CHAPITRE III
DE L'INFLAMMATION DES GANGLIONS LYMPHATIQUES QUI CONSTITUE LES BUBONS VÉNÉRIENS, ET DES SIGNES QUI DISTINGUENT CEUX-CI DES AUTRES TUMÉFACTIONS GLAN- DULAIRES.
Le bubon débute ordinairement par une sensation de douleur qui porte le malade à examiner le siége du mal, où il reconnaît la présence d’une petite tumeur dure (*). Cette tumeur s’accroît comme toute tumeur inflammatoire qui a de la tendance à suppurer; et si l’on ne s’oppose à ses progrès, elle arrive à la période de suppuration et à celle d’ulcération, et le pus s'approche rapidement de la peau.
Il existe cependant des cas où les bubons sont lents dans leur marche; je suppose qu’alors le travail inflammatoire est entravé par l'usage du mercure ou par d’autres moyens, ou qu’il est retardé par une tendance scrofuleuse ; car lorsque les parties sont douées d’une telle disposition, la véritable action vénérienne ne s’y établit pas aussi facilement.
D'abord linflammation est limitée à la glande, qui est mobile dans le tissu cellulaire; mais à mesure que celle-ci augmente de volume, ou à mesure que linflammation et plus spécialement la suppuration font des progrès, ce qui dans tous les cas produit plutôt des phénomènes morbides ordinaires que des effets spécifiques, la distance spécifique est dépassée; le tissu cellulaire environnant s’enflamme davantage et la tumeur devient plus diffuse. Quelques bubons deviennent érysipélateux, et alors ils se montrent plus diffus, œdémateux, et ils ne marchent pas facilement vers la suppuration, circonstance qui accompagne souvent l’iaflammation érysipélateuse.
Le premier pas dans le traitement des maladies, c’est de s’assurer quelle en est la nature; et quand deux ou plusieurs causes produisent des effets semblables , il faut beaucoup d’attention pour distinguer un
effet d’un autre, de manière à pouvoir remonter à la véritable cause de chacun.
(") Il est à remarquer que toutes les personnes qui ont une gonorrhée ou un chancre sont tourmentées de la crainte de voir survenir un bubon; et comme dans la gonorrhée, et quelquefois dans les cas de chancres, des sensations sympathiques sont percues dans l’aine ou dans le voisinage de cette région, le malade les attribue à des bubons commencants, et il y porte la main immédiatement. Si alors ses doigts rencontrent une des glandes de l’aine, bien qu’elle ne soit pas tuméfiée le moins du monde, ses soupçons se trouvent confirmés, à cause de la croyance où il est que dans l'état naturel on ne doit point trouver de corps de cette espèce. J. Hunrer.
Les glandes de l’aine, à raison de leur situation, sont sujettes à être suspectées ; outre qu’elles sont susceptibles pour leur part d’être atteintes des maladies communes, elles sont encore exposées à en contracter d’autres, à cause du passage qu’elles livrent dans leur intérieur à tout
ce qui est absorbé. Comme c’est principalement à travers leur substance
que le poison syphilitique se fraye une route pour pénétrer dans la constitution , et qu’elles sont, plus souvent que toutes les autres, affectées par cette cause morbide, elles sont fréquemment soupconnées sans fondement d’être atteintes de la maladie vénérienne.
Il peut être très-difficile de distinguer avec certitude le véritable bubon vénérien des tuméfactions des mêmes glandes qui reconnaissent d’autres causes. Il faut donc examiner toutes les circonstances, afin de déterminer en quoi le bubon diffère des affections communes des glandes lymphatiques , soit à la région inguinale, soit ailleurs, et dans cet examen les causes apparentes ne doivent point être négligées. J’ai déjà donné en termes généraux les caractères du bubon vénérien; mais je vais être maintenant plus précis, en opposant les deux affections l’une à l’autre.
Le véritable bubon vénérien, qui est la conséquence d’un chancre, est le plus ordinairement limité à une seule glande. Il garde à peu près la distance spécifique jusqu’à ce que la suppuration se soit établie, et alors il devient plus diffus (*). Il passe avec rapidité de la période inflamma-
- toire à celle de suppuration et d’ulcération. La suppuration est ordinairement très-abondante eu égard au volume de la glande, et elle ne forme qu’un seul abcès. La douleur est très-aiguë. La peau, quand Pinflammation l’envahit, présente une couleur rouge vermeille.
Les bubons qui se forment consécutivement au premier mode d’absorption, c’est-à-dire, quand il ne s’est manifesté aucune maladie locale, sont toujours enveloppés d’une plus grande obscurité relativement à leur nature, que ceux qui sont accompagnés ou précédés par une maladie de
la verge, car il ne suffit pas d’une simple inflammation avec suppuration de ces glandes pour qu’on puisse les considérer comme atteintes de la maladie vénérienne. Cette affection se présentant toujours à l'esprit quand les glandes de l’aine sont le siége d’une maladie, il n’est guère à craindre qu’un malade ne soit point soumis à un traitement approprié , dans le cas où sa maladie est vénérienne; mais je crains bien qu'un bon nombre de malades n’aient subi un traitement mercuriel dans des cas où il n’y avait aucune raison pour y avoir recours.
Il peut être difficile de trouver une différence spécifique dans les deux maladies, considérées en elles-mêmes; toutefois, je pense que les
. bubons qui naissent sans aucune cause visible, sont de deux espèces.
Ceux de la première espèce sont semblables à ceux qui ont pour cause
des chancres ou une gonorrhée; c’est-à-dire qu’ils s’enflamment et sup-
(*) IL est à remarquer ici que les glandes et les parties environnantes sont des parties dissimilaires, et que l’inflammation, pour cette raison, ne devient pas aussi
facilement diffuse qué quand elle prend naissance dans un tissu commun. J. HunTER.
purent vivement. Ceux-là, je les ai toujours considérés comme vénériens, et bien qu'il n’y ait aucune preuve qu’ils le soient, ces circonstances le
font présumer fortement. |
Ceux de la seconde espèce sont ordinairement précédés et accompagnés ‘d’une fièvre légère ou des symptômes ordinaires d’un rhume, et ils sont généralement indolents et d’une marche lente. S'ils marchent plus rapidement qu’à l'ordinaire, ils deviennent plus diffus que les bubons vénériens et peuvent n'être pas limités à une seule glande. Quand leurs progrès sont très-lents , ils ne produisent que peu de sensation; mais quand leur marche est plus rapide , la sensation qu’ils font percevoir est assez aigue, bien qu’elle ne soit point aussi vive que dans les cas de bubons vénériens, Le plus ordinairement ils ne suppurent point, mais souvent ils deviennent stationnaires. Quand ils suppurent, la suppuration s’y établit lentement, et souvent dans plusieurs glandes , parce que l’inflammation, qui ordinairement est peu considérable en proportion du gonflement, est plus diffuse. Le pus s'approche lentement de la peau, sans produire beaucoup de douleur, et la coloration de la tumeur diffère de celle du bubon véné-
rien en ce qu’elle tire davantage sur le pourpre, Quelquefois les suppu- * rations sont considérables, mais non douloureuses.
Voyons maintenant quelles sont les autres causes qui peuvent déterminer la tuméfaction des glandes lymphatiques, indépendamment de l'infection vénérienne, à laquelle j’ai rattaché un des modes de tuméfaction; car il doit y avoir d’autres causes pour expliquer les autres modes de gonflement.
La première chose à laquelle on doive faire attention, c’est de savoir s’il existe ou non une maladie vénérienne. S’il n’en existe point, c’est une forte présomption pour que le bubon ne soit point vénérien, et pour qu’il dérive de quelque cause inconnue. Si la tumeur occupe une seule glande, si elle est lente dans sa marche et qu’elle ne cause que peu ou point de douleur, il est probable qu’elle est simplement scrofuleuse. Mais si la tuméfaction est considérable, diffuse, et accompagnée d’un peu d’inflammation et de douleur, il est très-probable qu’il existe simultanément une action morbide constitutionnelle qui consiste dans une affection fébrile. peu prononcée, dont les symptômes sont de la lassitude, la perte de l'appétit, le défaut de sommeil, un pouls petit et fréquent, et l'apparence d’une fièvre hectique imminente. Ces tumeurs sont lentes dans leur guérison, et ne paraissent pas être affectées par le mercure, lors même qu’on l’emploie de très-bonne heure. | N
Un homme avait tous les symptômes d’une fièvre légère : pouls un peu fréquent et dur; défaut d’appétit et par suite amaigrissement; apathie, visage abattu. Tandis qu’il était dans cet état, les glandes de laine d’un côté se tuméfièrent. Il m’envoya chercher aussitôt, pensant que cette tuméfaction était vénérienne. D’après le récit qu’on me fit des éirconstances antécédentes, j’aflirmai qu’il n’y avait rien de syphilitique dans cette affection; mais le malade n’ajouta pas beaucoup de foi à ce jugement. Les tumeurs n'étaient pas très-douloureuses , et, après avoir acquis.
DU BUBON. S 495 un volume considérable, elles restèrent stationnaires. Pour satisfaire le malade , je lui fis faire des frictions mercurielles, mais seulement sur la jambe et sur la cuisse du côté malade, de manière que tout en produisant un effet local suffisant , le mercure pénétrât dans la constitution en aussi petite quantité que possible; mais ces frictions ne parurent pas produire d'effet avantageux sur les tumeurs de l’aine, qui restèrent stationnaires et presque sans douleur. Les amis du malade s’inquiétèrent et lui envoyèrent leurs chirurgiens, qui, sans savoir que j'étais son médecin, et par conséquent sans connaître mon opinion, considérèrent la maladie comme vénérienne et parlèrent d’administrer le mercure. Quant au traitement à suivre, je fus d’avis que le malade devait aller prendre des bains de mer. | | Accordant par voie de concession qu’il y avait autant de raisons de croire à l’existence qu’à la non-existence d’une maladie vénérienne, je raisonnai de la manière suivante : l’altération actuelle de la santé ne pouvait pas être attribuée à une cause de nature vénérienne, car elle était antérieure à la tuméfaction de l’aine ; de sorte qu’en admettant que la tumeur fût vénérienne, le malade n’était point alors dans des conditions convenables pour faire usage du mercure, car la quantité de ce médicament nécessaire pour amener la guérison de la tumeur, pouvait causer la mort du malade; et si cette tumeur n’était point vénérienne, on était exposé à administrer encore plus de mercure qu’on ne l’eût fait dans le cas contraire, parce que le chirurgien, voyant que la tuméfaction ne cédait point, aurait été porté naturellement à augmenter la dose du mercure; outre cette circonstance fâcheuse, la maladie de laine pouvait être rendue plus difficile à guérir. Au contraire, le malade en allant prendre les bains de mer devait rétablir sa constitution; et si la maladie de l’aine était de nature vénérienne, il se trouverait dans de bonnes conditions pour subir un traitement mercuriel , et pourrait ainsi par ces deux modes de traitement être débarrassé des deux maladies. Tandis que si mon opinion, qu’il n’y avait rien de vénérien dans ce cas, était exacte, les bains de mer suffiraient probablement pour rétablir entièrement le malade.
Ces arguments produisirent l’effet que j’en attendais. Le malade se rendit immédiatement aux bains de mer, et sa santé commença à s’améliorer presque aussitôt. Au bout d’une quinzaine de jours, il se forma un peu de suppuration dans une des glandes. Je prescrivis lapplication d’un cataplasme fait avec l’eau de mer, et, dans le cas où l’abcès s’ouvrirait, je recommandai qu’on ne dilatât pas l’ouverture et qu’on se bornât à l'emploi des cataplasmes jusqu’à ce que la guérison fût achevée. Au bout de six semaines, il revint parfaitement guéri sous tous les rapports. J'ai vudes gonflements glandulaires de l’aine coïncidant avec des affec-
tions constitutionnelles, se présenter dans des cas où il existait des chancres, et alors j'ai été très-embarrassé pour décider s'ils étaient sympathiques d’un dérangement de la constitution, ou s’ils étaient l'effet de l'absorption du pus vénérien.
J'ai soupconné longtemps qu’il existait des cas mixtes, et maintenant
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j'en ai la certitude. J’ai vu des cas où le pus vénérien, comme un rhume ou une fièvre, s’est borné à exciter une maladie dans les glandes, et ya déterminé la manifestation d’une affection scrofuleuse à laquelle elles étaient prédisposées.
Dans les cas de cette espèce, les tuméfactions se forment ordinairement d’une manière lente, ne produisent que peu de douleur, et paraissent être un peu hâtées dans leurs progrès si l’on administre le mercure pour détruire la disposition vénérienne. Quelques-unes passent à la suppuration tandis qu’elles sont sous l'influence de ce moyen résolutif; d’autres, qui probablement étaient de nature vénérienne d’abord, deviennent tellement indolentes que le mercure n’a aucune influence sur elles, et finissent par se guérir d’elles-mêmes ou par d’autres movens thérapeutiques, et c’est là, je crois, ce qui a fait penser à quelques médecins que les bubons ne sont jamais vénériens. Ces cas exigent une grande attention, car il est difficile de les déterminer avec précision, et je pense que la plupart du temps, ils exigent un jugement tellement parfait, que l’on doit être exposé à commettre souvent des erreurs.
Les bubons sont indubitablement une maladie locale, ainsi que je lai expliqué.
Il n’est pas facile de décider jusqu’à duel point on peut ere les glandes lymphatiques comme des remparts opposés aux progrès ultérieurs de la syphilis ou de toute autre maladie qui se propage par voie d’absorption. On peut, toutefois, admettre qu’elles ne peuvent empêcher le poison de pénétrer dans la constitution dans les cas où il produit des bubons, car toutes les fois qu’il affecte ainsi ces glandes dans son trajet, il y. fait naître une maladie semblable à la maladie primitive, et qui peut fournir à la constitution une quantité plus HN encore du même
poison.