‹ Traité de la syphilisChapitre 73 sur 256 · GOMMES AUTOCHTONES · texte numérisé non relu

GOMMES AUTOCHTONES

Simple variété. — En certains cas plus rares, l’urèthre est envahi, non plus par la voie du méat, mais sur d’autres points et par le fait de lésions gommeuses qui, situées à son voisinage (par exemple, au niveau des sinus du frein ou dans le parenchyme du gland), l’ulcèrent .et le perforent de dehors en dedans.

Comme spécimen du genre, je citerai le cas d’un de mes clients sur lequel j’ai vu une toute petite gomme située dans le gland, à 2 millimètres environ au-dessous du méat, s’ouvrir d’abord au dehors, puis continuer à fuser intérieurement et perforer l’urèthre à sa partie inférieure.

II. — Il est infiniment rare que l’urèthre soit affecté primitivement , à savoir par le fait de gommes autochtones , si je puis ainsi parler, c’est-à-dire originairement développées dans le canal. Ma statistique contient seulement quelques cas du genre, dont les trois suivants serviront d’exemples.

Un malade, qui avait eu une syphilis assez sérieuse en 1859, mais qui depuis lors n’en avait ressenti aucune atteinte, vint me consulter, en 1874, pour un large et profond ulcère de la rainure glando-préputiale, ulcère de nature très évidemment gommeuse. Il présentait, en outre, au même moment, une forte induration de l’une des lèvres du méat uréthral, laquelle offrait un certain degré de turgescence violacée. Aucune ulcération n’existait à ce niveau. Mais, en ouvrant l’urèthre, on apercevait très nettement, à 4 millimètres environ en deçà du méat, le segment antérieur d’une ulcération qui se continuait plus avant dans le canal. Or, identique d’aspect avec celle de la rainure et contemporaine de cette dernière, cette ulcération semblait bien devoir être considérée comme une lésion tertiaire originairement développée dans l'urèthre. Je la jugeai telle, et le résultat du traitement justifia pleinement ce diagnostic ; car, soumis au traitement ioduré, les deux ulcères, celui de la rainure et celui de l’urèthre, se modifièrent tout aussitôt, puis guérirent avec une rapidité significative.

Second cas. — Sur un malade anciennement syphilitique, l’urèthre présentait dans sa portion pénienne une induration massive qui, partant du frein, se prolongeait vers la racine de la verge dans une étendue de 3 à 4 centimètres. Cette induration donnait au canal l’apparence d’un cylindre cartilagineux ou, suivant l’expression du malade, d’un « tuyau de porte-plume ». Elle se terminait inférieurement vers la région du frein. Là, au niveau de la fossette gauche de ce dernier organe, le canal avait été perforé, et une légère suppuration s’évacuait par la fistule, que traversait aussi l’urine dans la miction. Ces lésions s’étaient établies sans douleur et presque à l’insu du malade. Il me sembla qu’elles ne pouvaient être rapportées qu’à une infiltration gommeuse de l’urèthre. En conséquence, je près-

LÉSIONS TERTIAIRES DE l’uRETHRE.

crivis l’iodure. Une amélioration immédiate et des plus accentuées se produisit ; malheureusement le malade dut quitter la France, et je le perdis de vue alors que sa guérison n’était encore qu’incomplète.

Mon troisième cas est plus probant encore, non moins que très intéressant à d’autres titres, comme on va le voir.

Un jeune homme, syphilitique depuis plusieurs années, était affecté d’une lésion gommeuse de forme phagédénique, occupant la rainure et la couronne du gland. Tout à coup, pendant que je le traitais, il éprouva de forts picotements douloureux dans la miction et fut pris d’un écoulement uréthral, jaune, purulent, d’aspect blennorrhagique. Or, cet écoulement, à coup sûr, ne pouvait dériver d’une contagion surajoutée ; car le malade avait la verge dans un état si monstrueux que tout rapport lui eût été mécaniquement impossible. J’examinai alors très attentivement l’urèthre et ne découvris rien. Les jours suivants, l’écoulement ne fît encore que s’accroître et se compliquer de vives douleurs en urinant, « comme dans une chaudepisse », disait le patient. L’exploration de l’urèthre ne fournissait toujours rien qui pût expliquer de tels symptômes. — Bref, ce fut seulement douze jours après le début de ces accidents inexplicables qu’en entr’ouvrant le canal je commençai à apercevoir une ulcération exclusivement intra-uréthrale.

Cette lésion devint de plus en plus apparente les jours suivants, en progressant vers le méat. — Puis, de l’intérieur de l’urèthre elle gagna le méat, l’envahit, le déborda, et vint former à la surface du gland une large plaie, laquelle, extensive de tendance, creuse, jaunâtre, bourbillonneuse, était un véritable type d’ulcéralion tertiaire. Le doute n’était donc plus permis. De toute évidence, l’écoulement uréthral que nous avions vu naître dérivait d’une ulcération intrauréthrale, qui, primitivement larvée, n’était arrivée que plus tard à devenir extérieure en se déversant du canal sur le gland.

Mais ce n’est pas tout, car il y a une seconde partie à cette histoire.

Soumis à un traitement énergique, le jeune homme en question guérit, et guérit de toutes ses lésions. Or, il était absolument rétabli depuis plusieurs semaines, lorsque derechef, et sans avoir eu le moindre rapport, il vit se reproduire un écoulement uréthral, écoulement qui, d’abord léger, augmenta bientôt, s’accompagna de douleurs dans la miction et, de nouveau, simula une blennorrhagie . Était-ce là cependant une blennorrhagie? Non, et pas plus que la première fois. D’une part, en effet, le canal ne tarda pas à s'infiltrer, à s’indurer, et à figurer sous la verge (comme dans le cas précédent) une sorte de tuyau de plume ou de baguette de fusil. Simultanément, d’autre part, il se produisit sur le gland une nouvelle poussée d’ulcérations gommeuses, qui prirent bientôt la forme phagédénique. Puis, le canal se perfora, en s'ulcérant sur une large sur-

SYPHILOME CYLINDROÏDE DE l’uRETHRE.

face. Finalement, tout le sommet et la face inférieure de la verge devinrent la proie d’un effroyable phagédénisme qui résista à tous les traitements pendant dix-huit mois et aboutit à dévorer les deux tiers du gland.

De ce fait et de quelques autres analogues (1), il résulte donc en toute évidence que des lésions gommeuses peuvent se produire originairement dans l’urèthre, au titre de lésions autochtones du canal, sans succéder par voie de continuité à des lésions semblables des tissus voisins.

A remarquer de plus au passage cette autre particularité d’un ordre tout différent, à savoir : que les lésions gommeuses intra-uréthrales sont susceptibles de déterminer des écoulements tout à fait analogues d’aspect à l’écoulement blennorrhagique. De sorte que ces fausses blennorrhagies peuvent donner le change, au moins pour un certain temps, et faire croire à l’existence d’une vulgaire chaudepisse. — C’est à de tels écoulements qu’on a quelquefois et bien indûment appliqué le nom de blennorrhagies syphilitiques.

SYPHILOME CYLINDROÏDE DE L’URÈTHRE. — Une manifestation des plus rares, mais aussi des plus curieuses, de la syphilis tertiaire sur l’urèthre consiste en ceci : une infiltration régulière et cylindroïde d’un segment de l’urèthre, sur une étendue de quelques centimètres (4 à 6, 7 à 8 centimètres environ).

Affecté de la sorte, le canal présente au palper un léger relief et surtout une dureté notable. Il affecte la forme d’un cordon rigide et allongé, que les malades comparent eux-mêmes à « un porte-plume », à « une baguette de fusil », ou, plus souvent encore, à « un tuyau de pipe ». Très exactement, il donne au toucher la sensation d’un urèthre contenant une sonde. Il est, du reste, aphlegmasique et indolent.

Presque toujours cette singulière infiltration uréthrale s’observe en relation avec des lésions ulcéreuses du canal situées plus antérieurement et dont elle semble n’être qu’un prolongement, une irradiation. Ainsi, par exemple, un de mes clients commença par être affecté d’une lésion gommeuse de la rainure balano-préputiale, lésion qui perfora l’urèthre; puis, quelques semaines plus tard, on sentit très nettement irradier de cette fistule une infiltration ascendante du canal, lequel devint tuméfié, cylindrique et dur sur une étendue d’environ 4 à 5 centimètres. — Il en fut de même, comme on l’a vu, pour deux cas cités au cours du paragraphe précédent.

Mais il n’est pas impossible que cette infiltration se produise isolément, indépendamment de toute autre lésion spécifique de l’urèthre ou des tissus voisins. Exemple :

(1) V. notamment un cas de cet ordre relaté par M. le Dr Mauriac ( Syphilis tertiaire, p. 135).

LÉSIONS TERTIAIRES DE l’üRÈTHRE.

Sur un de mes clients anciennement syphilitique j’ai vu se produire (et cela à une époque où le malade était indemne de toute affection blennorrhagique) une infiltration cylindrique de l’urèthre au niveau des régions scrotale et périnéale. Cette lésion avait une étendue de 3 à 4 centimètres; elle était indolente et aphlegmasique ; elle se traduisait au palper par la sensation classique dite du « tuyau de pipe » ; elle ne donnait lieu qu’à une légère dysurie, vraisemblablement due à une diminution de calibre du canal. Or, sous l’influence d’un traitement spécifique administré illico, elle disparut en moins d’une semaine, c’est-à-dire d’une façon significativement rapide, bien plus rapide, à coup sûr, que si elle eût dérivé de quelque affection d’origine inflammatoire.

Au reste, la question d’origine n’est que secondaire, et l’essentiel, bien entendu, c’est la lésion.

Or, il n’est pas douteux, je le répète, que la syphilis puisse déterminer par tel ou tel processus des infiltrations plus ou moins étendues de l’urèthre, convertissant le segment du canal ainsi affecté en une sorte de cylindre dur, en un véritable syphilome cylindroïde.

Cette infiltration n’est généralement que partielle et limitée à quelques centimètres. Mais elle peut, par exception, se montrer plus étendue. Ainsi, elle affectait le canal depuis le frein jusqu’à la région la plus reculée du périnée sur un malade qui s’est présenté à moi en 1896 et dont l’observation a été publiée in extenso par le Dr Glantenay, de si sympathique souvenir (1).

(1) Je pense qu’en raison de son intérêt et de sa rareté, ce dernier cas doit être publié ici avec quelques détails. Voici un résumé de l’observation qu’en a recueillie le Dr Glantenay.

« X..., trente ans, entré à la clinique de Saint-Louis en avril 1896. — Bonne santé habituelle. — Fièvres intermittentes. — Deux blennorrhagies en 1890 et 1892, toutes deux bien guéries.

En 1891, syphilis. — Chancre induré de la verge. — Roséole. — Plaques muqueuses de la bouche et de l’anus. — Traitement mercuriel n’ayant pas dépassé quinze jours.

En 1894, « gerçures » sur le gland. — Un noyau dur se constitue au niveau du frein préputial, puis s’allonge, gagne la portion naviculaire de l’urèthre et la portion pénienne. En même temps les lésions du gland s’élargissent et se creusent.

En mai 1895, l’induration du canal atteignait déjà la limite qui sépare l’urèthre pénien de l’urèthre scrotal, et les lésions du gland avaient pris l’aspect de deux ulcérations gommeuses à marche serpigineuse* c’est-à-dire guérissant en un point pour s’étendre sur un autre.

Le malade raconte qu’à partir de ce moment il s’écoulait constamment du canal de l’urèthre un liquide, très légèrement visqueux, opalin, tachant le linge et ressemblant à celui d’une blennorrhagie à son déclin. A cette époque, il s’est fait soigner à l’hôpital du Midi pendant dix jours seulement; on lui a donné des pilules de proto-iodure et de l’opiat. Il a quitté' l’hôpital après dix jours et a continué son traitement pendant douze jours seulement. Ces vingt-deux jours de traitement antisyphilitique lui ont valu, dit-il, une amélioration considérable.

Mais, aussitôt que le malade s’est privé de toute médication, la lésion a repris sa marche envahissante, et en quelques jours elle est redevenue ce qu’elle était avant le traitement. Depuis lors l’induration n’a pas cessé de s’accroître, gagnant

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