SYSTÈME CIRCULATOIRE
SYPHILIS DU COEUR (1)
Historique. — Il a fallu de longues années avant que l'existence des cardiopathies syphilitiques fût admise sans conteste, et ce n’est guère qu a l’époque contemporaine qu’elles ont pris droit de cité en pathologie. Le cadre où les anciens auteurs les avaient localisées était restreint ; on ne connaissait que les faits exceptionnels de gommes du myocarde. Les travaux de ces dernières années y ont adjoint deux grands groupes très importants, les coronarites et les scléroses syphilitiques du cœur.
Les recherches déjà anciennes de Ricord, de Jullien, de Virchow, de Lancereaux, de Grenouiller (2), ont été complétées par des travaux contemporains de première importance, parmi lesquels nous citerons les publications de M. le Pr Fournier, les mémoires de Lang (3) et de Mracek (4), les revues générales de Thibierge (5) et de Jacquinet (6), etc., mémoires que nous avons signalés et résumés dans notre thèse inaugurale (7), et auxquels nous aurons recours pour la rédaction de cet article.
D'une manière générale, on peut dire que c’est surtout à la période tertiaire que se produisent les manifestations [cardiaques syphilitiques, bien qu’on puisse cependant observer des troubles à la période secondaire, troubles étudiés dans le 1er volume de cet ouvrage (p. 700).
Les séreuses endocardique et péricardique peuvent être atteintes, mais c’est d’ordinaire secondairement aux lésions du myocarde; ou bien leurs lésions ne sont qu’un accident au cours d’une pancardite. En somme, c’est le myocarde qui tient toujours le premier rang anatomo-pathologique.
(1) Chapitre flû à M. le Dr Deguy, chef de laboratoire #à l’hôpital des Enfants- Malades.
(2) Thèse de Paris, 1878.
(3) Die Syphilis des Herzens. Wien , 1889.
(4) Arch. f. Dermatologie und Syphilis , 1893, p. 279.
(5) Gazette des hôpitaux , 26 janvier 1889.
(6) Gazette des hôpitaux , 10 août 1895.
(7) Le cœur et l'aorte des syphilitiques . Thèse de Paris, 1900.
PÉRICARDITE. — ENDOCARDITE. 759
Pour la facilité de la description, nous envisagerons à part, sans toutefois nous y étendre, les altérations des séreuses.
I. — Péricardites syphilitiques. — Elles n’existent pas en tant quantités morbides isolées. On peut constater du dépoli de la séreuse, même de l’exsudât fibrineux au niveau de gommes myocardiques faisant saillie ; ainsi, ce fait existait dans les observations de Ricord et de Virchow. — Les lésions artérielles des coronaires cheminant sous la séreuse peuvent également être invoquées pour expliquer quelques adhérences ou des épanchements légers. — Lancereaux a observé un cas de gomme sous-péricardique, et Friedreich (1), dans une observation intéressante, a vu la coexistence d'une médiastino-péricardite calleuse compliquée de pleurite, avec une infiltration scléro-gommeuse de tout le tissu conjonctif. — Mracek, dans son important mémoire de 1893 (2), n'apporte pas de faits nouveaux, mais il pense avec raison que la prolifération inflammatoire du tissu conjonctif qui entoure les vaisseaux sous-péricardiques peut déterminer des tractus fibreux et des scléroses consécutives. — En terminant, ajoutons que Parrot regardait la syphilis héréditaire comme prédisposant l'enfant à la péricardite.
II. — Endocardite syphilitique. — Elle peut être pariétale ou valvulaire. Dans les deux cas, elle est toujours chronique.
L 'endocardite pariétale se traduit la plupart du temps par des plaques fibreuses, de coloration blanc jaunâtre ou grisâtre, plus ou moins saillantes, quelquefois papillomateuses, d’autres fois affaissées, cicatricielles. Cette endocardite secondaire à des lésions myocardiques sous-jacentes, ou coexistant avec elles, siège d’ordinaire à la base du ventricule gauche, près du septum interventriculaire.
L’ endocardite valvulaire, pour être rare, peut néanmoins être observée. Niée par quelques auteurs, elle s’atteste cependant par des observations indiscutables. A coup sûr, beaucoup des faits publiés ne sont pas, comme l’a dit Mracek, pour entraîner la conviction, car ce ne sont « chez des syphilitiques que des complications ». Ainsi, nombre d’anciens cas dénommés] « endocardite verruqueuse, condylomes, papules cardiaques », etc., cas qui souvent manquent d’examen histologique, mériteraient d’être révisés.
Les faits de Scarenzio (3), de Gamberini (4), de C. Lombroso (5), de Baumgarten (6), de Wendt(7),etc., ne paraissent pas probants, car
il) Friedreich, Traité des maladies du cœur. Paris, 1873, p. 339.
(2) Mracek, Arch. für Dermatologie und Syphilis , 1893, H. II, p. 279.
(3) Scarenzio, Giornale Italiano delle malattie veneree , 1867, t. II, p. 180.
(4) Gamberini, Giornale Italiano delle malattie veneree , 1867, p. 4.
(5) Lombroso, Giornale Italiano delle malattie veneree, 1868, p. 96.
(6) Baumgarten, Arch. f. Heilkunde, 1875, XVI, p. 452.
(7) Wendt, Arch. f. Heilkunde, 1866, n® 7.
SYPHILIS DU COEUR
le fait de trouver quelques végétations sur les valvules chez un ancien syphilitique ne suffit pas à prouver la nature syphilitique de la lésion. Aussi comprend-on très bien les réserves de Lancereaux qui s’exprime ainsi : « Les végétations des valvules cardiaques que l’on a considérées, d’après une apparence grossière, comme étant un des effets de la syphilis, en sont absolument indépendantes. Si, à la vérité, la syphilis, affecte quelquefois l’endocarde, c’est toujours simultanément avec le myocarde, qui est primitivement atteint, et, dans ces conditions, elle respecte les valvules. Il n’existe, à ma connaissance, aucun fait certain de lésions syphilitiques uniquement localisées aux valvules cardiaques. »
Une observation de Rendu (1) manque de contrôle anatomique. Il nous paraît cependant indiscutable que la syphilis puisse donner lieu à des lésions valvulaires, mais ce sont là des lésions tardives, scléreuses, qui n’ont rien en apparence de spécifique. Le fait se conçoit facilement, car ce qui fait la caractéristique des lésions scléreuses syphilitiques, ce sont les lésions artérielles concomitantes, qui sont, elles, pathognomoniques, et encore pour un certain temps, comme nous le verrons plus loin. Or, dans les valvules, la vascularisation, niée par quelques auteurs, acceptée par d’autres, seulement à l’état pathologique, ou considérée par les éclectiques (dont nous sommes), comme un fait normal, cette vascularisation, disons-nous, atteint un degré de développement trop inconstant à l’état normal pour qu’on puisse en tirer des conclusions fermes dans les états pathologiques.
Aussi, pour admettre la réalité d’endocardites scléreuses, faut-il se baser sur les antécédents et sur les symptômes concomitants. C’est ainsi que Laveran (2) rapporte un cas d’artérite syphilitique avec accidents cérébraux rapidement mortels chez un homme de trente-quatre ans. Au cœur gauche, il y avait un épaississement marqué des voiles de la mitrale, surtout au niveau de l’insertion des tendons. Or, ces épaississements fibroïdes sont relativement fréquents chez les anciens syphilitiques ; ils n’existent guère cependant que sur les sigmoïdes aortiques ou sur la mitrale. Ce processus se développe primitivement en dehors de l’appareil valvulaire, c’est-à-dire dans le myocarde ou dans les parois aortiques.
Les épaississements peuvent former de véritables proliférations réalisant ainsi un type accompli d "endocardite verruqueu.se . Les premières descriptions de la structure de ces végétations manquent de précision. Pour Wagner (3), elles contiennent de nombreuses cellules jeunes, d’autres comparables à des globules sanguins, et un peu de tissu conjonctif ; et c’est à peu près cette description qui est relatée
(1) Rendu, Bulletin médical , 24 mai 1894.
(2) Laveran, Soc. méd hôp., 1892.
(3) Wagner, Arch. f. Heilkunde , VII, 1866.