DIFFICULTÉS SPÉCIALES
je, qu’il faut régler notre jugement en pratique et déterminer le quid agendum. Et sachons bien à l’avance, persuadons-nous bien que nous n’avons rien de plus à attendre du diagnostic clinique pour prescrire le traitement spécifique, c’est-à-dire le seul traitement qui puisse être utile aux malades. Car exiger plus, exiger pour agir en ce sens des éléments autres et plus nettement décisifs, serait se résigner à ne pas agir, se condamner à une contemplation de la maladie et condamner les malades à tous les dangers d’une situation grave. Disons le mot, ce serait, en nombre de cas, les laisser voués à la mort.
J’insiste et j’en ai le devoir. Car l’expérience me force à dire que j’ai vu bien souvent en pratique certaines manifestations de la syphilis tertiaire n’être pas soumises au traitement spécifique sous le prétexte qu’aucun symptôme « n’en attestait la spécificité ». C’est là une faute, une faute grave, dérivant d’une ignorance absolue de ce qu’est la syphilis tertiaire, faute susceptible d’aboutir et ayant abouti plus d’une fois, je l’affirme, aux plus lamentables catastrophes.
III. — Enfin, une autre source d’erreurs — et celle-ci tout à fait spéciale, comme on va le voir — dérive de ce que j’appellerai la suggestion morale du milieu où s’observe parfois la syphilis tertiaire. Je m’explique par un exemple.
Un médecin est mandé dans un ménage du monde régulier. Il trouve là une brave mère de famille, déjà plus ou moins âgée et entourée de ses enfants. Cette femme se plaint à lui de certains troubles qui semblent accuser, je suppose, une affection rénale ou hépatique. Va-t-il, en de telles conditions, suspecter la vérole comme origine de ces accidents? 11 devrait y songer, certes, car il faut y songer toujours. Mais y songera-t-il, de fait, et la mettra-t-il en cause? Peut-être non, et souvent même non. Pourquoi? Parce qu’à son insu, inconsciemment, il aura subi l’influence du milieu où il se trouve, de l’air et du parfum d’honnêteté qu’il respire. La vérole ici, sous ce toit, sur une telle femme, allons-donc ! Si bien que, sans se l’avouer, ce médecin sera convaincu de prime abord que la vérole n’a rien à voir en l’affaire, et il cherchera, en dehors d’elle, n’importe quelle autre cause propre à expliquer les symptômes qu’il observe. Si bien qu’en définitive il commettra ou pourra commettre une erreur diagnostique d’un ordre tout spécial, erreur dérivant de la fascination morale que lui impose la qualité de sa cliente.
Et même, ajouterai-je encore à un autre point de vue, ce médecin aurait-il un soupçon, interrogerait-il sa cliente sur la syphilis, que le plus souvent il n’en obtiendrait aucun renseignement. Pourquoi encore ? Parce que, presque invariablement dans les cas de cet ordre, la femme en question a eu la syphilis sans le savoir. Neuf fois sur dix, en effet, cette femme est une femme mariée, qui a reçu la syphilis de son mari, et vis-à-vis de laquelle on a fait le silence sur la nature de sa maladie.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Tous les vieux praticiens ont en leurs souvenirs des cas de ce genre dans lesquels il leur est arrivé de se laisser surprendre de la sorte par la syphilis des femmes honnêtes, et cela pour avoir oublié un instant qu’il est une syphilis des innocents , qui court le monde et qui constitue un piège incessamment tendu sous les pas du médecin.