I. — GLOSSITE SCLÉREUSE SUPERFICIELLE ou CORTICALE
Celle-ci est une glossite muqueuse ou dermique .
Anatomiquement, elle est constituée par une infiltration néoplasique, siégeant exclusivement dans le derme lingual.
Cliniquement, elle s’accuse — et c’est là son caractère différentiel — par des indurations superficielles du derme lingual et du derme lingual seulement, les tissus sous-jacents restant indemnes. — Ces indurations, naturellement, sont étalées, lamelleuses , et tout à fait comparables aux indurations parcheminées du chancre.
Quelle configuration affectent ces néoplasies du derme lingual ? — Ici deux variétés.
1° Variété en îlots , en oasis : Glossite corticale lenticulaire. —
GLOSSITES TERTIAIRES.
Dans celle-ci, les néoplasies du derme lingual sont disposées en îlots indépendants, en plaques isolées, à la façon, pour prendre une comparaison, des plaques disséminées du psoriasis guttata. — Elles ont une étendue et une forme variables. Communément, elles affectent les proportions d’une pièce de 20 centimes ou d’un haricot. Il en est de plus petites, comparables à une lentille ou à un grain d’orge. Il en est aussi de plus étendues, offrant les dimensions d’une amande ou d’une pièce d’un franc environ. — Leur forme est, en général, arrondie ou ovalaire. Quelquefois elles sont très régulièrement cerclées, comme des papules. D’autres fois, elles sont plus ou moins irrégulières, alors surtout qu’elles siègent près des bords de l’organe.
Leur nombre également est sujet à variétés. Le plus habituellement on en rencontre deux ou trois. Parfois il n’en existe qu’une seule. Parfois aussi elles sont plus ou moins confluentes, et l’on peut en compter cinq, six, ou même davantage.
Ces petites lésions sont facilement perceptibles au toucher. Elles donnent au doigt la sensation d’une rénitence insolite, morbide, et d’une rénitence de forme étalée, lamelleuse, superficielle, en « carte de visite », suivant la comparaison d’usage. Cette sensation est d’autant plus nette qu’elle fait contraste avec la souplesse normale des tissus avoisinants.
Ce n'est pas tout. Ces oasis d’infiltration s’accusent encore par d’autres caractères, à savoir : 1° rougeur morbide de la muqueuse à leur niveau, et rougeur foncée, d’un ton cerise un peu sombre; — 2° aspect remarquablement lisse et uni de la muqueuse, qui semble comme vernie; c’est qu’en effet sur l’aire des îlots affectés de la sorte elle a perdu ses papilles et perdu avec elles l’aspect tomenteux, villeux, du gazon papillaire; elle semble alors comme rasée ; — 8° enfin, état plan ou, tout au plus, très léger relief papuleux de ces oasis d’infiltration.
2° Variété en placards : Glossite corticale en nappe. — Celle-ci ne diffère de la précédente que par une simple différence de configuration (1).
L’hyperplasie qui la constitue, au lieu de se faire, comme dans la première variété, par îlots multiples et distincts, se produit ici en plaques continues , d’une étendue plus ou moins considérable. Nous avions comparé la première forme au psoriasis guttata ; continuant la figure, nous pourrions comparer celle-ci au psoriasis en nappe, en placards (en petits placards, bien entendu).
La lésion qui se produit dans cette seconde forme consiste donc en une infiltration en nappe de la muqueuse. Elle est plus ou moins étendue, et affecte tel ou tel département de la langue, par exemple une des moitiés latérales ou, plus habituellement encore, la région
(1) V. un beau spécimen de cette variété, reproduit par M. Méheux, dans mes Leçons sur les glossites tertiaires , Paris. — Planche I, fig. 1.-
GLOSSITE SCLÉREUSE CORTICALE.
antérieure et médiane de l’organe. Au niveau des parties malades, elle transforme la muqueuse en une plaque infiltrée, sur une surface de 2, 3, 4, 5 centimètres carrés, quelquefois même davantage. Ainsi, sur une femme dont la lésion est reproduite par le moulage n° 221 de ma collection particulière (musée de l’hôpital Saint-Louis), toute la portion antérieure et moyenne de la langue était devenue le siège d’une semblable dégénérescence.
Le département lingual affecté delà sorte fournit au doigt une rénitence parcheminée, sèche, coriace, à ce point qu’en certains cas on croirait la muqueuse transformée en une lamelle de parchemin.
Du reste, à part l’étendue des lésions, mêmes détails cliniques que dans la forme précédente, à savoir : même apparence lisse, unie, vernie, delà surface linguale; — même apparence dépapillée, « rasée» ;
— même rougeur sombre, au début surtout ou dans une période encore peu avancée; car, plus tard, alors que la dégénérescence scléreuse a achevé de s’accomplir, la muqueuse prend au contraire une teinte moins foncée, voire parfois une teinte rose blanchâtre, due à la diminution progressive de ses éléments vasculaires. Il n’est même pas très rare que, dans les phases ultimes de la lésion, on trouve quelques îlots de la surface linguale présentant, une teinte absolument blanche, d’un blanc laiteux ( milk-white , dit Fairlie Clarke) (1), teinte résultant non pas d'une cicatrice de tissus précédemment ulcérés, mais d’une atrophie interstitielle de la muqueuse.
— Une belle pièce de ma collection particulière (n° 177) rend bien compte de cet état.
Evolution ultérieure. — Sous telle ou telle forme qu’elle se présente, la glossite corticale alfecte toujours une évolution chronique . On ne saurait dire au juste quel temps elle demande pour se constituer, car dans la plupart des cas le début même de la lésion est presque impossible à préciser. Mais, en revanche, ce qu’on peut affirmer, c’est, d’abord, qu’une fois en évolution elle tend à persister, si elle n’est pas attaquée par un traitement énergique; et, en second lieu, que, passée à l’état de sclérose confirmée, elle reste ce qu’elle est ou peu s’en faut, quoi qu'on puisse faire. Aussi est-il fréquent en pratique de rencontrer des lésions de cet ordre qui remontent non pas seulement à plusieurs mois, mais à plusieurs années.
Alors que ces lésions sont constituées de la sorte à l’état de sclérose confirmée, leur histoire spécifique est terminée. Mais il n'en est pas de même de leur histoire clinique. Car, presque invariablemenl, elles donnent lieu dans la suite à des accidents locaux consistant en ceci : irritations locales se produisant par crises au niveau des parties sclérosées, notamment quand ces parties siègent près des bords ou sur les bords de la langue ; — éraillures, gerçures,
(1) A treatise on the diseases of the longue. Londres, 1873.
GLOSSITES TERTIAIRES.
crevasses, érosions le plus souvent linéaires et en rhagades, plus rarement étalées.
Ce ne sont là, à vrai dire, que de simples épiphénomènes où la syphilis n’a plus rien à voir et qui dérivent d’un état morbide de la muqueuse devenue facilement accessible à des causes vulgaires d’excitation (telles que contact d’aliments de mastication difficile, frottement contre des dents mal tenues, ébréchées, acérées, irritations déterminées par le tabac et l’alcool, etc.). Mais, tout épiphénomènes qu’ils soient, ces accidents n’en constituent pas moins des complications réelles, pénibles, voire importantes. Leur premier et plus fâcheux effet est de donner accès dans la scène morbide à un élément qui jusqu’alors n’y avait pas pris place, à savoir la douleur. Car, à l’état d’infiltration sèche, les oasis scléreuses de la lésion sont indolentes. Mais, dès qu’elles s’enflamment et s’érodent, c’est tout autre chose, et l’élément douloureux intervient aussitôt, voire avec acuité. Rien d’agaçant, d’énervant, comme les crevasses linéaires, fissuraires, qui se produisent alors soit sur le plateau lingual, soit sur les bords de l’organe où elles frottent contre les dents. Cautérisées, soumises à un traitement convenable, ces excoriations se cicatrisent à bref délai, je l’accorde. Mais souvent elles sont assez rebelles, et, plus souvent encore, elles ne se cicatrisent que pour se reproduire. Il n’est pas rare non plus qu’en raison de la mauvaise qualité des tissus (devenus à la longue des tissus de cicatrice) elles se rouvrent d’une façon fréquente, répétée, presque indéfinie, et aboutissent de la sorte à constituer une véritable infirmité locale des plus pénibles, surtout en raison de ses incessantes récidives.