II
LÉSIONS TERTIAIRES DU RECTUM
il est des cas où le rectum, l’anus et la région cutanée périanale sont affectés à la fois. Ce qu'on observe alors est un état hyperplasique de toute la région ano-rectale.
C’est ainsi que, sur une jeune femme à laquelle je donnais mes soins ces dernières années, l’exploration extérieure et le toucher rectal permettaient de constater ceci :
D’abord, à la marge de l’anus, deux nappes d’induration saillantes, en forme de ménisques, sèches et rosées de surface;
Secondement, à l’anus même, véritable « bouquet condylomateux », constitué par cinq petites noisettes ou bourrelets très durs au toucher, rougeâtres, et d’un volume variable entre un grain de raisin et une olive;
Enfin, en troisième lieu, rectum épaissi et rigide depuis l’orifice anal jusqu’à une hauteur de 7 à 8 centimètres; — parois rectales absolument hyperplasiées dans toute cette étendue, légèrement irrégulières comme surface, mais non ulcérées ; — et déjà calibre du rectum notablement réduit; — en tout cas, ampoule rectale effacée inférieurement, et remplacée par un cylindre dur, non contractile, non élastique, non dilatable.
Voilà un exemple de syphilome ano-rectal au grand complet.
V. — Constituée sous telle ou telle des formes qui précèdent, que devient plus tard la lésion ?
C'est là, malheureusement, ce que nous savons le mieux, et pour cause. Le plus souvent, en effet, ainsi que je l’ai déjà dit, neuf fois sur dix pour le moins, nous n’observons guère la lésion qu’après coup, à une date plus ou moins éloignée de son origine, voire parfois bien au delà de la période que nous venons de décrire. Le plus souvent nous ne sommes consultés pour le syphilome ano-rectal qu’à l’époque où déjà il a dégénéré en rétrécissement rectal, et de la sorte nous n’avons que l’occasion trop fréquente d’être renseignés sur l’évolution ultérieure de la maladie. Mais n’anticipons pas sur ce qui doit suivre, et reprenons la question telle que nous l’avions posée, à savoir : que devient la lésion au delà de la période à laquelle nous venons de l’examiner?
De deux choses l’une :
1° Traitée, et traitée de bonne heure, la lésion peut guérir, ou, sinon guérir au sens strict du mot, du moins s'amender, s’enrayer assez bien pour que les troubles fonctionnels qui en dérivent à un moment donné soient supportables, compatibles avec l’exercice des fonctions. De cela, je l’avoue, les exemples sont bien peu communs; ils se comptent (cas de Verneuil, de Taylor, etc.). Je n’ai vu que trois ou quatre fois, pour ma part, des syphilomes rectaux rétrocéder sous l’influence du traitement spécifique. La guérison (ne mettons même en cause ici que la guérison relative) est donc l’exception, l’exception
SYPIIILOME ANO-RECTAL.
rare, très rare, je dois en convenir; mais ce très regrettable résultat -est dû surtout, je crois, à ce que la lésion est méconnue à son début, négligée, non traitée, et que de la sorte on lui donne le temps de dégénérer en une production fibreuse rétractile, d’où dérive le rétrécissement.
2° Non traité, le syphilome ano-rectal persiste, d’abord. Et non seulement il persiste, mais il dégénère et il s’aggrave. Il devient fibreux, et, de plus, il se rétracte. Il se rétracte, voilà le phénomène essentiel, voilà le phénomène redoutable, celui dont va dépendre toute l’évolution ultérieure de ce curieux processus pathologique. Il se rétracte, et pourquoi? En vertu de cette tendance du tissu fibreux morbide à revenir sans cesse sur lui-même. Or, la conséquence naturelle de cette rétraction progressive, c’est de diminuer le calibre de l’intestin, d’aboutir à la sténose. Et alors, comme conséquence de cette conséquence (car ici tout s’enchaîne), se déroule la série des phénomènes secondaires qu’on voit se développer à la suite des rétrécissements de tout ordre et de toutsiège, à savoir .'dilatation du canal situé en deçà du rétrécissement, inflammation, ulcération, suppuration, etc., avec tout le cortège des troubles fonctionnels corrélatifs à ces lésions. — Bref, le syphilome rectal dégénère en rétrécissement rectal ; tel est son mode de terminaison.
VI. — Ou’est-ce donc, anatomiquement, que ce syphilome anor-ectal ?
Tout simplement, une hyperplasie des tuniques intestinales, analogue, voire identique à toute hyperplasie de même origine, et consistant en ceci : Épaississement général de l’organe dans toute la zone affectée ; — hypertrophie, à ce niveau, de toutes les tuniques ; — prolifération surabondante et diffuse d’éléments embryonnaires infiltrant toutes les dites tuniques, avec groupes prédominants autour des vaisseaux; — lésions d’endartérite, rappelant absolument par leur aspect les caractères assignés à l’endartérite syphilitique ; — lésions d’endophlébite et de mésophlébite (Schuchardt, Rieder, Waelsch) ; — nodules gommeux bien limités, systématiquement groupés autour des artères et des veines; — substitution d’un revêtement épithélial pavimenteux stratifié à l’épithélium cylindrique normal de la région, etc. (Dr Toupet.)
Originairement, donc, le syphilome ano-rectal n’est rien autre qu’une rectite hyperplasique (1); — et la nature spécifique de la
(1) On a attribué un certain rôle, dans la pathogénie du syphilome ano-rectal, à la « stase lymphatique » pouvant dériver de lésions ganglionnaires antérieures (Waelsch, Audry, etc.). Le Dr Audry, par exemple, a relaté deux observations dans lesquelles le syphilome anal avait été précédé de lésions ganglionnaires inguinales (double adénite inguinale suppuré'e et chroniquement fistuleuse, dans un cas; ■et, dans l’autre, volumineuse polyadénite de l’aine gauche).
On a remarqué aussi « une coexistence fréquente du rétrécissement syphilitique
LÉSIONS TERTIAIRES DU RECTUM
lésion ressort avec non moins d'évidence des données de l’histologie que des considérations de l’anamnèse.
Eh bien, ce syphilome ano-rectal est, si je puis ainsi parler, le premier acte d’un ensemble morbide dont le second est constitué par le rétrécissement rectal que nous avons maintenant à décrire.