‹ Traité de la syphilisChapitre 25 sur 256 · DIFFICULTÉS SPECIALES · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS SPECIALES

dans la crainte qu’une indiscrétion ne révélât à sa femme son ancienne maladie. J’ai vu de même un homme des plus intelligents, affecté d’accidents cérébraux graves, nier à maintes reprises tout antécédent suspect de syphilis, puis, un an plus tard et alors qu’il était trop tard, finir par confesser une syphilis contractée dans sa vie d’étudiant. Il paya de sa vie son fatal entêtement.

Sans compter encore que nombre de malades se font juges euxmêmes de la situation et n’avouent leurs antécédents que s’ils croient y avoir intérêt. Au cas contraire, ils nient résolument, obstinément. « Quel rapport, se disent-ils, les symptômes que j’éprouve aujourd’hui pourraient-ils avoir avec une vieille maladie de jeunesse, périmée, éteinte, qui n’a plus donné signe de vie depuis tant d’années ? » Et, tranquilles sur ce point vis-à-vis d’eux-mêmes, ils s’obstinent à tenir secret ce qu’ils auraient tout avantage à révéler.

D’autres encore dissimulent ou tiennent cachés leurs antécédents pourcent autres raisons non moins niaises, ne serait-ce, par exemple, que par méfiance vis-à-vis de leur médecin qui « pourrait bien, se figurent-ils, ébruiter leur maladie », etc.

En sorte qu’en définitive, souvent et bien plus souvent qu’on ne l’imaginerait a priori , les antécédents de la syphilis tertiaire restent ignorés du médecin. D’où, comme conséquence, des difficultés et des erreurs diagnostiques multiples en l’espèce.

II. — Une seconde cause de difficultés et d’erreurs réside en ce fait que la syphilis tertiaire (réserve faite pour ses manifestations extérieures) ne se traduit guère que par des symptômes d'ordre commun, dépourvus de ce qu’on appelle le « cachet vénérien ».

Le cachet vénérien ! Absurdité, ânerie routinière, qui s’est perpétuée depuis des siècles et qui s’est mise en travers du progrès de la science syphiliographique ! Comme si la syphilis était asservie à se déceler ostensiblement par des signes extérieurs ! Comme si le syphilitique, incessamment et à toute période de sa maladie, était tenu de se présenter avec des éruptions à la peau, avec des plaques muqueuses sur les organes génitaux ou à la bouche, avec une chevelure ravagée, avec une corona Veneris sur le front, avec des adénopathies multiples et révélatrices, ,etc., etc.! Heureusement, c’en est fait aujourd’hui de cette vieille sottise, qui n’est pas cependant sans tenir encore sous sa coupe quelques esprits attardés. De par une expérience trop lentement acquise, il est devenu de notoriété commune que la syphilis tertiaire se traduit fréquemment par des symptômes qui n’ont en rien « le cachet vénérien » non plus que « l’allure suspecte ». « Alors quelle a vieilli, disait Ricord, la syphilis prend une mine honnête , à savoir la mine des maladies communes. » Cela est vrai ; si bien que dans son étape tertiaire, celle qui précisément nous occupe pour l’instant, la syphilis ne fait plus guère (réserve faite pour l’ordre de ses manifestations visibles ou tangibles, comme les syphilides, les

sarcocèles, les gommes, les exostoses,. etc.) que se traduire par des troubles organiques qui n’ont rien de spécial, rien de vénérien comme allure, et qui tout au contraire ressemblent exactement, trait pour trait, aux troubles fonctionnels dérivant de toute autre cause.

Ces troubles, en effet, ne sont que l’expression de la souffrance du viscère affecté, et ils restent toujours les mêmes, quelle que soit l’origine de cette souffrance. Chaque organe (qu’on me passe l’expression) se plaint à sa manière quand il vient à être malade, et sa plainte ne varie pas suivant la qualité de la cause qui l'offense. C’est ce qu’a spirituellement exprimé Buzzard par la comparaison que voici : « 11 en est du cerveau comme d’une montre. Les roues d’une montre peuvent aussi bien être arrêtées par un cheveu que par un grain de sable, et le désordre qui surgit alors reste toujours le même, quelle que soit la cause qui l’ait produit, que ce soit le grain de sable ou le cheveu qui ait lésé la montre. »

En sorte que la syphilis tertiaire — j’insiste à dessein sur ce point qui est capital — ne se traduit pour un très grand nombre de cas que par des troubles n’ayant rien de suspect, troubles complètement identiques de forme à ceux qui pourraient dériver d’une affection quelconque de tout autre nature. Exemples : une névralgie syphilitique, dérivant de la compression exercée sur un nerf par une gomme, n’a d’autres symptômes que ceux d’une même névralgie de n’importe quelle autre origine. — De même, la phthisie gommeuse n’a pour symptômes que ceux de la phthisie tuberculeuse commune. — De même, la syphilis hépatique, la syphilis rénale, la syphilis cardiaque, etc., n’ont que la symptomatologie banale des affections hépatiques, rénales, cardiaques, de nature quelconque. — La syphilis cérébrale elle-même ne compte pas à son avoir un seul trouble fonctionnel qui lui soit propre. Sa modalité clinique est purement et simplement celle des tumeurs du cerveau, des encéphalopathies non spécifiques, de l’athérome, de l’hémorrhagie cérébrale, du ramollissement, etc. — Et ainsi de suite. — En un mot, partout et toujours, dans la syphilis tertiaire, symptômes d’ordre commun servant d’expression à des lésions spécifiques, symptômes n’offrant quoi que ce soit qui appartienne en propre à la syphilis, n’offrant surtout rien qui rappelle le fameux « cachet vénérien » d’autrefois.

Si bien que, dans toutes les viscéropathies spécifiques, l’examen clinique le plus attentif et le plus minutieux n’aboutit et ne peut aboutir qu’à ceci : révéler la lésion d'un organe, sans rien attester relativement à la qualité syphilitique de cette lésion. Et alors, le diagnostic, qui conduit au traitement, ne se complète que par une induction rationnelle qui se formule ainsi : état morbide de tel organe; — antécédents de syphilis; — donc, nature syphilitique possible ou probable de cet état morbide.

C’est sur un tel raisonnement, sur un tel calcul de probabilités, dirai-

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