DIAGNOSTIC ANATOMIQUE DES LESIONS TERTIAIRES
qui le pénètre peu, mais qui le remplace et le résorbe. Dans les syphilides, au contraire, les cellules dégénérées sont plus rares et plus disséminées ; la distribution de la néoplasie, formée de grosses cellules plasmatiques, est plutôt périvasculaire que nodulaire; elle s’infiltre entre les mailles du stroma, lequel tend souvent à la sclérose plutôt qu’à la résorption. »
En fait, lorsque le diagnostic clinique a présenté des difficultés insurmontables, il n’est pas exceptionnel que le diagnostic anatomique et l’histologie restent de même en défaut. La solution de la question appartient en pareil cas à la bactériologie et à Y expérimentation sur Vanimal. La recherche du bacille de Koch et l’inoculation au cobaye, lorsqu’elles donnent un résultat positif, sont décisives en faveur de la tuberculose; au cas contraire, on conclut à une affection non tuberculeuse, ce qui n’est pas sans faire pencher la balance du côté de la syphilis.
Toutefois des travaux tout récents nous ont appris que cette ultima ratio bactériologique et expérimentale n’a pas elle-même une valeur absolue. C’est qu’en effet on a décrit et l’on étudie actuellement sous le nom de tuberculides ou toxi-tuberciilides un groupe d’affections cutanées d’origine et de structure tuberculeuses, qui ne renferment pas de bacille de Koch et qui ne sont pas inoculables. On voit donc combien j’étais fondé à déclarer, au début de ce chapitre, que la découverte du microbe de la syphilis serait un progrès d’une immense portée, et cela à tous égards, tant au point de vue pratique, utilitaire, qu’au point de vue scientifique.
GOMMES SYPHILITIQUES
I. — Le terme de « gommes » ( gummi , gummœ , gummosilates , gummato) a été appliqué dès le début du xvie siècle à des productions morbides « en forme de dépôts ou tumeurs » dérivant du Mal français. Après avoir subi des fortunes diverses et même après être tombé en désuétude, pour ne pas dire en discrédit, ce mot, pour le moins singulier, a repris faveur dans la seconde moitié de notre siècle et se trouve aujourd’hui consacré par l’usage.
Quel en est le sens étymologique? Quelle raison incita les créateurs inconnus de ce mot à baptiser de la sorte certaines lésions issues de la syphilis? Est-ce, comme on l’a prétendu, une analogie d’aspect entre le « suc corrompu » exsudant de ces lésions et les exsudations visqueuses, dites gommes , qui suintent de l’écorce de quelques arbres? Est-ce, comme d’autres le croient et comme l’exprime formellement Fallope, une analogie d’un autre ordre entre les tubercules croûteux de la syphilis et les tubérosités gommeuses des mêmes arbres (« tubercula œmulantia gummas arborum »)? C’est là ce qu’on ne saura jamais et ce que n’ont pu élucider les plus savantes dissertations (1).
Toujours est-il que, de nos jours, le terme de gomme est appliqué d’une façon courante à des néoplasmes de nature spécifique qui se déposent dans les tissus sous forme de tumeurs circonscrites ou d’infîltrats diffus et qui, non susceptibles d’une organisation persistante, aboutissent à une dégénérescence nécrobiotique particulière.
IL — Les productions gommeuses de provenance syphilitique sont d’une excessive fréquence. Elles constituent une large part de la syphilis tertiaire.
III. — Ce sont, en effet, par excellence des lésions d’ordre tertiaire , et cela au double point de vue chronologique et anatomique.
On les rencontre à toutes les étapes de la période tertiaire, depuis les plus jeunes jusqu’aux plus éloignées. — Assez souvent même ce sont •des manifestations tout à fait tardives, entrant en scène, par exemple, au-delà de la vingtième année d’infection. J’ai vu une gomme très volumineuse se produire sur la cuisse d’un vieillard dont la syphilis remontait à cinquante-cinq ans.
(1) Voy. à ce sujet, un très intéressant article de mon savant collègue et ami le Dr Besnier, dans le Dictionnaire encyclopédique des sc. méd., art. Gommes.
GOMMES SYPHILITIQUES
Ce qui n’empêche qu’inversement elles ne puissent se manifester d’une façon précoce, voire à une époque très voisine du chancre. Ainsi il n’est pas rare qu’elles fassent partie du cortège de symptômes par lesquels se traduisent les syphilis dites malignes précoces. Mais ce dernier ordre de cas est, sinon exceptionnel, tout au moins rare, et, pour l’immense majorité des cas, la gomme reste l’apanage du tertiarisme (1).
IV. — Les gommes affectent les sièges les plus divers; ou, pour mieux dire, il n’est pas de siège qu’elles ne puissent affecter. On les a observées partout , dans tous les tissus, dans tous les organes, à savoir : tissu cellulaire sous-cutané ou sous-muqueux, muscles, os,
(1) Sur 202 cas de gommes sous-cutanées, j’ai pu déterminer 154 fois d’une façon précise la date d’invasion des accidents, et voici les résultats que m’a fournis cette statistique :
Invasion de gommes sous-cutanées au cours de la :
lre année d’infection
lie __
2jc
C'est-à-dire :
8 cas.
Total 154 cas.
De la lro à la 10e année
Au-delà de la 31e —
Maximum de fréquence pour la 3e année.
105 cas, à savoir 68 p. 100.
GOMMES SYPHILITIQUES
parenchymes viscéraux, système vasculaire, système nerveux, etc. — Je ne fais qu’énoncer ce point qui sera amplement légitimé par les chapitres qui vont suivre.
V. — De même, ce sont des manifestations à la fois communes aux deux sexes et à tous les âges de la vie. On les rencontre chez l’adulte, chez le vieillard et chez l’enfant, voire chez le fœtus.
VI. — En tant que formes cliniques, elles se présentent sous deux types, à savoir :
Soit sous forme de. dépôts bien limités, bien circonscrits, nettement isolables; — elles constituent alors des tumeurs et sont dites tumeurs gommeuses.
Soit sous forme d 'infiltrats diffus , incorporés à la trame des tissus, mais sans circonscription bien nette, sans frontières bien délimitées. On les appelle alors gommes diffuses ou infiltrats gommeux.
VII. — Quelque forme qu’elles affectent, elles offrent la même structure fondamentale. — Ici, trois points à bien établir.
1° Les gommes, d’abord, sont des productions organisées. Elles ne consistent pas, comme on le croyait autrefois, en de simples « exsudats amorphes », sans structure définie, non plus (et encore moins) en de simples exsudats liquides.
2° Ce sont, en second lieu, des productions organisées qui, en dépit de leur nature si éminemment spécifique, n’offrent à l’analyse anatomique et histologique aucun élément spécial. Si scrupuleusement que les fouille le scalpel ou que les inspecte le microscope, elles ne présentent rien que ne contiennent d’autres tumeurs étrangères à la syphilis, rien qui leur appartienne en propre et qui soit de nature à les caractériser spécifiquement. — Sans doute on devrait y trouver le bacille pathogène qui, suivant toute vraisemblance, en a provoqué le développement; mais inutile de dire que ce bacille, ici comme ailleurs, est resté insaisissable jusqu’à ce jour.
3° Ce sont, enfin, des productions constituées par une « néoplasie cellulaire autour d’un petit vaisseau sanguin altéré » (Darier).
Ouvrez une gommeà son stade de formation, disséquez-la, examinezla au microscope, et vous la trouverez constituée sommairement comme il suit : Pour les 7 ou 8 dixièmes de sa masse totale, par des éléments cellulaires dont l’espece sera discutée plus loin ; — et, pour le reste, par une gangue intercellulaire amorphe et finement granuleuse, servant de ciment entre les dites cellules. Ajoutez à cela quelques fibres isolées de tissu cellulaire ; — quelques fibres élastiques ; — et, enfin, des éléments vasculaires.
Et c’est tout.
D’où il suit que la gomme est une néoplasie cellulaire, tout simplement.
D’où il suit encore (particularité majeure, très essentielle à noter) qu’elle ne diffère en rien d’autres productions conjonctives qui