DE LA PATHOGÉNÉSIE OU DE LA GÉNÉRATION DES MALADIES
L'appréciation exucle des conditions pathogénésiquoi exige de la part du médecin une connaissance approfondie de l’anatomie, de la physiologie, de la pathologie générale, et surtout de l’étiologie, de la physique, de la chimie et de toutes les sciences naturelles.
(Hufelanp.)
Le mot pathogénie a été employé par Hufeland pour désigner la branche de la médecine rjui traite de la génération ou île la formation des maladies. Il est composé de deux mots grecs, de « <x9o? et de yivtff (î, rpii signifient génération des maladies ou genèse pathologiqueselon l expression de M. Requin ; mais ce mot est incorrect, et nous pensons, avec M. Rochoux, que c’est pathogonie ou mieux encore palhogénésie qu’on devrait dire.
La pathogénésie est la partie de la pathologie qui a pour objet d enseigner comment les causes morbifiques agissent sur 1 économie ; comment les maladies se forment, se développent et se
terminent. Elle a pour but de faire connaître la loi de génération, de succession et de coordination des phénomènes dont I ensemble constitue ce que nous appelons une affection. Enfin, elle a pour dernier résultat de signaler l’état des rapports existant entre les causes morbifiques et l’économie, ainsi que 1 ordre des phénomènes depuis le premier événement et les premières conditions de leur existence jusqu’aux derniers symptômes qui les constituent, et qui sont l’expression et la règle des lois vitales qui président à leur apparition, à leur succession, à leur terminaison.
Cette branche de la science, malgré toute son importance, n’est guère avancée. En effet, nous ne savons pas, nous savons mal et quelquefois nous ne savons pas du tout comment les organes s’altèrent, comment les fonctions se dérangent, soit parleur propre exercice, soit par l’action des agents moibifiqucs. Nous ne savons pas davantage comment un organe se développe, ou du moins nous n’avons encore sur cette question int] que des données vagues, incertaines ou hypothétiques. Cependant il est juste de dire que si nous ne connaissons pas le pou. quoi et le comment des phénomènes qui se passent dans économie, que si nous ne savons ni toute la physiologie, n. toute a pathologie des organes et de leurs fonctions, nous su\ons
moins qu’une cause étant mise en rapport avec l’économie, elle produit tel ou tel effet qui vient invariablement à sa suite, comme s’il était le résultat inévitable de son action, ce qui est exactement vrai. Nous savons encore que tous les phénomènes, soit actifs , soit passifs, que l’on confond sous le nom générique de symptômes , sont en définitive l’expression de lois vitales qu’on appelle étiologiques, quand on les considère dans leur économie générale de causalité et qu’on est forcé de les subdiviser en lois physiologiques et pathologiques, quand on arrive par les procédés de l’analyse à l’étude de leurs manières diverses. Enfin, nous savons que toute maladie se compose de deux éléments qui en déterminent l’existence, savoir : d’une action morbifique et d une action pathologique ou médicatrice. Nous savons que l’agent morbifique engendre l’action morbide; que celle-ci produit la lésion ou l’affection , et que cette dernière appelle la réaction qui, sagement dirigée, opère ordinairement la guérison. Or, en voilà assez pour mettre un peu d’ordre dans les données de l’observation, et pour espérer que beaucoup de notions qui ne sont encore qu'à 1 état de germe parviendront un jour à un développement complet, à la faveur du temps, de l’expérience et du raisonnement.
La cause morbifique est, comme nous l’avons déjà dit ailleurs, un agent tantôt appréciable et tangible, tantôt subtil et mystérieux, qui trouble les fonctions, altère les solides, décompose les humeurs, ralentit, précipite, arrête ou perturbe les mouvements de l’organisme, dérange l’équilibre des rapports, et détermine tantôt la dégénération ou l’altération des organes, tantôt la décomposition ou la dissolution des humeurs. On peut établir en principe que toute action morbifique s’exerce sur les solides ou sur les humeurs; mais, en définitive, c’est primitivement sur notre sensibilité, à travers notre sensibilité et en vertu de la sensibilité dont toutes nos parties sont pénétrées , que les causes morbifiques exercent leur action, qu elles nous impressionnent et qu elles nous affectent. Cependant elles n’agissent ainsi qu’autant qu elles sont en rapport d’affinité avec notre propre nature. Et c’est avec intention que nous disons avec notre propre nature, parce qu’il est constant que chacun de nous a sa nature et sa mesure, et que c’est précisément en raison de cette variété de mesure et de nature que les mêmes agents ne nous impressionnent pas tous de la même manière , et que l’on ne saurait arguer de tels effets produits sur une espèce à tels autres effets à produire
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sur telle ou telle autre espèce : ainsi , par exemple , il est certain cju une plante qui convient à certains animaux et qui est recherchée p ai eux est, au contraire, un poison très subtil pour d’autres. On peut même ajouter que 'chaque espèce a sa vitalité spéciale et que très souvent chaque individu a aussi son idiosyncrasie ou sa manière d etre individuelle, en vertu de laquelle il est pai ticuhei ement allecté par tel ou tel agent modificateur ou morbifique, bien plus, certains organes parmi ceux qui subissent l’action des agents toxiques peuvent , jusqu’à un certain degré, corriger leur vertu délétère, assez du moins pour n’en pas être aflectés mortellement. C est ainsi qu’on peut avaler impunément 1 humeur venimeuse de la vipère, tandis qu elle devient mortelle si elle pénètre dans l'économie par une blessure faite à la peau. Enfin, des causes très- faibles peuvent, suspendre dans l’homme 1 exercice de la sensibilité. Nous devons faire remarquer aussi que, différents en cela des animaux qui ne sont affectés que par les causes physiques, l’homme, au contraire, est vivement ému, ébranlé, modifié par les causes morales. En effet, il trouve dans son intelligence une source abondante d’émotions et d’affections; et non seulement les affections qui partent de l’àme sont utiles à son bonheur, mais elles sont encore utiles à son existence. Cependant il arrive très souvent qu’artisan de sa mauvaise fortune , l’homme périt par les passions qui fermentent dans son cœur, aussi bien que par les éléments réparateurs qu’une mauvaise disposition des organes convertit en quelque sorte en poisons.
La pathogénésie a deux sujets distincts très essentiels à examiner : 1° des organes impressionnables ou susceptibles d’être impressionnés ; 2° des agents capables d’émouvoir cette impressionnabilité et de la mettre en mouvement.
Ce n’est jamais, comme nous l’avons déjà dit, qu’en vertu de la sensibilité dont jouissent nos solides et nos liquides, que les causes morbifiques peuvent exercer leur action. Il faut donc se rappeler qu’en vertu de cette sensibilité, chacune de nos parties a, si l’on peut s’exprimer ainsi, ses amis, ses ennemis, ses antipathies, ses sympathies, ses idiosyncrasies, et que c est a cette source qu’il faut toujours remonter pour trouver le lien ou la raison des conditions qui font qu elles répondent avec une sorte de préférence ou d’affinité à l’appel de certains agents, tandis qu elles résistent perpétuellement à 1 action de beaucoup d autres. Assurément on peut dire d une manière générale, que toutes nos
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parties sont ouvertes aux causes morbifiques; cependant il faut reconnaître que parmi nos organes, il yen a quelques uns, tels que l’estomac, les poumons et la peau, qui semblent être encore plus accessibles que les autres, el qui présentent en quelque sorte des voies spéciales d’introduction aux agents morbifiques. On les a surnommés, à cause de cela, les portes des maladies : a tria morborum , et ce mot d’IIufeland est très heureux et très fidele. C’est par les poumons que les agents les plus délétères arrivent le plus promptement au sang; puis, une fois en contact avec lui, ils l’altèrent, et cette altération produit consécutivement des effets très compliqués, tels que le typhus, les fièvres putrides et une foule de maladies de mauvais caractères, d’où l’on peut rigoureusement établir en principe, que dans tout état morbide grave et durable, les altérations humorales figurent toujours, soit comme causes, soit comme effets de cet état. 11 est à remarquer que parmi les agents morbifiques, les uns, comme les virus et les agents septiques, n’ont d’action sur l’économie, sur les tissus et sur les humeurs, qu’autant qu’ils sont animés, ou pleins d’excitabilité ou de vie, tandis que les autres, c’est-à-dire les agents physiques, mécaniques et chimiques, exercent également leur influence sur les diverses parties de l’organisme, qu elles soient bien portantes ou malades , vivantes ou privées de vie. Le mode d’action des causes morbifiques est assez facile à expliquer, quand ces causes sont mécaniques, physiques ou chimiques; mais il devient obscur, incertain et quelquefois tout à fait inexplicable, quand ces causes sont spécifiques, et, débiles que nous sommes encore dans la science des causes et de leurs rapports, nous ne saisissons bien souvent que leurs effets. Enfin, notre embarras s’accroît d’autant plus, qu’aux effets compliqués de la cause morbifique succèdent et se mêlent encore les effets très composés de la nature médicatrice, qui réagit en vertu des lois de la vie contre les causes morbifiques d’abord, et successivement contre tout le mal ou le désordre qu elles ont produit. Mais, si nous ne savons pas comment les choses se passent dans un état morbide, depuis l’événement qui le commence jusqu’à celui qui le termine; si nous ignorons par quel artifice elles s'opèrent, c’est toujours un grand point de savoir que tel ou tel agent produit tel ou tel effet, car, rigoureusement parlant, c’est déjà saisir la moitié de la question : “ Dimidium facti qui cœpit habet. » Cependant, au milieu île toutes les théories inventées pour expliquer l’action des causes spé-
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cifiques, il en est une qui, sans résoudre complètement la question, satisfait du moins la raison indulgente et patiente : c’est celle qui considère 1 action des causes spécifiques comme étant à peu près identique avec celle qu exercent les semences en général qui portent avec elles la vie et tout un mode de développement qui n’attend que des conditions opportunes pour se manifester. Quoi qu'il en soit, cette explication ne doit être acceptée qu’avec une grande réserve, comme provisoire, et même, si l’on peut s’exprimer ainsi, comme une solution d’attente.
L'homme, malgré son unité, est physiquement composé de deux ordres de matériaux, savoir : de solides et de liquides. Il en résulte qu’il peut être affecté primitivement, secondairement ou simultanément, dans la composition et l’organisation de ces deux éléments radicaux, et cela par des causes physiques ou chimiques; par des virus qui agissent à de tics petites doses en vertu d’une véritable propriété de germination; ou par des poisons qui agissent, au contraire, en raison directe de leur qualité ou de leur quantité. De tous les liquides, le sang est celui qui s’altère le plus facilement; une fois modifié, il porte son action sur toute l’économie, et il la détruit d’autant plus vite qu’il est réellement la source de toutes nos humeurs. On peut reconnaître quatre espèces d’altérations produites par quatre causes différentes , savoir : 1° les altérations par addition des excitants ordinaires;
2° les altérations par soustraction des excitants ordinaires ; 3° les altérations par la mauvaise qualité des excitants; 4° les altérations par des causes toxiques ou spécifiques. Du reste, pour hâter et faciliter la solution du problème pathologique, revenons à la simplicité, à l’unité, à la clarté; c’est le précepte delà philosophie. Nous reconnaîtrons donc qu’on peut rapporter tous les états morbides à l’excès de forces, à la faiblesse ou a la mauvaise qualité des solides; à l’excès ou au défaut de quantité des liquides; à l’altération de leur qualité; au dérangement des mouvements vitaux physiologiques ou pathologiques , ou au défaut de leurs causes productrices; et enfin a 1 ensemble de toutes ces causes. Voilà la clef de la pathogénésie. Nous dirons maintenant, pour nous résumer : Trop de mouvement use, détruit, dissipe les forces de la vie et produit souvent des inflammations par erreur de lieu; trop peu de mouvement produit, au contraire, des atonies, des obstructions et cet état d’empâtement que Boerhaave appelait kntor sanguinis , viscosum iners, oleosum pingue. Enfin
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une alimentation ou une médication vicieuses détruisent rapidement les instruments et les forces de la vie par des effets semblables à ceux d’un empoisonnement. Voilà lu source et la fin de beaucoup de nos maux.
Ainsi donc, dans l’état actuel de nos connaissances, la pathogénésie se réduit : l°à des notions générales sur les causes morbifiques; 2° à la connaissance des actions spéciales ou communes qu’elles peuvent exercer sur l’économie; 3° à la connaissance de la réaction que celle-ci leur oppose. Toutes choses qu’on ne sait bien qu’autant qu’on est parvenu à saisir les lois qui président à la génération, à la succession, à la combinaison, à la durée et à la terminaison des phénomènes divers cjui se rattachent directement ou indirectement à cet ordre complet de mouvements qui constitue l’état morbide. Or, ce qui ressort particulièrement de l’examen et de l’analyse des phénomènes, c est la différence de leur nature, de leur tendance et de leur but. Ce qui prouve que pour arriver à des notions réellement scientifiques à ce sujet, il faut étudier la nature de la cause morbifique et son action, et successivement la nature des symptômes qu elle provoque, le but dans lequel elle les provoque, et enfin la différence qui existe entre ces divers symptômes, dont les uns appartiennent à l’affection et les autres à la réaction.
En résumé, on arrivera, en pathogénésie, à des conclusions théoriques et pratiques de la plus haute importance, en étudiant expérimentalement, analytiquement et synthétiquement : 1° la cause morbifique, ses propriétés physiques, chimiques ou spécifiques, ses tendances étiologiques, et en résumé l’esprit de ses lois; 2° la nature du malade, sa constitution, son tempérament, son idiosyncrasie, tout ce qui se rapporte à ses facultés vitales et à toutes les conditions ou circonstances qui les favorisent ou qui les contrarient; 3° les effets morbides produits sur l’économie par la cause morbifique, c’est-à • dire l’état de l’économie affectée passivement; 4° les effets pathologiques ou médicateurs produits au sein de l’économie par les propres efforts de la nature conservatrice, c’est-à-dire, l’état de l’économie réagissant, et la nature de la résistance qu elle oppose à l’action de la cause morbifique ; les efforts quelle fait pour la vaincre, ainsique les moyens quelle emploie pour réparer le désordre occasionné par elle; 5° les effets multiples et variés provenant de la succession et de la combinaison de ces deux ordres élémentaires ou radicaux de phénomènes qui
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DK LA symptomatologie.
embrassent tons les phénomènes d’affection et de réaction; 6- les modifications produites par la nature ou par l’art sur l’économie, qui est l’objet et le terme de tous ces mouvements. Conclusion • Tous nos sol.deset toutes nos humeurs sont pénétrés de vie, tous par conséquent ont la propriété vitale d’être affectés et de réagir à l’occasion de cette affection. Voilà la source de la pathogénésie et son point de départ. Voilà des vérités d’un ordre élevé qu’on doit inscrire au commencement et à la fin de tous les livres de pathologieet que nous ne manquerons jamais de rappeler à l’occasion.