III. — SYPHILOME HYPERTROPHIQUE DIFFUS
Cette lésion singulière, que j’ai déjà décrite d’une façon générale au chapitre des syphilides, affecte une prédilection marquée pour la bouche. Non pas qu’elle y soit fréquente, à coup sûr, mais elle y est moins rare que sur n’importe quel autre point. Je n’en compte guère plus d’une quinzaine de cas dans ma statistique générale.
Or, à la bouche cette affection revêt une physionomie tout à fait étrange, en même temps qu’elle y acquiert une importance majeure. A ces deux titres, elle va exiger ici une description spéciale.
Echéance d'apparition. — C’est là par excellence un accident tardif. Jamais je ne l’ai observé avant la cinquième année de la maladie. Plus habituellement il entre en scène de la dixième à la seizième année. Dans un de mes cas, l’infection remontait à trente ans.
Siège. — Le syphilome hypertrophique diffus n’affecte très généralement qu’une lèvre ; bien plus rarement il intéresse soit à la fois, soit successivement, les deux lèvres. Sur 15 cas qui me serviront pour la description qui va suivre, je l’ai vu se localiser sur une lèvre 12 fois, et affecter les deux lèvres 3 fois. — Il serait donc environ 4 fois plus fréquent dans le type monolabial que dans le type bilabial.
Monolabial, il a une prédilection très accentuée pour la lèvre inférieure. Ainsi, dans mes 12 cas, il intéressait 10 fois cette lèvre.
A ses débuts, il peut même n’être que partiel , c’est-à-dire circonscrit à un segment de l’une ou l’autre lèvre, comme sur l’un de mes malades qui, pour un temps, présenta un syphilome bilabial n’affectant que les deux tiers de la lèvre supérieure et la moitié de la lèvre inférieure.
Mais cela est rare et, beaucoup plus habituellement, il est général d’emblée. En tout cas, [il ne manque jamais de devenir tel après un certain temps, de façon à consister en une lésion de toute la lèvre, à la fois comme diamètre transverse et comme épaisseur.
Symptômes. — A l’état adulte, la lésion est constituée par une hypertrophie en masse d’une lèvre et quelquefois des deux lèvres. Ce qui la signale donc du premier coup à l’attention, c’est une déformation bizarre de la bouche, une laideur toute spéciale, dérivant d’une exagération de volume d’une ou des deux lèvres.
Cette exagération de volume est variable comme degrés. Dans les
SYPHILOME HYPERTROPHIQUE DIFFUS.
cas les plus usuels, on peut dire la lèvre doublée comme proportions en tous sens. Mais, en certains cas plus rares, elle se présente au moins triplée de volume. Sur l’une de mes malades, les deux lèvres, spécialement l’inférieure, étaient littéralement énormes, monstrueuses , quasi éléphantiaques. D’une commissure à l’autre elles mesuraient 10 centimètres, sur 4 à 5 centimètres de diamètre vertical et 3 à 4 d’épaisseur. A la vérité, c’est là un cas extrême, dont je n’ai pas rencontré une seconde fois l’équivalent.
Déjà plus que choquante, quand on l’examine de face, cette difformité s’exagère encore quand on la regarde de profil. On voit alors l’une des lèvres faire une saillie considérable en avant par rapport à l’autre. La lèvre inférieure, notamment, celle qui est affectée six fois plus souvent environ, se projette en avant, en débordant sa congénère d’un centimètre en moyenne et quelquefois bien davantage, jusqu’au point d’avoir pu être comparée par divers observateurs à une sorte de « trompe ».
Hypertrophiée de la sorte, la lèvre n’en conserve pas moins sa torme générale. Elle reste d’aspect une lèvre, une grosse lèvre, mais sans autre altération d’aspect. Ainsi, notamment, elle reste lisse, sans relief partiel, sans proéminence segmentaire, sans mamelonnement, sans bosselures.
A sa surface cutanée, les téguments conservent en général leur teinte normale ; quelquefois, cependant, ils se présentent avec une teinte d’un rose ou d’un rouge sombre. — A sa face interne, la muqueuse se présente le plus souvent avec un aspect tomenteux d’un rouge vif, semblable à un tapis de bourgeons charnus; quelquefois même elle est boursouflée, comme hypertrophiée, mamelonnée, et parcourue par des sillons verticaux plus ou moins profonds, qui sont sans doute le résultat de la pression de la lèvre ainsi exagérée de volume sur les arcades dentaires.
Dernier caractère essentiel : cette hypertrophie labiale n’est pas une hypertrophie dure, comme le serait une hypertrophie dérivant d’une tumeur, d’un néoplasme, ou même d’une simple fluxion inflammatoire. Tout au contraire, c’est une hypertrophie molle , au moins relativement. Prise en masse, la lèvre se présente empâtée, mais elle cède sous le doigt et se laisse déprimer, sans conserver toutefois l’empreinte caractéristique des infiltrations œdémateuses.
Elle offre bien parfois une certaine rénitence, en surface spécialement, c’est-à-dire une rénitence tégumentaire plutôt que profonde, mais jamais rien qui ressemble ni à la dureté du cancer, ni à la fermeté des infiltrats néoplasiques, ni même à la tension inflammatoire, etc.
Le terme qui caractérise le mieux — ou le moins mal — l'impression indescriptible qu’elle fournit au palper est celui d 'empâtement ou de bouffissure.
Ce singulier état hypertrophique de la lèvre n'a pas de symptoma-
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tologie corrélative. Les seuls troubles qui l’accompagnent (et encore non pas toujours, mais en certains cas seulement) consistent en ceci: certaine gêne d’articulation, notamment pour les consonnes labiales ; 4 — écoulement de salive, par défaut d’affrontement des lèvres et occlusion imparfaite de la bouche ; — embarras léger dans les mouvements de mastication. A cela près, rien; et, notamment, pas de douleur, ni spontanée ni provoquée ; — pas d’élancements ; — pas de phénomènes inflammatoires; — évolution se faisant à froid. — Naturellement aussi, pas de réaction vers le système ganglionnaire; absence de toute adénopathie.
Signalons enfin quelques coïncidences possibles, telles que les suivantes: coexistence de syphilides tertiaires labiales, comme sur une de mes malades qui présentait à la surface d une lèvre supérieure affectée de la sorte un semis de syphilides tuberculo-crustacées; — ou bien, au milieu de l’empâtement général, îlots partiels d'infiltrats gommeux, dégénérant parfois en ulcérations ; — ou bien encore coexistence de syphilomes hypertrophiques voisins, voire continus avec le syphilome hypertrophique labial, tels que syphilome du nez ou, plus souvent, syphilome du menton. Ainsi, sur l'une des malades dont le Dr Goutard a décrit et reproduit l’affection dans une excellente monographie (l),les deux lèvres et toute la partie inférieure du visage étaient le siège d'énormes lésions de cet ordre, constituant ce qu’on appelait jadis le léontiasis tertiaire.
Mais, de toutes ces coïncidences, celle qui est à la fois la plus commune et la plus inattendue consiste en ceci : glossite tertiaire de forme scléreuse. Sur 9 cas que j’ai recueillis en ville, 5 coexistaienl avec des glossites très accentuées, glossites de modalité scléreuse et d’évolution chronique. De même, à l’hôpital, j’ai noté plusieurs fois pareille coïncidence. — Il semble donc qu’il y ait entre ces deux affections un certain lien, une véritable affinité d’ordre quelconque. Mais quel est ce lien, quelle est cette affinité? Mystère.
Évolution , durée , terminaison. — L’évolution est essentiellement insidieuse. Elle débute, se continue et s’accomplit à froid, d’une façon assez rapide. — Puis, avec sa période adulte, l’affection entre dans un stade de torpeur chronique cpii en constitue la caractéristique principale. Elle reste alors ce qu’elle est, sans modification aucune, et cela non pas pour des mois, mais pour des années. Sur un de mes malades, un gros syphilome qui avait transformé la lèvre inférieure en une sorte de boudin remontait comme origine à plus de huit années. « Cela n’a pas bougé depuis huit ans », disait cet homme, qui, à la vérité, n’avait jamais rien fait de sérieux pour se guérir.
L’affection persisterait-elle indéfiniment et sous cette forme si elle n'était pas traitée? Je ne saurais le dire. D’après le D‘ Tuffier, elle
(T) Du léontiasis syphilitique. Thèses de Paris, 1878.
GOMME SCLÉREUSE, PSEUDO-CANCROÏDIENÎŒ. 253
serait susceptible d'aboutir à un état de sclérose atrophique et totale, « par mamelonnement et lobulation de la lèvre, puis induration fibreuse, rétraction et réduction de l’organe qui peut être transformé en un moignon informe ». — J’avoue n’avoir encore rien observé de semblable.
Étiologie. — Absolument obscure. — En quelques cas seulement l’abus du tabac et le mauvais état du système dentaire (dents chargées de tartre, dents transformées en chicots à arêtes saillantes, ou bien encore dents déviées, venant buter sur l'une ou l’autre lèvre) ont pu être considérés comme ayant servi de causes provocatrices locales.
Traitement et résultats du traitement. — Ce qui n’est que trop certain, c’est en l’espèce l’insuccès absolu du traitement spécifique usuel, c’est-à-dire du traitement à doses courantes ou moyennes.
Bien positivement l’affection n’est accessible qu’à la médication spécifique intensive ; et ce qui réussit le mieux ou le moins incomplètement contre elle consiste dans l’emploi combiné des injections de calomel et de l’iodure de potassium à fortes doses.
Divers traitements topiques ont été essayés : badigeonnages à la teinture d’iode, onctions mercurielles, pommades de tout genre, pulvérisations chaudes, scarifications, pointes de feu, etc. Tout cela n’a fourni que de bien médiocres résultats.
En revanche, ce qui est d’un bien meilleur effet consiste en la compression continue au caoutchouc ; — compression que l’on obtient à l’aide d’une longue bandelette de caoutchouc, de deux à trois travers de doigt de hauteur, appliquée sur la lèvre et légèrement tendue à l’aide de cordons noués derrière la tête.
Au total, à quoi aboutit-on comme résultat terminal? J’avoue n’avoir jamais obtenu de guérison complète, absolue ; mais plusieurs fois j’ai réalisé des réductions notables, très notables de l'hypertrophie labiale et réduit la difformité dans des proportions très accentuées. Le malade reste plus ou moins lippu, mais c’est tout.
Comme exemple, je citerai le cas d’un jeune homme que j’ai traité de la sorte, il y a plusieurs années, d’un très gros syphilome de la lèvre inférieure et que j’ai revu fréquemment depuis lors. Or, ce jeune homme nest plus difforme ; il conserve simplement une légère bouffissure de la lèvre. — A coup sûr, ce n’est pas là une guérison complète, mais c’est, un état voisin de la guérison.