DES SOINS A PRENDRE EN COMPOSANT
Avant de commencer une composition quelconque, on doit prendre sa justification avec la plus scrupuleuse exactitude , afin que les paquets d'un même labeur , composés par différents ouvriers , soient parfaitement, identiques sous ce rapport. Lorsque le la-' beur est interligné, c'est sur ses interlignes que le composteur doit être monté; dans le cas contraire, le metteur en pages doit couper quelques interlignes sur la justification qui lui est désignée , et les donner pour modèles à ses paquetiersi.
On conçoit que toute espèce de distraction est nuisible à ce genre de travail. Ainsi lorsqu'il arrive aux compositeurs de parler , ou même de n'avoir pas l'esprit entièrement présent à leur besogne , elle en souffre inévitablement. Il en résulte des fautes à réparer lors de la correction de la première épreuve; et , ce qui est pis encore , ces fautes peuvent subsister,
même après plusieurs lectures y si elles présentent la iBoindre apparence de sens. Un compositeur attentif réunit donc ce double mérite, de ménager ses intérêts en évitant des corrections qui prennent sur son temps et sur son salaire , et de contribuer au bien-être de rétablissement qui l'emploie en remplissant d'une manière satisfaisante la tâche qui lui est confiée, f 1 est nécessaire de relire chaque ligne dès qu'elle est composée, ayant même de la justifier, et de la coUationner en même temps avec la copie. Cette précaution est encore trè&utile au compositeur, par le grand nombre de fautes qu'elle lui épargne, et qu*il corrige plus facilement dans le composteur qu'il ne le ferait plus tard sur le marbre.
Les autres précautions à prendre sont relatives à la justification et à l'espacement des lignes. La lettre , l'espace ou le cadrât qui termine une ligne doit entrer dans le composteur, ainsi que nous l'avons dit, sans trop de facilité ni d'effort , et de manière à ce que la ligne soit suffisamment maintenue.
DE LA MANIÈRE p'e$PAGER.
L'espacement des lettres , ou des mots entre eux , est soumis à tant de circonstances modificatives , qu'on ne peut établir à ce sujet que les principes dont l'application est la plus générale. Nous allons réunir ciaprès tous ceU'X dont la connaissance est le plus nécessaire , et dont l'ensemble compose une théorie.
Dans la poésie , où , à Texception de quelques cas plus ou moins rares suivant Tétendue d^ la justifi-t cation , les mots peuvent être également distants l'un de l'autre j on doit se servir d'espaces de même épais? seur. Il est généralement préférable d'en employer qui soient un peu minces , afin que les vers qui remplissent ou dépassent la justification , et dans lesquels le$ espaces sont diminuées autant que possible , ne forment pas une disparate trop frappante sous ce rapport avec les autres lignes de la page. L'épaisseur la plus convenable pour ce genre de composition est le tiers de la force de corps du caractère. Ainsi j par exemple , si ce caractère est du six , les espaces seront fondues sur deux points ; sur trois , si le caractère est du neuf ; sur quatre , si c'est du douze , etc. Dans la prose , où la justification est remplie par la matière , comme on est forcé de terminer chaque ligne par un mot plein ou convenablement divisé , on a fréquemment à modifier les espaces employées provisoirement dans la composition de la ligne, soit qu'on leur en substitue de plus faibles , soit qu'on y en ajoute d'autres. De cette manière , il arrive rarement que deux lignes consécutives soient espacées de la même manière, excepté dans les grandes; justifications , où la différence , plus divisée, devient insensible; on doit s'attacher toutefois , dût-on en remanier quelques-unes , à faire disparaître des inégalités trop choquantes. Quant aux espaces qui séparent les mots d'une même ligne , il est indispensable , pour la régularité de la compo- '
sition, qu'elles soient également réparties. Quelqud latitude que Ton accorde pour l'espacement dès mots en prose , il ne faut pas franchir certaines limites déjà reculées par la nécessité , mais que le bon sens et le goût défendent de dépasser.
V L'espace d'un point et demi est la plus mince que l'on puisse employer entre les mots ; celle d*un point n'est pas supportable dans les caractères plus gros que la Philosophie. 2** Les espaces équivalant à trois quarts de cadratin sont les plus fortes dont on puisse se servir pour une justification ordinaire:
Les différents signes de la ponctuation doivent être séparés du mot qui les précède par des espaces moins fortes de moitié que celles qui les suivent , et qui sont ordinairement les mêmes qu'on emploie dans la ligne entre les mots. Le point seul se place immédiatement après le dernier mot de la phrase qu41 termine , et sans aucune séparation. Autrefois le comma{6\ï deux-poinis ) se plaçait entre deux espaces égales^
Dans les lignes de titres composées en capitales ou en lettres de deux points , ainsi que dans les titres courants 9 on espace ordinairemoit les lettres. Cet usage a pour principal objet de rendre les lignes plus lisibles en isolant les lettres , et en faisant ainsi ressortir chacune d'elles. Les espaces employées en pareil cas doivent être proportionnées à la force de l'œil. Pour les caractères au-dessous du Sain^Augustin, elles ne doivent pas avoir plus de deux points d'épaisseur.
Dans la composition des caractères serrés d'œil ou
d'approche , on doit éviter Temploi des fortes espaces. L'interlignement doit influer aussi , en raison directe, sur la manière d'espacer les mots.
La répartition égale et régulière des espaces est un des genres de beauté qui constituent le mérite typographique d'un liyre ; en conséquence elle doit être l'objet de l'attention constante du compositeur. Mais pour arriver à ce résultat j il ne suffit pas de jeter , soit entre les mots, soit entre les lettres , des espaces égales ; cette opération exige de la part de l'ouvrier un calcul auquel il doit préalablement se livrer. Parmi les lettres , et notamment parmi les capitales j il s'en trouve qui , par leur forme arrondie ou anguleuse ^ ou par leur rencontre avec d'autre^ lettres, laissent, soit devant soit après elles, un vide considérable, et, tjpo* graphiquement parlant , portait du blanc. Lorsque les lettres peuvent être espacées, il est facile de remédier à ce vice organique; on diminue ou l'on sup» prime en pareil cas les espaces , que l'on réserve pour séparer les lettres de forme carrée.
Ce soin est indispensable ; si les lettres du même mjot n'étaient pas , quant à l'œil , également distantes, elles sembleraient appartoûr à des mots différents. Irrégularité pour l'aspect, confusion pour le sens, tels en seraient les effets infaillibles.
t Dans les lettres du bas-de-ca$se ce défaut est toujours inévitable , mais souvent insensible ; il devient apparent à proportion de la finesse des espaces employées dans la ligne. *
Nous pensons avoir présenté ici , sinon toutes les règles relatives à cette partie de la composition , au moins celles qui sont le plus importantes^ celles que le compositeur doit considérer comme les notions élémentaires et Tobjet essentiel de son travail.