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CHAPITRE XV

Toutes ces classifications que font les hommes pour mettre de l’ordre dans leurs idées sont très imparfaites; il faut s’en servir parce qu’elles sont commodes, mais ne jamais oublier que toujours elles confondent des choses très distinctes, ou en séparent qui sont très aualogues entre elles. (Destutt-Tracy.)

A la dénomination des maladies a succédé leur classification, c’est-à-dire qu’après avoir donné un nom aux maladies, on a senti la nécessité de grouper celles qui ont entre elles le plus d’analogie ou de points de contact. Dans ce but, on a formé des catégories de maladies, puis de ces catégories on a fait des classes. qui ont été subdivisées en espèces, en genres, en ordres et en familles. Enfin, on a donné à l’ensemble de cette répartition méthodique des maladies le nom de système ou de méthode, et la médecine s’est trouvée de la sorte naturellement augmentée d’une nouvelle branche qui a reçu le nom de nosologie , nom formé de deux mots grecs, de voaoç, maladie , et de^V-n je rassemble , qui signifient ensemble collection, ou pour mieux dire, classification des maladies.

Le premier essai d’une division des maladies remonte à Hippocrate, et c’est encore dans ses immortels ouvrages que nous trouvons nos meilleurs modèles à ce sujet. Après Hippocrate , Thémison et Galien ont voulu aussi grouper les maladies en plusieurs classes. Enfin, nous avons eu successivement les classifications de Svdenham, de Frédéric Hoffmann et de plusieurs autres maîtres de l’art. Quoi qu’il en soit, Félix Plater, de Bâle, fut réellement le premier qui conçut et réalisa complètement l’idée d’une distribution méthodique des maladies. Il les réunit toutes en groupes distincts, auxquels il donna le nom de classes, et ce fut à dater de ce moment que l art, prenant vraiment un nouvel essort, s éleva à l’aide de la méthode et des classifications à des notions plus exactes et plus rationnelles sur la marche naturelle des maladies, et sur les moyens médicaux capables de favoriser ou de contrarier

566 PRINCIPES GÉNÉRAUX UE LA SCIENCE MÉDICALE, cetlc marche de la nature, suivant les circonstances et les accidents. Après Plaler, qui fonda sa classification des maladies sur

les divers troubles des fonctions et sur les qualités lésées du corps, Sauvages, Linné, Vogel, Sager, Vitet, Cnilen, Macbride, Darwin etBaumes, proposèrent aussi d’autres classifications. Enfin, Pinel parut et il donna une classification qui est encore adoptée aujourd’hui dans la plupart des écoles. Voici un aperçu de ces divisions et de ces classifications proposées ou admises par les auteurs.

Hippocrate n’a pas créé de classification dans la véritable acception du mot; il a établi seulement des divisions et des subdivisions qui lui permirent de traiter dans un ordre plus convenable les différentes espèces de maladies. Il a été imité en cela par Galien, Baillou, Boerhaave et Stalh, qui n’ont jamais essayé de ranger les maladies par classes proprement diles. Hippocrate admettait quatre états morbides principaux qui correspondaient selon lui aux quatre éléments. Il divisait les maladies, selon leurs phénomènes apparents ou obscurs, en maladies évidentes ou cachées ; selon leurs causes, en maladies externes ou internes ; selon le danger qu’elles présentaient, en maladies graves ou bénignes ; selon leur durée, en maladies longues ou courtes, aiguës ou chroniques; selon qu elles sévissaient dans telle ou telle localité et sur un plus ou moins grand nombre d’individus, en maladies endémiques, sporadiques et épidémiques; selon leur origine, en maladies héréditaires, innées, acquises ou accidentelles. Enfin, il admettait aussi des maladies continues et des maladies intermittentes.

Thémison divisait les maladies en deux catégories, suivant qu’elles appartenaient, selon son expression, au genre resserré ou au genre relâché, au slriclum ou au laxum. Cette division a été reproduite plus lard par Brown, et dernièrement par Broussais. Galien les divisait en maladies chaudes ou froides, sèches ou humides, et en maladies mixtes qui tiennent des unes et des autres. Cette classification, toute défectueuse qu elle est, a cependant été en vogue pendant plus de quatre cents ans. A ces differents essais succéda une véritable méthode, la méthode synoptique, qui divise les maladies d’abord en maladies internes et externes, puis en maladies générales et locales, et enfin en maladies de la tête, delà poitrine, del’abdomen, ou des membres, selon qu elles occupent l’une ou l’autre de ces régions. Telle fut pendant longtemps

]a méthode des anciens. Ainsi donc ils divisaient les maladies en maladies générales et locales, puis chaque affection en autant d affections particulières qu’il y a de régions différentes ou d organes différents dans le corps humain, en procédant de la tête aux pieds, à capile ad calcem.

La classification de Félix Plater parut ensuite. Elle était à peine connue quand Sauvages, réalisanL le vœu de Sydenham, publia sa Nosologie méthodique, qui fut accueillie de toutes parts avec le plus grand enthousiasme. Sydenham avait dit qu’il serait utile que toutes les maladies fussent réduites en espèces précisés et certaines, et qu on apportât dans cette classification autant de soin et d exactitude que les botanistes en mettent eux-mêmes dans leur phytologie ; que de cette manière on dissiperait non seulement les épaisses ténèbres qui couvrent la médecine, mais qu’on porterait encore dans cette science si difficile toute la clarté que I on trouve dans les différentes branches de 1 histoire naturelle. Cette grande pensée germa dans 1 esprit éclairé de Sauvages, et le célèbre professeur de Montpellier, après avoir entrepris dans ce genre un travail admirable, exposa le premier 1 histoire des maladies d’après une méthode qu il nomma lui-même systématique, et qui consiste à grouper toutes les maladies par classes, par ordres, par genres, espèces ou variétés, telles qu on les trouve rangées en histoire naturelle. A dater de ce moment, la nosologie fut créée, et depuis elle a toujours été en opposition avec la méthode synoptique adoptée par les premiers pathologistes. Sauvages exposa d’abord sa méthode systématique dans un volume in-12, intitulé: Des classes des maladies, qu il publia en 17 32. Mais ce ne fut là qu’un ballon d’essai, et sa nosologie méthodique, qui lui fit en peu de temps un nom si célèbre par toute I Europe, ne parut que vingt ans après cette première publication- Nous félons remarquer que la nosologie méthodique a été conçue et exécutée aux beaux jours de 1 histoire naturelle, c esl-à-dire a celle époque ou le perfectionnement des méthodes de cette science et de ses classifications systématiques répandait sur elle tant de faveur ; c'est ce qui explique comment Sauvages a pu croire un instant qu’il avait porté par la jmblicatinn de son livre toute la clarté désirable dans cette sombre médecine dont il pensuit avoir ainsi percé le chaos. Quoi qu il en soit, il est à noter que depuis Sauvages les noms de nosologie et de nosographie ont été constamment donnés ii des traités de pathologie descriptive, dans

lesquels on classait les maladies par familles, par genres et par espèces.

Après Sauvages, Linné, botaniste comme lui, et à ce titre entraîné comme lui par le fol espoir de porter dans la médecine toute l’exactitude des sciences naturelles, Linné essaya aussi de classer les maladies, et dans ce genre il alla encore plus loin que i Sauvages. En effet, Sauvages s’était contenté de renfermer toutes ^ les maladies dans dix grandes classes qui contenaient quarantetrois ordres et deux cent quatre-vingt-quinze genres, sous lesquels venaient encore se ranger deux mille deux cent quatrevingt-huit espèces de maux, qu’il regardait comme autant d’ennemis déchaînés contre le genre humain ! Linné trouva cette classification incomplète et insuffisante, et enchérissant encore sur le chiffre de son prédécesseur, il admit onze grandes classes de maladies dans lesquelles il fit entrer trois cent vingt-cinq genres et plus de trois mille espèces d’affections. Voici les grandes classifications de ces deux célèbres nosologistes. Sauvages admettait dix classés d’affections, savoir : 1° les affections superficielles ou les vices; 2° les fièvres; 3° les phlegmasies; k° les spasmes; 5° les anhélations; 6° les débilités; 7° les douleurs; 8° les vésanies;

9° les flux ; 1 0° les cachexies. Linné en admit onze, savoir : 1° les maladies exanthématiques; 2“ les maladies critiques; 3° les maladies phlogistiques ; U° les maladies douloureuses; 5° les maladies mentales ; 6° les paralysies ; 7° les convulsions ; 8° les maladies de suppression; 9° les maladies d’évacuation; 10° les difformités; 11° les vices.

On prétend que Boerhaave applaudit hautement au système nosologique de Sauvages, tout en laissant entrevoir, cependant, les difficultés immenses d’une pareille entreprise. Sous l’autorité de pareils maîtres, le goût des nosologies se répandit avec une grande rapidité, et bientôt il n’y eut plus de professeur, si mince qu’il fût, qui ne possédât sa nosologie ou sa classification à lui, fondée, bien entendu, sur l’état purement symptomatique des maladies, et partant sur la prédominance de tel ou telsvmptôme qui devenait ainsi le type de la classe, du genre ou de lespèce qu'il dominait. Cet engouement pour une assimilation forcée des maladies, i» des êtres matériels, ne dura pas longtemps. Les bons j esprits comprirent aisément que la classification symptomatique ] de Sauvages était pleine de confusion ; queles genreset les espèces ] quelle renfermait n'étaient pas séparés les uns desautres par des •

caractères assez prononcés; qu’ils étaient surtout infiniment trop nombreux ; en un mot, que clans son ensemble cette manière tout artificielle de classer les maladies avait le grand inconvénient d’imprimer à la médecine une fausse direction, et même une direction vicieuse en la précipitant sur le terrain des sciences naturelles si dangereux pour elle. On chercha donc à créer d’autres classifications. Parmi les auteurs, qui s’occupèrent de ce travail, les uns prirent pour base de leur travail les caractères anatomiques des maladies, les autres se laissèrent entraîner par des vues physiologiques ; quelques uns, enfin, proposèrent des divisions établies sur les causes prochaines des maladies.

Pinel substitua à toutes ces nosologies béantes une classification plus simple, exempte d’hypothèses, basée sur des faits et établie sur des analogies de fonctions et de tissu. Cette classification n’est certainement point irréprochable, mais elle offre de grands avantages, et c est encore elle qu on suit généralement aujourd’hui. Elle comporte cinq grandes classes de maladies, subdivisées en vingt-deux ordres et en cent quarante-trois genres. La première classe comprend les fièvres ; la seconde, les phlegmasies; la troisième, les hémorrhagies ; la quatrième, les névroses; la cinquième, les lésions organiques. La fièvre est caractérisée : 1° par l’altération du pouls et de la chaleur (soit en plus, en moins ou en irrégularité) ; '2° par un sentiment de malaise et de faiblesse; 3° par un trouble général et plus ou moins grand des fonctions. Il y a six ordres de fièvres subdivisés en plusieurs genres. Le premier ordre comprend les fièvres angioténiques ou inflammatoires; le deuxième, les méningo-gastriques ou bilieuses; le troisième, les fièvres adéno-méningées ou muqueuses; le quatrième, les fièvres adynamiques ou putrides; le cinquième, les fièvres ataxiques ou malignes; le sixième, les fièvres adéno-nerveuses ou pestilentielles. Les fièvres sont ensuite subdivisées, suivant le type, en trois genres principaux, que constituent les fièvres continues, les fièvres intermittentes et les fièvres rémittentes.

La deuxième classe comprend les inflammations ou phlegmasies ; elles ont pour caractères, la tuméfaction, la douleur, la chaleur et la rougeur locale, avec ou sans état fébrile.

Il y a cinq ordres de phlegmasres. Le premier ordre renferme les phlegmasies continues, qui constituent quinze genres, savoir : la variole, la varicelle, la rougeole, la scarlatine, 1 érysipèle, le zona, la miliaire, 1 urticaire, la teigne, la plique, les dartres, la

gulc, le pemphigus, le psydracia, et la pustule maligne. Le deuxième ordre comprend les phlegmasies des membranes muqueuses; il renferme seize genres, savoir: l’ophthahnie, le corvza, l’otite, l’angine gutturale, l’angine gangréneuse, l’angine trachéale, le croup, le catarrhe pulmonaire, la gastrite, l’entérite, la diarrhée catarrhale, la dyssenterie, le catarrhe vésical, la blennorrhagie, la leucorrhée, les aphthes. Le troisième ordre renferme les phlegmasies des membranes séreuses, qui forment trois genres, savoir : la phrénésie, la pleurésie, et la péritonite. Le quatrième ordre embrasse les phlegmasies du tissu cellulaire et des organes parenchymateux, qui renferment huit genres, savoir : les phlegmons, les oreillons, la céphalite, la péripneumonie, la cardite, l'hépatite, la néphrite et la métrite. Le cinquième ordre comprend les phlegmasies des tissus musculaires fibreux et synovial ; il renferme trois genres : le rhumatisme musculaire, le rhumatisme fibreux et la goutte.

La troisième classe des maladies comprend les hémorrhagies ; elles sont caractérisées par un épanchement de sang en dehors des vaisseaux et des tissus qui les contiennent. Cette classe renferme quatre ordres, savoir : les hémorrhagies des membranes muqueuses; les hémorrhagies du système séreux; les hémorrhagies du système cellulaire; les hémorrhagies du système cutané. Le premier ordre est le seul qui soit subdivisé en genres; il en renferme six, savoir : l’épistaxis, l’hémoptysie, l’hématémèse, le flux hémorrhoïdal, l’hématurie, et le flux menstruel.

Quatrième classe, les névroses. Elles ont pour caractère une lésion de sentiment et de mouvement, sans inflammation ni lésion de structure. Elles sont divisées en cinq ordres, savoir: l°les névroses des sens; 2° les névroses des fonctions cérébrales; 3° les névroses de la locomotion et de la voix; è° les névroses des fonctions nutritives; 5° les névroses de la génération. Les névroses des sens comprennent neuf genres, savoir : la dysécée, la paracousie, le tintouin, la surdité, la berlue, la diplopie, 1 héméralopie, la nyclalopie, l'amaurose. Les névroses des fonctions cérébrales comprennent dix genres, savoir : I apoplexie, la catalepsie, 1 épilepsie , l'hypochondrie , la mélancolie, la manie, la démence, ; l’idiotisme, le somnambulisme et l'hydrophobie. Les névroses de la locomotion et de la voix comptent sept genres, sovoir : la névralgie, le tétanos, les convulsions, la danse de Saint-Guy, la paralysie, la voix convulsive, l’aphonie. Les névroses des fonctions

nutritives embrassent quinze genres : le spasme de l'œsophage, la cardialgie, le pyrosis, le vomissement, la dyspepsie, la boulimie, le pica, la colique de plomb, l’iléus, l’asthme, la coqueluche, l’asphyxie, les palpitations, les syncopes. Les névroses de la génération comptent cinq genres, savoir: l’anaphrodisie, le satyriasis, le priapisme, la nymphomanie, l’hystérie.

Cinquième classe, les lésions organiques. Elles sont caractérisées par un changement dans la nature intime des organes; elles comprennent deux ordres Le premier ordre renferme les lésions organiques générales; le second renferme les lésions organiques particulières.

Les lésions organiques générales embrassent dix genres; ce sont : la syphilis, le scorbut, le cancer, la gangrène, les tubercules, les scrofules, le rachitisme, I éléphantiasis des Grecs, celui des Arabes, le yavvs. Les lésions organiques particulières renferment dix genres, savoir : l’anévrisme du cœur, le rétrécissement des orifices du cœur, 1 anévrisme de l’aorte, les tumeurs hémorrhoïdales, l’anasarque, l’hydrocéphale, l’hydrothorax, l’hydropisie, l’ascite, 1 endurcissement dix tissu cellulaire, l’hydropisie enkystée du foie, les concrétions biliaires, l’ictère des nouveaux-nés, le diabète, les concrétions urinaires, le corps fibreux de la matrice, les vers intestinaux.

Telle est la classification de Pinel. La doctrine de Broussais lui a porté un coup terrible; cependant, toute défectueuse qu’elle est, nous la préférons encore à la classification dichotomique de l auteur du système de l’irritation.

L’école de Montpellier, que l’on doit toujours considérer comme la conservatrice des vrais principes de la médecine, s’est tou jours élevée avec force contre toutes ces classifications, en tant que leurs auteurs ont eu la prétention de les présenter comme l’expression fidèle et obligée de la science médicale. Elle a constamment soutenu, avec lécole de Cos, que les classifications ne doivent avoir pour objet que de soulager la mémoire, de mettre de l'ordre dans les idées et de faciliter les recherches, et de coordonner 1 enseignement. Elle se souvient qu’llippocrate avait déjà rejeté, de son temps, toutes les classifications des médecins de Cnide, et comme lui, elle professe que les divisions des maladies doivent être relatives particulièrement aux différences que les maladies présentent dans leur nature intime, différences qui deviennent ensuite la source d’indications thérapeutiques spéciales.

A cette condition, elle les admet. On suit, dans la cité médicale, la classification du professeur Delpech. Or, d’après les termes de cette classification, toutes les maladies sont comprises dans trois grandes classes. La première renferme les lésions physiques, mécaniques ou traumatiques; la seconde, les lésions organiques produites par un travail pathologique; la troisième, les lésions vitales proprement dites. On range dans la première classe les blessures, les défauts de conformation provenant d’un vice originel, les incommodités, comme disait Hippocrate, les luxations, les hernies simples, les plaies, les brûlures, les maladies traumatiques qu’on peut produire à volonté chez les animaux, les déplacements et les anomalies qui constituent, soit dans le développement congénial des parties, soit dans leur multiplicité, soit dans leur division, leur réunion, leur transposition. La seconde classe comprend toutes les lésions organiques qui ont pour caractère constant une altération propre et sensible des tissus vivants produite par un travail pathologique; elle renferme la syphilis, les scrofules, le cancer, le scorbut, les dartres, les névroses, les ulcères, les polypes, la cataracte, les varices, les kystes, les caries, les fungus. Enfin, la troisième classe embrasse toutes les lésions qui, par le fond et par la forme, par leur nature et leur caractère, sont essentiellement dynamiques : ce sont les fièvres essentielles, les névroses, les cachexies, les cacochymies, les pléthores, les débilités, les douleurs.

Les classifications des maladies en classes, ordres et espèces sont bien loin d’étre aussi profitables qu’on le pense généralement. Eli es ont, à la vérité, l’avantage de présenter à l’esprit toutes les maladies dans un ordre déterminé qui permet de saisir jusqu’à un certain point leurs plus grandes analogies, leurs différences et leurs rapports. Mais au fond peu importe que les maladies soient distribuées méthodiquement, comme faisaient les anciens, ou qu’elles soient classées comme des objets d’histoire naturelle, comme le font les nosographes modernes; l’essentiel est de les ranger dans un ordre qui en rende lexposition facile: or, sous ce rapport, on trouve dans les anciens auteurs des modèles précieux, des méthodes judicieuses et des divisions heureuses auxquelles il ne manque réellement que les noms usités dans les classifications des naturalistes pour mériter le nom de nosologies. INous ajouterons queces classifications artificielles sont fort peu utiles pour l’exercice de la médecine pratique , attendu

qu’elles ne distinguent les maladies que par leurs symptômes , tandis qu elles devraient indiquer d’abord les divers états morbides, ou , pour mieux dire, les diverses causes de ces e'tats morbides qui sont à la fois la source des indications cliniques et des indications thérapeutiques. Enfin , sous d’autres rapports, elles sont dangereuses : ainsi elles nous font chercher des maladies qui n’existent que dans la tête des auteurs qui les ont imaginées ; elles nous montrent comme autant d’affections différentes certains groupes de symptômes qu elles isolent avec effort et à tort d’un ensemble pathologique qui ne forme, à le bien prendre, qu’une seule et même maladie ; enfin, elles empêchent souvent de reconnaître les maladies quand elles existent, et elles nous les montrent quelquefois là où elles n’existent pas. Du reste , personne n’a mieux fait ressortir le vice radical des classifications nosologiques violemment calquées sur celles adoptées par les botanistes, les zoologistes et les naturalistes, que Frédéric Bérard de Montpellier. C’est à tort, a-t-il dit, qu’on a avancé que les maladies étaient constantes dans leurs caractères, comme le sont les objets d histoire naturelle desquels on a cherché à les rapprocher. Une comparaison exacte et détaillée prouve, au contraire, d une manière irréfragable qu’il est bien loin d’en être ainsi.

Dans tous les cas , il est à remarquer que c’est exclusivement contre les classifications médicales basées sur les classifications de l’histoire naturelle que s’élèvent les justes réclamations des médecins vitalistes. Or, disons-le bien, les vitalistes ont raison , car la folle prétention de réduire notre science aux proportions mesquines des sciences accessoires ne peut être osée que par des amateurs en médecine qui visent exclusivement à la simple et naïve connaissance alphabétique des phénomènes de la santé et de la maladie. Quant aux vrais médecins, ils ont une philosophie toute différente. Pour eux, toutes les classifications artificielles disparaissent devant le tempérament des individualités, qu’ils cherchent à reconnaître et à caractériser, bien persuadés que les maladies, au point de vue médical et thérapeutique, consistent essentiellement dans des actes vitaux régis par des lois, cest-adire dans des fonctions pathologiques dont ils doivent connaître la tendance, la portée et la fin, pour les diriger habilement vers une bonne terminaison.

Au demeurant, si toutes les classifications des maladies sont défectueuses, il ne faut pas s’en étonner, puisque les meilleures

57 h principes généraux rife la science Médicale. classifications des minéraux et des plantes sont elles-mêmes très infidèles. D’ailleurs , pour peu qu’on veuille bien y réfléchir, on comprendra aisément combien il est difficile de classer avec exactitude des actes instantanés, des actes vitaux, des modifications accidentelles, des collections de phénomènes et des combinaisons de mouvement aussi fugitives que la pensée. Quoi qu il en soit, toutes ces classifications, malgré leurs défauts, prouvent cependant une chose très importante, savoir : le besoin même des classifications. En effet, il est évident pour tout le monde que, pour traiter d’une chose quelconque, il faut, si l’on veut mettre de l’ordre dans ses idées et dans celles des autres, adopter d'abord une méthode, puis une division , et enfin une distribution de matières, c’est-à-dire une classification ; car, soit que l’on parle, soit que l’on écrive, on ne saurait ni traiter de tout à la fois, ni confondre tout ensemble. Il résulte de là que les classifications, malgré leurs inconvénients , présentent encore une certaine utilité.

D’autre part, les classifications ont pour avantage d’établir en quelque sorte l’inventaire des connaissances scientifiques à l’époque même où elles paraissent. Elles sont utiles pour grouper les faits médicaux ou les actes de la nature vivante, bien portante ou malade, qui doivent être coordonnés entre eux , d’après un ordre rationnel et méthodique, afin de former une science qui devient ainsi la source de l’art. Elles sont utiles encore en ce cpie sans elles les faits médicaux, périssables comme les causes ou les circonstances qui les produisent, resteraient sans valeur, sans application, sans portée; ils seraient donc comme s'ils n’avaient jamais été; le temps les emporterait sans nul profit pour nous, et des siècles entiers s’écouleraient sans que la science médicale progressât d'un seul pas. Ajoutons encore que si l’on considérait les phénomènes vitaux isolément et indépendamment les uns des autres, on n’aurait jamais un corps de doctrine proprement dit, mais seulement des matériaux d’attente et des faits muets qui ne sauraient devenir l’objet d’un raisonnement; or, sans raisonnement pas de philosophie, et sans philosophie pas de science, en médecine comme en toute autre science. Au contraire, en classant fidèlement les phénomènes d’après leur nature, on élève un système, et ce système devient immédiatement un sujet d’étude suivie et de perfectionnement. Ainsi donc on a eu raison de dire, après toute réserve faite , que la pratique de la médecine

bE LA CLASSIFICATION DES MALADIES. 57 5

exige une classification quelconque ; car, sans une classification, ell e ne serait qu’un absurde tâtonnement, et le praticien ne saurait se reconnaître au milieu de ce dédale immense de toutes les choses auxquelles il a affaire.

On pourrait donc, à l’exemple des naturalistes, essayer une classification des maladies, si les maladies analogues différaient entre elles aussi peu que les espèces de certains genres d’animaux ou de végétaux ; mais malheureusement il n’en est pas ainsi ; au contraire, tout ce qui est insignifiant par son résultat en histoire naturelle est très important en pathologie. Aussi les différences en zoologie et en botanique peuvent n’arrêter que secondairement les naturalistes dans leurs classifications, tandis que ces mêmes différences enraient profondément l’essor du pathologiste, parce que chacune d’elles apporte, pour ainsi dire, une indication ou une application thérapeutique différentes. Ainsi donc il n’y a l ien en pathologie que l’on puisse rigoureusement assimiler aux genres des naturalistes, et partant, toutes les méthodes artistiques proposées en nosologie ne sont, aux yeux des vitalistes éclairés, que des embarras de plus jetés dans le champ déjà si aride de la thérapeutique. On doit s’en tenir aux classifications des phénomènes et aux divisions générales des maladies.

En résumé, les conditions indispensables pour établir une bonne classification des phénomènes ou des actes vitaux consistent à classer méthodiquement les faits de la nature tels que la nature les montre et les produit; car du moment qu’on altère ou qu’on mutile ces faits pour les plier violemment à une hypothèse, on ne fait réellement qu’un roman plus ou moins scientifique, et au lieu d’ajouter aux enseignements d’une science naturelle et durable, on jette dans la vie une foule de propositions bâtardes condamnées à périr dans un temps plus ou moins rapproché. On voit donc, d’après ce que nous venons de dire, que la pathologie ne consiste pas dans la classification de certaines dénominations adoptées par aventure ou par émotion, mais dans la classification naturelle des faits et des actes vitaux sagement coordonnés d’après les règles de la philosophie médicale.

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