‹ Traité de la syphilisChapitre 92 sur 256 · GL0SS1TE LOBULÉE. — COMPLICATIONS · texte numérisé non relu

GL0SS1TE LOBULÉE. — COMPLICATIONS

ce n’est plus guère alors qu’un fibrome. Car, examinée à cette époque, elle ne consiste — ou peu s’en faut — qu’en un tissu fibreux, presque compact, où l’on ne retrouve plus (sauf dans les couches les plus inférieures de l’organe) que quelques rares tractus de fibres musculaires dégénérées.

A noter que, même à cette époque, le segment tout à fait inférieur de l’organe se trouve presque toujours indemne. Car, chose singulière et non encore expliquée, le processus d’hyperplasie et de sclérose a pour habitude à peu près invariable de se porter et de se concentrer sur le plateau dorsal et les bords de la langue, en respectant son segment inférieur.

Complications, épiphénomènes. — Stade douloureux de l’affection. — Pendant qu’il se prépare et s’accomplit de la sorte, le processus cirrhotique lingual est bien loin de se trahir par des troubles symptomatiques d’importance corrélative. D’abord, début insidieux, presque latent, du moins échappant presque toujours à l’attention du malade. Puis, au delà, alors que se fait la lobulation, rien autre encore que des phénomènes singulièrement remarquables par leur bénignité et se bornant à ceci : un certain état de malaise et de gêne dans la langue. Le malade sent, comme il le dit, qu’il a « une grosse langue », et surtout une langue enraidie, lourde, moins agile que de coutume, moins mobile, « maladroite ». Quelquefois il articule mal un mot, quelquefois il lui arrive de se mordre la langue ; il mastique plus lentement, etc. Mais c’est tout. Au total, il ne souffre pas , et c’est là un malheur pour lui; car cette absence de douleur fait que bien souvent il ne s’inquiète pas de son mal et ne songe pas à se traiter. C’est ainsi qu’en maintes occasions, même en ville, j’ai vu des malades arriver à moi avec des langues déjà lobulées qui n’avaient été soumises jusqu’alors à aucun traitement.

En revanche, dès que surgit l’élément érosif comme complication de l’état cirrhotique (élément bien léger par rapport aux lésions auxquelles il s’ajoute), la scène change du tout au tout. Car, dès ce moment éclate le stade douloureux de l’affection, stade que j ’aurai à décrire en détail dans ce qui va suivre.

Ce stade peut être plus ou moins tardif ; mais il ne manque jamais. C’est qu’en effet il est le résultat de complications nécessaires. La langue n’est-elle pas forcément exposée à des causes d’irritation multiples, telles que contact des aliments et souvent d’aliments durs, grenus, acides, âcres, excitants; — séjour de débris alimentaires dans les sillons de cirrhose; — frottement contre les dents qui peuvent être chargées de tartre, rocheuses, cassées, acérées, coupantes, etc. ; — usage ou abus du tabac; — usage ou abus de l’alcool, etc.? Toutes causes dont les effets sont encore augmentés par les mouvements multiples et incessants de l’organe dans la

GLOSSITES TERTIAIRES.

mastication, la déglutition, la parole. Aussi bien peut-on poser ceci comme règle : qu’à un moment donné toute glossite scléreuse se complique d'érosions , d' exulcérations ou même cl ulcérations véritables.

Que sont ces érosions ou ulcérations consécutives? — On peut, on doit en distinguer de deux ordres. Ainsi :

1° Les unes sont de nature simple , c’est-à-dire inflammatoires, mécaniques, traumatiques. Celles-ci résultent de telles ou telles des causes que je viens de mentionner.

Elles siègent en diverses régions : soit sur les bords de la langue, au niveau des points où s’exerce le frottement contre les arcades dentaires, soit plus habituellement encore sur le dos de la langue. Et, lorsqu’elles affectent cette dernière localisation, c’est très spécialement au niveau des sillons , des scissures interlobulaires, qu’on les observe, c’est-à-dire dans les points où la muqueuse est le plus bridée, distendue, tiraillée, le plus assidûment irritée par la stagnation de parcelles alimentaires ou le contact de liquides irritants. Aussi, d’une façon très fréquente, les sillons linguaux sont-ils le siège d’érosions, lesquelles tantôt restent superficielles, et tantôt dégénèrent en de véritables ulcérations. — Mais, qu’il s’agisse d’érosions ou d’ulcérations, les unes et les autres débutent toujours par le fond des scissures, sous forme de crevasses linéaires, de rhagades , et c’est de là, comme point de départ, qu’elles irradient parfois sur les parties voisines.

Quelquefois encore, mais cela est plus rare, le processus érosif se produit à la surface meme des mamelons, en déterminant là de petites plaies étalées, plates, rappelant l’aspect des syphilides secondaires.

D’ailleurs, quel qu’en soit le siège, ces lésions consécutives varient peu comme physionomie. Elles se présentent sous l’aspect banal d’excoriations ou d’ulcérations limitées, remarquables en général par une coloration d’un rouge vif, qui tranche sur la teinte des parties voisines. Jamais, en tout cas, elles n’offrent cê fond blafard, jaunâtre, bourbillonneux, qui appartient à des ulcérations d’un autre genre dont je parlerai dans un instant.

Je le répète, ces divers accidents de forme érosive ou ulcéreuse n’ont rien de spécifique, ne résultent rien moins que d’une cause et d’un processus spécifiques. Ce sont tout simplement des épiphénomènes vulgaires de lésions spécifiques, et rien de plus. Quand ils se produisent, ils ne font que s’ajouter à la lésion en la compliquant ; ils ne la modifient qu 'en mal , ils n’en constituent qu’une aggravation, sans jamais devenir pour elle un mode de terminaison. Tandis que pour d’autres formes morbides, à savoir pour les gommes, l’ulcération au contraire constitue tout à la fois un phénomène spécifique et en même temps un bénéfice de nature, un processus curatif, éliminateur, terminal.

2° Des ulcérations d’un autre genre, ai-je dit, s’observent parfois

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à la surface de la langue affectée de la sorte. Celles-ci sont d’origine non plus mécanique, traumatique ou inflammatoire, mais véritablement spécifique.

Il arrive parfois, en effet, qu’un ou plusieurs des mamelons constitutifs de la glossite scléreuse profonde subissent la dégénérescence gommeuse, se ramollissent, s’ouvrent, s’ulcèrent et évacuent leur contenu. Il se produit alors de la sorte, au milieu de lobules scléreux, des ulcérations variables d’étendue, généralement petites et bien circonscrites, qui se reconnaissent facilement comme nature tant à leur forme excavée qu’à leur entaillure de bords et surtout à leur fond jaunâtre, bourbillonheux , présentant des vestiges d’eschare gommeuse en voie d’élimination.

L’affection est alors mixte, si je puis parler ainsi, c’est-à-dire à la fois constituée par des lésions scléreuses et des lésions gommeuses. Tout naturellement, il convient de qualifier cette forme du nom de

glossite scléro-gommeuse (1).

Evolution. — Pronostic. — De ce qui précède il résulte en somme qu’après être née et s’être développée d’une façon insidieuse et à peu près indolente, la glossite scléreuse aboutit fatalement à une seconde étape de forme toute différente, étape douloureuse de l’affection, et que cette étape commence avec le début du processus fissuraire.

Dès qu’il s’est produit des gerçures, des crevasses (si minimes soient-elles) dans les sillons interlobulaires, un nouvel élément, la douleur, prend place sur la scène morbide. La langue devient sensible d’abord, sensible non pas spontanément, mais à propos de toutes les excitations dérivant du contact des aliments, du contact des boissons, des mouvements de l’organe dans la mastication, de la parole, du frottement contre les arcades dentaires, etc. Puis bientôt cette sensibilité dégénère en de véritables douleurs , moins pénibles encore par leur acuité que par leur incessante reproduction. Puis succède un état continu d’agacement et d’éréthisme buccal : gêne de tous les instants, gêne pour parler, gêne pour mastiquer, gêne pour avaler; élancements, lancinements à la moindre excitation de l’organe ; intolérance absolue pour l’alcool (un petit verre d’eau-de-vie fait l’effet « d’un tison sur la langue ») ; et, ce qui est plus pénible encore pour nombre de sujets, intolérance absolue pour le tabac ; — ptyalisme notable, etc. ; — bref, avec des degrés naturellement très divers, angoisse buccale assidue, agaçante, énervante, intolérable.

Alors, forcément, le malade s’inquiète et vient consulter. Quelques soins et surtout la cautérisation bien faite des érosions calment èet éréthisme; voici, pour un temps, la crise terminée.

Mais, fatalement, le processus fissuraire rentre en scène à un

(1) V. un spécimen typique du genre dans mes Leçons sur les glossites tertiaires , Planche. II, fig. 2.

GLOSSITE LOBULÉE.

moment donné, et cela soit d’une façon toute spontanée, soit, le plus habituellement par le fait d’infractions à l’hygiène, notamment de l’irritation tabagique; tout aussitôt alors reproduction des mêmes phénomènes, c’est-à-dire seconde crise douloureuse analogue à la première, si ce n’est plus vive encore et plus persistante.

Alors, nouveau traitement, et nouvelle guérison, quant à la douleur. — Puis, récidive, et ainsi de suite.

Si bien que la vie des malades affectés de la sorte q’est plus qu’une série alternante de stades douloureux et de stades d’accalmie qui se succèdent incessamment, jusqu’au moment où lesdits malades consentent, d’une part, à se traiter et, d'autre part (ce qui est plus difficile à obtenir d’eux, j’en parle par expérience), à renoncer à la cause principale de ces rappels morbides, le tabac.

C’est qu’en effet il n’est pas de raison pour que ces récidives de crises douloureuses aient un terme. La glossite scléreuse est chronique d’essence, et, conséquemment, les symptômes auxquels elle peut donner lieu sont de durée indéfinie.

Aussi bien le pronostic de l’affection est-il détestable, au moins relativement, et je n’hésite pas à dire ceci :

De toutes les formes de glossites tertiaires, c'est assurément la glossite scléreuse qui est la forme pire. Elle est pire, cent fois pire que la forme gommeuse, qui cependant fait bien plus de fracas, qui semble bien plus effrayante par ses grandes entamures, ses ulcérations excavées, térébrantes, etc. Car une gomme, quelle qu’elle soit, a un terme : ou bien elle se résorbe, ou bien elle enlève un morceau de la langue ; mais on est toujours sûr d’en avoir fini avec elle à un moment donné. Tandis qu’on n’en a jamais fini avec une glossite scléreuse, lésion permanente, stable, chronique, définitive.

Besoin, cependant, est de préciser sur ce dernier point.

De par expérience acquise, la glossite scléreuse n’est susceptible de résolution qu’à une condition unique : c’est d’être attaquée par un traitement (et un traitement énergique) à l’époque où elle n'est pas encore scléreuse, c’est-à-dire à l’époque où elle n’est encore constituée que par une hyperplasie cellulaire. Alors, oui, elle peut guérir.

Mais, attaquée plus tard, elle ne guérit pas, au sens strict du mot. Elle peut s’amender, guérir partiellement dans ses noyaux qui n’ont pas encore subi la dégénérescence scléreuse; mais c’est tout. Le traitement ne va pas au delà.

Et, enfin, dans une étape ultérieure, dans sa phase ultime, alors qu’elle est devenue sclérose confirmée , fibrome, elle se montre réfractaire au traitement spécifique le plus intensif. — Rien d’étonnant à cela, car le mercure et l’iodure n’ont jamais guéri les fibromes.

Traitement. — Il comprend naturellement une médication locale •et une médication générale.

TRAITEMENT

1° Médication locale. — Elle se compose de ceci : une hygiène buccale sévère et une antisepsie minutieuse de la bouche. — Grandes lotions buccales à la suite des repas pour éviter la stagnation des débris alimentaires dans les anfractuosités des sillons; — proscription absolue du tabac, des alcooliques, des aliments épicés, âcres, etc. ;

— gargarismes émollients (avec eau de guimauve, eau de guimauve et de pavot, etc.), infiniment préférables à tous les autres, notamment aux gargarismes au chlorate, à l’alun et surtout au sublimé qui sont excitants, irritants, détestables. Seulement, pour en obtenir un résultat, il faut les employer non pas en simples « rinçages », mais en véritables bains de bouche, prolongés au moins de cinq à dix minutes, et répétés le plus souvent possible.

En cas de douleurs vives, gargarismes cocaïnés ; — ou bien badigeonnages sur les points érodés avec un pinceau d’aquarelle soit imbibé d’une solution de cocaïne (au 20e), soit trempé dans un collutoire cocaïné.

Mais, à coup sûr, ce qui réussit le mieux contre le processus érosif, origine exclusive des phénomènes douloureux, c’est la cautérisation au nitrate d'argent. Cette cautérisation doit être faite avec la pointe très effilée d’un crayon, et porter seulement sur les crevasses interlobulaires, sans empiètement sur les parties voisines. — La répéter au besoin, mais à distance d’environ quatre jours. Renouvelée plus fréquemment, elle irrite et devient nuisible. J’ai vu des malades se constituer la bouche dans un état de violent éréthisme douloureux par le fait de cautérisations quotidiennes.

Toujours la cautérisation soulage, et soulage presque immédiatement; presque toujours elle détermine la cicatrisation à brève échéance.

De par expérience, le nitrate d’argent est supérieur en l’espèce à tout autre agent. — S’abstenir de cautérisations d’un autre ordre, notamment avec le nitrate acide d’hydrargyre, caustique très douloureux et trop énergiquement destructeur en l’espèce.

2° Médication générale. — Axiome déduit de l’empirisme : Pas de succès à espérer en l'espèce, si ce n'est d'un traitement intensif. — Attaquer une glossite scléreuse par les faibles doses des traitements usuels, c’est se condamner par avance à ne réaliser aucun effet utile. On n’obtient un effet utile que de doses intensives.

Trois médications ont fait leurs preuves et se recommandent au choix du praticien, à savoir :

1° Traitement mixte par pilules de Dupugtren et iodure de potassium. — Comme dose quotidienne, 2, 3 et (si possible) 4 de ces pilules ;

— 4 à 6 grammes d’iodure. — Traitement actif, mais qui est loin d’être toujours toléré par l’estomac.

2° Traitement mixte par frictions mercurielles et iodure de potassium. — Les frictions sont douées à coup sûr d’une action particu-

GLOSSÏTES TERTIAIRES.

lière et puissante sur les néoplasies des glossites scléreuses. Mais souvent il faut les élever à des doses qui risquent d’offenser les gencives.

Avant l’avènement de la méthode par injections, c’était là, sans contredit, le traitement déplus utile recours. J’aurais à citer plusieurs cas dans lesquels j’ai obtenu d’excellents succès des frictions mercurielles portées aux doses quotidiennes de 6 à 8 grammes d'onguent double, comme on le fait actuellement dans diverses eaux sulfureuses (Uriage, Luchon, Aix-la-Chapelle, etc.). — Souvent meme un traitement à plus basses doses (4 grammes), mais longtemps et obstinément prolongé, a réalisé les mêmes effets.

3° Mais, de nos jours, le traitement de choix consiste à coup sûr dans les injections de calomel , associées ou non à l’iodure. — Une de ces injections par semaine, à 5 centigrammes.

Inutile de faire ici, d’une façon générale, l’apologie de cette merveilleuse méthode qui, on le sait, constitue le mode le plus intensif de la médication mercurielle. Mais ce qu’il convient de dire relativement à notre sujet, c’est que cette méthode a, comme toute autre, ses indications spéciales, ses cas d'élection , et que, précisément, c’est dans les cas d’affections linguales qu’elle réussit le mieux. Pourquoi ? Je l’ignore; mais, positivement, le calomel est un « remède de la langue », qu’on me passe l’expression.

Fait-il l’impossible, j’entends guérit-il la sclérose? Certes non. Mais ce qu’il n’est que légitime d’affirmer, c’est qu’il guérit, dans les scléroses, ce qui est encore curable, ce qui reste encore accessible à l’influence du traitement spécifique, et qu’il s’en acquitte plus efficacement et plus rapidement que n’importe quel autre agent de la médication mercurielle. Sans aucun doute, au moins pour moi, c’est le meilleur remède dont nous disposions en l’espèce quant à présent.

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