CHAPITRE IX
DE LA SÉMÉIOLOGIE.
Medicinam aulem oplime faciet medicus , si ante præsenserit quid eventurum sit cuique affeclus.
(Hippocuate, t'rinc., lib. I.)
La séméiologie, qu’on appelle aussi la séméiotique , est la partie de la médecine qui traite des signes des maladies. On pourrait dire qu elle est la phénoménologie générale expliquée, commentée et interprétée. Les mots séméiologie , séméiotique , en latin scineiotica , dérivent l’un et l’autre du mot grec or<n ciov, qui veut dire signe.
Rien n’est plus utile au médecin que la science des signes des maladies Elle est le premier élément de sa bonne ou mauvaise fortune, de sa réputation ou de sa ruine. Et cela doit être. En effet, il est impossible qu’un médecin s’approche d’un malade sans que les parents, les amis ou les assistants l’examinent, le suivent, le poursuivent et l’interrogent sur la cause et surtout sur la terminaison probable de la maladie. Qu’en pensez-vous, docteur:’ La maladie est-elle bien dangereuse, durera-t-elle longtemps? Voilà
/i60 piiincipes généiuux de la science médicale. trois questions redoutables auxquelles tout praticien est forcé de répondre cent fois par jour à la curiosité légitime d’une foule de gens qui voudraient lui arracher des présages presque aussi sûrs que des oracles. Le médecin doit donc toujours être au courant des événements, car il ne saurait se dispenser de répondre à la confiance de ceux qui l'interrogent, sans s’exposer à compromettre sa réputation et à donner une triste et chétive opinion de son caractère et de ses lumières. Il faut par conséquent que tout praticien soit très instruit en séméiologie; car c’est à cette condition seulement qu’il pourra comme un juge consciencieux et éclairé prononcer ses arrêts d’après des faits et des preuves, chose très dif ficile eu médecine, où les faits sont si mobiles et les preuves si fugitives. Mais aussi l’art du pronostic est une source de fortune pour le praticien qui parvient à y exceller, il le met a l’abri de toute critique en cas d’événement; et si au contraire une guérison inespérée s’opère sous les yeux des assistants, malgré la tourmente des apparences funestes, la réputation du médecin ne peut encore que grandir devant un résultat aussi imprévu et aussi concluant en faveur de sa science, de son expérience et de son talent.
La séméiologie est très ancienne. Elle a été créée par Hippocrate. Elle a été cultivée ensuite par Arélée, Cœlius Aurelianus, Alexandre de Tralles et Galien; plus tard, par Duret, Yalesio, Prosper Alpin, Fienus, Lomnius, Le Roy, Pézold, Freind, Cope, Aubry, Sprengel ; et enfin de nos jours, par Albers de Bonn, Landré-Beanvais et Double. Néanmoins, nous devons faire observer que la plupart des auteurs anciens l’ont plutôt étudiée au point de vue du pronostic qu'à celui du diagnostic, tandis qu elle a été plus particulièrement envisagée sous ce dernier rapport par les médecins anatomistes modernes, ce qui lient aux progrès des sciences. En effet, dans l’origine, l’observation clinique et la physiologie étaient les seules bases de la séméiotique, tandis que de nos jours, l’anatomie pathologique est venue donner un nouvel appui à la séméiologie, qui se trouve de la sorte très augmentée et pour ainsi dire complétée.
La première loi du médecin est d’obéir à la nature, et son premier devoir est de rester constamment son interprète et son ministre. Il s’ensuit que tous ses efforts et sa première éducation doivent avoir pour objet l’observation de la nature et la connaissance de son langage, c’est-à-dire de tous ces phénomènes dont la
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présence révèle ce qui est utile et ce qui est nuisible à I économie.
Le langage de la nature est tout entier dans le mode d’expression, de succession et de coordination des phénomènes et des symptômes des maladies ; phénomènes et symptômes que le médecin instruit sait convertir en signes par un art qui prend sa source dans le tact médical. En effet, tous ces phénomènes, tous ces symptômes, tous ces cris, tous ces bruits, toutes ces manifestations de l’organisme malade, sont, à le bien prendre, autant de mots ou de phrases qui ont une signification propre, et qui forment par leur ensemble un langage, une supplique cjue la nature nous adresse dans l'intérêt de sa propre cause et de notre conservation. Nous dirons plus, c’est que de même que dans toute espèce de langue l’arrangement des mots donne aux phrases un sens différent, de même en séméiologie l’arrangement, la succession et la liaison des symptômes révèlent à l’observateur attentif et savant des états différents que lui seul saisit et qui lui fournissent des indications précieuses pour la thérapeutique, qui est l’objet suprême de l’art médical et le terme auquel il aspire. C’est que tout se tient dans la nature, c’est que sa méthode est la même partout, et que par cette raison notre état de santé, comme notre état de maladie, se révèle pardes phénomènes et par des symptômes, comme nos idées musicales s'exhalent en sons harmonieux, comme nos idées de peinture se gravent en couleurs, comme nos idées de quantité se traduisent en signes algébriques, comme nos sentiments s’épanchent en accès tendres ou sévères.
On appelle signe de maladie tout ce qui nous éclaire sur la nature d’une maladie, sur son état présent ou passé, sur ses change* ments probables ou effectués, sur ses différents modes de terminaison. Cependant le signe n’est point une simple apparence ou une manifestation fugitive, mais c’est au contraire une présomption ou plutôt une conclusion que le génie médical s’efforce de tirer de l’observation même des symptômes. Il y a cette différence notable entre les symptômes et les -signes : 1° que les sens saisissent les symptômes et que l’esprit seul prononce sur leur valeur, et sait en tirer des conclusions et des indications ; 2° que les symptômes s’adressent en quelque sorte au bon sens de la multitude, tandis que les signes n’émeuvent en quelque sorte que le jugement des gens éclairés; 3° que chacun peut voir et suivre un symptôme, mais que le médecin seul peut saisir un signe au milieu de tous les symptômes et indiquer sa portée. Enfin, le
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signe est une conclusion (|uc* 1 esprit tiie du symptôme et qui lui révèle des effets plus cachés, passés, présents , ou futurs; effets à la faveur desquels il peut établir le diagnostic et le pronostic de la maladie, et jeter les bases du traitement opportun. Les signes doivent être tirés, et des symptômes de l’affection, et des symptômes de la réaction.
La séméiologie est , selon Boerhaave , la par lie la plus importante de la pathologie. Ici le est la première et la plus nécessaire de toutes. Elle est la plus nécessaire, dit-il, parce que la première fois qu’on voit un malade, c’est par les signes qu'on lire des svinptômes qu’on se rend compte de son état ; elle est la première , parce que c’est réellement par elle que le médecin doit débuter. L’opération de l’entendement, qui a pour objet de convertir les symptômes en signes, a pour point de départ la connaissance du rapport qui existe entre le symptôme significatif et la cause déterminante de ce symptôme. Elle a pour appui l’observation clinique.
Les moyens de convertir les symptômes en signes sont, selon Landré-Beauvais, subordonnés à certaines règles dont lobservation est nécessaire pour qu'ils puissent nous conduire à la vérité. En mettant en usage la physiologie, par exemple, il ne faut compter que sur ce qu elle présente de certain. Les signes que l’observation a découverts ne peuvent acquérir de la certitude que par leur liaison fréquente avec la chose indiquée. Pour qu un phénomène puisse en indiquer un autre, il est important que leur simultanéité ait été observée assez souvent pour écarter tout soupçon de hasard.
Pour nous, nous pensons que l'interprétation des symptômes et leur conversion en signes doivent toujours avoir pour dernier objet l’indication thérapeutique. Ainsi, par exemple, un groupe de symptômes étant donné, le premier devoir du médecin est d’en rechercher la signification et la véritable expression médicale, c’est-à-dire les tendances favorables et nuisibles, afin de pouvoir favoriser, combattre ou régler ces tendances avec connaissance de cause. Or c’est bien là qu'aboutit en dernière analyse celte grande question des signes, si mal présentée et si imparfaitement résolue dans beaucoup de livres de pathologie. On a donc raison de dire que la première préoccupation du médecin doit être d'étudier le langage de la nature et d'interpréter tous les phénomènes elles symptômes de la maladie, parmi lesquels il y
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«en a beaucoup qui sont , en définitive , l'expression de ses besoins «et de ses ressources, et comme l’image vivante de son état.
Chaque signe de maladie a sa portée, sa valeur et sa signification ; mais cette valeur est relative et corrélative. Elle varie au gré de mille circonstances, et pour aboutir à une conséquence, à une conclusion et surtout à une indication, il faut grouper ces signes, les coordonner et les comparer entre eux et avec d’autres qui pourraient ne pas se présenter dans le moment. Il faut ensuite que les symptômes dont on tire les signes soienL persistants, ou du moins qu’ils se représentent à plusieurs reprises; car s’ils étaient vagues , incertains ou éphémères , ils n’indiqueraient rien ou presque rien. Au moyen des signes on reconnaît à quelle période se trouve une maladie ; on peut dire si elle est à son début, à son état ou à son déclin ; si elle durera longtemps ; si elle se terminera d’une manière favorable ou fortuite ; si l’on peut compter sur les ressources de la nature, ou s’il faut, au contraire, avoir recours aux moyens de l’art. Parmi les signes il faut d’abord faire attention à ceux qui dénotent l’état présent du corps. On a recours ensuite aux renseignements commémoratifs; alors on questionne le malade, ses parents, ses amis, ceux qui l’entourent. On s’informe de tout ce qui a pu arriver et l’on s’arrête aux moindres particularités. On doit s’attacher aussi à connaître comment et par quelle région du corps le mal a débuté; en quel temps et dans quelle circonstance il s’est montré; s’il a marché lentement ou d’une manière rapide; s'il a laissé des traces. On note tout ce qui s est montré en dehors du cours ordinaire de la maladie, et l’on indique avec un grande exactitude tout ce qui se rattache à l’état de i’organisme et de ses fonctions ; de cette manière on appuie ses jugements sur des symptômes et l’on convertit les symptômes en signes en distinguant médicalement ce cpii est constant ou passager, sérieux ou insignifiant, essentiel ou secondaire, prochain ou éloigné.
Les signes dont l’importance pratique est la plus importante se tirent : 1° des phénomènes de la circulation et de l’état du pouls, qui s’y rattache; 2° des phénomènes de la respiration, y compris la voix, la parole, le bâillement , le soupir, l’étcrnument, l’action de lire et de pleurer; 3° île l’état du sang et des humeurs; 4° de l’étal de la digestion ; 5° de l’état des excrétions et des évacuations , sueur, expectoration, urines, matières fécales; G0 des affections des sens et des affections de l’esprit, affections morales
et nerveuses, activité de l’âme, sensibilité générale, mouvement musculaire.
On distingue trois ordres de signes, savoir : 1‘ les signes diagnostiques; 2°lessignes commémoratifs; 3°lessignes pronostiques. Par les signes diagnostiques on reconnaît l’état présent de l’économie; on juge et l’on prononce sur cet état ; on dresse ensuite le tableau de la maladie, et l’on indique en même temps l’état actuel du malade. Par les signes commémoratifs on remonte au temps passé; par les signespronostiques, au contraire, on anticipe sur l aveniret l’on prédit les événements futurs. On subdivise les signes en trois sous-ordres particuliers, qui sont les signes caractéristiques, les signes communs et les signes accidentels. Les signes caractéristiques que l’on désigne encore sous le nom de signes pathognomoniques, vrais, essentiels ou suffisants, sont ceux qui appartiennent en propre à la maladie, qui en sont inséparables et qui la constituent essentiellement et exclusivement. Les signes communs sont ceux qui, n’appartenant absolument et particulièrement à aucune maladie, peuvent par cela même se rencontrer dans toutes; on les nomme encore, à cause de cela, équivoques ou insuffisants. Les signes accidentels sont ceux qui se montrent comme par accident; ils sont fugitifs, ils peuvent se présenter ou ne pas se présenter dans une maladie, sans rien changer à son caractère fondamental et graphique. On cite parmi eux les hémorrhagies, les diarrhées ou les sueurs qui se montrent quelquefois par accident, comme supervenientia, pendant le cours de quelques phlegmasies aiguës. Les signes commémoratifs ou anamnestiques se tirent de tout ce qui a précédé la maladie. Ils se rapportent au passé, comme les signes diagnostiques se rapportentau présent ; ils embrassent tout ce qui a trait à la cause, à l’action de la cause et au développement de la maladie. Les signes pronos tiques sont ceux qui indiquent ce qui arrivera de favorable ou de mauvais pendant le cours de la maladie. On les divise en signes acritiques et en signes critiques. On les nomme acritiques lorsqu'ils se montrent au début de la maladie et qu’ils n’indiquent (pie des changements plus ou moins notables. On les nomme critiques lorsqu’ils se montrent dans le plus haut degré de la maladie et qu'ils précèdent sa terminaison heureuse ou malheureuse. C’est en vain qu’on a voulu diviser les signes des maladies en signes certains et en signes incertains ; car il est prouvé que le degré de certitude de chaque signe varie en raison des circonstances, et que leur valeur est loin
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il être la même, non seulement clans les différentes espèces de maladies, mais encore dans les divers temps de la même maladie, de telle sorte qu’un signe qui était effrayant au début d’une maladie devient quelquefois très rassurantdans le plus hautdegré de cette maladie.
D’autre part, comme le professeur Landré-Beauvais l’a fort bien dit, pour qu’un phénomène apparent devienne signe de maladie, il n’est pas toujours nécessaire que la physiologie nous montre les moyens de son union avec l’objet qu’il indique; l’observation clinique et l’anatomie pathologique nous conduisent au même résultat. La coexistence constante ou très fréquente de deux phénomènes devient pour nous une preuve de leur liaison. Toutes les sciences physiques sont remplies de propositions fondées sur ce principe; mais il n’en est aucune où on le mette aussi fréquemment en usage qu’en médecine. Lors donc que l’observation nous a fait voir souvent un symptôme lié avec un tel état intérieur, nous osons affirmer l’existence de ce même état chaque fois que le symptôme se présente, quoique leur mode de liaison nous soit inconnu. Quel rapport y a-t-il entre la langue chargée, le tremblement de la lèvre inférieure et la disposition au vomissement? Ün l’ignore ; mais l’observation a souvent fait voir les deux premiers phénomènes accompagnés de cet état, et cela suffit pour qu’à l’avenir ils en deviennent signes.
Nous nous bornerons à ces données générales, sur l’histoire des signes des maladies, et pour plus de détails nous renvoyons les esprits studieux aux travaux impérissables d’Hippocrate. C’est toujours dans ses livres des Pronostics, des Aphorismes, des Prénotions coaques et des Prédictions, que de l’aveu même des plus grands maîtres de l’art, on trouve encore les plus précieux documents sur cette importante et difficile matière, et ceux qui sauront les comprendre y puiseront des données certaines pour apprécier le présent et pour juger l’avenir. Nous recommandons le traité de séméiotique de Prosper Alpin, intitulé : De prœsagienda vilci et morte œgrotantium ; puis les livres de Leroy et Pezold sur \e pronostic dans les maladies aigu'és, et enfin les travaux importants de Double et de Landré-Beauvais. Et ici, malgré l’avis contraire 'desanatomo-pathologistes, nous répétons, avecl’ancien doyen delà faculté de Paris , que la connaissance des signes des maladies acquiert bien mieux dans les écrits des anciens médecins que dans ceux des écrivains modernes, et que les tableaux tracés par
nos premiers maîtres, avec et d’après les couleurs de la vie, sont si rigoureux, si précis et si clairs, que la science moderne, malgré ses découvertes nouvelles, malgré ses prétentions et son orgueil, saurait à peine y ajouter un iota.
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