HISTORIQUE
Si le mémoire de Richet (1853) est le premier travail d'ensemble qui ait été écrit sur la syphilis articulaire, la remarque que la syphilis peut déterminer de la douleur et du gonflement des articulations est de date très ancienne, et depuis fort longtemps, les chroniqueurs et les médecins ont noté ces manifestations particulières de la syphilis.
Pierre Marty (1488), dans une lettre adressée à Arias Barbosa, lui dit : « Tu m'écris que tu es affecté d'une maladie particulière appelée bubas par les Espagnols, galico par les Italiens, éléphantiase par quelques médecins et de diverses manières par d'autres. Tu dépeins avec une incomparable élégance ton malheur, tes pertes, la gêne de tes jointures, la faiblesse de tes ligaments, les douleurs atroces de tes articulations, tes ulcères, la fétidité de ton haleine, je te plains, cher Arias». Villabos (1498), dans un de ses poèmes, décrit ainsi la syphilis : « Une petite plaie au membre viril de mauvais aspect, à bords indurés, indolente, maux de tête, visage livide, pesanteur des épaules, insomnie, inertie des membres, fatigue générale, nonchalance et troubles de la vision ; après l'invasion des pustules, douleurs articulaires multiples ». Fracastor (1346) fait la description de l'épidémie qui sévit en Italie au xvc siècle, au moment de l'occupation par les soldats de Charles VIII et insiste sur les douleurs osseuses et articulaires. Ambroise Paré (1561) dit : « Les malades avaient aussi des douleurs aux jointures, teste, épaules et autres parties, avec une lassitude des bras et des jambes de façon que les malades disent qu'il leur semble avoir été battus de bastons,
ne pouvant porter leurs mains sur leur teste, sinon avec grande difficulté ». Délia Croce (1583) parle aussi de ces douleurs localisées et dit qu'elles tourmentaient tantôt la tète tout entière, tantôt un côté seulement, tantôt les articulations et cela de deux façons, soit avec tuméfaction, soit sans lésion apparente. Philippe Beroald (1599) raconte qu'au siège de Naples, la plupart des soldats étaient affectés d'une maladie « la grosse vérole » caractérisée par des taches saillantes et énormes, par des pustules qui donnent à la face et au corps un aspect hideux, déterminant quelquefois de la gène et de vives douleurs aux articulations. Ozanam en relatant l'épidémie de Braun (1578), Vidal de Cassis, Bayr, Van Swediaur, notent aussi les manifestations articulaires d'origine syphilitique. Diderot cite un passage de Levinus Lemnius (1574) qui nous intéresse : « Semper tamen vestigia inhaerescunt, veterisque morbi reliquiœ reliquuntur, quae si in pulmonem decumbunt. raucos illos esse, atque anhelosos perpicis, si in articulos, podagrae ac chiragra* et quse subinde recurrit ischiatico dolore obnoxios. Sic omnes ficosi articulari morbo laborant » .
Dans l'épidémie de Ghevanne-Lure (1829), Flamand parle des douleurs articulaires que ressentaient certains malades. La nommée Goudet eut de ces douleurs qui commencèrent par les membres inférieurs et envahirent successivement les côtés, les épaules, les poignets et durèrent cinq mois.
Ghomel (1837) fait remarquer que la syphilis peut attaquer les extrémités comme le corps des os longs. Il admet une arthropathie syphilitique et cherche à en établir le diagnostic différentiel. Pour lui F arthropathie syphilitique se distingue du rhumatisme chronique par la limitation du travail morbide à un point quelconque de l'articulation, par la conservation des mouvements et leur exécution sans douleur appréciable.
Peu à peu les idées se précisent; dans son Traité de syphilis, Hunter (1840) cite un passage de Babington : « Il se présente, dit ce dernier, de temps en temps des cas où l'inflammation de la synoviale des articulations coïncide avec les symp-
tomes secondaires non douteux de la syphilis. Augmentant de force pendant la période d'accroissement de ces symptômes, elle se dissipe bientôt dès que l'affection cutanée ou de la gorge est combattue parles vireux. Dans ces cas l'inflammation de la synoviale est aiguë et accompagnée par de la douleur, de la tension, de la rougeur superficielle cutanée, qui suffisent pour la faire distinguer de la forme latente et asthénique de la môme affection qu'on trouve dans la cachexie générale » .
Ricord, Follin ont surtout en vue les arthropathies tertiaires, Bassereau, Vidal en disent quelques mots.
Nous arrivons ainsi à une époque mémorable de Fhistoire de la syphilis, où Bassereau, entraînant à sa suite son maître Ricord, montre en 1852 qu'il existe deux chancres d'origine, de nature et de conséquences bien différentes. Les polémiques acharnées qui eurent lieu à cette époque entre Ricord, ses élèves Bassereau et Gullerier, et Auzias-Turenne, Sperino (de Turin), Hagen (de Strasbourg), Bœck (de Christiana) et auxquelles tout le monde médical s'intéressa, portèrent un grand nombre de médecins à observer de plus près les syphilitiques. Le résultat fut que la syphilis, mieux étudiée, commença a. être mieux connue dans ses différentes manifestations.
C'est de cette époque que date le premier mémoire important, celui de Richet sur les tumeurs blanches. « J'ai laconvic- » tion, y est-il écrit, que bon nombre des hydarthroses chroni- » ques, rebelles à toute espèce de traitement, ne sont pas autre » chose que des synovites syphilitiques ».A côté delà tumeur blanche scrofuleuse, Richet pense qu'il y a place pour une tumeur blanche syphilitique. Il en décrit deux formes: l'une qui attaque la synoviale, c'est la synovite syphilitique, accident secondaire tardif; l'autre qui attaque d'abord les extrémités osseuses et se propage ensuite à l'articulation, c'est l'ostéo-synovite, accident franchement tertiaire. Il publie dans son mémoire six observations, trois de chaque forme. Des trois observations d'ostéo-synovite deux sont personnelles à Richet, l'autre est due à Astrié, alors interne à l'hôpital du Midi.
Ces idées nouvelles ne sont pas admises sans conteste.
Ricord n'admet pas la tumeur blanche syphilitique. Il dit même qu'il n'a jamais vu la syphilis constitutionnelle attaquer les articulations. Il admet cependant que la syphilis puisse modifier dans une certaine mesure les caractères d'une tumeur blanche scrofuleuse : « Il s'est bien présenté à mon observa- » tion quelques cas de tumeur blanche dont la syphilis semblait » avoir influencé la marche. Je n'en ai jamais rencontré dans >i lesquelles le virus syphilitique ait déterminé d'une manière » directe l'affection articulaire. Cette diathèse ayant porté plus » spécialement son action sur le tissu compact et presque ja- » mais sur le tissu spongieux, et comme les extrémités articu- » laires sont presque exclusivement constituées par ce dernier » élément, il n'est pas étonnant que l'on n'y rencontre presque » jamais l'ostéite syphilitique; mais si des individus scrofuleux » viennent à contracter la syphilis, il peut résulter du mélange » de ces deux diathèses un état mixte qui participe de l'un et de » l'autre, mais qui n'est ni l'un ni l'autre exclusivement, dont >> l'influence se fait sentir sur toutes les maladies qui se déve- » loppent, lesquelles prennent alors une marche et des symptô- » mes spéciaux. Si chez ces individus, par exemple, une tumeur » blanche vient à apparaître, elle présente des caractères mixtes » de vérole et de scrofule, contre lesquels réussiront à merveille » des iodures de mercure ».
Panas s'élève aussi contre les idées de Richet. Dans l'article « articulations » du Dictionnaire de Médecine et de Chirurgie pratique, il critique vivement les observations du mémoire de Richet. Pour lui, les trois observations de synovites syphilitiques sont de simples observations d'hydarthrose chronique. Quant aux trois observations d'ostéo-synovite syphilitique, il est ébranlé par l'action vraiment rapide du traitement spécifique, par quelques faits semblables dus à Grisolle, Follin, Verneuil, et il admet à la rigueur la nature syphilitique de deux d'entre les observations de Richet.
En 1863, Lancereaux, dans un mémoire communiqué à la Société de Chirurgie, publie quelques observations d'arthropa-
thies syphilitiques, ainsi que dans la Gazette des hôpitaux.
Le professeur Verneuii rappelle l'attention sur les manifestations syphilitiques des articulations et des bourses séreuses en 1868. Gerin-Roze (1869), Ch. Roch, dans sa thèse (1869), font de même .
En 1873, Lancereaux publie un second mémoire sur les arthropathies syphilitiques. Le professeur Fournier, dans ses leçons cliniques, fait l'étude des affections qui intéressent les articulations à la période secondaire. Les unes sont de simples douleurs (arthralgies), les autres sont des fluxions subaiguës des jointures avec ou sans épanchement articulaire (arthrite subaiguë, hydarthrose). Il crée le nom de pseudo-rhumatisme syphilitique pour désigner cette dernière forme.
Son élève Vaf fier, dans sa thèse (1875), rapporte six observations de rhumatisme syphilitique, prises à bord de la corvette de l'Etat « la Belliqueuse », pendant qu'il naviguait dans les mers de Chine et du Japon où cette forme serait surtout fréquente.
La même année, Dauzats étudie l'arthrite syphilitique. J. Voisin, dans sa thèse (1875), divise les arthropathies en primaires, secondaires et tertiaires. Celles de la première période sont de simples douleurs ; celles de la deuxième sont ou des arthralgies ou des hydarthroses ; celles de la troisième période sont de véritables arthrites, avec lésions profondes.
En 1877, Plateau publie une thèse sur les épanchements articulaires dans la syphilis ; en 1878, Bouilly, dans sa thèse d'agrégation, établit les caractères qui permettent de différencier les arthropathies rhumatismales, scrofuleuses et syphilitiques.
En 1879, Gaucher attire le premier l'attention sur les lésions des épiphyses dans les arthropathies tertiaires ; il montre que la lésion osseuse est tout et que la cause de ces affections syphilitiques doit être attribuée à une épyphisite simple ou gommeuse, suivant les cas.
En 1880, paraît la thèse de Dureuil sur l'étude des pseudotumeurs blanches syphilitiques et, en 1882, Méricamp ayant
eu la bonne fortune d'observer un cas d'arthropathie syphilitique et d'en faire l'autopsie (la seconde en France), fait un travail très documenté de la question.
A l'étranger, on s'occupe aussi des manifestations articulaires syphilitiques ; en Allemagne, Knaak (1879), Koch (1879), Giess (1881), Maussurow (1881), Mracek (1882), Max Schuller 1882), Falkson (1883), Landerer (1884), Virchow (1884), Tillmann, Zesas (1886), Middeldorpf (1886) ; en Angleterre, Dreschfeld (1881), Clutton (1886) Hutchinson (1888), Fowler (1888) publient des cas d'arthropathies syphilitiques.
En France, paraît la thèse de Defontaine qui reste un des bons travaux qui aient été faits sur ce sujet. Gangolphe (1885) étudie la question au point de vue anatomo-pathologique.
Le professeur Fournier, en 1887, reparle du pseudo-rhumatisme syphilitique de la période secondaire. Puis Danjou, Manino, Rolland, étudient les manifestations articulaires de la syphilis héréditaire.
En 1890, Mauriac, dans son traité de la syphilis, décrit les diverses formes de la syphilis articulaire. Rommiano en parle au Congrès de dermatologie de Vienne (1892). Les professeurs Duplay, Kirmisson consacrent à ce sujet important quelques-unes de leurs cliniques. Depuis, de nombreux cas de syphilis articulaires ont été publiés ; Morestin en fait une revue générale dans les Archives générales de Médecine (1901). Percy Paton en fait un bonne étude (1903). Métayer, en 1904, publie sa thèse sur les manifestations articulaires de la syphilis héréditaire tardive.
Notre but dans ce travail est d'étudier aussi complètement qu'il nous sera possible les troubles articulaires que peut déterminer la syphilis dans sa longue évolution.
Quel nom doit-on donner aux désordres causés par la syphilis dans les articulations ? Les uns avec Richet les appellent synovites, ostéo-synovites, d'autres avec Lancereaux leur donnent le nom d'arthrites , dostéo-arthrites ; d'autres encore avec Méricamp, cherchant un terme plus général, les dénomment arthropathies, ostéo-arthropathies . C'est sous ce dernier nom d'arthropathie que nous désignerons les troubles articulaires de la syphilis. Ce terme très général a l'avantage de ne pas présumer des lésions anatomo-pathologiques de l'affection, lésions que nous aurons l'occasion d'étudier chemin faisant.
Quelle définition donnerons-nous donc à ces arthropathies. Nous adopterons celle de Defontaine, parce que c'est celle qui à notre avis a le sens le plus large. Avec lui, nous définirons les arthropathies syphilitiques : Tous les accidents dus à l'empoisonnement syphilitique portant sur ce qui constitue une articulation à savoir, les extrémités osseuses, les cartilages, la synoviale et les ligaments.
Suivant que l'action du virus syphilitique aura été légère ou puissante suivant qu'il aura « séché » simplement l'articulation ou qu'il l'aura profondément «mordue», suivant aussi que telle partie de l'articulation aura été particulièrement touchée, nous aurons des tableaux cliniques différents, des formes variées de ces arthropathies.
Suivant ici l'usage, et tout en faisant remarquer que ces divisions conventionnelles n'ont de raison d'être que de facili-
ter la description, nous envisagerons les arthropatliies de la période secondaire, puis les arthropatliies de la période tertiaire.
Dans la période secondaire nous distinguerons.
L'arthralgie .
La synovite subaiguë.
La synovite chronique ou hydarthrose secondaire.
Dans la période tertiaire.
L'ostéo-chondro-arlhropathie ou pseudo-tumeur blanche syphilitique.
L'infiltration gommeusepérisynoviale ou périsynovite gommeuse.
Nous terminerons par l'étude des arthropatliies au cours de la syphilis héréditaire.
De ces différentes formes d'arthropathies les observations sont nombreuses. Nous ne reproduirons ici que celles qui nous paraîtront les plus démonstratives (1).
(1» On trouvera à la fin de ce travail une table bibliographique des auteurs et de leurs travaux, dressée par ordre alphabétique et à laquelle nous prions le lecteur de bien vouloir se reporter.