‹ Traité de la syphilis articulaireChapitre 5 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ARTHRALGIES

De toutes les manifestations articulaires que le médecin ait l'occasion d'observer au cours de la syphilis, les arthralgies sont de beaucoup les plus précoces. Gomme leur nom l'indique, les arthralgies syphilitiques sont des douleurs articulaires, des « courbatures syphilitiques ». (Melchior Robert).

Apparition. — Les arthralgies syphilitiques s'observent au début de l'infection syphilitique. Le plus souvent, elles précèdent de peu de temps l'éclosion des accidents dits secondaires, et en particulier la roséole, mais il faut bien savoir qu'elles peuvent précéder même le chancre et faire partie du cortège des symptômes encore vagues qui accompagnent dans certains cas la période d'incubation.

C'est là un phénomène analogue, du reste, à ce qui se produit dans la plupart des fièvres infectieuses éruptives, où l'imprégnation de l'organisme par l'agent pathogène donne lieu à quelques troubles généraux que vient ensuite expliquer l'exanthème.

Ici, ces malaises vagues qui permettent tout au plus au malade de dire qu'il ne se sent pas tout à fait bien, consistent en courbatures, endolorissement de certaines articula-

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tions, sensations analogues à celles qu'on éprouve après un effort prolongé, une fatigue articulaire excessive.

Fréquence. — Ces arthralgies sont très fréquentes. J. Voisin dit qu'elles existent dans un quinzième des) cas. On les rencontrerait 11 fois sur 60 cas (Mac Carthy, élève de Ricord), 11 fois sur 19 cas (Gourteaux, élève du professeur Fournier), 1 fois sur 3 à l'hôpital du Midi, 1 fois sur 5 à l'hôpital St-Louis (Ingold).Bien souvent elles passent inaperçues, surtout si l'affection qui les provoque n'est pas nettement déclarée, et les sujets trouvent toujours un travail pénible, une marche un peu longue, un semblant de cause, enfin, qui satisfait leur esprit.

Siège. — Toutes les articulations peuvent être le siège de ces arthralgies, mais ce sont de préférence les articulations les plus fréquemment en jeu qui sont le plus souvent atteintes. Par ordre de fréquence, nous signalerons les épaules, les genoux, les poignets, les coudes, les chevilles. Ces arthralgies sont quelquefois mono-articulaires, mais le plus souvent elles sont poly-articulaires.

Symptômes. — Au point de vue clinique, ce qui caractérise les arthralgies de la période secondaire, c'est la simple douleur d'une ou de plusieurs articulations. Il n'y a ni gonflement de l'article, ni coloration, ni chaleur anormale des téguments. « Ces arthralgies, dit Mauriac, ne sont autre chose que des » arthrites avec prédominance excessive de l'élément douleur et » absence complète des deux autres, c'est-à-dire de l'inflamma- » tion et de l'épanchement à un degré qui puisse les rendre » appréciables à l'exploration ».

Le malade se sent las, les articulations atteintes sont sensibles, douloureuses quand elles travaillent et surtout quand elles commencent à travailler. Si ce sont les genoux ou les chevilles, la station debout, la marche, et surtout les premiers pas, sont pénibles. Si ce sont les épaules ou les coudes, les mouvements d'élévation du bras, de flexion du coude sont douloureux .

Ces douleurs sont dans l'articulation. Un autre grand carac-

tère de ces douleurs articulaires, c'est qu'elles sont plus vives le soir et surtout la nuit que le jour, plus vives aussi pendant le repos que pendant l'exercice. Cependant, les articulations atteintes se fatiguent plus vite que les autres.

Le professeur Fournier, dans une de ses cliniques, a bien retracé les sensations qu'éprouvent les malades : « La nuit, » quand je m'éveille, disent-ils, je ne puis remuer mesmembres, «ils sont lourds, engourdis, comme impotents.il m'est impos- » sible de faire plier mes jointures. De même, le matin, en me » levant, je suis comme paralysé, je ne puis mouvoir mes arti- » culations, lever mes bras, me baisser pourramassermeschaus- » sures. Puis quand je me suis forcé, alors cela va mieux, mes » jointures qui étaient comme rouillées se dérouillent ; mes » membres se meuvent avec moins de douleurs etplus de liberté. » Finalement, au bout de quelques heures, je ne sens plus rien » de cela et je me trouve assez bien tout le restant de la jour- » née. Je crois alors que c'est fini, mais la nuit suivante et le » lendemain matin c'est encore la même chose, et tous les jours » à l'avenant » .

Donc, sensations douloureuses articulaires, surtout la nuit, sans qu'on puisse rien remarquer à l'examen physique de la jointure, tels sont les caractères particuliers des arthralgies secondaires. Souvent, elles s'accompagnent de myosités, de ténosités, de douleurs aux insertions tendineuses péri-articulaires, qui pourraient, si l'on n'y prenait garde, en imposer pour une atteinte de rhumatisme articulaire subaigii, mais l'absence complète de rougeur de la peau, et les caractères de la douleur s'ajoutant, lorsque le chancre ou une éruption secondaire existent, à des symptômes évidents de syphilis, ne permettent pas d'hésiter pour le diagnostic.

Ces arthralgies du début de la période secondaire « ressem- » blent,dit Homolle,aux douleurs dont se plaignent souvent les » tuberculeux, les albuminuriques,les saturnins, les alcooliques, y. où à celles qu'on observe au début des fièvres et de la fièvre » typhoïde en particulier ».

Anatomie pathologique. — Faute d'autopsie, on est autorisé, croyons-nous, à admettre que les arthralgies sont dues à l'in-

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flammation des cartilages articulaires, à des chondrites superficielles n'entraînant ni érosion, ni irritation de voisinage de la séreuse articulaire, mais seulement un dépoli des surfaces cartilagineuses.

Diagnostic. — Le diagnostic doit être fait avec les ostéalgies et les arthralgies proprement dites.

Avec les ostéalgies de cause infectieuse, produites par la tuberculose, l'ostéomyélite, la syphilis et le pseudo-rhumatisme osseux. Avec les ostéalgies de cause non infectieuse, qu'on observe dans le rachitisme, l'ostéomalacie, les lésions médullaires ou nerveuses, les ostéalgies névralgiques et les néoplasmes. Avec les arthralgies des maladies infectieuses (fièvre typhoïde, tuberculose) ou des intoxications (saturnisme, alcoolisme), ainsi qu'avec les douleurs articulaires des hystériques.

OBSERVATIONS

Observation I

Syphilis. — Arthralgies multiples

Obs. de Duffin. — Cases of sypMUtic rheumatïsm, ; in Trans. oftheElSoc. ofLondon,p. 83, 1869.

Homme de 34 ans, syphilis 8 ans auparavant. A la suite d'un coup de froid, état catarrhal et douleurs dans les deux coudes, les deux hanches, le genou droit.

Exacerbations nocturnes de la température. Guérison en 48 jours par I. K.

Observation II Syphilis. — Arthralgies multiples

Obs. de Duffin. — Cases ofsyph. rheumatïsm ; (Ibid).

Homme de 36 ans, bien portant, sans antécédents rhumatismaux.

Douleurs dans les épaules et les poignets, des deux côtés, depuis le commencement de janvier. Pas de phénomènes généraux, mais fièvre légère à exaspérations vespérales. Pas de signe de tuberculose.

Pas d'amélioration par la quinine et le bicarbonate de soude. 18 mars. — Roséole qui révèle la syphilis. Le 30 mars, l'iodure de potassium est prescrit. En deux jours, la température tomba et les douleurs articulaires diminuèrent .

Observation III

Syphilides papulo-érosives. — Arthralgies

Obs. extraite des registres de l 'hôpital de Lourcine, publiée dans la thèse de Vaffier (1875)

B. . . Céline, entre le 30 janvier 1875. Elle présente des syphilides papulo-érosives des grandes lèvres, de»'' plis génito-cruraux,

du périnée, de l'anus. Elle se plaint d'insomnie, d'anorexie, de douleurs vagues, d'alopécie.

Le 1er février, douleurs dans les genoux, pas d'épanchement. Sensibilité à la pression au niveau de la rotule, des ligaments, et plus spécialement au fémur. Douleurs dans le poignet droit empêchant de serrer. Guérison le 14 février.

Observation IV Arthralgies de l'épaule gauche et du genou droit. — Condylones syphilitiques

Obs. de Ziehl Deutsche med. Woch.,n°%8, 1884.

Femme de 23 ans, se plaint depuis 2 jours de douleurs vives à l'épaule gauche et au genou droit. Il n'y a pas de gonflement. Le salicylate de soude n'a aucune action. Elle entre à l'hôpital, où l'on découvre l'existence de condylomes aux grandes lèvres et une hypertrophie ganglionnaire des aines. La guérison est rapidement obtenue par l'iodure de potassium.

Observation V

Syphilis. — Chancre induré. — Plaques muqueuses. — Exanthème maculeux. Arthralgie de la hanche et du genou gauches

Obs. I du mémoire de Trost. — Wien. med. Woch. n° 15, 1889. p. 53?,

J. S., 21 ans, célibataire, garçon tailleur, entre le 19 mai 1888. Le malade a remarqué depuis 7 semaines environ que sa chemise était tachée par un liquide purulent, qu'il reconnut venir du gland. Le dernier coït remontait à 2 mois. Il se soigna lui-même sans voir de médecin. Dimanche dernier, 13 mai, il fut pris subitement d'une sensation désagréable, ressemblant à un fourmillement dans la hanche gauche. Des douleurs s'établirent partant de l'articulation et s'irradiant dans la cuisse. Ces douleurs sont actuellement si vives, qu'elles troublent le sommeil et le malade se voit obligé d'entrer à l'hôpital.

Antécédents héréditaires . — Sa mère était bien portante, elle mourut 3 semaines après la naissance du 4e enfant de fièvre puerpérale. Le père est vivant et bien portant. Sa sœur âgée de 20 ans est bien portante. Deux autres enfants sont morts, l'un de faiblesse constitutionnelle à l'âge de 8 jours, l'autre à 8 mois d'une maladie inconune.

Le malade n'a jamais toussé, n'a jamais été malade.

Etat actuel. — Sur le prépuce, existe un chancre induré, sur le prépuce et le gland on voit des plaques muqueuses.

Engorgement ganglionnaire indolent aux aines. Sur la face dor-

sale du pénis, on sent un cordon dur à travers la peau. Sur le dos et la poitrine, sur les membres se voient des macules rouges et conlluentes par place. Au front, à la naissance des cheveux phisieurs papules (corona veneris), et dans les cheveux quelques éléments impétigineux. La muqueuse du pharynx est rouge, enflammée.

En outre le malade se plaint de douleurs marquées dans l'articulation de la hanche gauche, qui reste en flexion. La station debout est impossible ; toute la région de la hanche gauche est augmentée de volume. Il existe aussi des douleurs dans le genou gauche.

Du 21 au 29 mai, traitement hydrargyrique. Le 17 août le malade ne ressent plus de douleurs articulaires.

Observation Vf. — (Résumée).

Chancrs induré. — Roséoie. — Ecthyma — Arthralgies du poignet et du coude

gauches.

Obs. de G. Cheminacle. — Annal.de Dermatologie" et de syphUigraphie n« y . 25 juillet 1888. p. 466

R. .. Pierre, 35 ans, cultivateur n'a jamais eu de maladies graves ni de rhumatismes.

En août 1887, chancre induré, siégeant sur la face externe du prépuce. Traitement local. Guérison le 15 septembre.

Le 28 octobre. — Plaques muqueuses sur le scrotum. Roséole confluente sur l'abdomen, la poitrine, pustules d'ecthyma sur le dos.

Un mois après, nouvelle poussée d'ecthyma . sur la face et le front. Chute des cheveux.

Le 15 novembre, le mala.le fait un erysipèle de la face qui guérit en 10 jours.

Le 28, le malade se plaint d'une douleur diffuse dans le poignet et le coude gauches, avec irradiations dans les muscles de l'avantbras. Douleur vive à la pression en un point situé à un centimètre au-dessus de l'articulation radiocarpienne. Pas de gonflement, mouvements faciles. Traitement: iodure de potassium, 1 gramme et 2 cuillerées de liqueur de Van Swieten. Amélioration très sensible. Sortie.

Observation VII (personnelle).

Artrhalgie du genou gauche. — Syphilis testiculaire. — Syphilides circinées du dos Ch., âgé de 33 ans, fabricant de pipes au Cap, entre le 8 septembre 1904, dans le service du docteur Pierre Delbet, à la Maison

Dubois. 11 est d'une bonne santé, quoiqu'ayant eu en 1892 une pleurésie purulente, et depuis, plusieurs blennorragies. Il n'a pas d'antécédents rhumatismaux.

Il y a 7 ans, il a eu un chancre induré dans le sillon balanopréputial, suivi d'accidents secondaires, roséoles, plaques muqueuses de la verge. Il s'est soigné environ un mois par les pilules de protoiodure de mercure.

Il y a 4 mois, son testicule droit commença à augmenter de volume, sans douleur, puis le gauche fit de même.

Depuis 4 mois environ aussi, il ressent des douleurs dans le genou droit ; ces douleurs, quoique supportables, étaient continuelles, surtout nocturnes, cpontanées, mais peu augmentées par les mouvements provoqués. La nuit il ne dormait pas, mais le jour, il pouvait marcher.

Etat actuel. — L'état général est bon, quoique le malade soit très pâle et faible. Il présente sur le dos une éruption étendue de syphilides circinées.

Du côté des bourses, on remarque que la peau scrotale qui est légèrement tendue, déplissée, a conservé sa coloration normale. La palpation, qui n'est pas douloureuse, permet de constater que des 2 côtés les testicules ont doublé de volume, ils sont durs, tendus, sans point fluctuant. Les épididymes ne sont pas augmentés de volume.

Du côté des genoux, le droit est à peine sensible, le gauche au contraire est douloureux, spontanément, surtout la nuit. On détermine par l'exploration, une sensation douloureuse, quand on appuie en un point situé à la partie externe de l'articulation sur la tête du péroné et un peu sur la partie correspondante du tibia. Le genou n'est pas augmenté de volume, il n'est le siège d'aucun épanchement, la peau qui le recouvre a sa coloration normale.

Le malade n'a aucun écoulement uréthral à son entrée dans le service et n'en a pas eu depuis quelques années.

Traitement. — 11 est soumis aux piqûres d'huile grise à 40 % dont on injecte profondément dans les muscles de la fesse sept centigrammes environ toutes les semaines. Il prend en outre 2, puis 4 grammes d'iodure tous les jours.

Au bout de 5 piqûres, les mouvements sont plus faciles, les douleurs ont à peu près disparu ; il n'y a pas de craquements articulaires.

Les testicules ont aussi diminué de volume sous l'influence de ce traitement.

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