‹ Traité de la syphilisChapitre 110 sur 256 · GOMME DU VOILE · texte numérisé non relu

GOMME DU VOILE

saillie morbide de l'arcade palatine, et le toucher permet ensuite de le constater. Le doigt, en effet, promené alternativement sur les parties saines et sur les parties malades, perçoit la sensation très nette qu’au niveau de ces dernières le voile est devenu notablement plus épais. Précisons. L’épaisseur normale du voile paraît au moins doublée, si ce n'est plus.

4° La même exploration apprend encore qu'aux points affectés le voile n’est pas seulement augmenté d’épaisseur ; il est, en plus, rénitent, résistant au toucher, dur , en un mot.

5° Enfin, dernier phénomène, qui est un corollaire des précédents. Ce voile engorgé partiellement est devenu partiellement rigide et immobile. Je m’explique. Lorsqu’on examine un voile du palais sain, on le voit pendant l’exploration exécuter certains mouvements sous l’influence de la respiration ou de son activité propre; on le voit s’élever, s’abaisser, s’étendre et se relâcher tour à tour, bref se modifier de forme dans sa partie convexe, ses arcades, ses piliers. Or, rien de semblable ici. Le voile affecté par la gomme est devenu immobile, immobile sinon en totalité, du moins partiellement, dans l’étendue qu’occupe l’infiltration ; il n’est plus susceptible des mouvements délicats qu’il exécute à l’état sain; il est rigide, inerte et comme figé.

Et c’est tout. C’est là tout ce qu’on voit et qu’on sent. Rien autre et, notamment, nulle tumeur ne se présente à l’examen. C’est qu’en effet, je le répète, le voile altéré de la sorte n’est pas le siège d’une tumeur, d’une tumeur distincte, isolée, localisable; c’est lui-même qui est affecté dans son propre tissu et qui est tuméfié; c'est luimême , en un mot, qui fait tumeur.

J’insiste sur ce point parce qu’il a une importance réelle, et voici pourquoi. La plupart des élèves auxquels on montre pour la première fois une lésion de ce genre, en la qualifiant du nom de « tumeur », s’attendent à voir tout autre chose que ce qu’ils voient et vous disent : « Mais où est donc la tumeur ? Vous me parlez d’une tumeur et je n’en vois pas. Je ne vois qu’un voile plus gros que d’ordinaire, un voile tuméfié, dur, rouge, et c’est tout. » Eh bien, c’est qu en effet ce qu’on appelle tumeur gommeuse du voile n’est rien autre que cela ; ce n'est pas, d'aspect , d'apparence, une tumeur dans le voile ; cest le voile tuméfié, c’est le voile dans lequel le noyau originaire pouvant être qualifié de tumeur a disparu, soit par irradiation de l’infiltrat, soit par engorgement inflammatoire périphérique. De sorte qu’en somme, cliniquement, la tumeur gommeuse du voile n’est, à un moment donné, que le voile augmenté de volume, infiltré ou semblant infiltré en masse sur une portion plus ou moins étendue. •

En résumé, donc, déformation de l’arcade palatine; — rougeur sombre, circonscrite au point affecté ; — épaississement partiel et dureté du voile au même point ; — rigidité dans les mouvements

période d’infiltration. 321

auxquels la portion atteinte ne participe plus ; — et tout cela sans tumeur distincte; tels sont les signes objectifs de la lésion.

Voilà l'infiltration laite. De ce moment jusqu’à l’époque où la lésion, si tant est qu’elle doive suivre^son évolution intégrale, aboutira à la perforation du voile, sa physionomie change peu. Ce qui se produit pendant que le ramollissement interstitiel se prépare et s’accomplit, se réduit à ces deux phénomènes : certaine exagération de volume subie par le voile, qui bombe dayantage, proémine en avant de plus en plus; — et, en même temps, diminution de rénitence des parties, qui progressivement offrent au doigt une dureté moins sèche, deviennent plus pâteuses, puis se ramollissent sensiblement et quelquefois même présentent un léger œdème superficiel.

•n. — Je n’ai parlé jusqu'ici que des signes objectifs de la lésion. Venons maintenant à ses troubles fonctionnels. Question importante à discuter, car elle va nous conduire, d’une part, à dissiper certaines erreurs accréditées par quelques pathologistes, et, d’autre part, elle nous montrera l’affection sous son côté le plus intéressant et le plus essentiel à connaître pour la pratique, à savoir l’insidiosité particulière, étonnante, qui préside à son développement.

On a dit que la gomme palatine est précédée ou accompagnée de phénomènes généraux, tels que malaise prémonitoire, fatigue, courbature, céphalalgie, fièvre, inappétence, langue saburrale, etc. Ici, je proteste et de toutes mes forces, car cela est une erreur de fait, cela est une erreur matérielle. Prenez le contre-pied de cette proposition, et vous serez dans le vrai. D’une part, en effet, l’infiltration gommeuse du voile n’est précédée, annoncée par aucun trouble général ; et, d’autre part, elle évolue absolument à froid, sans réaction sur l’organisme, sans fièvre, sans aucun trouble de la santé.

Qu’en certains cas dont je parlerai plus tard, dans ces cas malins de phagédénisme guttural où des lésions particulièrement graves affectent une marche suraiguë, il se produise un trouble général de l’économie caractérisé par un état fébrile, avec malaise, inappétence, adynamie, etc., oui, cela peut être et cela s’observe quelquefois. Mais qu'à propos d’une simple gomme du voile il se manifeste des phénomènes de ce genre, cela est faux, absolument faux. J’en appelle sur ce point au témoignage des praticiens. Le propre, tout au contraire, de l’affection que nous étudions actuellement est d’évoluer d’une façon sourde, froide, aphlegmasique, presque latente, avec une sorte d’indifférence de l’organisme.

Il y a plus, même. C’est que non seulement l’affection se produit en dehors de tout symptôme général, mais que, de plus, à la période du moins où nous l’envisageons actuellement, elle ne se traduit que par des troubles fonctionnels remarquablement légers.

Traité de la syphilis. — Tome II.

TUMEUR GOMMEUSE DU VOILE PALATIN

Et, en effet, par un contraste étrange, cette lésion, qui tout à l’heure va aboutir à des désordres locaux importants, qui va perforer le palais, ne se constitue qu'avec des symptômes locaux tout à fait disproportionnés avec sa gravité future. Elle se montre pour l'instant remarquablement inoffensive, singulièrement bénigne, bien plus bénigne que l’angine inflammatoire la plus légère. Qu’on en juge par ce qui va suivre.

D'abord, elle est peu douloureuse, je pourrais même dire qu’elle n’est pas douloureuse. La gomme palatine en voie de formation et de ramollissement n’éveille pas de souffrances réelles, pas de lancinements, pas de battements, pas de constriction gutturale. Tout ce qu elle produit, c’est une certaine gêne de la gorge, un mal de gorge léger, assez léger pour que les malades ne s’en inquiètent pas en général.

En second lieu, peu de troubles fonctionnels rvoixà peine modifiée, ou modifiée tout au plus comme elle l’est dans une angine légère, c’est-à-dire prenant un certain timbre guttural; — déglutition quelque peu embarrassée, surtout dans l’ingestion des liquides ; — de temps à autre, seulement, en raison de la rigidité du voile, reflux nasal des boissons; encore ce dernier symptôme est-il très rare et ne s’observet-il que dans les cas où le voile est intéressé sur une grande étendue.

Et c’est tout; rien autre ne s’ajoute à cela.

Si bien que, dans la plupart des cas, les malades ne s’inquiètent même pas de ces phénomènes. Ils n’y prêtent qu’une attention distraite. Ils se croient affectés d’un mal de gorge vulgaire, d’une de ces angines accidentelles que chacun a éprouvées vingt fois dans sa vie et qui s’en vont comme elles sont venues, voire sans traitement. Ils attribuent à « un refroidissement » ce malaise guttural. Bref, ils en souffrent si peu, ils en sont si peu troublés que, comme ils le disent tous après coup, ils ne songent même pas à consulter un médecin « pour si peu de chose » et attendent avec quiétude une guérison qui, d’après eux, ne saurait tarder.

Écoutez-les, en effet, raconter leur mésaventure, alors que plus tard, épouvantés par la constatation soudaine d’un « trou » en plein palais, ils accourent vers nous. C’est invariablement le même thème, la même phrase stéréotypée qu’ils nous débitent tous : « Comment aurais-je pu m’attendre à cela? Je me portais très bien; je n’avais pas la moindre fièvre ; je ne souffrais pas de la gorge ; je n’y sentais presque rien; je croyais m’être refroidi, et voilà tout. J’ai eu dix fois des maux de gorge qui m’ont fait bien plus souffrir et qui ont guéri tout seuls. Comment aurais-je pu me croire menacé de ce qui m’est arrivé ? Etc., etc. »

C’est qu’en effet, je ne crains pas de le répéter encore, il existe une singulière opposition, un contraste presque extraordinaire entre cette absence de troubles locaux et les résultats auxquels aboutit soudai-

Page 1