DU SIEGE DES MALADIES
mettent le siège des fièvres dans l’estomac ou dans les intestins, tandis que les autres le mettent dans le cœur ou dans ses membranes. La vérité est que les fièvres n’ont pas de siège; elles constituent tout simplement des insurrections fonctionnelles plus ou moins générales qui se déclarent tantôt sous l’action directe d’une cause morbifique, physique ou morale, tantôt sous la pression d’une affection déjà produite par une cause morbifique. Ainsi la fièvre se manifeste tout aussi vite et à un degré aussi intense à la suite d’une nouvelle fâcheuse ou d’un grand désappointement, qu’à la suite d’une fracture ou d’une blessure; et cependant on ne peut pas dire que le siège de la fièvre soit dans la mauvaise nouvelle, dans le grand désappointement, dans la jambe cassée ou dans le bout du doigt qui a été emporté ; ce que l’on peut soutenir, sans dire une niaiserie, c’est que la mauvaise nouvelle, la fracture ou le doigt amp u té ont été les causes immédiates d’une réaction générale, d’une fièvre qui n’a point de siège, niais seulement des organes concertants capables d’éprouver ultérieurement des altérations matérielles contre lesquelles d’autres réactions peuvent s’élever immédiatement. Ainsi donc les affections seules ont un siège et les réactions n’ont que des foyers d’action.
Parmi les affections, il en est dont le siège est facile à constater par le simple secours des sens, par la vue, le toucher, l’ouïe, l’odorat et le goût. Il en est d’autres qui ne sont accessibles qu’aux lumières de la physiologie et de l’anatomie pathologique. Il y a cette différence entre le siège des affeciions et le foyer des réactions : que le siège des affections peut être reconnu par les personnes les plus étrangères à la science et à l’art du médecin, tandis que le foyer des réactions ne saurait être reconnu que par des médecins très éclairés. Du reste, pour découvrir le foyer de la réaction, on emploie les mêmes moyens que pour découvrir celui de l’affection ; on débute, dans l’un et l’autre cas, par chercher la cause et la nature du mal, ainsi que la nature et le tempérament du sujet qui réagit.
Après avoir dit combien il est difficile de reconnaître le siège des maladies, M. le professeur Chomel ajoute : « Celle difficulté devient encore plus grande, quand on arrive à celles qui sont caractérisées par le trouble général des fonctions, sans affection locale primitive; je veux parler des fièvres. L habitude extérieure est dérangée, la circulation, la chaleur, la digestion, les sécrétions, les sensations, les fonctions intellectuelles et morales
offrent presque toujours un trouble simultané, la respiration y participe plus ou moins, ainsi que les organes de la locomotion et de la voix. Or, dans le désordre général, quel est l'organe spécialement affecté? Les opinions des auteurs sur le siège des fièvres sont tellement contradictoires qu’elles fournissent déjà une forte prévention contre chacune d’elles en particulier; si I on voit le siège des mêmes affections transporté tour à tour dans le cœur et dans les organes de la circulation, dans l’estomac, le mésentère et les intestins, dans les nerfs ou le sang, la bile ou la pituite, etc. on est nécessairement en garde contre chacune de ces assertions hypothétiques. Yeut-on recourir à l'ouverture des cadavres, elle ne montre presque jamais de lésion dans les fièvres ataxiques; elle n’en offre pas constamment dans les autres; et dès lors on est conduit à conclure que les lésions observées dans quelques cas, ou bien sont purement accidentelles, ou sont dues à une affection dont on n’avait pas reconnu l’existence pendant la vie. Ainsi, dans l’état actuel de nos connaissances, nous ignorons entièrement quel est le siège des fièvres; et s’il était permis de s’élever par des conjectures vers ce point inconnu de leur histoire, nous pencherions à les considérer, d’après le trouble général des fonctions, comme avant leur siège dans l’économie tout entière plutôt que dans un organe en particulier. »
Toutes ces réflexions du savant professeur Chomel sont parfaitement justes. Mais cette grande question deviendra très simple et par conséquent très facile à résoudre, du moment que I on aura franchement adopté Indivision que nous venons d’exposer ici. et qui consiste à faire deux parts, l’une pour l’affection, etl’autre pour la réaction ; de cette manière on arrivera à la détermination exacte de deux choses très différentes, savoir : le siège des affections et le foyer des réactions. Mais il faut savoir que le siège de l’affection est fixé quelquefois sur un point de l’économie, et celui de la réaction sur un autre; que le siège de l'affection et le fover de la réaction se trouvent, dans d’autres circonstances, au même endroit; enfin, qu’ils peuvent être aussi très éloignés l’un de l’autre.
Le foyer de la réaction est loin du siège de l’affection, quand la maladie est déterminée par une cause septique qui tend à altérer! les humeurs de l’économie, et que le centre d’opération de laj nature médicatrice est dans les muqueuses, dans la peau, dam*
du siège des maladies. oüo
les reins ou dans les glandes c|ui cherchent à éliminer le levain putride. Le siège de l’affection et le foyer de la réaction se confondent, au contraire, quand la maladie consiste dans une inflammation. En elfet, dans ce cas, 1 affection et la réaction occupent réellement le même point: car, ici l’affection, c’est l’afflux des liquides déterminé par la cause morbifique; c’est la congestion des liquides rouges et blancs occasionnée par cette cause, tandis que la réaction ou l’action médicatrice, c’est l’action combinée des solides et des liquides s’efforçant, dans le travail mystérieux de l’inflammation, de détruire la congestion ou le désordre produit par elle. En d’autres termes, la congestion, c’est le mal, c’est l’affection ; l'inflammation, c’est le bien, c’est l’action médicatrice.
Du point de vue où nous nous sommes placé, il est évident que le mot de siège, appliqué aux maladies, est complètement inexact et qu’il est le signe d’une déviation immense dans la science de l’homme et dans les termes de son langage naturel. Du reste, ce mot de siège de maladie, admis très gratuitement et d’une façon presque exclusive en pathologie, est en quelque sorte la conséquence inévitable de la doctrine d’Épicure et d’Asclépiade qui ne reconnaît en toute chose que de la matière, que des organes et qu’une mécanique plus ou moins compliquée. Pour nous, en cherchant à établir une séparation classique entre le siège de l’affection et le foyer de la réaction, entre l’action morbide et faction médicatrice, nous suivons religieusement la voie philosophique ouverte par Hippocrate, et nous nous montrons fidèle à l’esprit du vitalisme barthézien continué par l’école de Montpellier, qui enseigne dogmatiquement qu’il y a en médecine des malades plutôt que des maladies, et que c’est surtout l’homme considéré comme un être essentiellement actif et réagissant qui doit fixer l’attention du vrai praticien. Enfin, nous complétons la théorie des médecins qui admettent deux sortes de diagnostics : le diagnostic anatomique ou nosologique, et le diagnostic médical ou thérapeutique : le diagnostic nosologique qui a pour objet de faire connaître la cause morbifique, la nature de l’affection produite par cette cause, les symptômes et le siège de cette affection ; le diagnostic thérapeutique qui révèle: 1° la nature de 1 individu malade (sa constitution, son tempérament et tout ce qui se lie à 1 une ou à l’autre); V la nature de la réaction ou de faction médicatrice, et enfin le foyer de la réaction, c’est-à-dire les organes
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et les appareils qui réagissent comme autant d’êtres vivants contre les causes morbifiques et qui s’efforcent d’en arrêter les effets.
En adoptant ces principes, c’est l’homme, c’est son état général, ce sont ses forces vitales qu’on aura surtout en vue dans les maladies; tandis qu’en suivant les errements des médecins anatomistes, on arriverait comme eux, de déviations en déviations, à ne considérer dans les maladies que la part de l’affection, c’est-à-dire que le tissu des organes, que les humeurs putrides ou enflammées. Cette question du siège des maladies nous met encore à même de reconnaître combien est grande l’influence de la théorie sur la pratique, quoi qu’en puissent dire une infinité de gens qui déblatèrent à tort et à travers sur celte matière. En effet, si vous suivez au lit du malade le médecin organicien et le médecin vitaliste, vous trouverez entre la manière de l’un et celle de l’autre une immense différence. Le médecin organicien ou anatomiste ne voit en tout et partout que l’affection proprement dite et le siège de l’affection. Le médecin vitaliste, au contraire, se préoccupe également du siège et de l’affection elle -même, mais ce qu’il cherche surtout à connaître c’est la réaction , c est le foyer de la réaction, c’est la nature et la mesure de la réaction ; et cela parce qu’il sait que ce qu’il y a de plus important à bien saisir avant de formuler une prescription, c’est l'état individuel du malade, c’est sa manière de sentir et de réagir, c’est le mode de réaction qu’il oppose au mal, attendu que cette action de la nature, qu elle soit simple, composée ou compliquée, est toujours une action fonctionnelle, une fonction non pas physiologique, mais pathologique, et que pour lui le premier devoir de l’homme de l’art est de chercher à savoir non seulement comment la nature se conduit chez tel ou tel individu en état de parfaite santé, mais aussi, mais surtout, comment elle agit chez le même individu lorsqu’il est indisposé ou malade. Puis, comme une fonction ne saurait avoir de siège, mais seulement des organes ou des instruments vivants susceptibles d’exécuter certains mouvements plus ou moins combinés, il ne recherche pas le siège de la fonction pathologique, mais il s’attache simplement à en étudier les effets, qui sont nécessairement réglés par des lois, comme les effets des fonctions physiologiques dont le siège aussi n'existe nulle part et dont le foyer est partout. En un mot, le médecin vitaliste s’occupe moins de savoir quel est l’organe affecté que de savoir par quoi il
est affecté, de quelle manière il est affecté et comment il doit réagir contre toutes ces choses dont il est affecté.