CARACTÉRISTIQUE OBJECTIVE
1° A la peau, il a un foyer d’élection par excellence, à savoir le visage, et, dans le visage, le nez, « sa victime favorite », comme disait Ricord.
Viennent ensuite : les jambes, où s’observent communément ces grandes ulcérations tertiaires qui sont prises si souvent pour des ulcères variqueux; — le tronc, surtout au niveau des régions scapulaires ; — les organes génitaux ; — les membres supérieurs; — le cuir chevelu, etc.
Il est assez rare, au contraire, sur les extrémités des membres, au pied et surtout à la main. On a cité cependant un certain nombre de cas relatifs à des syphilides mutilantes des orteils et des doigts. Comme exemple, j’ai présenté à l’Académie un cas où, sur une femme affectée4d’une phthisie syphilitique, un phagédénisme térébrant avait détruit plusieurs orteils. — A la vérité, pour certains auteurs les localisations de ce dernier ordre seraient loin d’être toutes imputables au phagédénisme vrai et dériveraient plutôt de l’artérite ou de la névrite.
2° Pour les muqueuses, deux foyers de prédilection par excellence, à savoir : l’isthme guttural ; — et (chez l’homme bien plus souvent que chez la femme) la muqueuse génitale.
Bien plus rarement, le phagédénisme se localise sur la pituitaire, les lèvres, la langue, la vulve, le larynx, etc.
Ajoutons enfin que certaines lésions profondes, en venant s’ouvrir et former ulcération au dehors, servent parfois de point de départ à des phagédénismes tégumentaires. Tel est le cas des gommes sous-cutanées ou sous-muqueuses, des gommes de la langue, de certaines périostoses gommeuses, etc.
Somme toute, si le phagédénisme peut sévir partout, comme je le disais au début de ce chapitre, il se rencontre sur trois points avec une supériorité de fréquence considérable, à savoir : la verge ; — le visage ; — et la gorge.
Symptomatologie. — Caractéristique objective.^ I. — Le phagédénisme tertiaire n’a pas de caractéristique objective qui lui soit propre, qui le différencie ipso facto. Il n'a (et ne saurait avoir en réalité) d’autres attributs que ceux des lésions dont il dérive et dont il n’est en quelque sorte que l’image agrandie, l’expression amplifiée.
Alors qu’il conserve ces attributs, c’est un grand ulcère tertiaire, parfois même un ulcère tertiaire géant, avec la physionomie propre aux lésions de cet ordre, à savoir : ulcère nettement délimité, et généralement encadré par une aréole d’un rouge sombre; — ulcère creux à différents degrés et souvent très creux ; — à bords adhérents et fortement entaillés (bords dits à pic ou en falaise) ; — à fond inégal, tourmenté, raviné, étagé ; — à fond semé de débris bourbillonneux ; — enfin, à suppuration assez abondante et, de plus, facilement concresciblc.
Traité de la syphilis. — Tome II.
PHAGÉDÉNISME TERTIAIRE.
Cette dernière particularité a pour conséquence que, dans les cas où l’ulcération siège à la peau, elle aboutit souvent à s’encroûter. Et alors apparaissent à sa surface des croûtes qui ne sont autres que les croûtes du tertiarisme, avec tous les attributs que nous leur connaissons déjà, c’est-à-dire des croûtes épaisses, très épaisses, stratifiées, conoïdes, rupiformes, ostréacées ; — compactes, dures, résistantes ; — et surtout de couleur sombre, avec deux variétés de ton : ton d’un brun noirâtre ou presque noir, ou, plus rarement, ton d’un vert-bouteille très foncé.
Il y a donc deux modalités objectives possibles pour le phagédénisme tertiaire, et deux modalités très différentes, à savoir : celle du phagédénisme se présentant sous l’aspect d’une plaie ; — et celle du phagédénisme se présentant sous l’aspect d’une lésion croûteuse.
II. — Voilà le phagédénisme tertiaire avec son air de famille, si je puis ainsi parler, j’entends avec le cachet des lésions syphilitiques dont il dérive. Impossible, au moins pour un œil exercé, de le méconnaître sous cette forme.
Mais il n’est pas toujours fidèle à ce type, tant s’en faut. Fort souvent, au contraire, soit sous l’influence d’excitations surajoutées (topiques irritants, défaut de soins et d’hygiène, complications inflammatoires, etc.), soit même spontanément, il perd les attributs de son origine, il perd ce que j’appelais à l’instant son air de famille, pour prendre tel ou tel aspect différent, à savoir celui d’une plaie quelconque de mauvaise mine, de mauvais caractère, mais dépourvue de toute physionomie d’espèce. C’est là ce que Ricord, avec son coup d’œil merveilleux, avait remarqué de vieille date, en disant : « Il arrive un moment où n’importe quel phagédénisme n’a plus de caractères d’espèce ; il devient un phagédénisme quelconque, semblable à tel ou tel phagédénisme d’une nature différente. Somme toute, tous les phagédénismes se ressemblent ou peuvent arriver à se ressembler. »
C’est ainsi que le phagédénisme tertiaire, dans les cas spécialement où il a été excité, tourmenté, modifié par des causes d’irritation diverses, revêt parfois l’aspect d’une plaie rouge, d’un rouge ardent ou vineux, à aréole hyperhémiée, à sécrétion abondante et roussâtre, à extension rapide, etc. C’est là la forme éréthique ou inflammatoire du phagédénisme; abréviativement, c’est là ce qu’on appelle, en langage d’hôpital, le phagédénisme rouge, l’un des plus menaçants, l’un des plus mauvais, si on ne lui oppose à temps une médication appropriée à son caractère.
D’autres fois, dans une forme difficilement qualifiable et dite (faute d’une appellation meilleure) diphlhéroïde ou pultacée, ce même phagédénisme apparaît à demi recouvert d’exsudats grisâtres, pulpeux, pelliculaires ou pseudo-membraneux. — Forme rare, vraisemblablement due à quelque infection microbique surajoutée.
D’autres fois encore, il se présente sous une forme véritablement
DEUX MODALITÉS ULCÉREUSES.
gangreneuse. — Ici, trois variétés possibles et, conséquemment, trois -aspects objectifs, à savoir : celui d’une gangrène moléculaire, se produisant par îlots minuscules, presque microscopiques ; — celui d’une gangrène à petites oasis , représentées par des îlots sphacéliques du volume d’une tête d’épingle, d’un grain de blé, d’une lentille, de petits lambeaux irréguliers d’un brun noirâtre; — et, enfin, celui d’une gangrène en bloc , d’une gangrène massive. C’est dans ce dernier cas qu’on voit des placards tégumentaires ou de véritables blocs de tissus profonds être frappés de sphacèle au sein d'ulcérations extensives ou térébrantes. Deux exemples.
Sur une de mes malades affectée d’un grand ulcère phagédénique de la jambe, un placard tégumentaire de 5 centimètres en hauteur sur 4 de large fut frappé presque soudainement de gangrène et converti en un lambeau sphacélique, noir comme de l’encre.
Sur un de mes clients, j’ai vu, au cours d’un phagédénisme nasal, toute une aile du nez, et cela en l’espace de quelques jours, devenir brunâtre, puis absolument noire, insensible à la piqûre, bref sphacélique, et se détacher en bloc à la façon d’une eschare.
Comme processus pathogénique, qu’est-ce que ce phagédénisme gangreneux? Procède-t-il, comme on l’a dit, de thrombose ou d’endartérite oblitérante ? Ou bien est-il un résultat d’infection microbique secondaire, surajoutée? Question indéterminée quant à présent.
III. — En tout cas, qu’il se présente sous tel ou tel des aspects précités, le phagédénisme n’en conserve pas moins sa caractéristique propre, qui consiste en ceci : exagération d'un processus ulcératif. C’est l’intensité insolite, la malignité évidente de ce processus qui constitue le phagédénisme.
Or, l’exagération de ce processus ulcératif peut se traduire suivant divers modes.
1° Elle peut se traduire par une extension en surface ; — auquel cas, l’ulcération s’élargit, prend des dimensions insolites, considérables, monstrueuses même parfois comme étendue de territoire tégumentaire envahi. — Ce premier mode constitue ce qu’on appelle le phagédénisme extensif ou le phagédénisme de surface.
2° Elle peut se traduire par une invasion ulcéreuse en profondeur. L’ulcération, alors, entame les tissus, les creuse, les excave, les détruit de leur surface à leur profondeur ; elle devient alors cavitaire, caverneuse. — C’est là le mode du phagédénisme dit térébrant.
3° Enfin, il est possible, mais bien plus rare, que ces deux modalités ulcéreuses s’associent, se combinent, pour constituer un phagédénisme à la fois extensif et térébrant.
Comme complément nécessaire, j’ajouterai immédiatement que, sous telle ou telle des formes qui précèdent, le phagédénisme est susceptible de très nombreux degrés ou même, pour mieux dire, de tous les degrés possibles, imaginables. Ainsi, l’on pourrait décrire un