IV. GOMME SCLÉREUSE, GOMME PSEUDO-CANCROiDIENNE. —La
variété de gomme connue sous le nom de gomme scléreuse ou calleuse peut se rencontrer aux lèvres. C’est là, à coup sûr, un fait rare, très rare, mais qu’il importe de mentionner expressément en raison des conséquences graves auxquelles expose une méprise en l’espèce. A la région labiale, la gomme scléreuse se manifeste insidieuse-
SYPHILIS TERTIAIRE DES LEVRES
ment et froidement, sous forme d’une petite tumeur bien circonscrite, comparable comme proportions et aussi comme configuration à une amande, à un noyau de prune, voire à un noyau d’abricot. Cette tumeur se présente enchâssée dans le tissu labial soit au niveau de la semi-muqueuse, soit à cheval sur la semi-muqueuse et la peau.
Elle est indolente spontanément et indolente au palper, voire à la pression.
Elle ne cause ni gêne ni réaction locale.
Elle ne retentit pas sur les ganglions.
Deux caractères la signalent surtout à l’attention, à savoir :
1° D’abord, sa dureté. Elle est non pas seulement ferme sous le doigt, rénitente, mais dure, tout à fait dure, véritablement scléreuse. Elle est dure — et c’est là ce qui constitue un écueil pour le diagnostic — à la façon du cancroïde. Très positivement, quand on l’a sous le doigt, on croirait toucher un cancroïde.
2° En second lieu, résistance au traitement. Cette tumeur n’est pas influencée par le traitement spécifique, comme l’est suivant la règle un accident d’ordre spécifique, comme l’est notamment une gomme. Elle n’éprouve aucun effet d’un traitement d’intensité moyenne, et souvent même elle résiste plus ou moins longtemps à un traitement énergique. Elle n’est accessible qu’à un traitement intensif, comme les injections de calomel. Encore ne lui cède-t-elle qu’assez lentement.
Enfin, j’ajouterai qu’elle est sujette à recrudescences et à récidives.
Aussi bien cette petite tumeur, en raison de sa circonscription bien définie, de son siège, de son volume, de son indolence, et tout spécialement de sa dureté, court-elle grand risque d'être prise pour un cancroïde. L’erreur en ce sens est plus que facile à commettre; je la dirai presque fatale pour tout médecin qui n’aurait pas observé de faits de ce genre ou qui, théoriquement, ignorerait que la syphilis peut se traduire à la lèvre par cette modalité toute spéciale de gomme calleuse.
A noter encore que la résistance usuelle de cette tumeur à un traitement spécifique d’intensité moyenne court risque de devenir un argument contre la non-spécificité de la lésion. « Le mercure n’a rien fait, dit-on ; donc la syphilis n’est pas en cause. » J’ai été témoin d’un cas de cet ordre, dans lequel on avait conclu de l’insuccès d’un traitement de quelques semaines par les pilules de proto-iodure à la qualité « maligne » de la tumeur, et déjà on parlait d’opération ; ce qui n’empêcha pas cette prétendue tumeur maligne de céder à un second traitement plus intensif.
Comme il s’agit en l’espèce d’une lésion rare et encore à peu près inconnue, il ne sera peut-être pas inutile d’en placer un spécimen typique sous les yeux du lecteur.
GOMME SCLÉREUSE PSEUDO-CANCROÏDIENNE.
Une jeune femme de vingt-six ans, de très bonne santé habituelle et de belle apparence, vient réclamer nos soins à l’hôpital Saint-Louis pour deux lésions qu’elle porte aux lèvres, l’une sur la ligne médiane de la lèvre supérieure et l’autre sur la moitié gauche de la lèvre inférieure.
Ces deux lésions sont interstitielles, enchâssées dans les tissus labiaux, et ne font qu’un léger relief extérieur, suffisant cependant à constituer une disgrâce pour la physionomie.
Celle de la lèvre supérieure occupe la semi-muqueuse et déborde sur le département cutané ; — transversalement, elle mesure 1 centimètre environ. — Celle de la lèvre inférieure est située sous la semi-muqueuse et la muqueuse buccale.
L’une et l’autre offrent environ les proportions d’un noyau de prune. — Toutes deux sont indolentes spontanément et au toucher. Elles ne causent aucun trouble et ne s’accompagnent pas de la moindre adénopathie. Toutes deux sont dures au toucher et d’une dureté véritablement cancroïdienne. Le diagnostic de cancroïde, nous raconte la malade, a même été porté sur la qualité de ces tumeurs et on lui a proposé de les enlever par une opération.
La malade nous fournit en outre des renseignements précis, non moins que très curieux, sur la genèse et l’évolution de ces lésions.
Toutes deux, dit-elle, siègent très exactement sur l’emplacement de deux chancres labiaux dont elle a été affectée il y a dix ans, chancres qui ont été diagnostiqués par M. le Dr Quinquaud « chancres indurés » et traités comme tels pfendant plusieurs mois. — A la suite de ces deux chancres, il est toujours resté un certain « empâtement des tissus », mais sans dureté véritable.
Il y a sept ans environ, ces deux foyers d’empâtement se sont accrus de volume et ont constitué deux petites tumeurs qui, attaquées tout aussitôt par un nouveau traitement mercuriel et ioduré, sont entrées rapidement en résolution.
Depuis cette époque, le même fait s est produit plusieurs fois, « voire presque tous les six mois » ; — c’est-à-dire que les deux tumeurs se sont reconstituées à maintes reprises pour s’amender sous l’influence du même traitement.
Mais voici environ six mois, si ce n’est plus, que les mêmes lésions se sont reproduites, et, cette fois, plus volumineuses, plus exubérantes et plus dures que jamais. — Depuis ce temps elles ont été soumises à divers traitements (proto-iodure de mercure, frictions mercurielles, iodure de potassium, arsenic, etc.), mais sans le moindre résultat.
A notre tour nous prescrivons à la malade diverses médications mercurielles et iodurées qui, pendant trois à quatre mois, restent absolument sans effet.
De guerre lasse, nous arrivons auxinjections de calomel de 5 centigrammes (une injection par semaine). — Nul effet apparent pendant trois à quatre semaines. — Puis, au delà, retrait sensible des tumeurs.
Vers la sixième ou septième injection, les tumeurs ont presque disparu, et il ne persiste à leur niveau qu’un certain degré d’empâtement mollasse des tissus.
Quelques mois plus tard, recrudescence ou, pour mieux dire, récidive des deux lésions qu’on pouvait croire guéries. — De nouveau, recours aux injections de calomel et à l’iodure. — Derechef, disparition des tumeurs. — Reste, comme précédemment, un simple, état d’empâtement local des tissus.
LANGUE. — GLOSSITES TERTIAIRES.
La langue est très fréquemment éprouvée par la syphilis tertiaire, et cela suivant des modalités diverses.
Ses lésions figurent dans ma statistique générale (V. page 24) pour un quotient de 262 cas. C’est dire que leur fréquence est à peu près équivalente à celle des lésions tertiaires génitales (271) ; — et quelque peu supérieure à celle des déterminations tertiaires qui se portent sur le voile palatin et l’isthme guttural (238) ou bien sur le palais osseux et le squelette nasal (229).
Mais, à coup sûr, cette fréquence serait plus que doublée, triplée peut-être, si l’on ajoutait aux lésions d’ordre tertiaire (les seules dont il est question pour l’instant) les manifestations d’ordre secondaire qui sévissent d’une façon particulièrement commune sur la langue à des étapes plus ou moins avancées du tertiarisme. Je m’expliquerai sur ce point à la fin de ce chapitre.
Sur les 262 cas en question, 230 ont été observés sur l’homme ; — et 32 seulement sur la femme. — Différence considérable à première vue, mais qui s’atténue considérablement si l’on prend en considération que la syphilis est infiniment moins fréquente chez la femme que chez l’homme.
En tout cas, les glossites tertiaires sont loin d’avoir chez la femme une importance comparable à celle qui leur est dévolue chez l’homme, et cela parce que, dans leur forme la plus usuelle et la plus grave (forme scléreuse), elles n’acquièrent jamais chez la femme le haut degré de développement qui en constitue, chez l’homme, le pronostic fâcheux ou même parfois l’incurabilité.
Échéances d’apparition. — Dans 151 de mes observations où le début de la lésion a pu être déterminé avec quelque rigueur (ce qui est loin d’être toujours facile, étant donnée l’insidiosité initiale très habituelle à cet ordre de manifestations), l’invasion s’est produite aux échéances que voici :
Au cours de la lre année 4
GLOSSITES TERTIAIRES.
Au cours de la 6e année
— lie
Ce qui donne :
Total 151 cas.
De la lre à la 40e année. . 108 cas; soit, au pourcentage : 71 p. 100.
De la 14e à la 20e année. . 33 cas; — — : 22 p. 100.
Au delà de la 20e année. . 10 cas; — — : 7 p. 100.
Étiologie. — Au point de vue étiologique, un seul fait à relever : c’est la disparité de fréquence des glossites tertiaires d'un sexe à Vautre. Communes chez l’homme, elles sont rares chez la femme, ainsi que déjà je le signalais tout à l’heure.
Cette inégalité numérique trouve-t-elle son explication dans l’excitation déterminée sur la muqueuse par l’usage du tabac et de l’alcool qui, très répandu chez l’homme, est au contraire très rare, voire exceptionnel chez la femme ? Cela est très admissible rationnellement.
En tout cas, cette excitation adjuvante n’est en rien indispensable à la production de ces lésions linguales tertiaires, puisqu’on les observe parfois chez des sujets (notamment chez des femmes) qui n’ont jamais fait usage ni de tabac ni d’alcool.
Caractéristique générale. — Division. — A l’instar de tous les néoplasmes du tertiarisme, les glossites tertiaires sont constituées originairement par des hyperplasies, c’est-à-dire par une prolifération
Traité de la syphilis. — Tome II. 17
GLOSSITES TERTIAIRES.
surabondante de jeunes cellules qui se déposent dans la trame de l'organe, s’y multiplient et déterminent là ce qu’on qualifiait autrefois des termes vagues « d’engorgements », de « nodi », et ce qu’on appelle aujourd’hui des infiltrations circonscrites ou diffuses.
Or, dans une étape ultérieure, ces hyperplasies aboutissent à telle ou telle des modalités anatomiques que voici :
Tantôt elles persistent en s’organisant, de façon à constituer une trame cellulaire, puis fibro-plastique, puis fibroïde, pourvue de vaisseaux, laquelle se condense de plus en plus, en se substituant aux éléments anatomiques propres de l'organe. Ce premier processus réalise une véritable sclérose , et les lésions qui en résultent sont dites glossites scléreuses.
Tantôt, au contraire, ces mêmes hyperplasies subissent une dégénérescence hâtive, tendent à se détruire spontanément, à se nécrobioser, à mourir et, nécessairement alors, à s’éliminer de l’organisme. Ce second processus n’est autre que le processus gommeux, et les lésions qui en dérivent sont dites conséquemment glossites gommeuses.
On confondait jadis et nombre d’auteurs contemporains confondent encore ces deux ordres de lésions sous la rubrique commune « d’infiltrations gommeuses », de « tumeurs gommeuses de la langue ». C’est un tort, et l’on verra par ce qui va suivre que cette unification des dégénérescences tertiaires de la langue ne saurait subsister devant les progrès de l’étude clinique.
Et, en effet, la syphilis tertiaire produit dans la langue deux sortes de lésions, lésions parfaitement distinctes et même dissemblables, que la nature peut bien nous montrer parfois réunies, mais que souvent aussi, le plus souvent, elle nous offre isolées et indépendantes. Il y a donc un intérêt sérieux, un véritable intérêt nosologique et clinique, à respecter les différences créées par la nature et à décrire séparément les deux formes de glossites tertiaires que la maladie est susceptible de réaliser, à savoir :
1° Les GLOSSITES SCLÉREUSES ;
2° Et les GLOSSITES GOMMEUSES.
La première forme va nous occuper tout d’abord.