CHAPITRE XIV
DK LA NOMENCLATURE DES MALADIES. — DE LA NATURE, DE L’ESSENCE ET SU SIEGE DES MALADIES.
La nature d’un être est la force particulière à cet être et tous les changements qui lui arrivent rie sdiit qu’une suite de su nature, (POPE;)
On appelle nomenclature la collection des noms ou des ternies propres à une science. Quelques auteurs sont allés plus loin, ils ont voulu, par une extension forcée, appliquer cette expression à la méthode que 1 on emploie pour distribuer en classes, en 01 (1res, en genres et en espèces, tout ce qui appartient à l'histoire d’une science.
La médecine a reçu aussi sa nomenclature. Elle a pour objet de nommer tout ce qui a rapport à la médecine et surtout de donner à chaque maladie un notn spécial. Ainsi, après avoir formé certains groupes qui composent par leur ensemble telle ou telle maladie, et, après avoir ensuite classé ces groupes, on leur a donné un nom destiné à les faire reconnaître. Du reste, rien n’est plus heurté et plus arbitraire que ces noms ; les circonstances les plus bizarres ont été souvent le prétexte de leur adoption, et dans la plupart des cas on les a créés sans connaître en aucune façon lu nature des maladies qu’ils désignent, .alors qu'il eût fallu précisément commencer pat là.
Telle qu’elle existe aujourd’hui la nomenclature medicale est réellement pitoyable; c’est un gâchis de mots hétérogènes dont quelques uns remontent aux premiers temps de la médecine, tandis tjue les autres ne sont en quelque sorte inventés que d’hier. Certains ont suryi avec des théories à peine ébauchées, ou bien avec des systèmes qui n’ont vécu qu’un jour; et cependant ces mots impossibles ont leur triomphe. Telle est la cause du langage trop souvent burlesque de la médecine, et de cet ensemble incohérent d’expressions inqualifiables qui fourmillent dans nos dictionnaires, et qui sont autant d’ertlbnfrftS et d’uncombres pour l’étudiant en médecine et pour le médecin.
Lês vices de la nomenclature médicale ont été reconnus de
tout temps, et les bons esprits ont toujours essayé de les corriger. Leurs efforts ont été infructueux, et ils le seront toujours plus ou moins, ce qui tient au génie particulier de la médecine qui ne saurait admettre une nomenclature inflexible et arrêtée, par cette raison que la médecine a pour objet la vie et toutes ses modifications, et que rien n’est mobile et variable comme la vie. Entre autres tentatives, on a voulu calquer la nomenclature médicale sur la nomenclature chimique, mais l’expérience et le bon sens ont bientôt fait justice de cette prétention, et l’on a été forcé d’abandonner immédiatement cette entreprise vicieuse.
Frédéric Bérard, de Montpellier, a parfaitement traité ce sujet délicat de philosophie médicale; et nous ne saurions mieux faire que de le laisser indiquer lui-méme les impossibilités d’une semblable entreprise. « Il n’est pas, dit-il, jusqu’au langage médical qui n’ait quelque chose de particulier, et qui ne doive avoir ses lois propres qu’on n’a que trop souvent négligées au grand détriment de la science. Dans les sciences physiques, les mots les plus significatifs sont les meilleurs ; en médecine, ce sont les mots les plus indéterminés qui doivent être préférés, comme il est facile de le voir par les mots : vie, foixes vitales, fièvres, inflammations, et presque tous les mots de la langue médicale. La pensée médicale est si délicate, si mobile, qu’on la tue si on l’étreint, qu’on l’anéantit si on ne lui laisse pas sa mobilité naturelle. Ici les dénominations les moins significatives et les plus vagues sont toujours les meilleures. Si l’on pouvait se servir de caractères algébriques pour désigner les notions médicales, ce langage serait le plus sûr; il se prêterait plus aisément que des mots qui donnent des idées fixes et positives, et souvent bornées et hypothétiques « à toutes les notions acquises et possibles sur les maladies. »
Malgré les sages enseignements de Frédéric Bérard, quelques auteurs ont encore essayé de toucher à la nomenclature médicale, mais en définitive, ils l’ont à peine améliorée; ils ont purement et simplement ajouté quelques noms à d'autres noms ; les uns plus heureux, les autres plus infidèles que les premiers; ils ont augmenté la confusion, et elle est si grande aujourd’hui qu ü y a telle maladie qui a reçu jusqu à vingt noms différents. Il est juste cependant d’ajouter qu’Alihert, Broussais, MM.Bally, Piorry ei Andral ont imprimé quelques perfectionnements à la nomenclature, bien qu'au fond ils aient modifié plutôt que changé sa constitution.
Pourtant malgrél’imperfection et l’incohérence, quiontpresque toujours été le résultat des efforts essayés dans le but de perfectionner la nomenclature, il faut reconnaître qu’il y a des circonstances dans lesquelles il est indispensable d’y ajouter; c’est par exemple lorsqu’il survient une nouvelle maladie, c’est lorsque le progrès ou l’expérience nous montrent, comme étant parfaitement distinctes, des affections qu’on avait jusqu’alors confondues avec d’autres; or il est certain qu’en pareille occurrence il faut bien se décider à créer de nouveaux noms même en dépit de tous les embarras et les inconvénients du néologisme.
La nomenclature médicale, comme tout ce qui tient à la médecine, ne peut avoir qu’une seule base véritable et inattaquable ; et cette base, pour être solide, ne saurait être prise en dehors des principes du vitalisme hippocratique. En conséquence, nous voudrions voir employer dans la nomenclature médicale des noms qui indiqueraient, les uns, la cause du mal, sa nature ou son état ; les autres, les tendances ou le but final des mouvements de réaction, dont le résultat est si souvent favorable. Nous voudrions encore que les maladies fussent désignées, tantôt parle nom de l'affection, tantôt par celui de la réaction quiles composent, selon que l’un ou l’autre de ces deux éléments prédominent. Nous voudrions, enfin, que cette grande part qui revient toujours à la nature médicatrice, dans l’état morbide, fut énoncée, caractérisée et consacrée par un nom particulier. Ceseraitlà, du moins, un enseignement notable, qui pourrait éclairer le médecin, et l’empêcher souvent de combattre des maux réputés dangereux et qui ne le sont pas; car, s’il est une chose déplorable mais positivement vraie, c’est que beaucoup de médicaments, réclamés par la peur et l’ignorance, sont complètement inutiles, et qu’il arrive très souvent qu’une affection qui se serait terminée d’elle-même, dans un espace assez court si on l’eût abandonnée aux seuls moyens de la nature, prend au contraire un caractère plus grave et plus durable, par le fait d’un traitement inutile ou intempestif. Dans ce cas, le malade se trouve aux prises, à la fois, et avec la maladie qui l’opprime, et avecle compère ignorantqu’il a folleinentappelé à son secours. Sous la réserve de toutes ces réflexions, nous conviendrons que plus une science fait de progrès et plus elle a besoin de motsetd’expressionsnouvelles; mais nous ajouterons aussi que son langage doit en même temps devenir plus correct, attendu que plus on connaît de choses et plus on est à même de les bien
caractériser. Or, c’est probablement ce (jni a l'ait dire à Condillac que le perfectionnement du langage scientifique indiquait le perfectionnement même de la science.
Çe que nous pouvons faire de mieux, pour épurer le langage de la science et pour établir une nomenclature aussi irréprochable que possible, c’est de poser nettement et simplement la signification des termes ; c’est de créer lentement ceux qui manquent et de retrancher ceux qui sont infidèles.
On désigne les maladies d’après leur nature connue ou supposée ; d’après leurs causes, leur siège, leur marche ou leur durée; d’après leur élat, latent ou évident, de simplicité ou de complication. On leur donne le nom des lieux où elles se montrent ou des pays d oii elles viennent. On les désigne encore, soit par les noms du peuple ou de l’animal qui les ont transmises ; soit par crdui des médecins qui les ont décrites les premiers. Quelquefois on leur app'ique le nom de quelques produits de l’art ou de l’industrie auxquels elles ressemblent. Enfin, certaines dénominations particulières font connaître le genre d’altérations organiques qui constituent ou paraissent constituer quelques maladies.
D’autres maladies ont reçu des noms relatifs à leur gravité et à leur mode de terminaison. On admet encore des maladies sporadiques, endémiques ou épidémiques, des maladies externes ou internes, des maladies idiopathiques, symptomatiques, sympathiques ou critiques. Suivant leur nature connue ou supposée, on dit des maladies, qu’ellessont inflammatoires, nerveuses, vaporeuses, gangreneuses, sthéniques, asthéniques, vitales, organiques, sanguines, bilieuses, pituiteuses, chyleuses, laiteuses, saburrales, virulentes, atrabilaires, goutteuses, vénériennes, psoriques, scorbutiques, catarrhales, venteuses, miasmatiques, vermineuses, sacrées. Suivant leur prétendu siège, on les désigne sous les noms de pneumonie, pleurésie, gastrite, gastro-entérite, cystite, colite, cardite. On reconnaît aussi des maladies mentales, viscérales, cutanées, vasculaires, glandulaires, humorales ; suivant les causes qui les produisent on les nomme spéciales, spécifiques, virulentes, traumatiques. D’après leurs symptômes dominants, on les nomme hydrophobie, chorée, épilepsie, catalepsie, typhoïde, clou hystérique; d’après leur marche, ouïes appelle continues, continentes, intermittentes, rémittentes, périodiques, stationnaires, intercurrentes; selon l’époque de l’année oii elles se montrent, on les appelle vernales, estivales, automnales, hibernales ; on les nomme
aiguës ou chroniques, selon qu'elles marchent rapidement Oi qu elles persistent longtemps. Il y a des maladies annuelles et bisannuelles. On classe aussi les maladies, selon leur durée, en maladies éphémères, longues ou courtes; selon leur état de composition, en simples, composées, compliquées, latentes ou évidentes.
Suivant les lieux où elles naissent, on les appelle fièvre des camps, fièvre d’Amérique, fièvre d’hôpital, fièvre des Antilles, plique polonaise. D’après le nom des médecins qui les ont décrites les premiers, on les nomme, mal de Pott, maladie de Bright. D’après l’aspect qu’elles donnent à la peau, on les désigne sous les noms de : rougeole, scarlatine, variole, zona, couperose, maladie bleue, maladie noire, cancer, polype, éléphantiasis. D après le genre d altération organique qui semble les constituer, ou les nomme : encéphaloïde, tubercule, mélanose, cirrhose. On les surcompose aussi de quelques épithètes pour indiquer leur gravité, leur durée et leur mode de terminaison. Ainsi, on dit de I apoplexie qu’elle est légère ou foudroyante; de la fièvre, qu elle est favorable ou pernicieuse ; de 1 angine, qu elle est uphthouse ou gangréneuse; de l’érysipèle, qu il est ambulant ou/ ei ratique , de la gouite qu elle est vague, remontée ou rentrée. On nomme maladies sporadiques celles qm ne sont particulières à aucun pays, à aucune saison, à aucun climat, et qui régnent indifféremment en tout temps, en tout lieu, en toute saison, sous toutes les latitudes et qui attaquent isolément un ou plusieurs individus.
On nomme endémiques les maladies propres à certains pays ou à certains lieux , et qui semblent être produites par un concours de circonstances particulières à telle ou telle localité. Le choléra, le goitre, la fièvre intermittente , la fièvre jaune , la phthisie sont des maladies endémiques : le choléra est endémique dans 1 Inde ; la fièvre jaune aux Antilles ; la fièvre intermittente aux abords des marais Pontins; la phthisie en Angleterre. Les maladies épidémiques sont celles qui, sans être toujours un produit du elimai ou du sol, se développent accidentellement par des causes que nous ne saisissons que rarement et frappent dans le même pays, et, pour ainsi dire, dans le même moment, un grand nombre d individus soumis ou exposés à leur action. Ces maladies ont ordinairement une durée limitée et ne reparaissent point a des intervalles réguliers. Les maladies externes sont celles qui, ayant leur siège à la surface du corps , sont accessibles soit à la vue, soit au
toucher. Les maladies internes sont celles qui ont leur siège dans les profondeurs de l’organisme. Les maladies innées ou congénitales sont celles que l’on apporte en venant au monde. Elles ne sont pas toutes héréditaires. On appelle maladies acquises celles que l’on acquiert dans le commerce de la vie sans quelles se lient à une disposition héréditaire. On appelle maladies annuelles celles qui reparaissent chaque année vers le même temps. On appelle stationnaires celles qui durent sans interruption pendant une ou plusieurs années. On nomme intercurrentes celles qui surviennent dans les différents temps de l'année et qui ne sont modifiées que par les constitutions médicales. Les maladies essentielles ou idiopathiques sont celles qui, nées de leurs causes, ont une existence propre et indépendante. Les maladies symptomatiques sont celles qui dépendent d’une affection primitive dont elles sont la conséquence, le résultat et, pour ainsi dire, le symptôme. Les maladies sympathiques résultent de la sympathie universelle qui lie tous les organes et qui fait que telle ou telle partie partage toutes les impressions de douleur ou de plaisir de telle ou telle autre partie. Les maladies critiques sont celles qui ont pour objet de juger, c’est-à-dire de mettre fin à un état morbide soit par une crise salutaire, soit par une crise nuisible, soit enfin par une crise lente nullement annoncée par une exaspération et que l’on nomme lysis.
Nous avons indiqué au commencement de ce chapitre toutes les imperfections fatalement inhérentes à tout essai de nomenclature, nous n’y reviendrons pas; mais nous ferons observer que dans cet état d’imperfection , d’incohérence et de confusion du langage médical, il est essentiellement du devoir du médecin de ne pas attacher trop d’importance aux mots des maladies , attendu qu’il s’exposerait à traiter fort mal une affection quelconque, s’il voulait baser son traitement sur la notion apportée à l’intelligence par le nom même de cette affection. Pourtant c’est ce que font certains iatromanes : ils traitent les noms des maladies, si l’on peut s’exprimer ainsi! Il faut les plaindre et ne jamais les imiter; car il ne convient réellement qu’aux empiriques d’appuyer le traitement des maladies sur de pareilles bases. Ainsi laissons les charlatans traiter les noms des maladies puisqu’ils n’en savent pas davantage, mais n’oublions jamais que ce sont les maladies qu’il faut traiter, conduire, diriger, et qu’on n’y parvient qu’autant qu’on s’appuie d’une part sur la connaissance de l’organisation et de ses moyens, et de l’autre sur la connaissance
des ressources de la nature et de l’état des solides et des liquides.
Maintenant nous faisons acte de justice, en recommandant la nomenclature de M. le professeur Piorrv : ce n’est pas que nous la croyions irréprochable, nous nous sommes déjà exprimé à ce sujet dans la Revue médicale , en rendant compte du livre du savant professeur, mais nous pensons que cette nomenclature ren. ferme d’excellentes vues, et quelle finira par être adoptée si elle devient l’objet d’une correction et d’une épuration que l’auteur seul a le droit de lui faire subir.
De la nature et de l’essence des maladies.
Tout ce que l’on a écrit sur la nature et l’essence des maladies est plus ou moins inexact ou incomplet, parce qu’on a toujours confondu deux choses très différentes : l’essence et la nature des maladies. En effet, c’est pour n’avoir pas établi une distinction indispensable entre ces deux principes que des hommes, d’ailleurs pleins de mérite, ont été entraînés à ériger en dogmes des conclusions entièrement erronées. C’est ainsi qu’un savant professeur a prétendu dans un de ses livres : « Que la nature des maladies est inconnue et qu’on doit même s’abstenir de toute recherche propre à la connaître. » Proposition étrange et qui nous attristerait bien autrement, si elle n’était complètement détruite par d’autres propositions diamétralement opposées, également émises par le même professeur, qui a pu dire ensuite : « Les maladies ne consistent pas essentiellement dans ceux de leurs phénomènes qui tombent sous nos sens : entre les causes extérieures qui en préparent ou en provoquent le développement et les désordres de fonctions et de structure qui les caractérisent , il existe une altération première qui semble avoir son siège dans les parties les plus déliées des systèmes vasculaires et nerveux et sans doute aussi quelquefois dans la composition ou dans la quantité des liquides. La rougeur, la tension, le gonflement de la peau dans l’érysipèle; l’engouement, puis l’hépatisation rouge ou grise du poumon dans l’inflammation de ce viscère, sont nécessairement précédés d’une altération spéciale dans les fonctions et dans la disposition organique de ces parties; c’est cette lésion première qui constitue l’essence ou la nature intime de la maladie. » iNous n’insisterons pas davantage sur cet incident; nous nous contenterons de soutenir qu’on peut parfaitement saisir non pas
55A PIIINCIPES GÉJiÉli AL'X DF. LA 8GIKKGE MÉDICALE.
iy sseriçç dus choses, mais leur nature, et qu'il est par conséquent du devoir de tout homme qui pense de chercher à élucider cette question d’ailleurs très abordable, lorsqu’on a le temps de la résoudre et (pie l’on sait mettre de l’ordre et de la persévérance dans ses recherches. INous allons indiquer d abord ce qu’on entend et par l’essence des choses et par la nature des choses; puis, çette double question générale une fois épuisée, il nous sera très facile d’en faire l’application à la philosophie médicale.
On entend par l’essence des choses, leur cause première, leur première raison et leur fin; ce par quoi elles sont ce qu’elles sont de telle manière et non pas autrement; en un mot, l’çssen e des choses c’est le secret de leur existence et de ce qui constitue cette existence et toutes ses modalités. Or, si nous prenons cette définition à la lettre, nous verrons que nous ne connaissons 1 essence de rien. En effet, nous ne saisissons que des effets, que des formes, que des apparences, que des forces, que des lois qui enchaînent ces phénomènes et ces forces, mais nous ne savons ni le comment ni le pourquoi «Je ces choses admirables! Cette notion est réservée au législateur suprême qui a ordonné et coordonné le monde sur un dessein et pour des fins que lui seul connaît. Ainsi nous connaissons le raisonnement, mais nous ne connaissons pas l’essence de ce qui raisonne en nous; nous savous les lois de la respiration, mais nous ne savons pas l’essence de ce qui respire entions; nous connaissons les lois de la digestion, et nous ne savons pas l’essence de ce qui digère: nous connaissons les lois de la santé et de la maladie, mais nous ne connaissons ni l’essence de la santé, ni l'essence de la maladie, ni l’essence de tous ces phénomènes qui relèvent des lois de la vie, qui dérive ellemême de la puissance de la nature, de la nature qui n’est en dernière analyse que la manifestation phénoménale de la volonté du Créateur, qui tient l’univers en son pouvoir et qui pourrait, selon l’expression du prophète, le changer comme un vêtement.
Quant à la nature des choses, c est différent : si nous ne la connaissons pas entièrement , du moins nous en savons assez pour les distinguer et pour les reconnaître par leurs effets; or c’est tout ce qu’un esprit sage a le droit d’exiger, attendu qu en toute chose nous sommes à peu près réduits à la notion expérimentale dos causes qui produisent les effets semblables. On entend par la nature d'un être sa constitution organique et sa manière d’agir, c’est-h-dire l’ensemble de ses propriétés et de ses
facultés : propriétés physiques, chimiques, organiques, anatomiques; facultés physiologiques, pathologiques, intellectuelles et morales. Il nous est facile maintenant de faire l’application de ces détails à la médecine, et par conséquent d’arriver à la notion expérimentale non pas de l’essence de la maladie, parce qu’elle est insaisissable, mais à la notion de leur nature tangible; il suffit de procéder successivement par voie d’analyse et par voie de synthèse.
On peut rapporter à deux doctrines principales toutes celles qui ont été émises relativement à la nature des maladies. Les unes appartiennent aux solidistes, les autres aux humoristes. Selon les premiers, la nature d’une maladie est tout entière dans la lésion des solides qui seuls reçoivent l’impression des causes morbifiques et fournissent des symptômes importants. Selon les seconds, la nature des maladies consiste au contraire dans l’altération des liquides, et ils se fondent sur ce que les solides naissent des liquides. Nous ne suivrons pas les solidistes et les humoristes dans leurs disquisitions brillantes, nous dirons simplement que les auteurs qui se sont occupés de cette grande et difficile question, ont oublié une vérité importante, savoir que la nature d’une maladie ne consiste pas simplement dans telle ou telle altération matérielle, ni dans telle ou telle expression phénoménale qui la décèle, ni dans la lésion organique qui semble la caractériser, ni même d’une manière absolue dans la cause de cette lésion, mais qu’elle participe et résulte de tous ces éléments à la fois, ce qui prouve qu’il n’y a rien de plus compliqué au fond que cet état en apparence si simple qu’on appelle la nature d une maladie.
Pour nous qui nous appuyons toujours sur le vitalisme, et qui cherchons à développer ses principes, nous procédons différemment pour arriver à cette solution de la nature des maladies. Nous faisons autant de parts différentes que nous reconnaissons d’éléments différents dans une maladie, et nous n’essayons de caractériser sa nature qu’après avoir reconnu la nature des divers états élémentaires qui la constituent. Ainsi, nous voyons dans toute maladie deux actions élémentaires différentes, savoir une action morbide ou une affection, et une action médicatrice ou une réaction ; une affection qui est le produit de I action exercée sur l’économie par les agents morbifiques; une réaction qui est le résultat de l’action organisée par la nature médicatrice, contre les agents morbifiques ou contre le mal opéré par eux; en consé-
556 principes GÉNÉRAUX DR la science médicale. quence, nous ne croyons connaître la nature d’une maladie qu’autant que nous sommes préalablement éclairés, et sur la nature de l’affection et sur la nature de la réaction. Ôr il est évident: 1° que la nature de l’affection dépend à la fois et de la nature de la cause morbifique qui la produit, et de la nature de la partie qui est affectée par cette cause morbifique; 2° que la nature de la réaction ou de l’action médicatrice tient également et de la nature particulière de l’individu malade (organisation, force, tempérament) et de la nature de l’affection contre laquelle elle réagit, et par conséquent que pour bien apprécier la nature d’une maladie, qui est en dernière analyse le produit combiné d’une affection morbide et d’une réaction naturelle médicatrice, il faut examiner successivement : 1° la nature de la cause morbifique (nature physique, chimique, virulente, vénéneuse, traumatique, spécifique, organique, morale, humorale, vitale, nerveuse); 2° la nature c’est-à-dire 1 état organique ou vital de la partie affectée ( état sthénique, asthénique ou ataxique des solides; état sain, ou morbide des liquides) ; 3° la nature du malade, c’est-à-dire sa constitution, sa manière de sentir et de réagir; lx° la nature ou la constitution de l’affection, c’est-à-dire tout ce qui la compose, ainsi la cause, la lésion et les symptômes de celte affection; enfin, 5° la nature ou le tempérament de la réaction, qui procède directement du tempérament même du malade (tempérament sanguin, nerveux, lymphatique ou bilieux), tempérament qui domine et qui surcompose véritablement tous les mouvements vitaux. Et ici disons-le bien, cette connaissance du tempérament de la réaction est de la plus haute importance, car c’est la nature individuelle exprimant ses besoins et développant ses forces. Nous renvoyons, pour de plus grands détails, à ce que nous avons déjà dit à ce sujet dans notre Traité de philosophie médicale.
Puis, quand on a strictement pesé les détails de toutes ces choses, on examine encore si c’est l’affection qui prédomine ou bien si c’est la réaction. Alors on donne à la maladie le nom même de celle de ces deux actions qui prédomine, et l’on dit selon les cas : la maladie est grave et dangereuse, car l'affection étouffe en quelque sorte la réaction. Ou bien: la maladie est bénigne, car elle marche régulièrement, la réaction ne sort pas de ses limites naturelles, et elle parviendra très certainement à guérir l affection contre laquelle elle agit. Ajoutons qu'il n’y a pas de plus dangereuse méthode en médecine pratique, que celle qui consiste à
i traiter empiriquement les phénomènes ou les symptômes des maladies. Prenons pour exemple 1 hémoptysie: quelle ne serait pas l’erreur du médecin qui ne lui imposerait systématiquement qu’un seul et même traitement, comme cela se voit malheureusement trop souvent? IS’est-il pas évident qu’un tel médecin se mettrait six fois contre une du côté du mal et contre le malade? En effet, l’hémoptysie a pour cause, tantôt une constitution éminemment pléthorique, tantôt au contraire un étatanémique acquis ou accidentel ; elle est un des symptômes de la phthisie, et quelquefois un symptôme du cancer du poumon ; elle se lie parfois à un état saburi’al de l’estomac, parfois à un embarras intestinal; elle est fréquente chez les femmes excessivement nerveuses; enfin elle se trouve quelquefois sous la dépendance du génie intermittent. Eh bien , n’est-il pas surabondamment prouvé que chacune de ces conditions particulières réclame des moyens thérapeutiques différents, et par conséquent qu’un médecin prudent et éclairé ne doit jamais agir en pareil cas, avant d’avoir entièrement reconnu d’abord la nature du phénomène hémoptysique, puis la nature de sa cause productrice, et surtout la nature de ses tendances et de son but.
Ainsi donc, il est du devoir de tout médecin consciencieux, de ne jamais ordonner un traitement avant d’avoir pu se dire avec une parfaite connaissance de cause: Voilà l’affection, voilà la réaction , voilà la maladie. J’ai affaire ici à une affection organique, ici à une affection vitale, ici à un mouvement fonctionnel. Ceci est une simple indisposition, un effort de désordre; cela est un ensemble de mouvements insolites, mais inévitables ou même nécessaires, qui se lient soit au premier début d’une fonction qui commence; soit au retrait, soit au départ d’une fonction qui se retire; soit enfin aux fonctions accidentelles qui se développent et s’exercent pendant la grossesse, pendant l’accouchement, pendant l’allaitement ; car il est bien évident que le travail de la dentition, de la puberté, de la gestation, de la parturition et de l’allaitement ne constituent pas des états morbides proprement dits, mais seulement des états anormaux ou accidentels, qui ne deviennent réellement morbides que par exception et souvent par l’imprudence du malade ou des assistants.
En résumé, le mal et la nature du mal dans une maladie, quelle quelle soit, c’est tout ensemble la cause morbifique et la lésion occasionnée par elle. Quant aux phénomènes qui apparaissent
quand la cause morbifique exerce son action, ils sont produits a la fois et par la cause morbifique et par la nature médicatrice ; ils sont par conséquent ou morbides ou médicateurs. Mais il n’est pas toujours facile de faire la part des uns et des autres, attendu qu’ils se mêlent et qu’ils se combinent , ce qui fuit que dans une infinité de cas on ne saurait dire précisément où finit l’affection, où commence la réaction , et réciproquement.
Tout ce que nous venons d énoncer relativement aux affections du corps est également applicable à celles de l’esprit ; il v a là aussi une affection et une réaction dont la double nature dépend de la cause agissante et du caractère de celui qui en reçoit l’impression et qui réagit. Ainsi, un mot flatteur nous affecte agréablement, et nous jouissons par réaction. Mais aussi une injustice ou une offense nous blessent, et nous sommes affectés ! Alors cette affection se peint sur notre figure et dans notre maintien; notre visage s’enflamme, notre sang s échauffe, tous nos mouvements participent à ce tumulte; voilà le premier temps du désordre! Bientôt la réaction s’opère, elle est ardente ou concentrée, en raison de notre propre nature, et dans le premier cas, qui est le plus fréquent, tous nos sens se révoltent, toutes nos forces s’emportent , nous ripostons violemment par la parole et par le geste, et celui qui nous a blessé, l'homme cause, l'hommeagent morbifique, est parfois ou meurtri ou renversé avant que nous ayons réellement conscience du coup que nous lui avons porté. Voilà comment dans l’ordre moral comme dans l'ordre physique, une affection eL une réaction effectuent un véritable combat qui est l’image même de la maladie.
Du siège des maladies.
Par cette expression, le siège des maladies , on désigne vulgairement la partie de l’économie qui est affectée, l’endroit où siège le mal, où il est, oii il apparaît; et le mal c’est tantôt la cause morbifique elle-même s’efforçant d’exercer son action; c'est tantôt l’affection proprement dite, c’est-à-dire la modification , la lésion morbide, l’altération organique ou fonctionnelle produite parla cause morbifique; c'est tantôt la réaction ou I action médicatrice de la nature, qui a pour objet d’expulser, de neutraliser ou de détruire la cause morbifique , ou de réparer le mal produit par elle; enfin, c’est quelquefois tout cela à ht fois, ce qui prouve
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combien ce mot, le mal, est plein île choses différentes , cl sujet par cela même à donner matière à la contusion et à 1 erreur.
Pour prévenir ces erreurs, un moyen se présente, cest de résoudre préalablement les questions suivantes :
[.es maladies ont-elles un siège? Le mot de siège convient-il aux maladies? Dans quel cas leur convient- il ? dans quel cas rie leur convient-il pas? Y a-t-il des maladies sans siège? Le mot de siège de maladie importé clans la pathologie peut-il être admis par la philosophie médicale ?
Les maladies ont-elles un siège? Les auteurs ne sont pas d’accord sur ce point de doctrine. Les organiciens prétendent que toutes les maladies ont un siège. Les vitalistes soutiennent, au contraire, qu’il va des maladies sans siège, et ils n’emploient celte expression, le siège des maladies , que pour indiquer 1 endroit où apparaît une lésion matérielle et tangible. Ce qu’il y a de certain, c'est qu’il y a des mouvements anormaux de l’organisme qui se déclarent et qui parcourent le terme de leur durée sans que l'économie soit réellement le siège d’une altération locale , et rpie l’on prend souvent des réactions pour des affections. Puis, ce qui jette encore beaucoup de confusion dans le langage médical relativement au siège des maladies, c’est que, suivant quelques auteurs, les mots lésion organique et siège des maladies sont tout à fait synonymes, de telle sorte cpte, pour eux, une maladie qui ne laisse pas de traces après b mort n’avait pas de siège proprement dit. Cest également en raison de celte théorie singulière que quelques uns répètent que la maladie a changé de siège une fois, deux fois, trois fois pendant son cours, sans se douter qu une affection matérielle ne se transporte pas d un point de I économie à l’autre avec ses dégradations acquises, mais que c’est la cause morbifique qui se déplace et qui, après avoir épuisé son action sur une partie , se porte sur une autre, où elle essaie encore de recommencer son travail.
Pour mettre de l’ordre dans cette question, il faut avoir recours à l’analyse médicale; il faut décomposer la maladie en ses propres éléments et les étudier ensuite chacun en particulier; c’est à celte condition seulement qu’on arrivera à une solution véritablement philosophique.
Le mot de siège convient-il à l’affection? Peut-on demander quel est le siège de telle ou telle affection ? Oui, car toute affection a un siège, par cela même qu elle consiste soit dans une modifies-
tion, soit dans une altération organique, et que l’on peut dire : Le mal est là ; c’est le bras qui est cassé ; c’est le genou qui est luxé; c’est le poumon qui est lésé , etc. Ainsi donc, si I on a bien compris ce que nous venons de dire, on reconnaîtra que le mot de siège de maladie ne peut être employé que dans une acception fort restreinte, et que, par cela même qu’il implique 1 idée d’une altération matérielle ou palpable, il ne saurait être appliqué à la maladie dans sa totalité, mais seulement à un de ses éléments, à l’affection.
Le nom de siège convient-il aux réactions ? En d’autres termes, peut-on demander où est le siège de la réaction? iSon, très certainement, car les réactions n’ont pas de siège; elles ont seulement un foyer, un centre d’action, mais les organes qui réagissent ne sont pas lésés par cela seul qu’ils réagissent. Il peut arriver cependant qu’ils s’altèrent par l’excès même de leur emportement, mais c’est purement un accident et une complication. Ainsi donc, ces fonctions accidentelles, que nous nommons fièvres , n’ont pas de siège à proprement parler, mais elles ont plusieurs fovers d’où partent les réactions sanguines ou nerveuses. Toutes les parties de l’économie peuvent devenir autant de foyers des réactions. Cependant le cœur, le cerveau et les gros vaisseaux sont ordinairement les organes qui réagissent davantage à l’occasion des affections ou des efforts de désordres occasionnés par les causes morbifiques.
On comprendra toute la portée de la question que nous agitons, si l’on veut bien songer : 1° que l’économie animale est une machine à vivre ; 2° qu’elle est composée dans ce but d’organes ou d’instruments destinés à remplir des fonctions différentes ; 3° que ces fonctions sont alternativement normales et anormales, physiologiques ou pathologiques; mais qu’on ne saurait demander pour cela quel est le siège des fonctions pathologiques , pas plus qu’on ne peut demander quel est le siège des fonctions physiologiques , attendu que les unes et les autres n’ont pas de siège dans la véritable acception du mot, mais seulement des organes ou des instruments vivants qui agissent dans un but, qui réagissent dans un autre et toujours pour entretenir le plus longtemps possible l’exercice régulier de la vie.
Disons-le donc, beaucoup d’erreurs en médecine viennent de l’oubli de ce principe. Voilà pourquoi les physiologistes s'entendent si peu sur la localisation des fièvres ; voilà pourquoi les uns