FOURNIER
XXVJ INTRODUCTION
le but est de procurer à la typographie de vastes moyens d'exploitation; et ses presses rivalisent avec celles de la France pour l'exportation de leurs nombreux produits. En examinant leurs travaux sans partialité, sans cet esprit de patriotisme exclusif qui nous i-end souvent injustes , en comparant les éditions anglaises aux livres français, nous trouverons que leur papier est en général supérieur au nôtre, que leurs caractères sont généralement aussi mieux fondus quant à l'approche et à l'alignement , qu'ils sont plus lisibles eu égard à l'identité constante de leurs types , qu'ils résistent plus long-temps à l'action de la presse; que les nôtres sont plus élégants, d'une gravure plus fine et plus paifaite. En un mot on peut dire que leurs livres sont mieas. fabriqués , et que l'ensemble de la typographie anglaise est plus satisfaisant, mais que les chefs-d'œuvre des presses françaises offrent une perfection à laquelle les leurs n'ont point atteint , et qu'enfin l'Angleterre n'a point de nom qu'elle puisse opposer à celui de Didot.
L'imprimerie fut importée en Espagne dans la même année oii l'Angleterre la reçut. La première presse fut établie à Valence en i474« La typographie espagnole a produit peu d'éditions
INTRODUCTION. XXVIJ
remarquables, si ce n'est dans ses premiers temps j on ne peut non plus refuser à celles d'Ibarra , célèbre imprimeur de Madrid au dix-huitième siècle, le mérite de l'exécution matérielle joint à celui d'une rare correction.
Ce n'est que plus de cent ans après son invention que rimprimerie fut introduite en Russie , bien qu'elle se fût répandue très-rapidement dans toutes les parties de l'Allemagne : encore la fabrication des livres éprouva-t-elle les plus grands obstacles chez cette nation , alors plongée dans l'ignorance et dans la barbarie.
Peu de temps après la découverte du Nouveau- Monde, des presses européennes furent ti-ansportées dans l'Amérique Méridionale. Avant la fia du seizième siècle , un certain nombre de livres s'étaient imprimés au IMexique et au Pérou. Vers le milieu du dix-septième , cet art était pratiqué dans l'iVmérique du Nord.
La presse a étendu son empire depuis les rochers glacés de l'Islande jusque dans certaines îles de l'Océan Pacifique ; il n'existe plus maintenant que quelques contrées barbares de l'Afrique et de l'Asie où ses bienfaits n'ont pu pénétrer et porter le germe de la civilisation.
XXviij INTRODUCTION.
Des pej'lectiomiements inlroduils da)is la typographie.
Les premières productions de l'imprimerie étaient grossières et imparfaites , comme l'ont été toutes les ébauches des arts dans leur enfance. Ce n'est qu'apiès plusieurs générations d'imprimeurs qu'on a commencé à remarquer dans les livres cette harmonie et cette variété dont le concours à fait depuis leur plus bel ornement. Une monotonie constante dans l'emploi des caractèl'es , l'absence de principes fixes pour la composition , un tirage pâle et inégal , tels étaient les points qui attendaient des améliorations. Voici les particularités que l'on retrouve dans les monuments qui marquent la naissance de la typographie.
Les caractères gothiques furent les premiers dont on se servit. La forme carrée et anguleuse que ces lettres avaient primitivement étaient d'une plus grande facilité pour la gravure. Ce ne fut qu'après l'invention des poinçons d'acier que, pour varier la conformation des lettres et les rendre ainsi plus distinctes , on arrondit quelquesunes d'entre elles. Ce genre d'écriture, formé de l'écriture latine dégénérée , était en usage depuis environ deux siècles ; il s'est encore conservé chez
INTRODUCTION. XXIX
les peuples du nord de l'Europe. Nicolas Janson à Venise , Gering , Simon de Colines , Robert Esticnne à Paris, furent les premiers imprimeurs qui se servirent des caractères romains.
L'in-folio et l'in-quarto ont e'té les premiers formats connus.
Les livres avaient tous les défauts des manuscrits , dont ils n'étaient qu'une imitation servile. Ils ne portaient ni titres courants , ni folios. L'usage des capitales et des alinéas ne s'est introduit que plus tard. L'orthographe était variable et presque arbitraire. La ponctuation était incomplète ; elle ne comportait que trois signes , le point, le comma, et un signe équivalent à la virgule, qui était figuré par une barre diagonale.
Les di\isions des ouvrages commençaient par des lettres-grises ; c'étaient des majuscules entourées d'ornements ou de sujets de tout genre. Quelquefois on n'imprimait que la majuscule, et on laissait à un dessinateur le soin de tracer et de colorier son entourage. Ces lettres s'alignaient dans la partie supérieure avec la première ligne , et régnaient sur la largeur d'un certain nombre des suivantes.
Il y a vingt ans on ne connaissait qu'une seule espèce de presses , celles qui , à quelques modifi-
XXX INTRODUCTION
cations près , étaient en usage dans l'imprimerie presque depuis son invention. Les perfectionnements qu'elles avaient éproiivc's consistaient dans la substitution de cre'maillcres en fer aux cordes qui suspendaient la platine , de marbres en pierre , puis en fonte , de platines en fonte ou en cuivre, aux marbres et aux platines établis primitivement en bois. Quelques pièces avaient été simplifiées ou supprimées j d'autres avaient subi quelques rectifications. Le changement le plus important qui y eût été apporté était l'introduction d'une platine de la dimension du tjmpan, et qui ne demandait plus qu'un seul coup de barreau pour le tirage de la feuille, au lieu de deux que nécessitaient les anciennes platines. Mais enfin cette somme d'amélioi'ations successives était loin de suffire aux exigences d'un art qui marchait rapidement vers sa perfection ; et, telles qu'elles étaient alors, elles dememaient encore sujettes à une foule d'inconvénients, auxquels le temps et l'expérience devaient porter remède. Un foulage variable suivant les efforts de l'ouvrier, le défaut de justesse des parties construites en bois , leur prompte détérioration , la position fausse de l'ouvrier tirant le barreau, tels étaient les points principaux qui laissaient cette
INTRODUCTION. XXXJ
machine imparfaite. Vers les premières années tle notre siècle, on exécuta en Angleterre une presse en fonte presque entièrement semblable aux anciennes, quant à son système mécanique, mais qui re'solut complètement le problème dont celleci ne pouvait jamais offrir l'entière solution. Dèslors les pièces acquirent ce parallélisme parfait duquel dépend la régularité du tirage; leur substance métallique put résister à l'influence de la température et à la continuité du mouvement qui leur est imprimé ; le degré de pression put être modifié suivant la nature du tirage , et uniforme dans un tirage identique ; le coup du barreau fut déterminé par un régulateur ; enfin l'atlitude de l'ouvrier devint moins pénible.
Cette première découverte en fit éclore d'au- , très, dont le nombre grossit chaque jour, mais dont les résultats offrent en général moins d'améliorations que de changements. L'invention dont lord Stanhope est l'auteur a excité en France et en Angleterre l'émulation des mécaniciens; le vrai talent comme le charlatanisme se sont précipités à l'envi dans cette nouvelle camère ouverte à l'industrie ; et en peu d'années l'impiimerie a renouvelé presque entièrement cette partie de son matériel. Nous citerons, parmi celles qui se dis-
XXxij INTRODUCTION.
tinguent par la nouveauté de leur confoi'mation, la presse colombienne de Clymer , la presse à levier funiculaire dont Taylor est l'inventeur, et celle de M. Frapié, où la pression est ope'rée, non par l'abaissement de la platine , mais par l'ascension du marbre.
Les presses mécaniques , dont la création appartient à l'Angleterre (i), parviennent chaque jour à un nouveau degré de simplification. On leur applique pour moteui", soit la vapeur, soit un nombre de bras déterminé par la force que la presse exige. La France possède déjà plusieurs de ces machines. Elle commence même à en voir fabriquer dans son sein. Espérons qu'elle aura cette fois le sort qui semble lui être réservé dans l'histoire des inventions humaines , de perfectionner en imitant. L'importation de ce nouveau procédé est un signe certain de l'extension que prend journellement la typographie française, qui est appelée à répandre ses produits dans toutes les parties du monde civilisé. Il facilite et multiplie dans une proportion considérable les moyens
(i) La première presse mécanique a été établie à Londres en i8i3-i4 , par deux Saxons nommés Kœnig et Baur. L'essai en fut fait sur le journal The Times.
INTRODUCTION. XXxiij
d'exploitation de cet artj mais s'il lui était appliqué exclusivement aux procédés de tirage connus jusqii'à ce jour, il la ferait rétrograder infailliblement. Il n'olTre rien qui supplée aux soins et à la surveillance continuelle de l'oumer, qiù seuls j^euvent assurer à une impression une exécution irréprochable.
Une des innovations qui ont secondé le plus puissamment l'usage des presses en fonte est la substitution du rouleau aux balles. Quand on réfléchit à l'imperfection de ces instruments dont la surface n'embrassait qu'une partie de la forme , aux soins que leur distribution et lem montage exigeaient de la part des ouvriers , on s'étonnera que cette découverte ne date encore pour la France que de cinq à six années. Certes , avant cette époque, notre typographie avait déjà marqué sa régénération par plus d'une production digne d'éloges , et nous ne prétendons point dire que les résultats de cet art aient constamment suivi pas à pas les progrès de son mécanisme j mais il n'en est pas moins certain que son état actuel , dans lequel les soins de l'ouvrier se trouvent réduits le plus possible par la perfection des machines , doit généralement donner lieu à des produits d'une nature plus satisfaisante.
XXXIV INTRODUCTION
De la typographie en général.
La typographie embrasse toute la série des opérations relatives à la fabrication et à l'emploi des caractères. Elle comprend donc, outre la connaissance de l'imprimerie , celle de la fonderie et de la gravure. Bien qu'il n'entre point dans le plan de notre ouvrage de tiaiter de ces deux derniers genres de travaux , et que notre but soit de lui donner pour circonscription les attributions de l'imprimeur, nous avons jugé à propos de renfermer dans une description sommaire de la typographie les notions préliminaires qui s'y rattachent naturellement , afin qu'on pût y parcourir sur tous ses points le domaine de cet art.
La première de ces opérations est la gravure du poinçon. Le poinçon est une tige d'acier à l'extrémité de laquelle est gravée en rebef une des lettres faisant partie d'un caractère. Le travail du graveur est sans contredit, de tous ceux qui concourent à la fabrication des livres, celui dont l'exécution requiert un talent plus spécial et dont les habiles résultats procurent le plus justement à leur auteur le titre honorable d'artiste. Pour se livrer à ce genre de gravure, il faut avant tout être doué d'une grande justesse de coup d'œil ;
INTRODUCTION. XXXV
car c'est la vue seule qui en redresse les défauts. L'ctude des bons modèles , faite avec discernement, est également nécessaire. C'est ordinairement Je même graveur qui est chargé de tous les poinçons d'un même caractère. Lorsqu'il est fixé sur la condition primitive , qui est la forme générale qu'il doit donner au caractère, il grave comme essai une première lettre, qu'il retouche jusqu'à ce qu'elle puisse servir de base pour les autres. Chaque lettre doit être passée au calibre , instrument qui mesure la hauteur de l'œil de la lettre. Le calibre doit mesurer : i° les lettres sans prolongement, telles que l'o, le n, etc., et la portion équivalente dans les autres lettres , cette partie étant fondamentale pour tout le caractère; 2" le prolongement, soit supérieur, soit inférieur , des lettres du bas de casse ; 3° les grandes capitales ; 4" l^s petites capitales, lorsque leur hauteur excède celle des lettres ordinaires ; 5° les lettres à double prolongement, comme le Q, \ef, la parenthèse , le crochet , etc.
La largeur de l'œil de la lettre , ne pouvant être déterminée comme sa hauteur , ne peut non plus être assujettie à une mesure commune ainsi que cette dernière dimension. Mais il est certaines lettres que l'analogie de leurs formes indique
XXXVJ INTRODUCTION
au graveur comme devant être identiques dans leurs proportions : tels sont d'une part le b , le d , le p et le q, et d'une autre part le n et l'u. Les efforts du graveur doivent tendre constamment à ramener chaque poinçon à un système uniforme de gravure , de manière à ce que toutes les lettres d'un même caractère considérées collectivement offrent l'harmonie la plus parfaite. Pour faire épreuve du poinçon , on le présente à la flamme d'une bougie , et on en pi'end l'empreinte sur une carte sèche et bien lisse, qui doit reproduire avec la plus grande netteté les gras et les fins de la lettre. Cette épreuve s'appelle un fumé. Le graveur doit faire d'abord un fumé de chaque lettre isolément, afin de corriger les imperfections de détail , et ensuite un fumé général du caractère , pour allégir ou regraisser les lettres dont les pleins seraient trop lourds ou trop légers , et pour corriger les autres défauts d'ensemble.
Lorsque le poinçon a été définitivement retouché et qu'on lui a donné la trempe nécessaire , on s'en sert pour frapper la matrice. La matrice est un morceau de cuivre , dressé en forme de parallélipipède. Pour opérer la frappe de la matrice, on pose sur un point déterminé de l'une de ses faces l'extrémité gravée du poinçon , et on
INTRODUCTION. XXXVij
l'enfonce à l'aide d'un marteau , en frappant sur l'autre extrémité , qui , en raison de cette opération , doit offrir une surface un peu plus large. Pour les frappes dont la gravure est d'une finesse particulière , on se sert quelquefois de matrices incrustées d'argent, ce métal étant plus tendre et susceptible de reproduire avec une netteté plus parfaite l'empreinte du poinçon. Il airive assez fréquemment que le poinçon se casse pendant la frappe , soit par la faiblesse de la trempe , soit par un défaut de l'acier , soit enfin parce que le poinçon n'a pas été placé pour l'opération dans une position convenable. Les matrices d'argent préviennent beaucoup de ces accidents.
Après la frappe des matrices, on procède à leur justification. Cette opération a pour but de les équarrir dans le sens de l'empreinte qu'elles ont reçue,, et d'égaliser leur profondeur, qui a pu varier à la frappe , en limant la face creusée par le poinçon. La frappe et la justification des matrices doivent être confiées à un mécanicien intelligent , et qui ait des connaissances positives en métallurgie.
C'est immédiatement après ces deux opérations que commence la série des travaux qui sont du ressort de la fonderie.
Le moule qui sert à la fonte des lettres se
XXXViij INTRODUCTION.
compose de quatre parties , dont deux sont invariables comme la force de corps , et les deux autres , bien que parallèles , se rapprochent ou s'éloignent suivant l'épaisseur de la lettre. L'ouvrier place la matrice à l'extrémité du moule , où elle est assujettie par un crochet en fer. Il prend avec une cuiller la matière qui est en fusion dans le creuset , et la verse dans une espèce d'entonnoir formé à cet effet par les deux pièces du moule. La matière tombe perpendiculairement j et, afin que le métal se précipite plus rapidement , le fondeur opère avec la main gauche , qui tient le moule , un mouvement tendant à faire pénétrer plus sûrement la fonte dans toutes les cavités de la matrice. L'ouvrier démonte chaque fois le moule pour en extraire la lettre qui vient d'être fondue.
Comme il arrive fiéquemment que plusieurs ouvriers fondeurs travaillent à un même caractère , il est nécessaire que le chef chargé de les diriger s'assure si leur ouvrage concorde sous le rapport de la hauteur , de la force de corps , de la pente , de l'approche et de l'alignement des lettres. L'exécution constamment uniforme de ces conditions est de la plus grande importance pour la perfection des caractères.
Les opérations qui succèdent à la fonte pro-
INTRODUCTION. XXXIX
premcnt dite , et qui sont relatives à Vapprêt des lettres, sont :
1° La rompure , qui a pour objet de détacher du pied de la lettre un excédant de matière qui est ne'cessaire pour la fonte , mais qui ne doit pas subsister après cette opération ;
2° \Afrolterie , dont le but est de faire disparaître les barbes qui adhèrent aux angles des lettres, ce que l'on fliit en frottant sur une pierre unie les deux faces latérales dont la distance est la mesure de l'épaisseur j
3° La composition , qui se fait par sortes et dans de longs composteurs en bois.
Après cette opération, les lettres arrivent à Vapprêt proprement dit. Elles passent du composteur de bois dans une espèce de composteur en fer , qui fait partie de l'instrument appelé coupoir. Elles se trouvent dans le coupoir placées perpendiculairement, et maintenues à l'aide d'une tIs qui le serre et le desserre au besoin. Au moyen du coupoir et de différents rabots faits pour cet usage, on pratique d'abord une gouttière sous le pied de la lettre, pour faire disparaître les aspéiités qui restent après la rompure, et qui feraient varier la hauteur 5 ensuite on fait les talus, en abattant les angles inutiles de la surface qui porte l'œil de la
xl INTRODUCTION.
lettre; enfin on ajoute les crans supple'mentaires , lorsque l'imprimeur en a demande'. Toutes ces opérations se font, non sur chaque lettre isolément , mais sur tout un composteur à la fois.
Les lettres, après avoir subi l'apprêt, sont replacées dans les composteurs, pour y être toutes examinées successivement, et réformées lorsque quelque défaut empêche qu'on ne puisse s'en servir. On en fait ensuite des paquets , où toutes les sortes sont rangées distinctement , et sur lesquels est inscrite l'indication de leur contenu. Il n'y a aucun inconvénient à ce que les cadrats et les espaces soient mis en cornets, pourvu toutefois que chaque sorte d'espaces soit séparée.
Ici s'arrête la série des opérations typographiques qui précèdent l'impression. La suite de ce résumé laconique , faisant l'objet de ce Traité , s'y trouvera avec tous les développements qu'elle comporte. Nous répétons que nous n'avons point prétendu suppléer par ce rapide aperçu à la description d'une partie de la typographie étrangère à nos études et à nos occupations; et que notre but sera complètement atteint , si nos lecteurs peuvent en retirer la connaissance sommaire de cet art , dont les branches , maintenant divisées , demeurèrent quelque temps réunies en un seul faisceau.