la force vitale comme la véritable source de l’instinct. On nomme ainsi cette sagesse, cette prévoyance, cette providence interne qui nous pique en dedans, si l’on peut s’exprimer de la sorte; cette lumière latente qui gouverne et dirige les animaux dans leurs besoins, dans leurs désirs et dans leurs efforts de conservation et de guérison. C'est l’instinct qui fait que l’enfant qui vient de naître se jette de lui-même sur le sein qui doit le nourrir, et opère la succion avec un art qu’il n’a jamais appris et qui consiste à faire le vide; chose plus difficile à obtenir qu'on ne le suppose ordinairement, et qui échouerait très souvent, si notre science s’avisait de prescrire des règles magistrales à cet égard. C’est l’instinct qui guide nos sens à notre insu, et qui leur apprend à distinguer ce qui est utile et ce qui est nuisible. C’est lui qui soutient toutes ces industries dont le travail des animaux nous offre sans cesse l’irrécusable témoignage. Il est de fait que l’instinct ne parle pas d’une manière aussi spontanée, aussi intime et aussi appréciable chez l’homme que chez les animaux; mais c’est notre faute et celle des embarras et des obstacles que lui suscitent fatalement nos préjugés, notre éducation et nos raisonnements : embarras et obstacles qu’une raison forte peut écarter ou faire taire.

Ce qui fait que nous sommes moins attentifs, moins dociles, moins accessibles à la voix sérieuse de I instinct, c est que nous sommes habitués à ses tons ordinaires, et qu il faut, pour que nous les sentions réellement, qu’ils soient accidentellement accentués par quelque insurrection violente, par quelque tourmente dangereuse ou menaçante; alors nous écoutons cette voix intime, nous lui obéissons et nous nous en trouvons bien. L insiinct est I auteur véritable de cette tendance de la nature, de ces inspirations savantes, de ces voies d’élection que le père de la médecine a si bien définies le quo natura uergit. Or, le médecin n a lien de mieux à faire, en présence des mouvements de réaction, que d étudier les tendances de lieu ; des mouvements épuratoire?, que de

pJilNCIPhS GtNÉKAUX DE LA &CIKNCK MÉDICALE.

suivre leur marche, <[ue de les diriger vers les voies les plus propices, selon l’âge, le sexe et le tempérament du malade, selon le climat et la saison, selon les enseignements fournis par la constitution médicale qui imprime, elle aussi, un tempérament spécial à l’affection morbide. Mettons donc au nombre des principaux dogmes de la médecine hippocratique celui qui constate la puissance delà nature instinctive et qui nous recommande de nejarnais déranger l’ordre et les mouvements de celte puissance par une médication intempestive ou tropactive; et aussi denepassei frayer de la tourmente ordinaire qui précède ou qui accompagne le travail salutaire de la nature, travail annoncé tantôt pur des irritations, et tantôt par des spasmes qui cèdent aussitôt que la nature a rempli son objet et son but. Et vraiment l’instinct est parfois si éloquent et si puissant, qu’on serait tenté de le considérer comme une seconde vue, comme une espèce de révélation : c est ainsi qu’il donne des pressentiments et des avertissements qui opèrent des prodiges, lorsqu’on sait les suivre et les respecter. Du reste, une chose très remarquable, c’est que malgré son efficacité intelligente, l’instinct semble néanmoins étranger à l'intelligence, ou du moins former un esprit à part. En effet, c’est chez les individus les plus obtus, chez les idiots et les stupides qu’on est surtout à même d’observer la puissance de l'instinct, et c’est très certainement pour cela qu’ils meurent rarement de maladies, mais plutôt à la suite d’imprudences ou de violences. Acceptons donc cette lumière irraisonnée de l’instinct, si puissante chez les animaux et chez les hommes qui n’ont pas dégradé ou ruiné leur nature par une instruction vicieuse; préférons cette voix naturelle à ces vaines et stériles études qui nous éloignent des lois de la vie pour nous précipiter dans les ténèbres. Écoutons son langage modeste plutôt que la rhétorique brillante des passions imprudentes qui, sorties d’une fausse science, traînent avec elles des maximes qui ne peuvent être que spécieuses, par cela même qu elles reposent sur de faux principes. C’estcn vain qu en arguant de quelques erreurs de 1 instinct, on voudrait contester sa puissance; ces erreurs viennent presque toujours de nous, et ce qui nous perd,c est notre imagination, cette folle du logis qui porte le trouble sur tous les points, qui désorganise les forces médicatrices, qui arrête ou suspend les mouvements salutaires, et va quelquefois jusqu'à susciter les plus fortes et les plus grandes révolutions dans 1 économie. Nous n’en finit ions pas si nous vou*

D1-: l,A NATLUE MÉDICATRICE..

lions énumérer tous les effets de l’instinct, nous nous contenterons d en indiquer quelques uns. G est l’instinct qui oblige notre pupille à se resserrer sous 1 impression d’une trop vive lumière et à se dilater, au contraire, dans l’obscurité; c’est l’instinct qui nous fait désirer ardemment et rechercher, pendant le cours des maladies, cei tains aliments ou certains remèdes que nous ne saurions supporter dans tout autre cas; c est lui qui nous inspire un dégoût insurmontable pour les choses que nous aimons le mieux, alors que nous nous portons bien. Enfin, l’instinct est la cause de ces déterminations subites et de ces inspirations audacieuses ou désespérées qui, lorsque nous les écoutons, nous sauvent, comme par miracle, d’une perte certaine, alors que toutes les ressources de la science ou de l’art étaient restées muettes ou impuissantes. En un mot, l’instinct est cette providence qui gouverne la machine, et qui assure, malgré nous, l’équilibre et le mouvement nécessaire de son jeu organique: voilà pourquoi sa puissance et sa sagesse ont toujours été reconnues et respectées par les plus grands médecins. Voilà pourquoi lesStahl, les Bordeu, les Sydenham, n’osaient rien entreprendre de grand en thérapeutique, sans avoir consulté d’abord les tendances de la nature et les avertissements de l’instinct.

Les effets de l’instinct sont toujours spontanés, ils sont le fait de la loi de conservation qui préside aux mouvements vitaux et organiques. Il est à remarquer qu’ils sont souvent en opposition avec le raisonnement qui est le fruit ordinaire de l’intelligence, et qu’ils opèrent en général par des élans, des désirs, des appétits, et des aversions qui se dérobent au calcul et aux approximations du jugement. Enfin, cet instinct qui nous guide si bien dans les cas les plus difficiles et les plus périlleux est surtout remarquable et efficace chez les enfants, chez les sots, chez les idiots et même chez les fous. On serait tenté de croire que 1 intelligence, l’imagination et le jugement le tyrannisent et paralysent son action. Ce qu’il y a de certain, c’est que les événements qui aliènent mentalement la connaissance semblent au contraire augmeniei les ressources de l’instinct, et que le délire et surtout les évanouissements prolongés que l’on redoute tant dans le monde, et dont on s’alarme si vivement, sont au contraire comme des ti ê\ es, comme des armistices ou des temps de faveur pendant lesquels la nature se recueille, pour donner à 1 instinct 1 énergie indispensable pour sauver l’économie du danger qui la menace. Tirons de

là une autre conséquence, c’est que l'instinct conservateur aime le silence, c’est qu’il a besoin de toute son indépendance pour opérer utilement, c’est que le concours de l’intelligence le con* trarie, et qu’il agit mal quand il est distrait.

Quel est le siège de l’instinct? L’instinct n a pas de siège proprement dit, il est répandu partout; cependant beaucoup de physiologistes regardent le plexus solaire, ou du moins le système nerveux ganglionnaire, comme étant le siège exclusif de I instinct. Ce qu’il y a de positif, c’est que lorsqu’on s’écoute vivre ou sentir, on s’aperçoit que c’est des profondeurs de 1 arbre nerveux ganglionnaire que s’élancent par irradiations, les impulsions spontanées, les élans puissants, et tous ces entraînements très savants, quoique irréfléchis, qui portent les sens aux gravitation* du cœur, à l’amour, à l’amitié, à la haine et aux scènes délicates ou ardentes qui en dérivent.

Le dogme de l’unité vitale est un des dogmes les plus importants de la médecine ; il a été reconnu par les meilleurs et les plus anciens observateurs: par Hippocrate et Galien, chez les anciens; par Barthez et Lordat, dans les temps modernes. Répétons-le donc avec eux, l’unité de la force vitale est, pour le vrai médecin, un fait-principe, un fait de premier ordre, la source et l’expression de mille autres; ce dogme peut être regardé comme le point de départ de la physiologie et de la thérapeutique d’Hippocrate, et il forme un des traits les plus caractéristiques de ses ouvrages légitimes. En effet, Hippocrate a dit à plusieurs reprises : « Le principe de tout est le même ; il n'y a aussi qu’une fin, et la fin et le principe sont un. La matière est à la fois une et infiniment variée. Il n’y a qu’un but, qu’un effort. Toullecorps participe aux mêmes affections, c’est une sympathie universelle. Tout est subordonné à tout le corps, tout l’est aussi à chaque partie, et chaque partie concourt à l’action de chacune d’elles; en un mot, la vie tout entière n est qu’une grande et même fonction. C est donc en vain quon voudrait arguer de la diversité des actions de la force vitale contre le fait incontestable de son unité. Ces manifestations diverses sont des effets immédiats produits par les organes et les appareils d’organes qui reçoivent leur existence de la force vitale et qui la réfléchissent eu quelque sorte comme les divers tissus réfléchissent les diverses couleurs. Mais la force vitale est une malgré toutes ces apparences, seulement elle subit une modification pareille à celle que le fluide lumineux subit lui-inëme en

traversant les divers corps de la nature. Comme lui elle est décomposée en nuances variées par les divers milieux quelle pénètre, et il en résulte que chaque appareil vital modifie la force vitale sans être réellement la cause essentielle, mais simplement l’occasion de toutes ces manifestations pleines d’illusions pour les gens mal instruits. Pour plus de détails sur l’existence incontestable de l imité de la force vitale , nous renvoyons nos lecteurs à un travail excessivement remarquable, publié sur ce sujet dans la Revue médicale par un homme dont la médecine s’honore, par un de nos plus savants médecins, par M. le docteur Blaud , médecin eu chef de l'hôpital de Beaucaire, qui justifie complètement cette assertion d’un des écrivains les plus célèbres de la médecine, à savoir : que les plus grands praticiens se forment presque toujours dans les plus petites villes. En effet, ce ne fut pas à Athènes, mais à Cos qu’Hippocrate pratiqua la médecine. Et de même Stahl, B irdeu, Zimmermann', Lieutaud, Tissot, exercèrent longtemps dans de petites villes avant d’aller porter dans les capitales toutes les lumières de leur génie.

Quelle est la source de la force vitale? On a assigne à la force vitale des sources bien différentes. Gordon et duLaurens la regai daient comme une manière d’être de l’âme, et ils préparèrent par leurs leçons l’animisme de Stahl qui repose sur cette affirmation. Plus tard, Glisson signala l’irritabilité musculaire et la sensibilité nerveuse comme les causes essentielles et même comme les souices de la vie. Brown et Darwin suivirent à peu près les mêmes errements : pour eux l’excitabilité et 1 irritabilité étaient les causes de tout le système. Enfin, Broussais parut, et l’irritation produite par l’action des irritants sur l’irritabilité devint pour son école la source et la fin de tous les phénomènes vitaux. Que dirons-nous de toutes ces théories? Quelles ne sont que des déguisements, que des expressions d un fait secondaire au-dessus auquel il y a un fait-principe, le fait de la force vitale existant par elle-même et constituant comme force vitale le principe de la sensibilité et de l’irritabilité : et pour faire connaître toute notre pensée, nous ajoutons que le fluide nerveux est la source radicale de la faculté de sentir et d’agir dévolue à tous les animaux.

Telle est aussi l’opinion du docteur Blaud, de Beaucaire; il regarde la force vitale comme matérielle et ayant son siège dans l’appareil encéphalique; c’est, à son avis, un véritable fluide électro-vital qui circule de toutes parts dans l’organisme, d ou .1

360 PRINCIPES GIÎNÉIIAL'X de la science médicale. émane primitivement et dont il renouvelle en quelque sorte l'animation. Quelque hardie que cette proposition puisse paraître a certains physiologistes, elle est digne d’être maintenue et consacrée comme une vérité, aujourd’hui surtout que l’identité du fluide nerveux et du fluide électrique est reconnue par des hommes très éminents, par MM. Prévost, Dumas, Matteucci, Julia de Fontenelle, Fozembas, Davy, Magendie, Becquerel, Gondret, Dutrochet, Durand (de Lune!), et enfin par M. Emangard, au livre duquel nous empruntons les propositions suivantes: 1° Les nerfs sont de véritables conducteurs organiques; 2° l’électricité doit en être considérée comme l’agent ou le principe moteur; 3° ils offrent, comme l’appareil organique, deux ordres de courants bien différents et bien distincts; h° l’un de ces courants, destiné aux fonctions de la sensibilité et de l’intelligence, se porte des sens internes et externes au cerveau ; l’autre, destiné aux fonctions nutritives et locomotives, se dirige au contraire du cerveau, ou, si l’on veut, de la moelle épinière aux différentes parties du système musculaire et du vaste appareil capillaire sanguin. Ainsi, qu’on appelle le fluide nerveux comme on voudra, qu’on l’appelle fluide électrique, fluide galvanique ou impondérable, biotique, comme disait Broussais, il constitue toujours une matière, et cette matière est évidemment l’agent intime des phénomènes de l’innervation, le foyer, la source et le soutien de la vie. On lira avec fruit à ce sujet deux mémoires de Lecat : l un publié en 17 53, Sur L’existence et la nature du fluide des nerfs , mémoire qui fut couronné à Berlin ; l’autre qui parut en 1765 sous ce titre: Traité de L'existence du fluide des nerfs.

Kous insistons beaucoup sur ces propositions, parce que nous les croyons fondamentales, et peut-être aussi parce qu’il y a longtemps que nous les professons (voyez notre Mémoire sur fêtai morbide , p. 8; voyez notre livre sur les Généralités de la médecine , p. 39 et 50). Du reste, cette idée de matérialiser la force nerveuse n est pas nouvelle; on en retrouve les traces dans les ouvrages d Hoffmann et de Barthez. En effet, le célèbre professeur de Montpellier, voulant opposer ses théories à celles de Stahl , le fondateur de 1 animisme, a dit formellement : « Le principe vital agite et meut les parties vivantes; les organes et les humeurs jouissent de forces actives particulières, et la force qui les produit toutes, c’est la force vitale; enfin les organes vivants jouissent de forces sensitives et motrices, et c'est d’après les faits qu'il faut

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étudier ces forces clans leurs rapports et dans leurs conditions organiques. » Or, nous le répétons, on ne saurait se faire une idée de ces forces agissantes qu’en les supposant matérielles, car il est évident que pour agir il faut être , et que pour être il faut avoir une substance, et qu’on ne peut exister dans ce monde sans être physiquement quelque chose de saisissable et de palpable.

Mais que cette conclusion n’alarme la foi de personne, car elle ne s’adresse qu’à certains principes de l’être vivant; et pour nous-même, nous déclarons que spiritualiste dans le sens le plus religieux, nous mettons une différence immense entre la force vitale et la force intellectuelle, toutes les deux matérielles, comme l’électricité, et la force morale qui, par un mystère audessus de nos sens terrestres, dérive de source divine et forme l’attribut le plus délicat de l ame immortelle.

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