II. — GLOSSITE SCLÉREUSE PROFONDE
( Cirrhose linguale syphilitique, glossite lobulée, capitonnée , ficelée, etc.). — C’est là par excellence la glossite syphilitique; c’est là, peut-on dire, la grande lésion linguale du tertiarisme.
Cette seconde forme est encore constituée, comme la précédente, par une hyperplasie cellulaire, mais par une hyperplasie qui, au lieu de rester superficielle et dermique comme dans les cas que nous avons étudiés jusqu’ici, s'étend aux parties profondes et se propage au parenchyme même de la langue.
Elle peut n’occuper que les parties profondes, exclusivement, et respecter la muqueuse. Cela est très rare. Presque invariablement l’hyperplasie est à la fois superficielle et profonde, c’est-à-dire affecte en même temps la muqueuse et le tissu musculaire sous-jacent. Elle est donc alors dermo-parenchymaleuse.
La glossite scléreuse profonde n’est que rarement circonscrite à une étendue restreinte. Presque toujours elle s’étend à tout un département de la langue, soit par exemple à la moitié, aux deux tiers,
GLOSSITE LOBULEE. 263
voire aux trois quarts antérieurs de l’organe. C’est donc, en général au moins, une forme plus extensive que la précédente.
Symptomatologie . — Cliniquement, la glossite scléreuse profonde se traduit par des phénomènes de même ordre que la glossite scléreuse superficielle. Seulement, ces phénomènes sont ici bien plus accentués, bien plus intenses, bien plus importants, et leur exagération confère à l’organe affecté une physionomie toute particulière.
Quatre ordres de symptômes la caractérisent, à savoir:
1° Tuméfaction de la langue;
2° Mamelonnement et lobulation de la face dorsale de l’organe ;
3° Induration profonde des parties affectées ;
4° Altérations variées de la muqueuse à leur niveau.
Etudions en détail ces divers symptômes.
1° Tuméfaction de la langue. — Cette tuméfaction est évidente à première vue, quoique n’étant en général que peu considérable. Elle n’est jamais que partielle, sauf dans une forme extrêmement rare, véritablement exceptionnelle, dont je parlerai en temps et lieu. Elle se fait surtout en hauteur ; c’est-à-dire que la face supérieure de l’organe s’élève, s’exhausse dans la proportion de quelques millimètres, d’un demi-centimètre, rarement davantage. — Souvent aussi il se produit simultanément un certain excès de volume dans le sens transversal, et la langue devient alors plus large, comme étalée.
2° Mamelonnement et lobulation de la face dorsale. — C’est là le phénomène le plus saillant, le plus caractéristique, celui, en tout cas, qui appelle aussitôt l’attention, tant il donne à la langue un aspect insolite et étrange (1).
Au lieu d’être plane et régulière, la face dorsale de la langue se prér sente inégale, bosselée, mamelonnée. Elle est transformée en une série de petits mamelons saillants, voisins les uns des autres, irréguliers de volume et de forme ; et de cet ensemble d’éminences mamillaires juxtaposées, que sépare un réseau de sillons, résulte pour l’organe une apparence lobulée.
Cette lobulation de surface n’est rien autre qu’un capitonnage lingual d’origine cirrhotique. Le derme de l’organe s’est trouvé attiré, déprimé çà et là par les tractus néo-fibreux constitués au sein du parenchyme de l’organe, et cette rétraction s’est traduite en surface par une série d’enfoncements, de dépressions, qui ont circonscrit et limité une série correspondante de lobules.
Ce capitonnage ne se fait pas au hasard. Il procède généralement par longués traînées longitudinales ou transverses, desquelles résultent les sillons constitutifs de la lobulation de l’organe.
Ces sillons sont intéressants à étudier. D’abord, ils sont plus ou moins profonds. En moyenne, ils mesurent 2 ou 3 millimètres de
(1) V. un spécimen du genre reproduit dans mes Leçons sur les glossites tertiaires, Planche I, fig. 11.
GLOSSITES TERTIAIRES.
profondeur. Plus creux quelquefois, ils atteignent jusqu’à un demicentimètre et au delà. — Ils sont ouverts en forme de V, c’est-à-dire que, larges et évasés supérieurement, ils vont en se rétrécissant jusqu’à leur fond. D’autres fois ils se présentent presque fermés, par adossement réciproque des mamelons voisins, et ne deviennent apparents que par le déplissement de la langue. Dans ce cas, alors qu'on appuie en sens inverse sur deux mamelons contigus, on voit les sillons adjacents s’entr’ouvrir et la langue se déplisser, exactement à la façon de circonvolutions cérébrales qu’on écarte avec les doigts.
Ces sillons interlobulaires affectent à la surface de la langue les directions les plus diverses. Presque toujours il existe un sillon correspondant à la ligne médiane antéro-postérieure, au raphé médian. Ce sillon est le principal comme étendue et comme importance. Il peut se prolonger, rectiligne ou ondulé, dans presque toute l’étendue de la langue, et avec une profondeur d’un demi-centimètre à 1 centimètre. — Puis, de ce sillon médian partent d’autres sillons transversaux ou obliques, à la façon des nervures secondaires d’une feuille qui se détachent sous des angles divers de la nervure principale ou médiane. — Enfin, d’autres sillons accessoires parcourent en tous sens et d’une façon capricieuse les parties latérales de la langue, en se reliant ou sans se relier aux précédents. — Et de la sorte se trouve constitué un véritable réseau de scissures entre-croisées et anastomosées, qui donnent à l’organe un aspect lobulé tout à fait caractéristique.
Cette lobulation de la langue est, je le répète, des plus remarquables. Elle rappelle la lobulation du foie dans la cirrhose, du rein dans la sclérose rénale, et généralement toutes les lobulations des organes cirrhosés. Et, en effet, c’est une véritable cirrhose que subit la langue dans le processus morbide que nous décrivons, processus qui pourrait prendre le nom de cirrhose linguale tertiaire.
D'après ce que j’ai vu jusqu’ici, je crois être autorisé à dire que cette lobulation linguale est un caractère à peu près pathognomonique de syphilis. Tout au moins ne la retrouve-t-on formulée à un égal degré dans aucune autre maladie (1).
3° Induration profonde des parties affectées. — Les portions de la langue qui sont le siège de telles altérations sont toujours indurées , et indurées à un haut degré. Elles donnent au toucher une sensation de rénitence très accentuée. Elles sont, je le répète, vraiment dures, dans toute l’acception du mot, et d’une dureté sèche, non élastique, qui ne se laisse pas déprimer. On croirait, en touchant une langue affectée de la sorte, toucher une langue en carton, une langue fibreuse, un fibrome lingual, ou même (erreur qu’il faut toujours avoir
(1) Le Dr Fairlie Clarke a dit de même : « As far as my expérience goes, the vast majority of fîssured tongues are due to syphilis, and are characteristic of the later stages of that disease. » (Ouvrage cité, p. 151.)
GLOSSITE LOBULÊE. — VARIÉTÉS.
en vue pour y échapper) une tumeur maligne, un épithéliome.
De plus, le toucher révèle encore ceci, que la dureté perçue est une dureté profonde, très différente en conséquence de ces rénitences de surface qui caractérisent la sclérose linguale superficielle. C’est là une dureté véritablement pénétrante, parenchymateuse, qui s’enfonce dans l’épaisseur de la langue.
4° Altérations diverses de la muqueuse au niveau des parties affectées. — Enfin, à la surface de ce tissu mamelonné, lobulé et dur, la muqueuse présente des altérations diverses.
Elle est modifiée, d’abord, comme coloration. Elle affecte par places, par îlots, une teinte d’un rouge morbide, comme vineux. Sur d’autres points (mais cela est moins commun) elle paraît au contraire plus blanche, décolorée et comme exsangue, ce qui semble tenir soit à la distension excessive qu’elle subit par suite de la prolifération sous-jacente, soit à une réelle diminution de sa vascularité propre, résultant d’une sclérose interstitielle de son tissu.
De plus, on trouve cette même muqueuse unie, lisse, tendue, dépapillée, sur presque toute l’étendue des parties affectées. En quelques points seulement les papilles sont conservées, et forment des sortes d’îlots ou d’oasis. Il est à remarquer que ces papilles persistantes présentent souvent (je ne sais pour quelle raison) une teinte blanchâtre, comme si elles venaient d’être touchées au crayon de nitrate d’argent.
Tous ces détails, comme d’autres moins importants que je passe sous silence, se trouvent merveilleusement reproduits sur diverses pièces que le lecteur pourra étudier au musée de l’hôpital Saint-Louis (1).
Variétés. — La glossite lobulée, que je viens de décrire dans son type le plus usuel, est susceptible de variétés nombreuses, à divers points de vue. Ainsi :
1° Il se peut que l’infiltration, bien qu’intéressant une grande partie de la langue, se localise d’une façon partiellement prédominante dans un département de l’organe, par exemple (ce qui est assez commun) sur le centre du plateau dorsal; — ou bien sur l’une des moitiés latérales, laquelle forme alors une grosse bosselure en dos d’âne qui fait contraste avec l’autre moitié ; — ou bien sur les portions marginales (glossite scléreuse marginale), auquel cas la langue se présente crénelée sur ses bords, avec une série alternante de dépressions reproduisant l’empreinte des dents et d’arêtes saillantes correspondant aux interstices dentaires.
2° D’autre part, nombreuses variétés quant à l’étendue de la lésion qui peut occuper un tiers, une moitié, les deux tiers, voire (ce qui est rare) les trois quarts de l'organe.
(1) V. notamment pièces n°s 639, 1441, 1238 (Coll, gén.) et 77, 260, 289, 300, 303
(Coll. part.).
GLOSSITES TERTIAIRES.
On l’a vue même quasi généralisée, comme dans un cas que l’on trouvera reproduit et figuré dans mes leçons sur les glossites tertiaires (1). Sur le malade en question, la langue était affectée dans presque toute son étendue, sauf peut-être le sixième postérieur. Doublée de volume pour le moins , elle figurait deux grosses bosselures latérales en dos d’âne, séparées dans toute leur étendue par un sillon médian de direction antéro-postérieure, sillon très creux jusqu’à mesurer, vers les parties centrales, 1 centimètre de profondeur.
3° Mêmes variétés quant au degré de tuméfaction de la langue. Dans la plupart des cas, comme je l’ai dit, la tuméfaction n’est que légère ou moyenne ; mais il est des cas où elle devient plus considérable, et il en est même (ceux-ci très rares, à la vérité) où elle devient énorme, au point de tenir la bouche entr’ouverte par abaissement permanent de la mâchoire inférieure. Sur un de mes malades, la langue était presque triplée de volume dans toute sa moitié gauche qui formait une très grosse bosselure antéro-postérieure ; et, de plus, très élargie, elle ne mesurait pas moins de 7 à 8 centimètres transversalement. C’était là une véritable macroglossie d’origine spécifique.
4° De même encore, variétés infinies et indescriptibles quant à l’aspect général dérivant de modalités diverses de lobulation, de fissuration, de bosselures partielles, etc. Ainsi, dans tel cas, je suppose, rien autre que de gros lobules, et, dans tel autre, au contraire, lobulation fine, à petits mamelons pisiformes confluents, pressés et comme tassés les uns contre les autres. — Dans un cas, sillonnement presque régulier, semblable aux nervures d'une feuille, et, dans un autre, fissuration linguale atypique, désordonnée. Exemple : Sur un de mes malades, un énorme sillon lingual antéro-postérieur se bifurquait au voisinage de la pointe, qui figurait ainsi une sorte de delta compris entre deux sillons obliques. — Sur un autre, deux grands sillons antéro-postérieurs divisaient la langue en trois segments parallèles à peu près égaux, dont le médian .était lisse et les deux latéraux parcourus par une série de sillons obliques en avant et en dehors qui les crénelaient irrégulièrement. — Etc.
5° Enfin, à une époque avancée et toujours tardive, très tardive, la cirrhose linguale finit par subir le sort de toutes les cirrhoses, c’està-dire aboutit au retrait, au ratatinement terminal. Peu à peu et d’une façon insensible, tant ce processus est lent, la langue hypertrophiée diminue de volume, revient sur elle-même, se rabougrit, se racornit en tous sens, bref s’atrophie. Elle offre alors littéralement, de par ses grandes scissures dorsales et marginales, l’aspect dit ficelé. De plus, elle prend en même temps une dureté de fibrome. Au reste,
(1) V. Planche III, Glossile scléreuse généralisée.