PARTIE III. — PRONOSTIC
vous trouverez sans peine qu'un nourrisson étranger avait été allaité par la femme première victime de cette sorte d'épidémie. Faudra-t-il donc supposer une coïncidence constante, fatale, que rien n'explique, que tout repousse, entre les fonctions de l'allaitement et une immoralité jusque-là inconnue?
C. A-t-on bien réfléchi, d'autre part, aux mille causes qui rendent si rare, pour ces femmes, l'occasion de contracter le mal vénérien? Sans parler du respect, à propos renforcé d'un peu de dégoût, qu'inspire à tous l'état de nourrice, ne sait-on pas que rien n'enlève plus vite que des allaitements répétés la fraie lieur et l'air de jeunesse, avantages que les ressources de la coquetterie ne savent point remplacer dans cette classe, et en l'absence desquels Venus frigel plus encore aux champs qu'à la ville ! — Du reste, leur condition de nourrice étant pour elles une profession, et la plus lucrative ainsi que la plus commode, iraient-elles bien volontiers s'exposer aux chances d'une grossesse qui leur ôterait ce précieux gagne-pain ? Et la même considération ne doit-elle pas retenir, — sinon tous les amants qu'une théorie trop courtoise leur octroie si généreusement, — du moins leur mari?
J'eus récemment (novembre 1853), l'occasion de vérifier, par un curieux spécimen en bloc, tout ce qu'il y a de fondé dans celte remarque. Mon collègue et ami, M. Potton, me rencontrant un matin sur la route de l'Antiquaille, m'annonça qu'il possédait en ce moment dans son service un véritable trésor pour la
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cause que je défends. Effectivement, y étant entré sur son invitation, il me fut donné d'envisager d'un seul coup d'œil la plus belle collection de hideuses et nauséabondes créatures, toutes cependant nourrices et porteurs de symptômes de syphilis constitutionnelle survenus durant le nourrissage d'enfants infectés. Quoique âgées seulement de 28, 32, 33, 34, 36 et 40 ans, je mets en fait que ces six. malheureuses (dont j'ai les observations, rédigées par M. Carier, interne) paraissaient au moins la cinquantaine. Certes, vis-à-vis de pareils repoussoirs, les suppositions de nos adversaires deviendraient la plus flatteuse mais aussi la plus invraisemblable galanterie (') !
D. Le siège des premiers accidents qui éclatent alors m'inspire encore plus de défiance sur la vérité de l'opinion qui en rapporte l'origine à un chancre primitif. Règle générale, — toute théorie mise de côté, — c'est à peu près constamment à la bouche de l'enfant et au sein de la nourrice qu'on les observe en premier lieu. Or, comment comprendre l'apparition si fréquente dans ces deux endroits de chancres primitifs? Je sais que l'enfant peut y en avoir pris au passage ou par des baisers impurs. Je sais que M. Ricord a vu une nourrice
(') M. Putegnat (Journ. de méd., de chirur. et de pharm. de Bruxelles, 1853, p. 26) donne à cet argument une physionomie encore plus accentuée. En parlant d'une nourrice qui se trouvait infectée de cette manière : « Outre sa moralité, dit-il, quel est l'homme qui aurait osé ou pu s'oublier, même une pauvre petite fois, avec elle, si décharnée, si repoussante par sa laideur, sa salelé?"