ÉTAT GÉNÉRAL AU COURS DU PHAGÉDÉNISME
cuisse, m’a-t-elle répété bien des fois, c’était comme si je n’avais rien ; cela ne m’a jamais rendue malade. »
J’avais dans mon service l’année dernière une malade d’une trentaine d'années à laquelle un phagédénisme, non traité à son début, enleva une bonne portion du nez. Or, c’était une superbe fille, grande, grosse et grasse, au teint floride, très fortement musclée, ayant toujours joui et jouissant encore d’une admirable santé.
Et de même pour bien d’autres cas semblables que j’aurais à citer.
Les cas de ce premier ordre, absolument exempts de tout trouble général, s’observent surtout (mais non exclusivement, on vient d’en avoir la preuve) dans les phagédénismes circonscrits et à marche rapide ; — dans les phagédénismes extérieurs, cutanés ; — et enfin dans les phagédénismes qui, en raison de leur siège, ne sont pas exposés (comme ceux de la bouche, par exemple) à troubler des fonctions importantes.
2° En d’autres cas moins nombreux, mais assez communs cependant, le phagédénisme, au contraire, retentit sur l’organisme, et retentit sur lui d’une façon lente, continue, progressive, comme ferait une cause quelconque d’épuisement. Telle est la règle pour la majorité des phagédénismes qui durent un certain temps, et telle est surtout la règle pour les phagédénismes d’ordre chronique.
Et comment en serait-il autrement? Comment des lésions graves, étendues, considérables, lentes ou chroniques d’évolution, n’aboutiraient-elles pas, après un certain temps, à exercer sur l’économie une action dépressive, débilitante, dénutritive, consomptive? D’autant qu’elles ont des voies multiples et diverses pour y acheminer le malade, à savoir: la suppuration abondante qu’elles entretiennent; — le repos prolongé qu’elles nécessitent, d’où alanguissement nécessaire des fonctions digestives, constipation, dyspepsie, etc. ; — les douleurs et l'insomnie qui les accompagnent en certains cas ; — les complications diverses qu’elles peuvent susciter, telles que difficultés de mastication ou de déglutition dérivant de lésions buccales ou pharyngées ; — et surtout (gardons-nous d’oublier ce facteur essentiel, primordial, prédominant pour nombre de cas) Y état moral, qui est la conséquence habituelle, presque nécessaire, de semblables lésions : inquiétude, chagrin, découragement, mélancolie, désespoir, idées de suicide, etc. Qu’on se rende compte, en effet, de ce que peut être l’état moral d’un homme qui perd un tronçon de la verge, ou d’une jeune femme qui se voit défigurée par un phagédénisme ! Que de fois n’ai-je pas entendu des malades éprouvés de la sorte me dire qu’ils auraient cent fois préféré la mort à leur état de survie après guérison d’un phagédénisme qui leur avait mutilé le visage ou les organes sexuels ! Une jeune femme (autrefois très jolie, paraît-il), qui avait perdu une portion de la lèvre et du nez, m’a répété cent fois que j’aurais dû lui donner, au lieu d’iodure, « une bonne potion qui
PHAGÉDÉNISME TERTIAIRE.
l’aurait menée tout droit au Père-Lachaise ». Ce n’est qu’à la longue, après bien du temps, que les malheureux éprouvés de la sorte finissent, non pas par se consoler, mais par tolérer leur état avec une résignation silencieuse, souvent d’ailleurs plus apparente que réelle. Il en est même un certain nombre qui tombent dans un état d’indifférence apathique, de prostration à la fois physique et morale. Quelques-uns prennent la vie en dégoût et nourrissent des projets de suicide. Enfin, il en est qui ont mis fin à une existence désormais empoisonnée en se donnant la mort. J’ai dans mes notes l’histoire d’un malade qui, après avoir perdu presque toute la verge par le fait d’un phagédénisme tertiaire, se tua d’un coup de revolver.
' 11 se peut tout naturellement que, dans les cas où le phagédénisme réagit de la sorte sur l’état général, la santé s’altère d’une façon plus ou moins sérieuse. Alors, on voit l’organisme s’appauvrir, les forces diminuer, les fonctions nutritives se troubler, les cheveux grisonner ou blanchir, la résistance vitale s’affaiblir, etc. Bref, le malade s’achemine vers une cachexie progressive, dont il serait superflu d’énumérer ici les multiples symptômes qui, d’ailleurs, n’offrent rien de spécial. Et, finalement, ou bien une intercurrence morbide quelconque (telle qu’une pneumonie) vient clore brusquement la scène, ou bien la mort succède à un marasme lent.
3° Enfin, il est une troisième catégorie de cas (celle-ci rare, presque exceptionnelle même, dirai-je) où, du premier coup, d’emblée, le phagédénisme apporte un trouble grave, parfois très grave, dans l’état général et l’ensemble des fonctions. C’est ainsi que, sur certains malades, on voit apparaître, dès l’invasion ou dès les premiers temps de la lésion locale, un ensemble de symptômes composé comme il suit : asthénie générale ; diminution singulière et presque immédiate des forces; sentiment de courbature, d’accablement; accès de fièvre vagues, erratiques, et, plus tard, fièvre continue avec exacerbations irrégulières; alanguissement des fonctions digestives, perte d’appétit, langue saburrale ; troubles dyspeptiques; constipation, ou quelquefois accès de diarrhée sans cause; insomnie, agitation nocturne, rêvasseries, subdelirium, etc. ; en un mot, véritable état sub-typhoïde , qui n’a d’explication autre qu’une réaction exercée par la lésion locale sur l’état général de l’organisme. — Inutile d’ajouter que, si €et état se prolonge, il entraîne naturellement à sa suite des modifications importantes dans l’habitus général, la physionomie: amaigrissement rapide, dénutrition, pâleur, affaiblissement, débilitation progressive, dépérissement.
Des phénomènes de cet ordre et de cette importance ne s’observent guère que coïncidemment avec des phagédénismes intenses, aigus ou rapides d’évolution, notamment dans les phagédénismes symptomatiques des syphilis malignes précoces, à propos desquelles nous aurons plus tard à revenir sur leur histoire.