ULCÈRE ROND SYPHILITIQUE
curieux cas de cet ordre observé dans le service de l’éminent et regretté Dr Siredey. En voici le résumé :
Homme de cinquante-six ans, ayant toujours joui d’une parfaite santé, non alcoolique.
Le 8 avril, il est pris subitement, en se mettant à table, d’un éblouissement et rend par la bouche des filets d’un sang noirâtre (« une demicuvette »).
Le 10, nouvelle hématémèse, d’une abondance telle que le malade effrayé se fait transporter à l’hôpital. — Le soir du même jour, troisième hématémèse (une demi-cuvette). Malade affaissé. L’examen viscéral ne rend en rien compte de tels phénomènes. — Nouveaux vomissements semblables dans la journée.
Le 12, hématémèse extraordinairement abondante ( « trois litres » !) — Pâleur extrême. Complètement exsangue, le malade n’a même plus la force de s’asseoir et répond à peine aux questions ; — peau froide, couverte d’une sueur glacée ; soif extrême ; pouls à peine perceptible.
Le malade s’éteint le même jour.
A l’autopsie, tous organes exsangues. — Dans l’estomac, petite ulcération des dimensions d’une lentille, elliptique, limitée par des bords nets, au centre de laquelle on aperçoit, béante, une artériole admettant l’extrémité d’un petit stylet. Ce vaisseau a été manifestement la source des hémorrhagies. — Foie présentant à sa surface deux dépressions d’un blanc nacré, gris perle, avec épaississement de la capsule de Glisson à leur niveau.
Les corps de plusieurs vertèbres dorsales et lombaires sont le siège d’exostoses assez volumineuses, tout à fait comparables aux exostoses syphilitiques, etc.
En dépit de l’absence d’antécédents syphilitiques, M. Siredey considère l’ulcération gastrique comme une ulcération gommeuse , diagnostic que d'ailleurs paraissent bien confirmer les' lésions hépatiques et les exostoses vertébrales.
En résumé, un sujet bien portant et n’ayant jamais éprouvé aucun trouble gastrique est pris soudainement, sans aucun phénomène prémonitoire, d’hématémèses effroyables, et il succombe en cinq jours du fait de ces hématémèses. C’est bien là, en vérité, ce qu’on peut appeler une forme foudroyante de la maladie.
Il y aurait donc pour la syphilis gastrique, comme pour l’ulcère rond d’autre origine, une modalité latente de l’affection, modalité évoluant d’une façon sourde et insidieuse, sans donner lieu aux troubles gastriques qui caractérisent usuellement l'affection, puis se dévoilant tout à coup par des hématémèses, voire par des hématémèses abondantes, surabondantes, avec tous les dangers de semblables hémorrhagies.
Signalons encore une autre modalité morbide (non moins rare, du reste, que la précédente) où toute la scène morbide se réduirait à ceci : symptômes dyspeptiques vagues, sans hématémèse, ni melæna ; — et cachexie progressive, cachexie réelle, profonde, très accentuée,
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rappelant celle des grands épuisements organiques ou même du cancer.
C'est à cette forme que se rattacherait un cas des plus curieux, récemment publié par le Dr Langovoï et se résumant en ceci : malade arrivant à l'hôpital pour des troubles dyspeptiques et dans un état de cachexie dont la gravité fait immédiatement songer au cancer. En raison même de cette gravité on se décide à intervenir chirurgicalement. — Une laparotomie exploratrice révèle un ulcère stomacal très étendu. — On pratique la résection des quatre cinquièmes de V estomac! — Suites opératoires très satisfaisantes. — Examen histologique de la partie réséquée démontrant la présence d’un tissu granuleux de nature syphilitique très probable. — Traitement syphilitique institué sur cette base et amenant une amélioration très remarquable de l’état général.
Enfin, au titre d’exception des plus rares, notons qu’on a vu des hémorrhagies symptomatiques se frayer une voie dans la cavité péritonéale. C’est à un accident de ce genre que succomba brusquement un malade de Cesaris-Demel, « par anémie aiguë consécutive à une hémorrhagie gastrique s’étant faite dans le péritoine ». Le malade, qui présentait tous les signes classiques de Y ut eus rotundum , fut pris tout à coup d’une douleur aiguë à la région épigastrique et mourut rapidement avec des phénomènes de collapsus.
III. — Troisième forme : Forme pseudo-cancéreuse. — Enfin, il est une troisième forme de syphilis gastrique, celle-ci très particulière et extrêmement intéressante en ce qu’elle simule le cancer de cet organe. Et comment aboutit-elle à simuler le cancer, cela même au point d’avoir pu tromper les médecins et les chirurgiens les plus, exercés? Par addition aux symptômes douloureux et aux troubles d’intolérance gastrique habituels à l'affection d’une véritable tumeurr d'une tumeur dure, possible à bien circonscrire, faisant nettement corps avec l’estomac, quelquefois enfin siégeant au lieu d’élection du cancer (région pylorique), etc. De sorte que cette tumeur appelle immédiatement l’attention sur le cancer et ne manque guère d’être diagnostiquée cancer, étant donné que la syphilis gastrique est encore tenue en forte suspicion, voire ignorée de nombre de praticiens. Exemple: Il y a quelques mois, une erreur de ce genre a été commise par un médecin éminent sur un de mes amis, auquel on a proposé d’enlever par une opération un prétendu cancer du pylore, et qui a guéri de son syphilome pylorique par quelques semaines de traitement iodo-mercuriel.
Les cas de cet ordre, je le répète, sont encore peu connus, bien moins connus qu'ils ne mériteraient de l’être. Je dois donc en citer, au moins sommairement, quelques spécimens.