‹ Traité de la syphilisChapitre 6 sur 256 · ALCOOLISME · texte numérisé non relu

ALCOOLISME

Et ainsi de suite.

De tels faits ne mettent-ils pas en pleine évidence une prédisposition individuelle et native au tertiarisme nerveux ?

4° D’autres prédispositions, et celles-ci bien autrement actives, sont constituées par trois facteurs étiologiques dont il me reste à parler.

En première ligne se place ici l’alcoolisme.

L’alcoolisme, dont la nocivité nous est déjà connue d’une façon générale par ce qui précède (Voy. t. I, p. 834), est certainement en l’espèce une influence provocatrice de premier ordre pour diriger la syphilis dans la voie du tertiarisme. Ainsi :

D’une part, il réalise prématurément, au seuil même de l’infection, des syphilis de modalité tertiaire, syphilis dites malignes précoces, se traduisant par n’importe quelle variété du mode tertiaire, mais plus spécialement par des éruptions cutanées de forme ulcéreuse, à tendance extensive et quelquefois phagédénique, parfois même gangreneuse. Ce fait est si commun qu’il suffira de l’énoncer.

D’autre part, l’alcoolisme n’aboutit pas moins souvent au tertiarisme d’une façon tardive. Et alors c’est de préférence vers le système nerveux qu’il aiguille l’action de la diathèse, si je puis ainsi parler, en provoquant nombre d’affections spécifiques du névraxe : syphilis cérébrale ou cérébro-spinale, myélopathies, paralysie générale, tabes, etc. C’est ainsique, sur 57 observations de syphilis compliquée d’alcoolisme, je n’en ai pas trouvé moins de 29 où figurent des manifestations intéressant le système nerveux, à savoir :

Manifestations de syphilis cérébrale 20 cas.

Manifestations de syphilis cérébro-spinale 2 —

Paralysie générale 3 —

Tabes...»* 3 —

Paraplégie ,, 1 —

Total 29 cas.

Vingt-neuf cas sur cinquante-sept, c’est-à-dire plus d’un cas sur deux ! La proportion est probante et peut se priver de commentaire.

Ce n’est pas tout, cependant ; car il faut encore ajouter que l’alcoolisme sert parfois d’origine à l’une des pires formes de la syphilis, la forme dite à jet continu, dans laquelle la maladie, toujours en action, ne ce^se pendant de longues années de se traduire par des poussées multiples, poussées récidivant à satiété et simplement entrecoupées par de courtes accalmies.

C’est dans cette forme désespérante qu’on a vu de malheureux malades être atteints coup sur coup, malgré tous les efforts de la thérapeutique, de manifestations spécifiques d’ordre tertiaire, ne sortir d’une poussée que pour rentrer dans une autre, et, somme toute, rester pendant des années en état de syphilis active. (Je ne

ÉTIOLOGIE DU TERTIARISME.

fais que citer ici celte forme à sa place, renvoyant le lecteur à l’étude que je lui ai consacrée précédemment, t. I, p. 839).

5° Plus nocive encore, mais heureusement bien plus rare, est l’influence du paludisme, alors qu’elle vient s’adjoindre à la syphilis.

C’est à elle qu’est dû le triste renom des syphilis exotiques qui, par exemple, éprouvent si cruellement nos marins et notre armée coloniale.

Sur 59 malades de ma clientèle, j’ai vu 37 fois la syphilis compliquée d’infection palustre aboutir au tertiarisme et cela, le plus souvent, sous des formes sérieuses, voire graves (syphilides ulcéreuses à tendance extensive, parfois même phagédéniques, lésions semblables des muqueuses, gommes muqueuses, ostéopathies, iridochoroïdites, etc.). Enfin, je l’ai vue même se terminer rapidement d’une façon mortelle.

Ici, comme pour l’alcoolisme, deux modalités possibles en l’espèce : tertiarisme tardif et tertiarisme précoce.

A noter, en effet, que le tertiarisme d’origine palustre se traduit souvent au seuil même de la syphilis (13 cas sur 37) sous forme de syphilis malignes précoces, lesquelles revêtent parfois un très haut degré d’intensité ou même de malignité. M. le professeur Gémy a relaté un fait dans lequel une syphilis de cet ordre prit d’emblée une allure des plus graves, avec syphilides phagédéniques profuses et état général « comparable à celui de l’anémie pernicieuse aiguë », pour se terminer par la mort au cinquième mois de l’infection.

6° Vient, enfin, le groupe complexe des influences dépressives de tout ordre. Dans ce groupe étiologique, particulièrement fécond en déterminations du tertiarisme, se rangent nombre de causes, soit analogues entre elles, soit disparates, mais ayant toutes pour effet commun d’asthénier l’organisme, d’amoindrir la résistance vitale, d 'inférioriser le malade par rapport à la maladie et, conséquemment, d’ouvrir carrière aux imminences morbides. D’une façon ou d’une autre, ces causes, de par expérience acquise, constituent d’indéniables prédispositions au tertiarisme.

Citons comme telles :

Toutes conditions dé feclueuses d' hygiène : alimentation mal réglée ou insuffisante ; — privations ; — habitations insalubres ; — exercice corporel insuffisant, sédentarisme ; — malpropreté, incurie; — séjour dans des climats froids; — excès de tout ordre; — infractions à l’hygiène individuelle, etc. ; — misère, qui est, pour ainsi dire, la totalisation de toutes ces causes ; •— dépression générale résultant de inaladies antérieures ou actuelles ; — influences d'ordre moral , beaucoup plus actives qu’on ne le croit en général : préoccupations, soucis d’affaires, tracas, embarras de la vie, adversités, revers de fortune, chagrins, deuils, découragement, etc. ; — sans oublier les émotions du jeu. La Bourse, les Courses et le Baccara ont une

INFLUENCES DEPRESSIVES. — SURMENAGES. »

large part, je l’affirme, dans l’étiologie du tertiarisme nerveux.

Ajoutons à cela les surmenages de tout ordre qui, sous des formes diverses, aboutissent tous à l’appauvrissement de l’organisme. A savoir : surmenage physique (excès de travail, fatigues, veilles) ; — surmenage intellectuel ; — surmenage vénérien , l’un des plus adynamiants ; — surmenage de plaisirs ou surmenage mondain.

Quelques commentaires ne seront pas superflus en l’espèce. Ainsi :

1° Il est de notion commune que les accidents cérébraux de la syphilis s’observent fréquemment chez les sujets qui font abus de leur cerveau, chez les laborieux, les médecins, les « intellectuels », par exemple. Je légitimerai ce point par les deux exemples suivants.

Un tout jeune homme, qui avait contracté très prématurément la syphilis, fut pris d’accidents cérébraux des plus graves à la suite d’un travail forcé, travail de jour et de nuit, en vue d’une préparation précipitée aux examens de l’École polytechnique.

Un jeune avocat, qui travaillait de jour chez un avoué pour gagner sa vie et, de nuit, pour préparer ses examens de doctorat en droit, paya cet excès de travail d’une crise cérébrale (vertiges, embarras de la parole, troubles de mémoire, parésie gauche passagère). Traité, il guérit. Mais, les mois suivants, ayant voulu reprendre courageusement la même vie, il présenta, et cela à deux reprises, les mêmes accidents.

2° Non moins périlleux est le surmenage vénérien, qui excite le cerveau et déprime l’individu.

A ce propos une petite, mais curieuse collection de faits que le hasard m’a fournis est tout à fait significative. Six fois j’ai vu des accidents cérébraux succéder très rapidement au mariage, et toujours dans les mêmes conditions, c’est-à-dire à la suite d’excessives prouesses au cours de la lune de miel. L’histoire de ces six malades est identiquement la même : Syphilitiques de vieille date, mais absolument bien portants et valides au moment de leur mariage, ils s’étaient tous plus que largement dédommagés de la continence du fiancé par de grands excès vénériens post nuptias. Or, tous furent frappés, à échéances diverses, d’accidents cérébraux (accès épileptiques, ictus apoplectiformes, hémiplégie, etc.), et cela l’un trois mois, deux autres au deuxième mois, et les trois derniers quinze, treize et dix jours après le mariage.

3° Mais, bien plus souvent (je ne craindrai pas de répéter ici ce que déjà j’ai dit ailleurs), surtout dans la société bourgeoise et plus spécialement encore dans la classe aristocratique, on voit le tertiarisme préparé par un ensemble de causes que, d’un mot, on peut qualifier de surmenage mondain, surmenage dérivant de ce qu’on appelle la grande vie parisienne, à savoir : irrégularités chroniques de vie et d’habitudes, agitation constante, turbulence continue, fêtes sur fêtes, repas sur repas, soupers, abus de Champagne, veilles, nuits

ÉTIOLOGIE DU TERTIARISME.

passées au théâtre, au bal et surtout dans les cercles, dissipations et excès de tout genre, émotions du jeu, et, greffés sur le tout, excès vénériens; bref, vie du mondain, du clubman, du désœuvré, du fêtard. Eh bien, tout cela se paye, tout cela s’expie un jour. A preuve, le piteux aspect du viveur du grand monde, pâle, plombé, grisonnant dès la trentaine, fourbu, vanné et décrépit avant l’âge. Aussi bien, un tel homme ne se présente-t-il à la syphilis qu’avec une résistance vitale amoindrie, et la syphilis devient-elle fréquemment, de ce fait, plus ou moins sévère pour lui.

C’est là ce qu’apprend la pratique de ville. Pour ma part, j’ai été frappé bien des fois de constater des syphilis graves chez des jeunes gens du monde aristocratique, jouissant de tout le confortable, de tout le bien-être et de tous les avantages apparents de la fortune ; et, quand je venais à rechercher sur eux le pourquoi de cette malignité de la maladie, je le trouvais exclusivement dans le dérèglement de la vie, dans cet ensemble de conditions antihygiéniques et dépressives que résume ce mot de surmenage mondain.

Combien en ai-je vu de ces mauvaises syphilis, à manifestations tertiaires précoces, chez les surmenés du high life parisien ! Car le tertiarisme précoce, voilà le type que de préférence revêt sur eux l’infection. De bonne heure, de très bonne heure, ils aboutissent à tel ou tel accident de vérole âgée, et cela sous des formes d’ailleurs très diverses : syphilides tuberculeuses, syphilides ulcératives,

ulcérations des muqueuses (principalement de la muqueuse gutturale, en raison des abus de tabac), iritis, sarcocèle, onyxis, lésions osseuses, etc.

Mais, à coup sûr, de tous les accidents qui menacent les surmenés de ce genre, il n’en est pas de plus fréquents que les manifestations relevant du système nerveux. Leur lot usuel, c’est le tertiarisme nerveux. Et je pose, j’ai le droit, de par expérience, de poser ceci en axiome :

Le surmené de la vie mondaine, le viveur , le noceur , le fêtard (suivant le mot à la mode) est un prédestiné par excellence au tertiarisme nerveux ; — de par la syphilis et de par son genre de vie, c’est un candidat à trois catastrophes nerveuses qui s’appellent la sgphilis cérébrale, la paralgsie générale et le tabes.

Cela dit sur le rôle individuel des diverses influences qui peuvent être considérées comme constituant de véritables prédispositions au tertiarisme, est-il besoin maintenant d’ajouter que, si deux ou trois de ces influences viennent à se rencontrer et à s’associer sur le même sujet, leur action ne s’en exercera que d’une façon plus certaine et plus intensivement nocive ? Cela va de soi, et c’est ainsi que maintes fois l’on a vu le tertiarisme entrer en scène par le fait du cumul de plusieurs de ces prédispositions, telles que : alcoolisme coexistant

Page 1